Amérique latine

Gauches sociale et politique : orpheline d’une stratégie

Il manque encore à l’Amérique latine, continent de révolutions et de contre-révolutions, une pensée stratégique capable d’orienter des processus politiques riches et diversifiés, et qui soit à la hauteur des défis à relever. Malgré une forte capacité analytique, d’importants processus de transformation et des dirigeants révolutionnaires emblématiques, le continent n’a pas produit la théorie de sa propre pratique.
Par Mis en ligne le 11 septembre 2009

Les trois stra­té­gies his­to­riques de la gauche ont pu comp­ter sur des forces à la direc­tion vigou­reuse – partis socia­listes et com­mu­nistes, mou­ve­ments natio­na­listes, groupes de gué­rilla – et ont mené des expé­riences de pro­fonde signi­fi­ca­tion poli­tique : la Révolution cubaine, le gou­ver­ne­ment d’Allende, la vic­toire san­di­niste, les gou­ver­ne­ments post-néo­li­bé­raux au Venezuela, en Bolivie et en Equateur, la construc­tion de pou­voirs locaux comme au Chiapas, et les pra­tiques de bud­gets par­ti­ci­pa­tifs, dont la plus impor­tante eut lieu à Porto Alegre. Cependant, il n’existe pas de grande syn­thèse stra­té­gique qui nous per­mette d’utiliser les bilans de cha­cune de ces stra­té­gies, ni un ensemble de réflexions qui puisse favo­ri­ser la for­mu­la­tion de nou­velles pro­po­si­tions.

Le fait même que ces trois stra­té­gies aient été déve­lop­pées par des forces poli­tiques dis­tinctes a empê­ché la for­ma­tion de pro­ces­sus com­muns d’accumulation, de réflexion et de syn­thèse. Tant que les partis com­mu­nistes eurent une exis­tence réel­le­ment concrète, ils pro­murent des pro­ces­sus de réflexion sur leurs propres pra­tiques. Tant qu’elle exista, la OLAS (Organisation Latino-amé­ri­caine de Solidarité) fit de même pour les pro­ces­sus de lutte armée. Les mou­ve­ments natio­na­listes, au contraire, n’établirent pas suf­fi­sam­ment d’échanges entre eux pour sus­ci­ter un phé­no­mène simi­laire. Aujourd’hui, les nou­velles pra­tiques ne sti­mulent pas l’élaboration théo­rique ni la pro­blé­ma­ti­sa­tion cri­tique des nou­velles réa­li­tés.

Les stra­té­gies adop­tées sur le conti­nent, sur­tout dans les pre­miers temps, souf­frirent du poids des liens inter­na­tio­naux de la gauche latino-amé­ri­caine avec les partis com­mu­nistes en par­ti­cu­lier, mais aussi avec les sociaux-démo­crates. On peut prendre l’exemple de la ligne de « classe contre classe », mise en place dans la seconde moitié des années vingt. Celle-ci rendit dif­fi­cile la com­pré­hen­sion des formes poli­tiques concrètes de réponse à la crise de 1929 – le gou­ver­ne­ment de Getúlio Vargas étant l’une des excep­tions, avec l’éphémère gou­ver­ne­ment socia­liste chi­lien de douze jours et des mani­fes­ta­tions simi­laires à Cuba. Or, cette ligne de « classe contre classe » fut une impor­ta­tion directe de la crise d’isolement de l’Union Soviétique face aux gou­ver­ne­ments d’Europe occi­den­tale, et non une situa­tion née des condi­tions concrètes du conti­nent amé­ri­cain.

Les mobi­li­sa­tions menées par Farabundo Martí et par Augusto Sandino naquirent de condi­tions concrètes de résis­tance contre l’occupation amé­ri­caine et furent l’expression de formes directes de natio­na­lisme anti-impé­ria­liste. Les pro­ces­sus d’industrialisation en Argentine, au Brésil et au Mexique sur­girent en réponse à la crise de 1929. Elles ne s’appuyèrent pas, au moins au départ, sur des stra­té­gies arti­cu­lées. La Commission Economique por l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL) se mit à théo­ri­ser les situa­tions lorsque, au début de la seconde période d’après-guerre déjà, elle com­men­çait à envi­sa­ger la théo­rie de l’industrialisation par sub­sti­tu­tion aux impor­ta­tions – et encore s’agissait-il d’une stra­té­gie éco­no­mique. La révo­lu­tion boli­vienne de 1952 n’élabora pas non plus de ligne d’action stra­té­gique propre, et ne fit que mettre en pra­tique cer­taines reven­di­ca­tions, comme l’universalisation du vote, la réforme agraire et la natio­na­li­sa­tion des mines.

