Crises d’hier et d’aujourd’hui

Ce texte constitue la seconde partie de l’introduction de Daniel Bensaïd au recueil de textes de Marx sur les crises publié chez Demopolis : Karl Marx, Les Crises du capitalisme, Paris : Demopolis juin 2009, 206 pages, Prix : 14 €, ISBN : 978-2-35457-031-6. Voir aussi la première partie de cette introduction Marx et les crises
Par Mis en ligne le 19 août 2009

« Si vous échouez, le chan­ge­ment ration­nel sera gra­ve­ment com­pro­mis dans le monde entier, et la solu­tion sera ren­voyée à l’issue de l’affrontement entre l’orthodoxie et la révo­lu­tion. »
J.M. Keynes à F.D. Roosevelt, New York Times, 31 décembre 1933.

Ce n’était donc qu’un rêve ! Ce rêve d’une « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse » (Alain Minc !) « s’est brisé » (sic), avouait Nicolas Sarkozy dans son dis­cours du 25 sep­tembre 2008 à Toulon. Il a même viré au cau­che­mar. Au moment de payer la note de la débâcle finan­cière, les res­pon­sa­bi­li­tés s’effacent dans un « on » mys­té­rieux, aussi ano­nyme que les socié­tés du même nom : « On a caché les risques tou­jours plus grands… ; on a fait sem­blant de croire qu’en mutua­li­sant les risques on les fai­sait dis­pa­raître… ; on a laissé les banques spé­cu­ler sur les mar­chés au lieu de faire leur métier… ; on a financé les spé­cu­la­teurs plutôt que les entre­pre­neurs… ; on a laissé sans aucun contrôle les agences de nota­tion et les fonds spé­cu­la­tifs… ; on a soumis les banques à des règles comp­tables qui ne four­nissent aucune garan­tie pour la ges­tion des risques… » Le réqui­si­toire est acca­blant. Mais qui est ce « On » aussi puis­sant qu’innommable ? Quel est ce social killer masqué qui a métho­di­que­ment déré­gulé les mar­chés et débridé la spé­cu­la­tion ? Il a fallu pour cela beau­coup d’énergie et de volonté de la part des pou­voirs poli­tiques, de droite et de gauche, depuis un quart de siècle.

L’indignation ver­tueuse devant l’immoralité de la spé­cu­la­tion n’est pas nou­velle. S’inspirant de la faillite du Crédit immo­bi­lier en 1864 et de l’Union géné­rale en 1890, Zola évoque déjà, dans L’Argent, « le mys­tère des opé­ra­tions finan­cières », les « secousses pério­diques qui sont comme les mala­dies de la Bourse », ou encore « l’épidémique folie de la danse des mil­lions ». Il évoque la peur et l’angoisse d’avoir à « affron­ter chaque jour le danger de devoir, avec la cer­ti­tude de ne pou­voir payer ». Il décrit « la fièvre », la « fré­né­sie », la « furie », la « folie » de la course mor­ti­fère au profit. Cette pas­sion de « conquête pour la conquête » n’est au fond que la consé­quence de l’accumulation élar­gie du capi­tal.

Comme les gou­ver­nants d’aujourd’hui, les per­son­nages de Zola essaient de faire la part des choses, de dis­tin­guer le sys­tème de ses abus et excès, le bon capi­ta­lisme por­teur de pro­grès, du capi­ta­lisme para­si­taire greffé comme une tumeur sur un corps sain. Ils s’efforcent de cher­cher des cir­cons­tances atté­nuantes à la spé­cu­la­tion : « sans elle, on ne ferait pas d’affaires », et « le sage équi­libre des tran­sac­tions quo­ti­diennes ne serait qu’un désert ou un marais où toutes les eaux dorment ».

