Notes de lecture

Didier Fassin, Punir. Une passion contemporaine, Paris, Seuil, 2017

Par Mis en ligne le 09 octobre 2019

Le recours à l’emprisonnement est à la hausse à tra­vers le monde depuis trois décen­nies, avec une tra­jec­toire et une inten­sité qui varient selon le contexte natio­nal. Bien que le cham­pion incon­testé de la prison aujourd’hui soit les États-Unis (le quart de la popu­la­tion car­cé­rale mon­diale s’y trou­vait en 2015[1]), le virage puni­tif sévit dans bien d’autres socié­tés, et ce, indé­pen­dam­ment de l’évolution réelle de la délin­quance et de la cri­mi­na­lité. Le der­nier ouvrage de Didier Fassin, pro­fes­seur de socio­lo­gie à l’Université Princeton, aborde ce virage puni­tif à partir de trois ques­tions : qu’est-ce que punir, pour­quoi punit-on et qui punit-on ?

Qu’est-ce que punir ?

Fassin com­mence son étude en évo­quant une ten­sion entre deux concep­tions du châ­ti­ment, l’une basée sur la com­pen­sa­tion d’une dette par l’échange de biens et l’autre repo­sant sur la puni­tion d’une faute par l’infliction d’une souf­france (p. 66). La pre­mière concep­tion se serait estom­pée au cours du Moyen-Âge au profit de la seconde face à une restruc­tu­ra­tion du droit : « Le conten­tieux créé par le crime ne se règle plus direc­te­ment entre indi­vi­dus, la vic­time pou­vant dans ce cas se satis­faire de la répa­ra­tion maté­rielle, mais indi­rec­te­ment par le tru­che­ment de l’État et sur­tout de l’Église, l’offense consis­tant dès lors dans la vio­la­tion d’un prin­cipe géné­ral de la loi ou de la morale dont l’expiation passe par une peine infli­gée à l’offenseur » (p. 69-70). Fassin sou­ligne, à partir du conflit entre ces deux concep­tions, que rien n’oblige à asso­cier direc­te­ment la puni­tion et l’infliction d’une souf­france, puisque le châ­ti­ment a déjà été conçu comme la recon­nais­sance d’une dette à s’acquitter envers la vic­time plutôt qu’une souf­france infli­gée pour avoir contre­venu à l’ordre public.

Pourquoi punit-on ?

Fassin cri­tique ensuite la concep­tion du châ­ti­ment comme un acte qui relève seule­ment de consi­dé­ra­tions légales et ration­nelles en indi­quant au contraire que « l’indignation devant l’infraction et la jouis­sance dans l’administration de la sanc­tion consti­tuent la part occul­tée du châ­ti­ment » (p. 155). Il illustre notam­ment son propos avec l’indifférence du public et le silence du monde poli­tique devant les souf­frances infli­gées aux détenu-e-s, au-delà de l’emprisonnement lui-même (har­cè­le­ment psy­cho­lo­gique, vio­lence phy­sique, etc.), ce qui confirme leur statut de per­sonnes mora­le­ment déclas­sées et indé­si­rables (p. 101-109).

Cette concep­tion de la vio­lence infli­gée aux contre­ve­nants comme une manière de confir­mer publi­que­ment – et de leur rap­pe­ler constam­ment – leur infé­rio­rité morale avait déjà été uti­li­sée par Fassin dans son ouvrage La force de l’ordre, où la bru­ta­lité des forces poli­cières dans les ban­lieues de Paris deve­nait une sorte de savoir pra­tique, un rappel de la place que les jeunes des quar­tiers défa­vo­ri­sés occupent dans la société fran­çaise et du statut qu’ils y ont : « La bru­ta­lité de l’arrestation, la dureté du lan­gage employé à leur égard, l’absence de jus­ti­fi­ca­tion du recours à la contrainte phy­sique, l’impuissance res­sen­tie face à la toute-puis­sance de la force publique consti­tuent une forme d’appren­tis­sage accé­léré non seule­ment d’un cer­tain ordre social dans lequel on vient de leur assi­gner une place, mais aussi de leur condi­tion par­ti­cu­lière de sujets qui n’ont d’autre issue que de se résoudre à l’accepter[2] ».

Qui punit-on ?

Finalement, Fassin démontre que le virage puni­tif n’est pas réparti uni­for­mé­ment dans nos socié­tés, mais cible plutôt les popu­la­tions les plus affec­tées par le recul de l’État social et la montée des inéga­li­tés éco­no­miques. Il affirme en outre « qu’on punit de plus en plus indé­pen­dam­ment de l’évolution de la cri­mi­na­lité, qu’on péna­lise les infrac­tions moins en fonc­tion de leur gra­vité qu’en fonc­tion de ceux qui les com­mettent, qu’on sélec­tionne ainsi pour les sanc­tion­ner et sou­vent les enfer­mer les caté­go­ries les plus fra­giles sur le plan socioé­co­no­mique et les plus mar­gi­na­li­sées pour des rai­sons eth­no­ra­ciales, et qu’enfin tout ce pro­ces­sus rend la société à moyen terme moins sûre et à long terme plus divi­sée » (p. 147).

