Copenhague : un autre bilan

Par Mis en ligne le 14 janvier 2010

Le sommet de Copenhague, n’a pas pris de déci­sions à la hau­teur des dan­gers énon­cés par les scien­ti­fiques du GIEC. Le climat de la pla­nète n’a pas droit au même empres­se­ment que le sys­tème finan­cier. Qui pou­vait se faire la moindre illu­sion ? Certains mili­tants et res­pon­sables d’ONG, mais pas ceux qui avaient iden­ti­fié les véri­tables res­pon­sables de la crise cli­ma­tique. Le cadre de la confé­rence de Copenhague n’était cer­tai­ne­ment pas le cadre adé­quat pour contraindre « les voleurs à rendre gorge » selon le mot d’ordre d’un hymne célèbre.

Il serait pour­tant faux de penser qu’il ne s’est rien passé à Copenhague. La mobi­li­sa­tion, jeune et mas­sive, les forums, la mani­fes­ta­tion inter­na­tio­nale et tout ce qui est venu bous­cu­ler le ronron offi­ciel, nous en repar­le­rons. Mais, il n’est pas non plus exact de parler uni­for­mé­ment « d’échec au sommet ». Car « au sommet», tous les gou­ver­ne­ments n’avaient pas le même objec­tif et cette confé­rence a bel et bien été le théâtre d’une bataille diplo­ma­tique, dont l’issue en dit long sur les nou­veaux rap­ports de force inter­na­tio­naux.

Pour situer l’importance his­to­rique de cette confron­ta­tion sur l’avenir de la pla­nète, le « Quotidien du Peuple», organe offi­ciel du Parti Communiste Chinois, n’hésite pas à parler d’une revanche sur la confé­rence de Versailles, qui avait vu les vain­queurs de la pre­mière guerre mon­diale se par­ta­ger le monde. Mais les enjeux ont été obs­cur­cis par les ges­ti­cu­la­tions aux­quelles chaque gou­ver­ne­ment s’est livré en direc­tion de sa propre opi­nion publique. Au fil des jours, le grand écart, entre les posi­tions affi­chées et les objec­tifs réel­le­ment pour­sui­vis, est devenu inte­nable au point de néces­si­ter, pour conclure la confé­rence, le recours aux négo­cia­tions secrètes entre « vrais grands ». Mais la bataille cli­ma­tique ne s’est pas ter­mi­née là et il est pré­fé­rable d’identifier les enjeux poli­tiques et éco­no­miques afin que le mou­ve­ment social puisse s’orienter dans les com­bats éco­lo­giques à venir.

Démystifier la poli­tique euro­péenne

Les diri­geants de l’UE ont fait beau­coup d’effort pour paraître les meilleurs défen­seurs du climat. La réa­lité est net­te­ment moins brillante.

Ils ont pour­sui­vis deux objec­tifs. Obtenir la mise en place d’un marché mon­dial du car­bone et se débar­ras­ser du traité de Kyoto et de la « res­pon­sa­bi­lité par­ta­gée et dif­fé­ren­ciée » qui est au cœur de ce traité.

Ils n’ont pas hésité à annon­cer que le pro­to­cole de Kyoto pre­nait fin en 2012. En réa­lité, ce sont les enga­ge­ments chif­frés pris par les pays « déve­lop­pés » qui courent jusqu’en 2012 et doivent au terme du traité être renou­ve­lés fin jan­vier de cette année. En appli­ca­tion de la « res­pon­sa­bi­lité dif­fé­ren­ciée » cette obli­ga­tion ne repose que sur les pays « déve­lop­pés», regrou­pés dans l’annexe I du traité, dont bien sûr les pays de l’UE. Voilà la charge, même si elle reste assez sym­bo­lique, dont les diri­geants de l’UE ont voulu se débar­ras­ser en dis­sol­vant Kyoto dans un nou­veau traité, qui aurait mis sur le même plan pays déve­lop­pés et pays émer­gents, deve­nus entre temps de redou­tables concur­rents.

