Notes de lecture

Bernard Émond, Camarade, ferme ton poste, Montréal, Lux, 2017

Par Mis en ligne le 08 octobre 2019

Ce livre ne s’adresse pas aux amou­reux de Bernard Émond. Ceux et celles qui l’aiment pour ses œuvres fil­miques (La neu­vaine, Contre toute espé­rance, La dona­tion et autres legs incon­tour­nables pour cette société qué­bé­coise en mal de valeurs fon­da­trices liées à son his­toire) n’apprendront rien de neuf dans ce recueil de textes enga­gés, presque enra­gés. Les thèmes chers de l’auteur s’y suc­cèdent en un concen­tré de colère qui, loin de convaincre ses amou­reux fidèles, finira par lasser les plus engagé-e-s. J’en suis.

Dans la pre­mière partie du livre, Le monde comme il va, c’est méta­pho­ri­que­ment l’esprit de Jeanne, le per­son­nage prin­ci­pal de La Neuvaine, qui ne ren­con­trera jamais François. Un mono­logue déses­péré sans main tendue. Une sorte de tes­ta­ment. Le désert moral que dépeint Émond, sans être tota­le­ment dénué de pré­gnance réelle, passe par le sac­cage de la beauté, le dés­in­té­rêt pour l’identité qué­bé­coise, l’inutilité de nou­velles liber­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives sou­mises aux lois du marché.

Le thème de la perte tra­verse de part en part cet ouvrage. La perte de ce qui était sacré. La perte de l’autorité. La perte de ce qui était impor­tant dans un pré­sent lisse et sans his­toire. La perte de notre ancrage. L’amnésie.

« Pour la pre­mière fois peut-être, dans l’histoire des cultures humaines, les hommes sont libres d’en finir avec la mémoire […] Peut-être choi­si­rons-nous la légè­reté, l’amnésie, la faci­lité, et ce que nous avons été ne sera plus. Un peuple peut sur­vivre à des siècles d’oppression, mais il ne peut sur­vivre à sa propre indif­fé­rence » (p. 35).

Entrer dans une église. Se sentir petit. Descendre le regard. Justement des­cendre ce regard pour com­prendre que le monde ne s’est pas fait à notre nais­sance. Nous sommes les dépo­si­taires d’une his­toire et nous avons une dette envers les gens qui ont contri­bué à la façon­ner. Être à la hau­teur de notre époque serait être à la hau­teur de ce passé qui nous a formés et qui nous per­met­tra de nous pro­je­ter dans un avenir plus lumi­neux ; plus sub­stan­tiel dirons-nous. Tout à l’inverse des tags peints fré­né­ti­que­ment sur les biens publics qui suintent l’individualisme. Tout à l’inverse de la publi­cité d’un véhi­cule 4X4 affi­chant le slogan : « Faites vos propres règles ». Il s’agit de retrou­ver le commun.

« Il n’y a plus per­sonne presque pour défendre les idées de nation et de culture com­mune. Que la droite néo­li­bé­rale les com­batte, rien de plus natu­rel, mais qu’une bonne partie de la gauche s’y oppose aussi sous pré­texte d’ouverture à l’autre, cela me sidère. La mon­dia­li­sa­tion et l’ouverture des mar­chés et des fron­tières ont pro­vo­qué des maux sans nombre et il fau­drait y ajou­ter l’ouverture cultu­relle, comme si elle n’était pas en voie de tout balayer sur son pas­sage. Sur quoi fon­de­rons-nous la néces­saire common decency si l’idée même de commun devient indé­fen­dable » (p. 74).

Émond pointe ici une ten­sion bien pré­sente chez la gauche. Effectivement, celle-ci semble écar­te­lée entre dif­fé­rents idéaux liés à l’intégration. Tantôt du côté éco­no­mique, tantôt du côté iden­ti­taire, ce der­nier volet divise la gauche entre les tenants du mul­ti­cul­tu­ra­lisme et les tenants d’un renou­veau natio­na­liste et pro­gres­siste, que l’on décrit main­te­nant comme des conser­va­teurs. À ce titre, Émond se décrit lui-même comme un socia­liste conser­va­teur.

Dans la deuxième partie, Écriture du temps, c’est ici François qui tend la main à Jeanne, tou­jours en réfé­rence à La neu­vaine. Moins colé­rique, Émond parle avec brio des œuvres qui contri­buent à le construire. Des Écrits cor­saires de Pasolini à La fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch, l’auteur n’est plus seul dans le désert mais y trouve une com­mu­nauté fra­ter­nelle. Les textes situent plutôt une ren­contre ; tantôt avec une incon­nue qui l’aide à nommer l’admiration, tantôt en décri­vant la petite bonté, ordi­naire et sans idéo­lo­gie. L’humanitude que l’on aime tant chez Émond revient en force dans cette deuxième partie.

Émond le créa­teur est supé­rieur au dénon­cia­teur. Si dans ses films se nouent les deux pos­tures, dans ce recueil logeant des textes de confé­rences et des publi­ca­tions, c’est le défai­tiste, presque cynique qui prend le dessus nous fai­sant en quelque sorte la leçon. Ceux et celles qui le lisent sont éga­le­ment animés par cette indi­gna­tion. Ce n’est pas à eux que cela s’adresse. Faites vision­ner un docu­men­taire de Michael Moore à des gens de droite et ils crie­ront à la calom­nie. Comment rejoindre ceux et celles qui, dans leur immonde cer­ti­tude, auraient besoin d’être ébran­lés par la colère de Émond ?

Judith Trudeau


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