Réponse à Alain Lipietz

Alain Lipietz vient de publier une cri­tique de l’Appel des 42 éco­no­mistes en faveur du Front de gauche. Ci-des­sous la réponse de six de ces éco­no­mistes parmi les­quels Bernard Guibert, ancien res­pon­sable de la com­mis­sion Economie des Verts (de 1998 à 2006)

L’écologie, à l’instar du « social », ne s’accommode pas du libé­ra­lisme éco­no­mique : cette convic­tion est au cœur de l’Appel des éco­no­mistes en faveur du Front de gauche.

Si le marché et la concur­rence ont par­fois du bon, il est des choses qu’ils ne savent pas faire : assu­rer le plein emploi, la satis­fac­tion d’une série de besoins sociaux ou répondre à l’impératif éco­lo­gique. Cela s’explique aisé­ment au fond, si du moins on accepte de consi­dé­rer, à l’encontre des libé­raux, que le tout n’est pas réduc­tible au jeu des par­ties, l’intérêt géné­ral à celui des inté­rêts particuliers.

L’écologie engage le long terme et le col­lec­tif : deux dimen­sions que le marché et la recherche du profit à court terme sont bien en peine d’assumer. C’est bien pour­quoi elle exige une inter­ven­tion publique forte, une « véri­table pla­ni­fi­ca­tion ». Or les trai­tés euro­péens empêchent cela. Dès le traité de Rome, la concur­rence a été élevée au pinacle. Et depuis l’Acte unique de 1986, cela n’a cessé d’être durci : la concur­rence est pre­mière, le reste lui est soumis. D’où ce résul­tat qui peut dif­fi­ci­le­ment être nié : dans les trai­tés, l’Union euro­péenne est d’abord défi­nie et struc­tu­rée comme un espace mar­chand où règne la liberté de cir­cu­la­tion des mar­chan­dises et des capi­taux à la fois « en interne » (entre les 27) et avec le reste du monde. L’intervention publique est sys­té­ma­ti­que­ment com­bat­tue, cor­se­tée : poli­tiques moné­taire, bud­gé­taire (à la fois des Etats et de l’Union), indus­trielle, com­mer­ciale, ser­vices publics – appré­hen­dés sous l’angle des Services d’intérêt éco­no­mique géné­ral (SIEG) ouverts à la concur­rence, etc. La crise éco­lo­gique exige de déployer tous ces ins­tru­ments, et c’est pour­quoi il nous semble judi­cieux de réha­bi­li­ter la notion de pla­ni­fi­ca­tion : les trai­tés ne l’autorisent pas. Pas plus celui de Lisbonne que les trai­tés antérieurs.

C’est bien là l’essentiel : au lieu de se conten­ter de fixer des règles ins­ti­tu­tion­nelles de « vie en commun » qui per­met­traient ensuite aux peuples d’exercer leur choix, les trai­tés dictent, avec un souci du détail qui confine à l’obsession, les « bonnes poli­tiques » éco­no­miques libé­rales à mettre en œuvre. La ques­tion que nous posons à Alain Lipietz est simple : peut-on mettre l’écologie au cœur d’une action publique qui n’a de cesse de valo­ri­ser des poli­tiques éco­no­miques libé­rales ? Notre réponse est : non.

Alain Lipietz indique que nous n’accordons que trois lignes à l’écologie. C’est inexact. L’écologie irrigue l’ensemble des deux textes que nous avons soumis au débat (Europe : sortir du diri­gisme libé­ral et Europe : pour chan­ger de cap). Juste en des­sous des lignes qu’il cite, il est d’ailleurs indi­qué : « la mon­dia­li­sa­tion libé­rale est une catas­trophe pour l’environnement. Fermer des usines en Ecosse, proches du lieu de pêche, pour décor­ti­quer des lan­gous­tines en Thaïlande, puis les réim­por­ter : est-ce cela le rêve euro­péen ? Favoriser la relo­ca­li­sa­tion des acti­vi­tés et celles qui pol­luent peu – comme la plu­part des ser­vices publics – est une pre­mière façon de conci­lier plein emploi et éco­lo­gie. Il en est une autre : la baisse du temps de tra­vail ». Le cau­che­mar de la lan­gous­tine résume par­fai­te­ment l’Europe telle qu’au fond elle se fait : libre-échange et liberté de mou­ve­ments de capi­taux conduisent aux désastres social et écologique.

L’écologie exige de relo­ca­li­ser dras­ti­que­ment cer­taines pro­duc­tions et de pri­vi­lé­gier les cir­cuits courts : cela passe par la domes­ti­ca­tion de la finance, le contrôle des mou­ve­ments de capi­taux et la remise en cause du libre échange. Elle sup­pose un vaste plan de sou­tien (nous pro­po­sons un emprunt de 2 % du PIB de l’Union) pour les trans­ports col­lec­tifs, la réno­va­tion éner­gé­tique des bâti­ments ou bien encore la recherche en faveur des éner­gies renou­ve­lable, car la réduc­tion de la consom­ma­tion éner­gé­tique – en tout pre­mier lieu – et le déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables sont indis­pen­sables pour envi­sa­ger une sortie pro­gres­sive du nucléaire qui ne se tra­duise pas par un sur­croît de consom­ma­tion d’énergie fos­sile émet­trice de GES.

