Slavoj Zizek : allocution à Liberty Place / Occupy Wall Street

Par Mis en ligne le 17 octobre 2011

Ils disent que nous sommes des per­dants, mais les véri­tables per­dants sont là-bas à Wall Street. Ils ont été sauvés avec des mil­liards de notre argent. Ils nous appellent des socia­listes, mais il y a tou­jours du socia­lisme pour les riches. Ils disent que nous ne res­pec­tons pas la pro­priété privée, mais lors de la crise finan­cière de 2008, plus de pro­priété privée dure­ment acquise a été détruite que tout ce que nous aurions pu détruire nous mêmes en nous y consa­crant jour et nuit pen­dant des semaines. Ils disent que nous sommes des rêveurs. Mais les véri­tables rêveurs sont ceux qui pensent que les choses peuvent conti­nuer ainsi indé­fi­ni­ment. Nous ne sommes pas des rêveurs. Nous sommes en train de nous réveiller d’un rêve qui se trans­forme en cau­che­mar.

Nous ne détrui­sons rien. Nous ne fai­sons que consta­ter com­ment le sys­tème se détruit lui-même. Nous connais­sons tous cette scène clas­sique dans les des­sins animés. La chat arrive au bord d’un pré­ci­pice mais conti­nue de mar­cher, en igno­rant qu’il n’y a rien en des­sous. Ce n’est que lorsqu’il regarde vers le bas, et qu’il s’en rend compte, qu’il tombe. C’est ce qui nous arrive ici. Nous disons à ces types à Wall Street : « hé, regar­dez en bas ! »

Au milieu du mois d’avril 2011, le gou­ver­ne­ment chi­nois a inter­dit à la télé, au cinéma et dans les livres toutes les his­toires qui parlent d’une réa­lité alter­na­tive ou de voyage dans le temps. C’est bon signe pour la Chine. Ces gens rêvent encore d’alternatives, alors il faut inter­dire ces rêves. Ici, nous n’avons pas besoin d’une pro­hi­bi­tion parce que le sys­tème diri­geant a réprimé même notre capa­cité de rêver. Regardez ces films que nous voyons tout le temps. Il vous est facile d’imaginer la fin du monde. Une asté­roïde détruit toute vie sur terre et ainsi de suite. Par contre, vous n’arrivez pas à ima­gi­ner la fin du capi­ta­lisme.

Alors que fai­sons-nous ici ? Laissez-moi vous racon­ter une mer­veilleuse vieille blague de l’époque com­mu­niste. Un Allemand de l’Est est envoyé tra­vailler en Sibérie. Il sait que son cour­rier serait ouvert par les cen­seurs, alors il dit à ses amis : « Mettons-nous d’accord sur un code. Si ma lettre est rédi­gée à l’encre bleue, ce qu’elle raconte est vraie. Si elle est rédi­gée à l’encre rouge, elle est fausse. » Au bout d’un mois, ses amis reçoivent leur pre­mière lettre, écrite à l’encre bleue. La lettre dit ceci : « Tout est mer­veilleux ici. Les maga­sins sont pleins de bons pro­duits. Les ciné­mas passent de bons films occi­den­taux. Les appar­te­ments sont grands et luxueux. La seule chose qui manque ici c’est l’encre rouge. » C’est ainsi que nous vivons. Nous avons toutes les liber­tés que nous vou­lons. Mais ce qui nous manque c’est l’encre rouge : le lan­gage pour expri­mer notre non-liberté. La manière que nous avons appris à parler de la liberté – la guerre contre le ter­ro­risme et ainsi de suite – fal­si­fie la liberté. Et c’est cela que vous êtes en train de faire ici. Vous nous donnez à tous de l’encre rouge.

Il y a un danger. Ne tombez pas amou­reux de vous-mêmes. Nous pas­sons un bon moment ici. Mais rap­pe­lez-vous, les car­na­vals ne coûtent pas très cher. Ce qui compte, c’est le len­de­main, lorsque nous serons tous retour­nés à nos vies quo­ti­diennes. Est-ce que quelque chose aura changé ? Je ne veux pas que vous-vous sou­ve­niez de ces jour­nées comme, vous savez, du genre « Oh, nous étions jeunes et c’était mer­veilleux. » Souvenez-vous que notre mes­sage essen­tiel est « nous avons le droit de réflé­chir aux alter­na­tives. » Si la règle est brisée, nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes. Mais le chemin est long. Il a de véri­tables pro­blèmes à résoudre. Nous savons ce que nous ne vou­lons pas. Mais que vou­lons-nous ? Quelle orga­ni­sa­tion sociale pour­rait rem­pla­cer le capi­ta­lisme ? Quel genre de nou­veaux diri­geants vou­lons-nous ?