Ainsi, ni le natio­na­lisme ni le réfor­misme tra­di­tion­nel n’appuyèrent leur action sur des stra­té­gies ; ils ne firent que répondre à des demandes éco­no­miques, sociales et poli­tiques. Quand l’Internationale Communiste défi­nit sa posi­tion de Fronts Antifascistes, en 1935, l’application de la nou­velle orien­ta­tion coïn­cida avec les condi­tions concrètes vécues par les pays de la région. Si la ligne de « classe contre classe » était une réponse aux condi­tions par­ti­cu­lières de l’Union Soviétique, la nou­velle orien­ta­tion répon­dait à l’expansion des régimes fas­cistes en Europe. Ni l’une ni l’autre ne pre­naient en compte les condi­tions de l’Amérique latine, assi­mi­lée à une péri­phé­rie colo­niale, sans iden­tité par­ti­cu­lière.

Cette inadé­qua­tion eut plu­sieurs effets concrets. Le mou­ve­ment mené par Luís Carlos Prestes en 1935 resta à cheval entre deux lignes : d’un côté, il orga­ni­sait un sou­lè­ve­ment centré sur les lieu­te­nants ; d’un autre, il ne prô­nait pas un gou­ver­ne­ment ouvrier et paysan mais un front de libé­ra­tion natio­nal, en réponse à la ligne plus ample de l’Internationale Communiste. La forme de lutte cor­res­pon­dait à la ligne radi­cale de « classe contre classe », et l’objectif poli­tique, au front démo­cra­tique. Le résul­tat fut que le mou­ve­ment s’isola de la « Révolution de 1930 » diri­gée par Getúlio Vargas, de carac­tère natio­na­liste et popu­laire.

Le Front Populaire chi­lien importa l’étiquette « anti-fas­ciste » sans que le fas­cisme se soit étendu au conti­nent. Le fas­cisme euro­péen fut trans­posé méca­ni­que­ment sur l’Amérique latine, avec toutes les erreurs pos­sibles que cela put entraî­ner. En Europe, le fas­cisme s’identifia au natio­na­lisme et à l’anti-libéralisme, sans aucune signi­fi­ca­ton anti-impé­ria­liste. Le natio­na­lisme euro­péen fut marqué par le chau­vi­nisme, par la pré­ten­due supé­rio­rité d’un Etat natio­nal sur les autres, et par l’anti-libéralisme, y com­pris contre la démo­cra­tie libé­rale. La bour­geoi­sie ascen­dante assuma l’idéologie libé­rale comme un ins­tru­ment pour libé­rer la libre-cir­cu­la­tion du capi­tal de ses limites féo­dales.

En Amérique latine, le natio­na­lisme repro­dui­sit l’anti-libéralisme poli­tique et éco­no­mique, mais il adopta une posi­tion anti-impé­ria­liste, du fait de la loca­li­sa­tion même de la région à la péri­phé­rie – des Etats-Unis, dans notre cas, ce qui nous situa dans le champ de la gauche. Cependant, la trans­po­si­tion méca­nique des sché­mas euro­péens condui­sit cer­tains partis com­mu­nistes de l’époque (au Brésil et en Argentine, par exemple) à carac­té­ri­ser à cer­tains moments Juan Domingo Perón et Getúlio Vargas de repro­duc­teurs du fas­cisme en Amérique latine. Pour cette raison, ils furent iden­ti­fiés comme les plus féroces adver­saires à com­battre. Ainsi, le Parti Communiste argentin,lors des élec­tions de 1945, s’allia contre Perón non seule­ment avec le can­di­dat libé­ral du Parti Radical, mais aussi avec l’Eglise et l’ambassade des Etats-Unis, appli­quant l’idée selon laquelle toute alliance contre le plus grand ennemi, le fas­cisme, était valide.

La plus grande confu­sion ne se pro­dui­sit pas seule­ment en rela­tion avec le natio­na­lisme, mais aussi avec le libé­ra­lisme qui fut en Europe l’idéologie de la bour­geoi­sie ascen­dante, alors qu’en Amérique latine les poli­tiques de libre-com­merce du libé­ra­lisme était le patri­moine des oli­gar­chies primo-expor­ta­trices. Ici, le natio­na­lisme n’est pas le seul à avoir le feu vert ; le libé­ra­lisme aussi.

Ce fut ce phé­no­mène qui dis­so­cia ques­tions sociales et ques­tions démo­cra­tiques, et qui fit que les ques­tions sociales furent prises en charge par le natio­na­lisme, au détri­ment des ques­tions démo­cra­tiques.