Ils ont essayés d’étendre le marché euro­péen du car­bone au niveau mon­dial et ins­tau­rer un méca­nisme REDD qui sous pré­texte de lutter contre la défo­res­ta­tion aurait fait peser un danger sup­plé­men­taire sur les forêts pri­maires et les terres agri­coles. Déjà Londres, Paris, Francfort se dis­pu­taient la place de pre­mière bourse mon­diale du car­bone.

Un traité à ces condi­tions aurait eu rapi­de­ment des consé­quences catas­tro­phiques.

Mais au final, les diri­geants euro­péens ont échoués à impo­ser leurs solu­tions, malgré les manœuvres de la pré­si­dence danoise et les ges­ti­cu­la­tions de Sarkozy sur la scène inter­na­tio­nale. Au der­nier quart d’heure la France et l’Angleterre n’ont pas hésité à battre le rappel de leurs clients afri­cains. Toute cette agi­ta­tion s’est révé­lée vaine. La poli­tique euro­péenne a sombré à Copenhague et il n’y a pas lieu de le regret­ter.

Cette impuis­sance s’explique fon­da­men­ta­le­ment par le déclin éco­no­mique ; les entre­prises euro­péennes ne voient plus leur salut qu’en Asie. Mais s’y ajoute un fac­teur pro­pre­ment poli­tique qui tient aux ins­ti­tu­tions dont la bour­geoi­sie euro­péenne s’est dotée. Le grand marché ouvert à la concur­rence, sans gou­ver­ne­ment et sans légi­ti­mité popu­laire, ne pèse d’aucun poids sur la scène inter­na­tio­nale.

Basic

C’est l’acronyme pour repré­sen­ter la coa­li­tion du Brésil, de l’Afrique du Sud, de l’Inde et de la Chine, les prin­ci­pales puis­sances émer­gentes qui après avoir tor­pillé le projet de l’UE pré­paré à huis clos par le Danemark, ont négo­cié direc­te­ment avec Obama le com­pro­mis final, rati­fié par 30 états et pré­senté à la confé­rence en plé­nière, sans débat, ni vote.

Les objec­tifs de l’Inde et de la Chine ont tou­jours étaient clairs. Maintenir la contrainte des quotas de rejet sur les pays qui en sont his­to­ri­que­ment les pre­miers res­pon­sables. Refuser tout contrôle inter­na­tio­nal sur leur éco­no­mie natio­nale. Ne rien accep­ter qui puisse porter atteinte à leur crois­sance éco­no­mique, entre 6 et 8% en 2009. Ce qui ne signi­fie pas que ces états refusent de prendre en compte la crise cli­ma­tique. Mais se situant réso­lu­ment dans la pers­pec­tive d’une aug­men­ta­tion de leur pro­duc­tion et de leur consom­ma­tion d’énergie, ils n’envisagent de contri­buer à la limi­ta­tion glo­bale des rejets qu’en dimi­nuant la part des éner­gies fos­siles dans leur bilan éner­gé­tique. Bref en moder­ni­sant leur appa­reil de pro­duc­tion, ce qui ne peut que contri­buer à en faire des concur­rents encore plus redou­tables pour les vieux pays indus­triels.

Ils ont réussi à faire peser leur nou­velle puis­sance éco­no­mique, tout en res­tant liés au groupe des pays les plus pauvres. Au cours de la confé­rence, ils ont su se poser en porte-parole des pays en déve­lop­pe­ment face à l’égoïsme des pays riches. Voilà la clé de leur succès.

Mais s‘ils ont eu la capa­cité de faire échouer les pro­jets des vieilles puis­sances impé­ria­listes et de pré­ser­ver leurs inté­rêts natio­naux, ils n’avaient pas encore les moyens d’imposer leurs propres solu­tions à l’ensemble de la pla­nète. D’où un com­pro­mis tardif et inachevé.

Ils ont été rejoints dans cette voie par les USA, qui ont aban­donné au der­nier moment leurs alliés euro­péens et japo­nais. Les USA n’ont pas signé le traité de Kyoto et aucune contrainte ne pèse sur eux. Comme les pays du groupe BASIC, ils sont fer­me­ment déci­dés à n’accepter aucune limi­ta­tion de leur sou­ve­rai­neté. L’objectif d’Obama était des plus limité. Sauver la face en réin­té­grant sur la pointe des pieds la com­mu­nauté inter­na­tio­nale enga­gée dans la lutte contre la crise cli­ma­tique. Une simple décla­ra­tion d’intention suf­fi­sait. Le plus impor­tant, pour lui, se jouera sur la scène inté­rieure.

