De l’occupation de Wall Street à l’occupation des Etats-Unis : l’émergence d’un mouvement de masse

Par Mis en ligne le 17 octobre 2011

Une poi­gnée de jeunes gens ont com­mencé à occu­per Wall Street à la mi-sep­tembre pour pro­tes­ter contre l’enrichissement des banques et des grandes socié­tés, pen­dant que la plu­part des Américain.e.s deve­naient plus pauvres. Au cours des semaines sui­vantes, ils-elles ont été des cen­taines, puis des mil­liers, à par­ti­ci­per à des marches et à des mani­fes­ta­tions à New York – l’une d’elles débou­chant sur l’arrestation de cen­taines d’entre eux-eles sur le pont de Brooklyn.

La chan­son du mou­ve­ment « Nous sommes les 99 % » ne résonne pas seule­ment dans le canyon de Wall Street, mais dans tout le pays. Maintenant, des groupes d’occupant.e.s dans l’ensemble des Etats-Unis campent dans les espaces publics et orga­nisent des marches contre la vora­cité des grandes com­pa­gnies.

Occupy Wall Street a pris le large et ses émules, au début presque tou­jours de jeunes blancs, se sont non seule­ment mul­ti­pliés, mais aussi diver­si­fiés, atti­rant des gens de tous les groupes eth­niques et de toutes les couches sociales, à l’image de leur chan­son : « Voilà à quoi res­semble la démo­cra­tie ». Alors que cer­tains jeunes ont été ins­pi­rés par l’occupation de la place Tahrir et par les indi­gna­dos espa­gnols, c’est un mou­ve­ment essen­tiel­le­ment états-uniens avec des objec­tifs états-uniens. Les Occupant.e.s sont furieux contre les grandes socié­tés et nombre d’entre eux-elles sont fâchés aussi contre le gou­ver­ne­ment ; ils-elles sont géné­ra­le­ment hos­tiles aux Républicains et déçus par les Démocrates. Frustrés par la situa­tion éco­no­mique et poli­tique, ils-elles veulent taxer les riches, arrê­ter les sai­sies de loge­ments, du tra­vail pour tous les chô­meurs-euses. Ils-elles sont nom­breux à deman­der la fin des guerres en Irak et en Afghanistan.

Une organisation impressionnante

Tandis qu’une grande partie des occupant.e.s du Zucotti Park de Manhattan sont de New York, d’autres sont arri­vés rapi­de­ment de tout le pays pour mani­fes­ter contre la vora­cité des grandes socié­tés. Leur orga­ni­sa­tion est impres­sion­nante : la cui­sine, le centre médi­cal, l’antenne médias, les confé­rences quo­ti­diennes avec des intel­lec­tuels illustres, comme Joseph Stiglitz, ancien éco­no­miste en chef de la Banque Mondiale, Jeffrey Sachs, Professeur de Harvard et conseiller spé­cial du secré­taire géné­ral des Nations Unies, et Barbara Ehrenreich, fémi­niste et auteure. Ils-elles dis­posent main­te­nant d’un jour­nal, The Occupied Wall Street Journal, qui devrait deve­nir natio­nal bien­tôt. Des dizaines de mil­liers de dol­lars ont été col­lec­tés auprès de petits contri­bu­teurs par Occupy Wall Street et son jour­nal.

Ce mou­ve­ment paci­fique s’est heurté à la police, autant à New York que dans les autres villes, pour­tant il a conti­nué sa marche en avant. Il y a eu des dizaines d’arrestations, non seule­ment à New York, mais aussi à Boston, Seattle, Des Moines, mais cela n’a pas empê­ché la crois­sance du mou­ve­ment. Durant le week-end des 8-9 octobre, une très grosse mani­fes­ta­tion de 10 000 per­sonnes s’est ras­sem­blée à Portland, et une autre plus modeste de 750 per­sonnes à Cincinnati. Comme tou­jours, les choses vont plus vite, sont plus mas­sives et plus radi­cales sur les deux côtes, mais ce mou­ve­ment a aussi touché le pays pro­fond du Midwest. A Chicago, les mani­fes­ta­tions pré­vues depuis un cer­tain temps par le Syndicat inter­na­tio­nal des employés des ser­vices (SEIU), ainsi que par d’autres syn­di­cats et col­lec­tifs, ont réuni des mil­liers de per­sonnes contre les ins­ti­tu­tions finan­cières, qui ont rejoint Occupy Chicago, une issue qui peut ren­for­cer le mou­ve­ment, mais peut aussi le noyer.

Utopiste et enthousiasmant

Occupy est en partie une affaire de militant.e.s. Il suffit d’observer ses mani­fes­ta­tions dans n’importe quelle ville, n’importe quel jour, pour voir passer des vestes et des t-shirts avec les logos de tous les mou­ve­ments qui ont touché le pays durant la der­nière décen­nie : contre la guerre, LGBTQ, contre les sai­sies, pour les droits civiques. Parmi eux-elles, il y a cepen­dant des forces nou­velles, ouvriers et employé.e.s, jusqu’ici sans leurs logos, slo­gans et dra­peaux, por­tant des pan­cartes avec des mots d’ordre comme « Créer des emplois, réfor­mer Wall Street, taxer plus les riches », et « le peuple est trop grand pour faire faillite » (une réfé­rence à l’argument qui veut que le gou­ver­ne­ment a dû sauver les banques parce qu’elles étaient « trop grosses pour faire faillite »). Le sens de l’espoir que ce mou­ve­ment est en train de sus­ci­ter est bien rendu par cette ins­crip­tion aper­çue à Wall Street : « C’est la pre­mière fois que j’ai senti l’espoir renaître depuis bien long­temps ».