Le libé­ra­lisme s’efforça tou­jours de s’approprier la ques­tion démo­cra­tique, et accusa les gou­ver­ne­ments natio­na­listes d’être auto­ri­taires et dic­ta­to­riaux, tandis que ceux-ci accu­saient les libé­raux de gou­ver­ner pour les riches et de n’avoir aucune sen­si­bi­lité sociale, reven­di­quant pour leur compte la défense des masses pauvres de la popu­la­tion.

Seule une ana­lyse concrète des situa­tions concrètes aurait permis de s’approprier les condi­tions his­to­riques spé­ci­fiques du conti­nent et de chaque pays. Des ana­lyses comme celles du Péruvien José Carlos Mariátegui, du Cubain Julio Antonio Mella, du Chilien Luis Emilio Recabarren et du Brésilien Caio Prado Jr., parmi d’autres : autant d’analyses auto­nomes que les direc­tions des partis com­mu­nistes aux­quels leurs auteurs appar­te­naient ne prirent pas en compte. Au contraire, ce furent les idées de l’Internationale Communiste qui furent pré­do­mi­nantes, et qui contri­buèrent à mettre en dif­fi­culté l’implantation des partis com­mu­nistes dans ces pays.

Quand le natio­na­lisme fut assumé par la gauche, ce fut comme force subor­don­née dans des alliances avec une direc­tion popu­laire repré­sen­tant un bloc plu­ri­cla­sisste. Cette longue période ne fut pas théo­ri­sée par la gauche. Les alliances et les concep­tions des fronts popu­laires ne ren­daient pas compte de ce nou­veau phé­no­mène où l’anti-impérialisme rem­pla­çait le fas­cisme avec des carac­té­ris­tiques très dif­fé­rentes.

La révo­lu­tion boli­vienne de 1952 fut l’objet d’interprétations contra­dic­toires car elle com­por­tait des élé­ments natio­na­listes, comme la natio­na­li­sa­tion des mines d’étain, et popu­laires, comme la réforme agraire. Mais la par­ti­ci­pa­tion active des milices ouvrières qui rem­pla­cèrent l’Armée, l’existence d’une alliance ouvrière et pay­sanne et les révo­lu­tions anti-capi­ta­listes per­mirent d’autres théo­ri­sa­tions sur ce qui exis­tait de manière embryon­naire dans ce mou­ve­ment plu­ri­clas­siste : d’un mou­ve­ment natio­na­liste clas­sique, natio­nal et antio­li­gar­chique, aux ver­sions qui lui confé­re­raient un carac­tère anti-capi­ta­liste.

Il existe deux types d’analyse sur la Révolution cubaine : celle de Fidel, de type pro­gram­ma­tique, dans L’histoire m’acquittera, et celle du Che dans La guerre de gué­rilla, sur la stra­té­gie de construc­tion de la force poli­tico-mili­taire et la lutte pour le pou­voir. Le texte ébau­ché par Fidel pour sa défense lors du procès de l’attaque de la caserne de Moncada est une extra­or­di­naire ana­lyse de l’élaboration d’un pro­gramme poli­tique à partir des condi­tions concrètes de la société cubaine de l’époque. L’analyse du Che décrit ponc­tuel­le­ment la manière dont la guerre de gué­rilla arti­cula la lutte poli­tique et mili­taire, depuis le noyau ini­tial de la gué­rilla jusqu’aux grands déta­che­ments qui com­po­sèrent l’armée rebelle, com­ment elle résista à l’offensive de l’Armée régu­lière et lança l’offensive finale qui la mena à la vic­toire.

Pourtant, soit parce qu’il n’existait pas de réflexion à ce sujet, soit parce qu’il fal­lait main­te­nir le fac­teur sur­prise, pri­mor­dial pour la vic­toire, il n’y eut pas d’analyse publique sur le carac­tère du mou­ve­ment – qui déter­mi­nât s’il était seule­ment natio­na­liste, ou s’il était déjà embryon­nai­re­ment anti-capi­ta­liste. La révo­lu­tion cubaine construi­sit peu à peu, à la lumière des affron­te­ments concrets, sa stra­té­gie de rapide pas­sage de la phase démo­cra­tique et natio­nale à la phase anti-impé­ria­liste et anti-capi­ta­liste, au fur et à mesure que les défi­ni­tions étaient impo­sées par la dyna­mique entre révo­lu­tion et contre-révo­lu­tion. Mais cette tra­jec­toire ne fut pas l’objet d’une réflexion comme le furent les formes de la lutte, notam­ment la guerre de gué­rilla. Voilà ce qui fut le grand débat en Amérique latine après le triomphe cubain : les formes de la lutte. Voie paci­fique ou voie armée ? Guerre de gué­rilla rurale ou guerre popu­laire ? L’articulation des ques­tions natio­nale et anti-impé­ria­liste avec les ques­tions anti-capi­ta­liste et socia­liste fut moins dis­cu­tée et éla­bo­rée.

