De l’occupation de Wall Street à l’occupation des Etats-Unis : l’émergence d’un mouvement de masse

Une poignée de jeunes gens ont commencé à occuper Wall Street à la mi-septembre pour protester contre l’enrichissement des banques et des grandes sociétés, pendant que la plupart des Américain.e.s devenaient plus pauvres. Au cours des semaines suivantes, ils-elles ont été des centaines, puis des milliers, à participer à des marches et à des manifestations à New York – l’une d’elles débouchant sur l’arrestation de centaines d’entre eux-eles sur le pont de Brooklyn.

La chanson du mouvement « Nous sommes les 99 % » ne résonne pas seulement dans le canyon de Wall Street, mais dans tout le pays. Maintenant, des groupes d’occupant.e.s dans l’ensemble des Etats-Unis campent dans les espaces publics et organisent des marches contre la voracité des grandes compagnies.

Occupy Wall Street a pris le large et ses émules, au début presque toujours de jeunes blancs, se sont non seulement multipliés, mais aussi diversifiés, attirant des gens de tous les groupes ethniques et de toutes les couches sociales, à l’image de leur chanson : « Voilà à quoi ressemble la démocratie ». Alors que certains jeunes ont été inspirés par l’occupation de la place Tahrir et par les indignados espagnols, c’est un mouvement essentiellement états-uniens avec des objectifs états-uniens. Les Occupant.e.s sont furieux contre les grandes sociétés et nombre d’entre eux-elles sont fâchés aussi contre le gouvernement ; ils-elles sont généralement hostiles aux Républicains et déçus par les Démocrates. Frustrés par la situation économique et politique, ils-elles veulent taxer les riches, arrêter les saisies de logements, du travail pour tous les chômeurs-euses. Ils-elles sont nombreux à demander la fin des guerres en Irak et en Afghanistan.

Une organisation impressionnante

Tandis qu’une grande partie des occupant.e.s du Zucotti Park de Manhattan sont de New York, d’autres sont arrivés rapidement de tout le pays pour manifester contre la voracité des grandes sociétés. Leur organisation est impressionnante : la cuisine, le centre médical, l’antenne médias, les conférences quotidiennes avec des intellectuels illustres, comme Joseph Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque Mondiale, Jeffrey Sachs, Professeur de Harvard et conseiller spécial du secrétaire général des Nations Unies, et Barbara Ehrenreich, féministe et auteure. Ils-elles disposent maintenant d’un journal, The Occupied Wall Street Journal, qui devrait devenir national bientôt. Des dizaines de milliers de dollars ont été collectés auprès de petits contributeurs par Occupy Wall Street et son journal.

Ce mouvement pacifique s’est heurté à la police, autant à New York que dans les autres villes, pourtant il a continué sa marche en avant. Il y a eu des dizaines d’arrestations, non seulement à New York, mais aussi à Boston, Seattle, Des Moines, mais cela n’a pas empêché la croissance du mouvement. Durant le week-end des 8-9 octobre, une très grosse manifestation de 10 000 personnes s’est rassemblée à Portland, et une autre plus modeste de 750 personnes à Cincinnati. Comme toujours, les choses vont plus vite, sont plus massives et plus radicales sur les deux côtes, mais ce mouvement a aussi touché le pays profond du Midwest. A Chicago, les manifestations prévues depuis un certain temps par le Syndicat international des employés des services (SEIU), ainsi que par d’autres syndicats et collectifs, ont réuni des milliers de personnes contre les institutions financières, qui ont rejoint Occupy Chicago, une issue qui peut renforcer le mouvement, mais peut aussi le noyer.

Utopiste et enthousiasmant

Occupy est en partie une affaire de militant.e.s. Il suffit d’observer ses manifestations dans n’importe quelle ville, n’importe quel jour, pour voir passer des vestes et des t-shirts avec les logos de tous les mouvements qui ont touché le pays durant la dernière décennie : contre la guerre, LGBTQ, contre les saisies, pour les droits civiques. Parmi eux-elles, il y a cependant des forces nouvelles, ouvriers et employé.e.s, jusqu’ici sans leurs logos, slogans et drapeaux, portant des pancartes avec des mots d’ordre comme « Créer des emplois, réformer Wall Street, taxer plus les riches », et « le peuple est trop grand pour faire faillite » (une référence à l’argument qui veut que le gouvernement a dû sauver les banques parce qu’elles étaient « trop grosses pour faire faillite »). Le sens de l’espoir que ce mouvement est en train de susciter est bien rendu par cette inscription aperçue à Wall Street : « C’est la première fois que j’ai senti l’espoir renaître depuis bien longtemps ».