Ce mou­ve­ment a un carac­tère uto­piste. Bon nombre de participant.e.s ne veulent pas seule­ment venir à bout des effets de la crise éco­no­mique – ils veulent une vie meilleure, un pays meilleur, un monde meilleur. Ce mou­ve­ment en tant que tel n’a pas d’idéologie propre. Il exprime quelque chose comme un popu­lisme de gauche : le peuple contre le big busi­ness et le mau­vais gou­ver­ne­ment. Bien qu’il y ait des anar­chistes dans ses rangs, et qu’ils lui aient donné quelques unes de leurs marques, ce n’est pas un mou­ve­ment anar­chiste. Bien qu’il y ait quelques socia­listes en son sein, il n’est pas socia­liste. Ce qui est peut-être le plus exci­tant, c’est la conver­gence de dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux, le mélange de manifestant.e.s des classes moyennes et de la classe ouvrière, venus à Wall Street pour dire : « Ça suffit ! ». Le carac­tère uto­piste de ce mou­ve­ment a poussé des gens ordi­naires à dire : « Nous pou­vons, nous devons et nous vou­lons vivre dif­fé­rem­ment ».

Après un mois, les syn­di­cats ont com­mencé à s’intéresser à ce mou­ve­ment. A New York, ils ont ras­sem­blé des mil­liers de leurs membres pour une grande mani­fes­ta­tion au mois d’octobre. Au même moment, Richard Trumka, le diri­geant suprême de l’AFL-CIO a pris la parole en faveur du mou­ve­ment, comme l’ont fait d’autres lea­ders de syn­di­cats locaux ou natio­naux. Cependant, l’AFL-CIO et Occupy res­tent méfiants l’un envers l’autre. Le prin­ci­pal objec­tif de l’AFL-CIO dans l’année qui vient, c’est d’aider Obama et les Démocrates à gagner les élec­tions de novembre 2012, et tant l’AFL que les Démocrates seraient ravis de trou­ver le moyen de tirer parti d’Occupy dans cette pers­pec­tive. Nombreux sont ceux-celles, dans le mou­ve­ment Occupy, qui aime­raient pou­voir comp­ter sur un inves­tis­se­ment plus impor­tant des tra­vailleurs-euses et des syn­di­cats, mais ils-elles craignent la main mise de la bureau­cra­tie. D’autres craignent plus encore de perdre leur indé­pen­dance poli­tique au profit des diri­geants syn­di­caux et des Démocrates.

Occupy Wall Street et la politique

Le Parti répu­bli­cain est bien entendu opposé à Occupy. Le leader de la majo­rité de la Chambre, Eric Cantor, a traité les occupant.e.s de foule enra­gée. Faisant allu­sion au Président Obama, il a dit : « Certains dans cette ville poussent les Américains à se monter les uns contre les autres ». Mitt Romney, le prin­ci­pal pré­ten­dant à l’investiture répu­bli­caine a même affirmé : « Je pense que cette guerre de classe est dan­ge­reuse ». Quoi qu’ils en disent aux médias, la réelle crainte des Républicains, c’est que Occupy Wall Street puisse boos­ter les Démocrates, même s’ils espèrent que la radi­ca­lité du mou­ve­ment déportent les Démocrates à gauche et leur fasse perdre des voix au centre.

Le comité de cam­pagne du Parti démo­crate et le Centre pour un Programme Américain (un think tank démo­crate) vou­draient lier les Démocrates à Occupy Wall Street, dans l’espoir que ce mou­ve­ment puisse mettre de l’air dans les voiles du parti pour 2012. D’autres lea­ders craignent qu’une iden­ti­fi­ca­tion avec ce mou­ve­ment tire les Démocrates trop à gauche et leur fasse perdre le contact avec le Centre, où ils pensent que l’élection se déci­dera. Plus impor­tant encore, cer­tains lea­ders démo­crates affirment que le sou­tien à un groupe qui attaque Wall Street pour­rait conduire à une réduc­tion des dons des banques et des grandes com­pa­gnies qui financent leur parti. Bernie Sanders, le seul indé­pen­dant du Sénat, qui se défi­nit comme socia­liste (bien qu’il par­ti­cipe au caucus démo­crate), s’est adressé au mou­ve­ment dans une tri­bune où il appelle le gou­ver­ne­ment à briser le pou­voir des banques, à sou­te­nir les petites entre­prises, et à arrê­ter de spé­cu­ler dans le sec­teur pétro­lier. C’est le pro­gramme du Parti pro­gres­siste de 1912, le pro­gramme tra­di­tion­nel du popu­lisme amé­ri­cain, mais il passe à côté de l’esprit radi­cal de ce mou­ve­ment.

Quelques Démocrates aime­raient faire d’Occupy Wall Street leur Tea Party – ce grou­pe­ment de droite qui a donné un regain de vita­lité aux Républicains. Mais les acti­vistes d’Occupy Wall Street ont gardé leurs dis­tances avec les Démocrates, refu­sant de servir de trem­plin à leurs candidat.e.s. De leur côté, les anti­ca­pi­ta­listes tra­vaillent à nour­rir ce mou­ve­ment, à défendre son indé­pen­dance et à per­mettre que ses impli­ca­tions, poten­tiel­le­ment radi­cales, émergent plei­ne­ment.

Dan La Botz, 15 octobre 2011


* Cette ver­sion fran­çaise a été tra­duite pour Solidarités (Suisse) à partir d’un texte actua­lisé de la ver­sion anglaise ori­gi­nale.

* Enseignant, écri­vain et mili­tant, Dan la Botz est actuel­le­ment engagé dans Occupy Cincinnati. Article écrit en anglais pour soli­da­ri­téS et tra­duit par notre rédac­tion.

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