Les expé­riences de gué­rilla repro­dui­sirent ce débat, tout comme le gou­ver­ne­ment de l’Unité Populaire au Chili. Les gou­ver­ne­ments natio­na­listes mili­taires, en par­ti­cu­lier le gou­ver­ne­ment péru­vien de Velasco Alvarado, mais aussi dans une moindre mesure ceux d’Equateur et du Honduras, réac­ti­vèrent la thé­ma­tique du natio­na­lisme ; cepen­dant, leur carac­tère mili­taire ne favo­risa pas sa théo­ri­sa­tion, et il ne fut pas non plus consi­déré comme une alter­na­tive stra­té­gique par la gauche de l’époque.

Le pro­ces­sus nica­ra­guayen incor­pora les expé­riences anté­rieures de lutte pour le pou­voir et éla­bora une plate-forme de gou­ver­ne­ment peu défi­nie adap­tée à des fac­teurs nou­veaux, dont les plus impor­tants furent l’intégration des chré­tiens et des femmes au mili­tan­tisme révo­lu­tion­naire et une poli­tique exté­rieure plus flexible. Il fit face aux obs­tacles qu’il ren­con­tra de manière empi­rique – en par­ti­cu­lier, l’harcèlement mili­taire des Etats-Unis – sans contri­buer par des théo­ries à la pra­tique qu’il déve­lop­pait.

Comme dans le cas de l’Unité Populaire, l’expérience san­di­niste fut l’objet d’une vaste biblio­gra­phie, mais on ne peut pas dire que celle-ci mena à un bilan stra­té­gique clair qui permît de lais­ser une expé­rience pour l’ensemble de la gauche. Le débat sur le Chili fut pré­sent dans les dis­cus­sions de la gauche du monde entier et, pour cette raison, il perdit sa spé­ci­fi­cité comme phé­no­mène chi­lien et latino-amé­ri­cain. Les débats sur le Nicaragua ten­dirent au contraire à se cen­trer sur des aspects impor­tants comme, par exemple, les ques­tions éthiques, mais ils ne pro­dui­sirent pas un bilan stra­té­gique des onze ans de gou­ver­ne­ment san­di­niste.

Au moment où la gauche tra­ver­sait sa période de plus grande fai­blesse, le Brésil appa­rais­sait comme une excep­tion, à contre-cou­rant des ten­dances géné­rales, en par­ti­cu­lier des chan­ge­ments régres­sifs radi­caux dans les cor­ré­la­tions de forces inter­na­tio­nales. Lula se pré­senta comme une alter­na­tive de direc­tion poli­tique, déjà lors des pre­mières élec­tions, en 1989, en par­ve­nant au second tour ; pour la pre­mière fois, la gauche appa­rais­sait au Brésil comme une force alter­na­tive réelle de gou­ver­ne­ment – l’année de la chute du mur de Berlin et de la fin du camp socia­liste, alors que l’Union Soviétique don­nait de forts signes de désa­gré­ga­tion de et que les Etats-Unis sem­blaient triom­pher dans la Guerre Froide, et que l’on retour­nait à un monde uni­po­laire, sous l’hégémonie impé­riale des Etats-Unis.

A ce moment là, Carlos Menem et Carlos Andrés Pérez triom­phaient res­pec­ti­ve­ment en Argentine et au Venezuela ; non seule­ment ils éten­daient ainsi les expé­riences néo­li­bé­rales à des forces natio­na­listes et sociales-démo­crates, mais ils annon­çaient aussi la géné­ra­li­sa­tion de ces poli­tiques à tout conti­nent. Ce à quoi vint s’ajouter l’élection de Fernando Collor de Mello, qui avait battu Lula au Brésil, et la Concertación (alliance de la Démocratie Chrétienne et du Parti Socialiste) au Chili en 1990. En février de cette même année le san­di­nisme connut sa défaite élec­to­rale. Cuba était déjà entrée dans sa « période spé­ciale », au cours de laquelle elle ferait face, avec de grandes dif­fi­cul­tés, aux consé­quences de la fin du bloc socia­liste auquel elle était struc­tu­rel­le­ment inté­grée.