Ce mouvement a un caractère utopiste. Bon nombre de participant.e.s ne veulent pas seulement venir à bout des effets de la crise économique – ils veulent une vie meilleure, un pays meilleur, un monde meilleur. Ce mouvement en tant que tel n’a pas d’idéologie propre. Il exprime quelque chose comme un populisme de gauche : le peuple contre le big business et le mauvais gouvernement. Bien qu’il y ait des anarchistes dans ses rangs, et qu’ils lui aient donné quelques unes de leurs marques, ce n’est pas un mouvement anarchiste. Bien qu’il y ait quelques socialistes en son sein, il n’est pas socialiste. Ce qui est peut-être le plus excitant, c’est la convergence de différents mouvements sociaux, le mélange de manifestant.e.s des classes moyennes et de la classe ouvrière, venus à Wall Street pour dire : « Ça suffit ! ». Le caractère utopiste de ce mouvement a poussé des gens ordinaires à dire : « Nous pouvons, nous devons et nous voulons vivre différemment ».

Après un mois, les syndicats ont commencé à s’intéresser à ce mouvement. A New York, ils ont rassemblé des milliers de leurs membres pour une grande manifestation au mois d’octobre. Au même moment, Richard Trumka, le dirigeant suprême de l’AFL-CIO a pris la parole en faveur du mouvement, comme l’ont fait d’autres leaders de syndicats locaux ou nationaux. Cependant, l’AFL-CIO et Occupy restent méfiants l’un envers l’autre. Le principal objectif de l’AFL-CIO dans l’année qui vient, c’est d’aider Obama et les Démocrates à gagner les élections de novembre 2012, et tant l’AFL que les Démocrates seraient ravis de trouver le moyen de tirer parti d’Occupy dans cette perspective. Nombreux sont ceux-celles, dans le mouvement Occupy, qui aimeraient pouvoir compter sur un investissement plus important des travailleurs-euses et des syndicats, mais ils-elles craignent la main mise de la bureaucratie. D’autres craignent plus encore de perdre leur indépendance politique au profit des dirigeants syndicaux et des Démocrates.

Occupy Wall Street et la politique

Le Parti républicain est bien entendu opposé à Occupy. Le leader de la majorité de la Chambre, Eric Cantor, a traité les occupant.e.s de foule enragée. Faisant allusion au Président Obama, il a dit : « Certains dans cette ville poussent les Américains à se monter les uns contre les autres ». Mitt Romney, le principal prétendant à l’investiture républicaine a même affirmé : « Je pense que cette guerre de classe est dangereuse ». Quoi qu’ils en disent aux médias, la réelle crainte des Républicains, c’est que Occupy Wall Street puisse booster les Démocrates, même s’ils espèrent que la radicalité du mouvement déportent les Démocrates à gauche et leur fasse perdre des voix au centre.

Le comité de campagne du Parti démocrate et le Centre pour un Programme Américain (un think tank démocrate) voudraient lier les Démocrates à Occupy Wall Street, dans l’espoir que ce mouvement puisse mettre de l’air dans les voiles du parti pour 2012. D’autres leaders craignent qu’une identification avec ce mouvement tire les Démocrates trop à gauche et leur fasse perdre le contact avec le Centre, où ils pensent que l’élection se décidera. Plus important encore, certains leaders démocrates affirment que le soutien à un groupe qui attaque Wall Street pourrait conduire à une réduction des dons des banques et des grandes compagnies qui financent leur parti. Bernie Sanders, le seul indépendant du Sénat, qui se définit comme socialiste (bien qu’il participe au caucus démocrate), s’est adressé au mouvement dans une tribune où il appelle le gouvernement à briser le pouvoir des banques, à soutenir les petites entreprises, et à arrêter de spéculer dans le secteur pétrolier. C’est le programme du Parti progressiste de 1912, le programme traditionnel du populisme américain, mais il passe à côté de l’esprit radical de ce mouvement.

Quelques Démocrates aimeraient faire d’Occupy Wall Street leur Tea Party – ce groupement de droite qui a donné un regain de vitalité aux Républicains. Mais les activistes d’Occupy Wall Street ont gardé leurs distances avec les Démocrates, refusant de servir de tremplin à leurs candidat.e.s. De leur côté, les anticapitalistes travaillent à nourrir ce mouvement, à défendre son indépendance et à permettre que ses implications, potentiellement radicales, émergent pleinement.

Dan La Botz, 15 octobre 2011


* Cette version française a été traduite pour Solidarités (Suisse) à partir d’un texte actualisé de la version anglaise originale.

* Enseignant, écrivain et militant, Dan la Botz est actuellement engagé dans Occupy Cincinnati. Article écrit en anglais pour solidaritéS et traduit par notre rédaction.