Le déve­lop­pe­ment comme ligne de par­tage

Il existe une bonne cor­ré­la­tion entre la pros­pé­rité d’une éco­no­mie – mesu­rée en terme de PIB par tête – et ses émis­sions de CO2. Tant que l’utilisation des com­bus­tibles fos­siles reste la prin­ci­pale source d’énergie, plus un pays est riche, plus il émet de gaz à effet de serre.

Actuellement les prin­ci­paux pays émet­teurs sont dans l’ordre, la Chine, les Etats-Unis et l’Inde. Mais rap­porté au nombre d’habitants on obtient un résul­tat bien dif­fé­rent : l’Inde émet 1,2 tonne par habi­tant et par an, la Chine 5,5 tonnes, alors que les Etats-Unis sont à 24 tonnes, l’Europe à 12 et la France à 8. Les pays afri­cains sont en moyenne à 0,7.

Or ces chiffres sont très repré­sen­ta­tifs de la quan­tité d’énergie dont dis­pose chaque habi­tant de la pla­nète. Ils sont aussi révé­la­teurs de l’impasse dans laquelle s’engage l’humanité en sui­vant le mode de déve­lop­pe­ment des pays impé­ria­listes.

Comme l’a dit au cours du sommet le pre­mier ministre indien M. Singh : « Chacun de nous, ras­sem­blés ici aujourd’hui, sait que les plus affec­tés par le chan­ge­ment cli­ma­tique en sont les moins res­pon­sables ».

On pour­rait ajou­ter que les res­pon­sables de la crise cli­ma­tique sont ceux qui ont le plus à perdre au chan­ge­ment de mode de pro­duc­tion indis­pen­sable pour la résoudre.

On est là au cœur du pro­blème, au sein de chaque pays et au niveau mon­dial. Aucune poli­tique de limi­ta­tion du gas­pillage éner­gé­tique ne peut avoir de légi­ti­mité, tant que les plus riches ne sont pas contraints de modi­fier leur mode de vie, ce qui néces­site de s’en prendre à leurs pri­vi­lèges et à leur pou­voir.

Les bour­geoi­sies des pays émer­gents ne sont pas por­teuses d’un modèle éman­ci­pa­teur étant elles-mêmes ados­sées à une mon­tagne d’injustice et d’inégalité. Mais leur ascen­sion fra­gi­lise une hié­rar­chie mon­diale que nous n’avons aucune raison de défendre.

Pour deux degrés de plus…

Les recom­man­da­tions for­mu­lées par les scien­ti­fiques du GIEC se sont tou­jours appuyées sur les mesures de la concen­tra­tion des gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Le seul objec­tif scien­ti­fi­que­ment valide pour enrayer le bas­cu­le­ment cli­ma­tique, c’est de reve­nir le plus rapi­de­ment pos­sible au taux exis­tant avant l’aire indus­trielle. Objectif popu­la­risé par la cam­pagne inter­na­tio­nale « 350 » chiffre qui cor­res­pond à ce taux.

Malheureusement, le débat s’est foca­lisé sur l’augmentation moyenne de tem­pé­ra­ture accep­table. Or une fois l’équilibre cli­ma­tique bou­le­versé, nous n’avons aucune cer­ti­tude scien­ti­fique sur ce qui va se pro­duire et qui aura de toute façon des consé­quences très dif­fé­rentes selon les régions du globe. Impossible dans ces condi­tions d’évaluer ce qui est accep­table et pour qui.

C’est pour­tant ce pas qui a été fran­chi à Copenhague. Dans la décla­ra­tion com­mune, les chefs d’état se résignent par avance à enre­gis­trer une aug­men­ta­tion moyenne de la tem­pé­ra­ture du globe de deux degrés !

