La crise et les marxistes

Mis en ligne le 29 janvier 2010

La crise est l’occasion de revi­ta­li­ser la cri­tique mar­xiste du capi­ta­lisme. Il semble mal­heu­reu­se­ment que ce soit plutôt une occa­sion de remettre en selle ses ver­sions les plus dog­ma­tiques. On par­tira ici d’un simple membre de phrase de Carchedi (1) : « les crises (des taux de profit plus bas) … » qui éta­blit l’équivalence qui sous-tend ce type d’analyse : crise = baisse du taux de profit. Donc, si la crise est conforme à la théo­rie, il faut que le taux de profit ait baissé, d’autant plus que cela valide la loi de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit.

Ce rai­son­ne­ment à rebours conduit donc à une polé­mique diri­gée contre ceux qui se contentent d’observer que le taux de profit est à la hausse depuis le début des années 80 dans les grands pays capi­ta­listes. Beaucoup d’énergie est consa­crée à mon­trer qu’il n’en est rien : le taux de profit a baissé ou stagné et s’il a quand même un peu monté, il reste bien infé­rieur à ce qu’il était dans les années 50.

En règle géné­rale, la cri­tique des don­nées sta­tis­tiques est un exer­cice par­fai­te­ment légi­time mais, il débouche ici sur une longue liste d’erreurs por­tant aussi bien sur la défi­ni­tion du profit (les pro­fits captés des banques ne seraient pas de la plus-value) que sur celle du capi­tal, que l’on mesure en oubliant l’inflation ou la trans­mis­sion de valeur aux mar­chan­dises ou en « cor­ri­geant » son amor­tis­se­ment en dépit du bon sens (2).

Certes, le taux de profit a baissé au cours de la crise et même un peu avant aux Etats-Unis, et c’est conforme au dérou­le­ment du cycle dans son inter­ac­tion avec les mar­chés finan­ciers (3). Mais cette crise n’est pas une fluc­tua­tion cyclique, c’est une rup­ture par rap­port au mode de fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme depuis 30 ans qui était carac­té­risé par un trop-plein de plus-value à la recherche d’une hyper-ren­ta­bi­lité. Les défen­seurs de cette thèse sont alors qua­li­fiés de « sous-consom­ma­tion­nistes » voire de key­né­siens. Et quand Patrick Artus s’essaie à une « lec­ture mar­xiste de la crise » (4), il écrit ceci : « Il s’agit bien d’une lec­ture mar­xiste (mais conforme aux faits) de la crise : sur­ac­cu­mu­la­tion du capi­tal d’où baisse ten­dan­cielle du taux de profit ». Tout cela est peut-être une « lec­ture mar­xiste » mais elle n’est pas « conforme aux faits ». Il n’y a pas, au cours des décen­nies pré­cé­dant la crise, de ten­dance à la sur­ac­cu­mu­la­tion du capi­tal ni de baisse du taux de profit. La confi­gu­ra­tion est exac­te­ment inverse : un réta­blis­se­ment per­ma­nent du taux de profit et une stag­na­tion du taux d’accumulation, avec des inter­rup­tions liées aux crises récurrentes.

Cela ne convient pas aux ortho­doxes qui avancent un nou­veau syl­lo­gisme : « si nous assis­tons à une crise énorme alors que le taux de profit s’est à peu près réta­bli, cela sug­gère qu’il s’agit d’une crise pure­ment finan­cière plutôt que d’une crise de la pro­duc­tion capi­ta­liste en tant que telle. Et cela sug­gère par consé­quent que ce qui doit être cor­rigé, c’est le sys­tème finan­cier (…) Beaucoup de per­sonnes rejoignent ainsi le camp du key­né­sia­nisme et appellent à lutter contre le capi­ta­lisme finan­cier plutôt que contre le capi­ta­lisme » (5).

Le rai­son­ne­ment est donc le sui­vant : si le taux de profit est élevé, alors la crise est seule­ment une crise finan­cière et, dans ce cas, la logique pro­fonde du sys­tème n’est pas remise en cause. Ce nou­veau rai­son­ne­ment « à l’envers » permet de com­prendre pour­quoi cer­tains éco­no­mistes mar­xistes dépensent autant d’énergie à nier la réa­lité de la montée du taux de profit. On peut évi­dem­ment y voir le sou­hait de confir­mer la fameuse loi mar­xiste de baisse ten­dan­cielle, mais il y a plus, à savoir l’incapacité à com­prendre que le capi­ta­lisme peut être en crise alors même qu’il béné­fi­cie de taux de profit très élevés (6). Il y a pour­tant là le symp­tôme d’une crise sys­té­mique qui touche à ses racines mêmes et non à sa seule forme financiarisée.

Ce que montre la crise, c’est que le capi­ta­lisme est inca­pable, et même refuse, de répondre de manière ration­nelle aux besoins de l’espèce humaine, qu’il s’agisse de besoins sociaux ou de lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique. Le combat anti­ca­pi­ta­liste vise un sys­tème dégra­dant fondé sur l’exploitation et dont l’irrationalité

croît de manière assez indé­pen­dante, fina­le­ment, des fluc­tua­tions du taux de profit.

(1) G. Carchedi, Zombie Capitalism and the origin of crises.

(2) M. Husson, La hausse ten­dan­cielle du taux de profit.

(3) M. Husson, La baisse de la pro­fi­ta­bi­lité des entre­prises a pré­cédé la crise financière.

(4) P. Artus, Une lec­ture mar­xiste de la crise.

(5) A. Kliman, confé­rence-débat à Buenos-Aires.

(6) M.Husson, Capitalisme : vers une régu­la­tion chaotique.

Toutes ces réfé­rences sont dis­po­nibles sur : http://​hus​so​net​.free​.fr/​c​r​i​c​o​c​o.htm

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