A ce moment, le Brésil concen­trait des expé­riences qui sem­blaient témoi­gner d’un nou­veau ver­sant de la gauche – post-sovié­tique pour les uns, sociale-démo­crate pour les autres. En plus de Lula et du PT, les années quatre-vingt avaient vu surgir la CUT, la pre­mière cen­trale syn­di­cale léga­li­sée de l’histoire bré­si­lienne ; le MST, le mou­ve­ment social le plus fort et le plus inno­va­teur du pays ; et l’essor des poli­tiques de budget par­ti­ci­pa­tif dans les muni­ci­pa­li­tés, en géné­ral sous la direc­tive du PT. Tous ces fac­teurs moti­vèrent plus tard le choix de la ville bré­si­lienne de Porto Alegre comme siège des Forums Sociaux Mondiaux.

Un grand espoir de voir s’ouvrir un nou­veau cycle d’une gauche renou­ve­lée fut ainsi investi dans la gauche bré­si­lienne, en par­ti­cu­lier dans la direc­tion de Lula et dans le parti du PT. Sans ren­trer dans une ana­lyse détaillée d’une expé­rience aussi com­plexe, il est néces­saire de sou­li­gner que, dès le début, on pro­jeta sur Lula et le PT des attentes qui ne se fon­daient pas sur des expé­riences concrètes ni sur les traits poli­tiques et idéo­lo­giques assu­més avec le temps par ces expé­riences.

Des com­po­sants de la gauche anté­rieure et des cou­rants inter­na­tio­naux firent de Lula non seule­ment un diri­geant ouvrier clas­siste, lié à la tra­di­tion des conseils ouvriers, mais aussi un diri­geant d’un parti de gauche gram­scien, d’un nou­veau genre, démo­cra­tique et socia­liste. Lula n’était rien de tout cela, mais il n’était pas non plus un diri­geant à l’image de ce qu’était devenu le PT. Formé comme diri­geant syn­di­cal, de base, à une époque où les syn­di­cats étaient inter­dits par la dic­ta­ture, c’était un diri­geant qui négo­ciait direc­te­ment avec les enti­tés patro­nales, un grand leader de masse, mais sans idéo­lo­gie. Il ne se sentit jamais lié à la tra­di­tion de la gauche, ni à ses cou­rants idéo­lo­giques, ni à ses expé­riences poli­tiques his­to­riques. Il s’affilia à une gauche sociale – si on peut la consi­dé­rer ainsi – sans avoir néces­sai­re­ment de liens idéo­lo­giques et poli­tiques avec elle. Il cher­cha à amé­lio­rer les condi­tions de vie de la masse des tra­vailleurs, du peuple ou du pays, et selon ses propres mots, il se trans­forma au cours de car­rière. Il s’agit d’un négo­cia­teur, d’un ennemi des rup­tures et, par consé­quent, de quelqu’un sans aucune pro­pen­sion révo­lu­tion­naire radi­cale.

Ces carac­té­ris­tiques doivent être repla­cées dans les situa­tions poli­tiques aux­quelles Lula fut confronté jusqu’à deve­nir le véri­table Lula. Ce n’est qu’ainsi qu’on pourra tenter de déchif­frer l’énigme Lula.

Un des élé­ments de la crise hégé­mo­nique latino-amé­ri­caine est le manque de théo­ri­sa­tion sur la ques­tion. A l’exception du cas boli­vien, qui peut s’appuyer sur les pro­duc­tions du groupe Comuna, les avan­cées des pro­ces­sus post-néo­li­bé­raux se firent géné­ra­le­ment par tâton­ne­ments suc­ces­sifs, et sur les maillons de moindre résis­tance de la chaîne néo­li­bé­rale. Ce pro­ces­sus avait déjà dépassé sa phase ini­tiale, lorsque, comme nous l’avons dit, il obtint des avan­cées rela­ti­ve­ment faciles, jusqu’à ce que la droite se réor­ga­nise et retrouvre sa capa­cité d’initiative. Dès lors, les éla­bo­ra­tions théo­riques qui per­mettent la com­pré­hen­sion de la situa­tion his­to­rique réelle qu’affronte le conti­nent, avec ses élé­ments de force et de fai­blesse, ses cor­ré­la­tions de forces réelles, concrètes et mon­diales, ses défis et ses pos­sibles lignes de dépas­se­ment sont deve­nues la condi­tion indis­pen­sable pour l’affrontement et le dépas­se­ment des obs­tacles.