Ces dif­fé­rents constats sont appuyés par une vaste lit­té­ra­ture sur le sys­tème car­cé­ral et les inéga­li­tés éco­no­miques en Amérique du Nord. Katherine Beckett et Bruce Western sou­tiennent par exemple que la montée des taux d’incarcération depuis la fin des années 1970 aux États-Unis cor­res­pond à une trans­for­ma­tion des régimes de ges­tion de la mar­gi­na­lité sociale – la révo­lu­tion rea­ga­nienne aurait ainsi mené à une conver­gence des ins­ti­tu­tions sociales et pénales de l’État, les pre­mières deve­nant moins géné­reuses tandis que les secondes gagnaient en impor­tance[3]. Dans une veine simi­laire, Loïc Wacquant affirme que l’incarcération de masse cor­res­pond à une nou­velle stra­té­gie de gou­ver­ne­ment, visant à nor­ma­li­ser l’insécurité sociale qui accom­pagne l’abandon des mesures de régu­la­tion key­né­siennes du marché du tra­vail. Le néo­li­bé­ra­lisme se voit alors défini par Wacquant à partir de quatre prin­ci­paux piliers : la déré­gu­la­tion éco­no­mique, la recom­po­si­tion puni­tive et clien­té­liste de l’État-providence, l’expansion de l’appareil pénal et l’extension des logiques indi­vi­dua­li­santes à toutes les sphères de la vie sociale[4].

Avec un style rigou­reux et de nom­breuses réfé­rences pour appuyer son propos, l’ouvrage de Fassin offre un regard cri­tique sur le tour­nant puni­tif et permet d’en saisir plei­ne­ment les rouages et les consé­quences. Quand on sait qu’au Canada le taux d’incarcération des Afro-Canadiens et des Autochtones est de 4 à 7 fois plus impor­tant que celui des Blancs[5] et que la popu­la­tion car­cé­rale pour ces deux com­mu­nau­tés a aug­menté res­pec­ti­ve­ment de 71 % et 45 % sous le régime Harper (2006-2015)[6], on com­prend bien que la prison, au Canada comme ailleurs dans le monde, ne se résume pas à un sys­tème neutre d’administration des peines, mais com­porte éga­le­ment une dimen­sion poli­tique. Comme l’a indi­qué élo­quem­ment Fassin vers la fin d’un ouvrage dédié à la condi­tion car­cé­rale : « La prison offre une solu­tion mora­le­ment accep­table (puisque l’on a affaire à des cou­pables, ou pré­su­més tels, qu’il faut donc punir) pour mettre à l’écart plus ou moins long­temps des indi­vi­dus socia­le­ment indé­si­rables (moins parce qu’on leur prête des habi­tudes déviantes, qu’on tolère dans d’autres milieux, que parce qu’on les rejette pour ce qu’ils sont et ce qu’ils repré­sentent) […] La fonc­tion de la prison n’est par consé­quent pas sim­ple­ment de sanc­tion­ner des délits, mais d’apporter une réponse répres­sive à la ques­tion sociale en la fon­dant sur un argu­men­taire moral[7] ».

Emanuel Guay

Notes

  1. Jean Bérard et Jean-Marie Delarue, Prisons, quel avenir ?, Paris, PUF, 2016, p. 71.
  2. Didier Fassin, La force de l’ordre. Une anthro­po­lo­gie de la police des quar­tiers, Paris, Seuil, 2011, p. 21 (je sou­ligne).
  3. Katherine Bechett et Bruce Western, « Governing social mar­gi­na­lity : wel­fare, incar­ce­ra­tion, and the trans­for­ma­tion of state policy », Punishment & Society, vol. 3, n° 1, 2001, p. 55.
  4. Loïc Wacquant, « Crafting the neo­li­be­ral state : work­fare, pri­son­fare, and social inse­cu­rity », Sociological Forum, vol. 25, n° 2, 2010, p. 197-220.
  5. Akwasi Owusu-Bempah et Scott Wortley, « Race, crime, and cri­mi­nal jus­tice in Canada », dans Sandria Bucerius et Michael Tonry (dir.), The Oxford Handbook on Race, Ethnicity, Crime, and Immigration, New York, Oxford University Press, 2014, p. 290-291.
  6. Ivan Zinger, « Human rights and fede­ral cor­rec­tions : a com­men­tary on a decade of tough on crime poli­cies in Canada », Canadian Journal of Criminology and Criminal Justice, vol. 58, n° 4, 2016, p. 611.
  7. Didier Fassin, L’ombre du monde. Une anthro­po­lo­gie de la condi­tion car­cé­rale, Paris, Seuil, 2015, p. 500 (je sou­ligne).

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