L’aube des damnés Ne pas oublier Fano

Mis en ligne le 03 mai 2010

Par Mireille Mendez-France

Frantz Fanon n’a vu que les pre­miers feux de l’aube trom­peuse des indé­pen­dances afri­caines. La mala­die l’a emporté avant que les espé­rances for­gées dans les luttes de libé­ra­tion se dis­solvent dans la nuit néo­co­lo­niale, à peine moins insup­por­table que les ténèbres de la domi­na­tion impé­riale.

Aurait-il été sur­pris de l’état des lieux afri­cains ? Osons dire que non ! Rien en effet de cette his­toire d’imposture et de tra­hi­son n’aurait sur­pris celui qui avait com­pris et expli­qué les rouages de la domi­na­tion, les com­plexes de sujé­tion et la culture de colo­ni­sés des élites sup­plé­tives.

C’est bien à ce niveau que s’énonce la réa­lité des indé­pen­dances afri­caines : les libé­ra­teurs, plus ou moins légi­times, se sont trans­for­més en geô­liers de leurs peuples, en dic­ta­teurs au ser­vice de l’ancienne puis­sance colo­niale. Leurs héri­tiers sont pour l’essentiel les élé­ments de réseaux de pré­da­tion de peaux noires mais aux masques blancs pour reprendre le titre, ô com­bien expli­cite, de Fanon.

Cinquante après, le bilan est sans appel : les indé­pen­dances n’ont pas abouti à la libé­ra­tion des peuples oppri­més. De pré­si­dences à vie en pro­nun­cia­mien­tos mili­taires et de putschs en guerres civiles, l’Afrique au nord comme au sud du Sahara est, à de trop rares excep­tions, le conti­nuum des tyran­nies. Les socié­tés res­tent orphe­lines d’Etats qui n’ont pu naître, les réseaux néo­co­lo­niaux impo­sant des poten­tats qu’ils changent d’ailleurs au gré des inté­rêts et des conjonc­tures. Rien n’a vrai­ment changé même si, chute du mur de Berlin oblige, les partis uniques ont cédé le pas aux démo­cra­ties de façade

Si les struc­tures néo­co­lo­niales n’expliquent pas à elles seules l’échec des indé­pen­dances, ce demi-siècle a été la démons­tra­tion impi­toyable de l’efficacité des bombes à retar­de­ment léguées par les puis­sances colo­niales.

Des décou­pages ter­ri­to­riaux pensés pour empoi­son­ner dura­ble­ment les rela­tions entre Etats nais­sants, des élites mili­taires – comme en Algérie ou en Angola – et civiles – comme en Afrique de l’Ouest – char­gées d’administrer l’héritage des anciens maitres pour leur compte et celui des ex-métro­poles, des sépa­ra­tions eth­niques entre­te­nues sinon déli­bé­ré­ment créées – comme en Afrique des grands lacs – ont empê­ché la for­ma­tion d’Etats dignes de ce nom au ser­vice de leurs popu­la­tions.

A la vio­lence colo­niale a suc­cédé une vio­lence indi­recte, celle infli­gée via des afri­cains. Les tyran­nies impo­sées et entre­te­nues ont servi à libé­rer un dis­cours pater­na­liste et raciste sur le mode de « c’était mieux du temps des colo­nies ». Qu’une loi glo­ri­fiant le colo­nia­lisme ait pu être envi­sa­gée au sein du par­le­ment d’un pays au lourd passé colo­nial, près de cin­quante après les indé­pen­dances, n’est pas un acci­dent de par­cours. Cette com­pul­sion à la non-repen­tance ou cette reven­di­ca­tion d’un passé san­glant est la mani­fes­ta­tion écla­tante de la vita­lité de l’idéologie colo­niale aux mil­lions de vic­times.

L’ordre colo­nial a conta­miné le ter­ri­toire des colo­ni­sa­teurs. Par un para­doxe dont l’histoire a le secret, « l’indigène » est aujourd’hui omni­pré­sent non seule­ment dans son aire d’origine mais éga­le­ment dans ce que Fanon appe­lait les « villes inter­dites », les cita­delles euro­péennes où s’exercent les formes renou­ve­lées de la dis­cri­mi­na­tion. Les des­cen­dants euro­péens des peuples colo­ni­sés, ces fran­çais « issus de la diver­sité » sont sommés d’accepter un statut d’infériorité.

Ainsi Fanon, en Afrique et en Europe, appa­raît aujourd’hui comme plus actuel que jamais. Il fait sens pour les mili­tants afri­cains de la liberté et des droits de l’homme, il fait sens aussi pour tant d’africains et d’arabes d’Europe contre les­quels s’exprime désor­mais dans les médias un racisme décom­plexé.

Il fait sens car l’émancipation est tou­jours l’objectif pre­mier des géné­ra­tions qui arrivent aujourd’hui à l’âge de la matu­rité poli­tique. Beaucoup d’africains ont appris que le combat pour la liberté, la démo­cra­tie et les droits de l’homme est mené contre les poten­tats locaux mais éga­le­ment contre les tenants de l’ordre néo­co­lo­nial qui les pro­tège, les uti­lise pour piller les res­sources et les éjecte quand ils ont fait leur temps. Beaucoup de jeunes intel­lec­tuels ont pu ainsi mesu­rer l’actualité des ana­lyses de Fanon lors du tris­te­ment fameux dis­cours de Dakar ou un chef d’état fran­çais, entre mépris et approxi­ma­tion, livrait une vision fan­tas­mée de l’homme noir hors de l’histoire et tour­nant en rond dans l’absurde et la sté­ri­lité.

Ces cin­quante pre­mières années des indé­pen­dances for­melles ne sont en défi­ni­tive que l’aube des damnés, une aube dou­lou­reuse et tra­gique. Fanon annon­çait le terme de l’atroce nuit colo­niale et les com­bats à venir. La route vers la liberté est encore longue…

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