Depuis la conso­li­da­tion de l’hégémonie néo­li­bé­rale, la résis­tance à ce modèle et les luttes des mou­ve­ments sociaux, y com­pris l’organisation du Forum Social Mondial, ont déplacé la réflexion vers le plan de la dénon­cia­tion et de la résis­tance, et ont évité la ques­tion poli­tique et stra­té­gique. Autrement dit, la ten­dance a été de défi­nir un sup­posé espace de la société civile comme ter­rain d’action pri­vi­lé­gié, au détri­ment de la poli­tique, de l’Etat et avec eux, des thèmes de la stra­té­gie et de la construc­tion de pro­jets hégé­mo­niques alter­na­tifs et de nou­veaux blocs poli­tiques et sociaux. Cette pos­ture théo­rique a lar­ge­ment dimi­nué la capa­cité d’analyse des forces anti-néo­li­bé­rales, qui se sont pra­ti­que­ment limi­tées à l’exaltation des pos­tures de résis­tance et du cou­rage des mobi­li­sa­tions de la base, au détri­ment des posi­tions des partis et des gou­ver­ne­ments.

Les nou­veaux mou­ve­ments n’ont pas pu s’appuyer sur une actua­li­sa­tion de la pensée stra­té­gique, et ils ne dis­posent pas même d’un bilan des expé­riences posi­tives et/​ou néga­tives anté­rieures. La situa­tion a été encore aggra­vée par les chan­ge­ments radi­caux à l’échelle mon­diale : le pas­sage d’un monde bipo­laire à un monde uni­po­laire, sous l’hégémonie impé­riale des Etats-Unis, et du modèle régu­la­teur au modèle néo­li­bé­ral, deux évo­lu­tions qui eurent lieu dans une période his­to­rique lourde d’implications pour l’Amérique latine. Parmi elles, le retour des pays du conti­nent dans les cadres d’insertion du marché mon­dial, résul­tat de l’ouverture néo­li­bé­rale, et l’affaiblissement des Etats natio­naux.

Des théo­ri­sa­tions comme celles de Holloway ou de Toni Negri appa­rais­saient comme des adé­qua­tions à des situa­tions réelles qui, au lieu de pro­po­ser des situa­tions stra­té­giques, ten­tèrent de faire de néces­sité vertu. Quoique dif­fé­rentes dans leurs esquisses théo­riques, toutes deux finirent par s’accomoder du manque congé­ni­tal de stra­té­gie de ceux qui reje­taient l’Etat et la poli­tique, pour se réfu­gier dans une myh­tique « société civile » et dans une « auto­no­mie des mou­ve­ments sociaux » réduc­trice, renon­çant aux réflexions et aux pro­po­si­tions stra­té­giques et lais­sant ainsi le camp anti-néo­li­bé­ral sans armes pour répondre aux défis de la crise de l’hégémonie, qui se firent plus évi­dents quand la dis­pute hégé­mo­nique passa à l’ordre du jour.

Nous avons déjà ana­lysé com­ment ce fac­teur affecta le pro­ces­sus véné­zué­lien, com­ment le pro­ces­sus boli­vien trouva une solu­tion ori­gi­nale et com­ment l’équatorien s’appuya sur des solu­tions hybrides, quoique créa­tives. Le post-néo­li­bé­ra­lisme a apporté de nou­veaux défis théo­riques qui, du fait des nou­velles condi­tions que les luttes sociales et poli­tiques affrontent sur le conti­nent, éclairent une pra­tique néces­sai­re­ment nova­trice et, plus qu’à tout autre moment, exigent des réflexions et des pro­po­si­tions stra­té­giques orien­tées en fonc­tion des coor­don­nées des nou­velles formes de pou­voir. Les pro­po­si­tions du groupe boli­vien Comuna, comme nous l’avons men­tionné, sont une excep­tion : ils consti­tuent l’ensemble de textes le plus riche de la gauche latino-amé­ri­caine, un exemple unique dans son his­toire par sa capa­cité de conju­guer aca­dé­miques et ana­lyses indi­vi­duelles de grande créa­ti­vité théo­rique – par des auteurs comme Álvaro García Linera, Luis Tapia, Raúl Prada, entre autres – avec des inter­ven­tions poli­tiques directes. Dans ces condi­tions, García Linera devint le vice-pré­sident de la Repúblique et Prada fut un impor­tant par­le­men­taire consti­tuant.