Ce qui va se tra­duire par la dis­pa­ri­tion sous la mer de régions entières et notam­ment de petits états insu­laires. En Afrique, cette aug­men­ta­tion moyenne peut se tra­duire par une aug­men­ta­tion de plus de trois degrés, ce qui ferait lit­té­ra­le­ment grillé toute une partie du conti­nent. Bref, ce sont des mil­lions d’être humains dont l’existence vient d’être rayée d’un trait de plume par le tout nou­veau prix Nobel de la paix et ses inter­lo­cu­teurs.

De l’ONU à l’OMC

On ne peut mar­chan­der sur la crise cli­ma­tique. Le seul objec­tif fondé scien­ti­fi­que­ment, mora­le­ment accep­table et poli­ti­que­ment mobi­li­sa­teur, c’est de reve­nir à la concen­tra­tion de gaz à effet de serre proche de celle qui pré­va­lait avant l’ère indus­trielle. Ce qui implique une pla­ni­fi­ca­tion sur le long terme pour accom­pa­gner la des­truc­tion natu­relle des quan­ti­tés accu­mu­lées. Aucun méca­nisme de marché ne peut per­mettre d’atteindre cet objec­tif. Il ne pou­vait même pas être envi­sagé au sommet de Copenhague. Les pro­po­si­tions concrètes, pré­sen­tées dans le cadre de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale, visent toutes à appro­fon­dir la mar­chan­di­sa­tion du monde qui est pour­tant à la source de la crise éco­lo­gique, éco­no­mique et sociale.

A l’inverse toute mesure éco­lo­gique effi­cace implique une rup­ture avec la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste et ses ins­ti­tu­tions, OMC, FMI, BM… Il n’y a donc pas lieu de regret­ter que la confé­rence de Copenhague n’ait pas débou­ché sur des déci­sions contrai­gnantes.

Le sommet de Cochabamba

Hugo Chavez et Évo Morales, appuyés plus dis­crè­te­ment par Cuba, sont les seuls à avoir refusé le com­pro­mis imposé et à s’être ouver­te­ment battu sur une ligne alter­na­tive. Leur ori­gi­na­lité ce n’est pas seule­ment d’avoir dénoncé le capi­ta­lisme ou l’impérialisme occi­den­tal. Plusieurs chefs d’état se sont livrés à cet exer­cice, dont le pré­sident ira­nien M. Ahmadinejad. Ils se sont dis­tin­gués de tous les autres parce qu’ils se sont adres­sés à ceux qui étaient hors les murs, aux mili­tants expul­sés du Bella Center, à ceux qui mani­fes­taient dans les rues de Copenhague et au delà à tous les peuples du monde.

Non la solu­tion à la crise cli­ma­tique ne pou­vait venir de l’intérieur du Bella Center.

Elle ne peut venir que de la mobi­li­sa­tion des peuples, indé­pen­dam­ment des puis­sances finan­cières et des inté­rêts éta­tiques qui régnaient en maître à Copenhague. C’est à ce niveau, pas moins, que peuvent être pris en compte les inté­rêts supé­rieurs de l’humanité et que doivent être conçues et appli­quées les solu­tions à la crise qui n’est pas seule­ment cli­ma­tique, mais qui est une crise glo­bale du déve­lop­pe­ment humain.

Logiquement, Evo Morales appelle à réunir le pre­mier sommet mon­dial des mou­ve­ments sociaux sur le chan­ge­ment cli­ma­tique en avril 2010 à Cochabamba. Un début d’alternative pour les espoirs trahis à Copenhague.

Cette ini­tia­tive ouvre la voie à la consti­tu­tion d’une alliance pour la pla­nète qui unisse les tra­vailleurs et tra­vailleuses qui sont les prin­ci­paux acteurs de la pro­duc­tion indus­trielle moderne, les pay­sans qui nour­rissent l’humanité et les peuples indi­gènes qui sont les gar­diens de zones encore pré­ser­vées de la pla­nète essen­tielles à notre survie.

C’est pour le moment la seule lueur d’espoir. Rendez-vous à Cochabamba !

(Voir sur ce site la décla­ra­tion de convo­ca­tion pour la Conférence de Cochabamba)

(12 jan­vier 2010)

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