A la suite des trai­tés anté­rieurs, tout cela est inter­dit par celui de Lisbonne. Pire, l’Union vient de s’engager – avec le sou­tien des dépu­tés Verts euro­péens dont nombre d’entre eux se sont par ailleurs pro­non­cés en faveur de la libé­ra­li­sa­tion du sec­teur de l’énergie et de l’électricité – dans la mise en place du grand marché trans­at­lan­tique en 2015.

Au sujet de la PAC, les quelques pré­ro­ga­tives sup­plé­men­taires offertes au Parlement euro­péen per­met­tront-elles de lutter contre son pro­duc­ti­visme auquel il convient de façon géné­rale de s’opposer ? Il aurait fallu au préa­lable que les trai­tés ne lui assignent pas comme pre­mier but d’« accroître la pro­duc­ti­vité de l’agriculture en déve­lop­pant le pro­grès tech­nique, en assu­rant le déve­lop­pe­ment ration­nel de la pro­duc­tion agri­cole ainsi qu’un emploi opti­mal des fac­teurs de pro­duc­tion, notam­ment de la main-d’œuvre » (repris dans l’art. 39 du Traité de Lisbonne sur le fonc­tion­ne­ment de l’UE).

Les mar­chés de droits à pol­luer – qui ont le défaut de ne concer­ner que les émis­sions de CO2 – passent certes par une cer­taine forme de pla­ni­fi­ca­tion par les quan­ti­tés puisque des droits sont dis­tri­bués par la puis­sance publique. Alain Lipietz, qui n’est pas un éco­no­miste libé­ral, n’ignore cepen­dant pas que ce sys­tème a été conçu par des éco­no­mistes libé­raux avec l’idée sui­vante : les imper­fec­tions sur les mar­chés peuvent être gérées par le marché lui-même… en inven­tant un « marché des imper­fec­tions » ! La défense de ces mar­chés ne cesse d’autant plus de sur­prendre qu’ils s’accompagnent d’ores et déjà d’innovations finan­cières fami­lières (pro­duits déri­vés…) et qu’ils auto­risent, via le Mécanisme de déve­lop­pe­ment propre (MDP), ce que cer­tains n’hésitent pas à qua­li­fier de « nou­veau néo­co­lo­nia­lisme vert ». Une entre­prise d’un pays déve­loppé peut, en effet, accroître ses « permis à vendre » au Nord en encou­ra­geant un projet « moins sale que la moyenne » dans un pays du Sud.

Alain Lipietz sou­tient enfin que « les Non suc­ces­sifs à toute réforme » seraient res­pon­sables de l’incurie de l’Union. Il se féli­cite des bribes de pou­voir sup­plé­men­taire don­nées au Parlement euro­péen par le traité de Lisbonne. Notre concep­tion de la démo­cra­tie est plus exi­geante. A l’instar des pré­cé­dents, ce traité fige, dans un sens libé­ral, le contenu des poli­tiques. A quoi sert de ren­for­cer les pou­voirs du Parlement euro­péen, si, sur ces ques­tions essen­tielles, tout est tran­ché en amont ? Cela n’est pas accep­table et rend d’ailleurs lar­ge­ment super­fé­ta­toire, aux yeux des citoyens, les débats « ins­ti­tu­tion­nels » (pon­dé­ra­tion des voix au Conseil, champs de la majo­rité qua­li­fiée, domaines de codé­ci­sion entre le Conseil et le Parlement, etc.), les­quels méritent mieux que le simple éloge indif­fé­ren­cié des pou­voirs d’un Parlement bien mal élu. Quoiqu’il en soit, ce traité reprend la quasi-tota­lité des dis­po­si­tions du Traité consti­tu­tion­nel qui a été mas­si­ve­ment rejeté – avec un taux de par­ti­ci­pa­tion record cette fois – par réfé­ren­dum. C’est une entorse par­ti­cu­liè­re­ment grave à la démocratie.

La crise du capi­ta­lisme libé­ral est glo­bale : à la fois éco­no­mique, sociale, éco­lo­gique et démo­cra­tique. Elle exige une réponse glo­bale, cer­tai­ne­ment euro­péenne, mais qui passe par la « remise à plat » de la construc­tion l’Union et des trai­tés. C’est le sens des deux textes que nous avons soumis au débat et de notre sou­tien à la démarche uni­taire du Front de gauche. Dans cet enga­ge­ment, la dimen­sion éco­lo­gique est essen­tielle. La dimen­sion démo­cra­tique l’est tout autant : notre pre­mier texte s’intitulait, et ce n’est pas pour rien, « Europe : pour sortir du diri­gisme libéral ».

Eric Berr (Bordeaux 4), David Flacher (Paris 13), Bernard Guibert (éco­no­miste-sta­tis­ti­cien), Florence Jany-Catrice (Lille 1), Dominique Plihon (Paris 13),Christophe Ramaux (Paris 1),

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