Rappelez-vous : ce n’est pas la cor­rup­tion ou la cupi­dité qui est le pro­blème. C’est le sys­tème qui est le pro­blème. C’est lui qui vous oblige à être cor­rompu. Méfiez-vous non seule­ment de vos enne­mis, mais aussi de vos faux amis qui sont déjà à l’oeuvre pour diluer le pro­ces­sus en cours. De même qu’on vous offre du café sans caféine, de la bière sans alcool, de la crème glacée sans matière grasse, ils vont tenter de trans­for­mer ceci en une pro­tes­ta­tion inof­fen­sive, morale. Une pro­ces­sus déca­féiné. Mais la raison de notre pré­sence ici est que nous en avons assez d’un monde où, pour recy­cler des can­nettes de Coca, vous donnez quelques dol­lars à la cha­rité, ou vous ache­tez un cap­puc­cino à Starbucks où les 1% rever­sés à des enfants affa­més du tiers-monde suf­fisent pour s’acheter une bonne conscience. Après avoir sous-traité le tra­vail et la tor­ture, et que nous sommes en train de sous-trai­ter nos vies amou­reuses aux agences matri­mo­niales, nous avons sous-traité aussi notre enga­ge­ment poli­tique. Nous vou­lons le reprendre.

Nous ne sommes pas des Communistes si le com­mu­nisme désigne un sys­tème qui s’est effon­dré en 1990. Rappelez-vous que ces com­mu­nistes là sont aujourd’hui les capi­ta­listes les plus effi­caces et impi­toyables. En Chine, il y a un capi­ta­lisme encore plus dyna­mique que votre capi­ta­lisme amé­ri­cain, et il n’a pas besoin de démo­cra­tie. Cela signi­fie que lorsque vous cri­ti­quez le capi­ta­lisme, ne cédez pas au chan­tage que vous seriez contre la démo­cra­tie. Le mariage entre démo­cra­tie et capi­ta­lisme est brisé Le chan­ge­ment est pos­sible.

Qu’est-ce qui nous paraît pos­sible, aujourd’hui ? Observez les médias. D’un côté, en matière de tech­no­lo­gie et de sexua­lité, tout paraît pos­sible. On peut aller sur la lune, deve­nir immor­tel grâce à la bio­gé­né­tique, avoir du sexe avec n’importe qui et n’importe quoi. Mais regar­dez du côté de la société et de l’économie. Là, presque tout devient impos­sible. Vous voulez aug­men­ter un peu les impôts pour les riches ? Ils vous répondent que c’est impos­sible, que nous per­drions notre com­pé­ti­ti­vité. Vous voulez plus d’argent pour la santé ? Ils répondent « impos­sible, cela nous entraî­ne­rait vers un état tota­li­taire. » Il y a quelque chose qui ne va pas dans le monde, où on nous promet l’immortalité mais où on vous inter­dit de dépen­ser plus pour la santé. Il fau­drait peut-être redé­fi­nir nos prio­ri­tés. Nous ne vou­lons pas un meilleur niveau de vie, nous vou­lons une meilleure qua­lité de vie. Si nous sommes Communistes, c’est uni­que­ment dans le sens que le peuple nous importe. Le peuple de la nature. Le peuple des pri­va­ti­sés par la pro­priété intel­lec­tuelle. Le peuple de la bio­gé­né­tique. C’est pour cela, et uni­que­ment pour cela, que nous devrions nous battre.

Le com­mu­nisme a tota­le­ment échoué, mais les pro­blèmes du peuple demeurent. Il nous disent que nous ne sommes pas des Américains. Mais il faut rap­pe­ler quelque chose à ces fon­da­men­ta­listes conser­va­teurs qui pré­tendent être les véri­tables Américains : qu’est-ce que Christianisme ? C’est le saint esprit. Qu’est-ce le saint esprit ? C’est une com­mu­nauté éga­li­taire de croyants reliés par leur amour des uns pour les autres, et qui n’ont que leur liberté et leur res­pon­sa­bi­lité pour y par­ve­nir. Dans ce sens, le saint esprit est pré­sent ici. Et là-bas à Wall Street, ce sont des païens qui vénèrent leurs idoles blas­phé­ma­toires.

Il vous suffit d’avoir de la patience. La seule chose que je crains, c’est qu’un jour nous ren­trions tous chez nous pour nous réunir ensuite une fois par an, pour boire des bières et pour nous remé­mo­rer avec nos­tal­gie « ah, quel bon moment nous avons passé là-bas ». Promettez-vous que ça ne sera pas le cas. Nous savons que sou­vent les gens dési­rent quelque chose sans vrai­ment le vou­loir. N’ayez pas peur de vrai­ment vou­loir ce que vous dési­rez.

Merci beau­coup.

Slavoj Žižek

SOURCE : http://​www​.impo​se​ma​ga​zine​.com/​b​y​t​e​s​/​s​l​a​v​o​j​-​z​i​z​e​k​-​a​t​-​o​c​c​upy-w…
Traduction par VD pour le Grand Soir

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