Les dif­fi­cul­tés qu’éprouve aujourd’hui la gauche latino-amé­ri­caine, à déve­lop­per une théo­rie à partir de la pra­tique, s’expliquent par plu­sieurs fac­teurs. Parmi ceux-ci, on peut dis­tin­guer la dyna­mique adop­tée par la pra­tique théo­rique, concen­trée pour l’essentiel dans les uni­ver­si­tés, qui subit les effets du chan­ge­ment de période sur le plan aca­dé­mique : offen­sive idéo­lo­gique du libé­ra­lisme, enfer­me­ment dans la divi­sion du tra­vail interne des uni­ver­si­tés, en par­ti­cul­lier du fait de la spé­cia­li­sa­tion, refuge dans des posi­tions peu cri­tiques, qui tendent à être doc­tri­naires et ne donnent pas lieu à des alter­na­tives.

D’un autre côté, les pro­ces­sus de dépas­se­ment réel du néo­li­bé­ra­lisme intro­dui­sirent des thèmes éloi­gnés de la dyna­mique de la réflexion aca­dé­mique, comme ceux des peuples ori­gi­naires et des Etats plu­ri­na­tio­naux, la natio­na­li­sa­tion des res­sources natu­relles, l’intégration régio­nale, le nou­veau natio­na­lisme et le post-néo­li­bé­ra­lisme, des ques­tions très éloi­gnées de celles qui sont habi­tuel­le­ment abor­dées dans les cursus uni­ver­si­taires et de celles qui sont pri­vi­lé­giées par les ins­ti­tu­tions de recherche et déve­lop­pe­ment. Celles-ci ont pri­vi­lé­gié les pro­po­si­tions défi­nies par les matrices frag­men­tées des réa­li­tés sociales, déva­lo­ri­sant les inter­pré­ta­tions his­to­riques glo­bales, et accen­tuant ainsi la frag­men­ta­tion entre les dif­fé­rentes sphères – éco­no­mique, sociale, poli­tique et cultu­relle – de la réa­lité concrète.

Ne per­dons pas non plus de vue les effets de la crise idéo­lo­gique qui affecta les pra­tiques théo­riques dans la tran­si­tion de la pério­ded his­to­rique anté­rieure à l’actuelle, avec la dis­qua­li­fi­ca­tion des dénom­més méga-récits et l’utilisation géné­ra­li­sée de l’idée de crise des para­digmes. A la suite de cela, les modèles ana­ly­tiques géné­raux furent aban­don­nés et on adhéra au post-moder­nisme, avec les consé­quences signa­lées par Perry Anderson : struc­tures sans his­toire, his­toire sans sujet, théo­ries sans vérité, un véri­table sui­cide de la théo­rie et de toute ten­ta­tive d’explication ration­nelle du monde et des rela­tions sociales.

Des thèmes essen­tiels pour les stra­té­gies de pou­voir, tels que le pou­voir même, l’Etat, les alliances, la construc­tion de blocs alter­na­tifs de forces, les pro­ces­sus d’accumulation des forces, le bloc hégé­mo­nique, parmi d’autres, furent dépla­cés ou dis­pa­rurent pra­ti­que­ment, en par­ti­cu­lier à mesure que les mou­ve­ments sociaux devinrent des pro­ta­go­nistes cen­traux dans les luttes anti-néo­li­bé­rales. Le pas­sage de la phase défen­sive à la phase de dis­pute hégé­mo­nique devra signi­fier – comme c’est le cas dans les textes du groupe Comuna et dans les dis­cours de Hugo Chávez et Rafael Correa – une récu­pé­ra­tion de ces pro­blé­ma­tiques, une actua­li­sa­tion pour la période his­to­rique de l’hégémonie néo­li­bé­rale et la lutte contre le mer­can­ti­lisme. Se réfu­gier dans l’optique de la simple dénon­cia­tion, sans enga­ge­ment par la for­mu­la­tion et la construc­tion d’alternatives poli­tiques concrètes, tend à dis­tan­cier une part impor­tante de l’intellectualité des pro­ces­sus his­to­riques concrets aux­quels les mou­ve­ments popu­laires sont confron­tés sur le conti­nent, ce qui les condamne à des ten­ta­tives empi­riques d’essai et d’erreur, dans la mesure où ils ne peuvent pas comp­ter sur l’appui d’une réflexion théo­rique enga­gée avec les pro­ces­sus de trans­for­ma­tion exis­tants.

La ten­ta­tion contraire est grande. Etant donné que Fidel Castro n’est pas Lénine, que le Che n’est pas Trosky, qu’Hugo Chávez n’est pas Mao Tse Dong, qu’Evo Morales n’est pas Ho Chi Minh et que Rafael Correa n’est pas Gramsci, il serait plus facile de reje­ter les pro­ces­sus his­to­riques réels, parce qu’ils ne cor­res­pondent pas aux rêves de révo­lu­tion construits avec l’impulsion d’autres ères, que de tenter de déchif­frer l’histoire contem­po­raine avec ses énigmes spé­ci­fiques. En défi­ni­tive, tenter de recon­naître les signes du nou­veau topos latino-amé­ri­cain, ou en être relé­gué aux résu­més aux­quels sont réduits les textes clas­siques dans les mains puis­santes et sec­taires de ceux qui ont peur de l’histoire.

Se réfu­gier dans les for­mu­la­tions des textes clas­siques est le chemin le plus com­mode, mais aussi celui qui mène le plus faci­le­ment à la défaite. Les défaites ne s’expliquent pas par des rai­sons poli­tiques, mais morales – et la « tra­hi­son » en est la plus com­mune. Le manque de réponse poli­tique mène à des visions infra­po­li­tiques, morales. Le diag­nos­tique de Trotsky sur l’Union Soviétique en est le modèle opposé : il s’agit de l’explication poli­tique, idéo­lo­gique et sociale des che­mins ouverts par le pou­voir bol­che­vique. C’est pour­quoi il est passé de la thèse de la révo­lu­tion « trahie » à l’affirmation sub­stan­tielle de l’Etat sous l’hégémonie de la bureau­cra­tie.

La défense des prin­cipes qui sont sup­po­sés être conte­nus dans les textes des clas­siques semble s’expliquer d’elle-même, mais elle ne rend pas compte de l’essentiel : pour­quoi les visions de l’ultra-gauche, doc­tri­naires, extré­mistes, ne triomphent-elles jamais, ne par­viennent-elles jamais à convaincre la majo­rité de la popu­la­tion ? Pourquoi n’ont-elles jamais construit des orga­ni­sa­tions à même de diri­ger les pro­ces­sus révo­lu­tion­naires ? Elles s’identifient aux grands bilans des défaites, mais ne conduisent jamais à des pro­ces­sus de construc­tion de forces poli­tiques révo­lu­tion­naires. Ce n’est pas un hasard si leur hori­zon est habi­tuel­le­ment celui de la polé­mique à l’intérieur de l’ultra-gauche et des cri­tiques aux autres sec­teurs de la gauche, sans prendre part aux grands débats natio­naux, sans faire face cen­tra­le­ment à la droite ou par­ti­ci­per à la dis­pute hégé­mo­nique. Ceux qui n’apparaissent que dans les espaces publics pour cri­ti­quer les sec­teurs de gauche, très sou­vent en uti­li­sant les espaces média­tiques des organes de la droite, ont perdu de vue leurs enne­mis fon­da­men­taux, les grands face-à-face avec la droite.

Le défi est d’affronter les contra­dic­tions de l’histoire dans les condi­tions concrètes des pays de l’Amérique latine d’aujourd’hui et de démê­ler les points d’appui pour construire ainsi le post-néo­li­bé­ra­lisme. Le groupe Comuna a su le faire parce qu’il a relu l’histoire boli­vienne, en par­ti­cu­lier à partir de la révo­lu­tion de 1952, en a déchif­fré la signi­fi­ca­tion, a fait les pério­di­sa­tions pos­té­rieures de l’histoire du pays, a com­pris les cycles qui menèrent à l’épuisement de la phase néo­li­bé­rale, est par­venu à défaire les erreurs de la gauche tra­di­tion­nelle en rela­tion avec les sujets his­to­riques et a réa­lisé le tra­vail his­to­rique indis­pen­sable pour concer­ter le mariage entre la direc­tion d’Evo Morales et la résur­gence du mou­ve­ment indi­gène comme pro­ta­go­niste his­to­rique essen­tiel de l’actuelle période boli­vienne. Il a pu ainsi recom­po­ser l’articulation entre la pra­tique théo­rique et la poli­tique, et aider le nou­veau mou­ve­ment popu­laire à ouvrir les che­mins de la luttes pour les reven­di­ca­tions éco­no­miques et sociales sur les plans eth­niques et poli­tiques.

Ce tra­vail théo­rique est indis­pen­sable et ne peut se faire qu’à partir des réa­li­tés concrètes de chaque pays, arti­cu­lées avec la réflexion sur les inter­pré­ta­tions théo­riques et les expé­riences his­to­riques accu­mu­lées par les mou­ve­ments popu­laires au fil du temps. La réa­lité est impla­cable avec les erreurs théo­riques. L’Amérique latine du XXIe siècle requiert et mérite une théo­rie à la hau­teur des défis pré­sents.

[CLACSO – Cahiers de Pensée Critique /​Le Monde Diplomatique].

Sources : Adital, lare​vo​lu​cion​vive​.org​.ve
Traduction : Katia Tosco

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