Comme la plu­part des com­men­ta­teurs actuels, Zola avoue son incom­pré­hen­sion devant « ce mys­tère des opé­ra­tions finan­cières où peu de cer­velles fran­çaises pénètrent ». Il est pris de ver­tige devant ces effon­dre­ments bour­siers qui sont pour­tant de la gno­gnotte, com­pa­rés à notre crise mon­dia­li­sée : « Il n’y avait plus ni véri­tés, ni logique, l’idée de valeur était per­ver­tie au point de perdre tout sens réel » ! En un temps où on igno­rait encore la titri­sa­tion, les LBO, swaps, sub­primes, et autres pro­duits déri­vés, les tri­po­tages d’un Saccard sont des pec­ca­dilles d’amateur, com­pa­rées aux arnaques glo­ba­li­sées d’un Bernard Madoff.

D’une crise à l’autre

Bien des choses ont changé depuis Marx, dans les tech­niques de pro­duc­tion, dans les sources d’énergie, dans l’organisation du tra­vail, dans la grande dis­tri­bu­tion, dans les formes du crédit, dans la mon­dia­li­sa­tion des mar­chés. Selon Isaac Johsua, la crise de 1929 fut exem­plaire et carac­té­ris­tique d’un monde où pour la pre­mière fois pré­do­minent socié­tés indus­trielle et sala­riat ; elle aurait ouvert « l’ère des crises à domi­nante sala­riale ». En 1999, il affir­mait déjà : « Nous nous trou­vons tou­jours dans l’ère des crises à domi­nante sala­riale si nous admet­tons que la grande période de crois­sance de l’après deuxième guerre mon­diale n’a été qu’une paren­thèse liée à un phé­no­mène de rat­tra­page suite à deux guerres mon­diales et à une grande crise. Une fois l’effet de rat­tra­page épuisé et la paren­thèse refer­mée, nous aurions sim­ple­ment retrouvé l’ère de 1929 et de ses risques. » En 1930, près de 65% de la popu­la­tion mon­diale était encore enga­gée dans une forme ou une autre d’activité agraire. Avec la glo­ba­li­sa­tion, la pré­do­mi­nance de la mar­chan­di­sa­tion et du sala­riat ont aujourd’hui atteint un nou­veau stade, de sorte « qu’une vague dépres­sive partie d’un point du globe, réper­cu­tée de proche en proche, peut désor­mais faire le tour de la pla­nète, tout en gagnant en puis­sance dévas­ta­trice » [1]. La pro­duc­tion mar­chande et le rap­port sala­rial ayant tout envahi, les réserves exté­rieures au sys­tème se sont réduites, les amor­tis­seurs que pou­vaient consti­tuer les soli­da­ri­tés fami­liales et vil­la­geoises ont été lami­nées. De sorte que la crise sociale fait boule de neige et que nous gou­ver­nants en sont à se féli­ci­ter qu’existent encore ce qu’ils appellent joli­ment des « sta­bi­li­sa­teurs auto­ma­tiques », autre­ment dit ces sys­tèmes de pro­tec­tion sociale qu’ils s’acharnent depuis des années à déman­te­ler !

La logique de crise ana­ly­sée par Marx se retrouve ainsi, ampli­fiée et géné­ra­li­sée, dans le scé­na­rio de la crise actuelle. Elle éclate, non dans le com­merce de détail, mais « dans le com­merce de gros et les banques ». Elle com­mence dans la sphère finan­cière, par « le krach qui met fin brus­que­ment à la pros­pé­rité appa­rente ». Le capi­tal com­mer­cial et ban­caire, qui avait dans un pre­mier temps contri­bué à mas­quer la dis­pro­por­tion crois­sante entre pro­duc­tion et consom­ma­tion, finit par consti­tuer le maillon faible : « Bien qu’il soit rendu auto­nome, il n’est jamais autre chose que le mou­ve­ment du capi­tal indus­triel dans la sphère de la cir­cu­la­tion. Mais, grâce à son auto­no­mie, ses mou­ve­ments sont, dans cer­taines limites, indé­pen­dants des bar­rières éle­vées par le procès de repro­duc­tion qu’il impulse lui-même au-delà de ses propres limites. La dépen­dance à l’intérieur et l’autonomie à l’extérieur finissent par conduire les choses jusqu’au point où la connexion interne doit être réta­blie par la vio­lence, c’est-à-dire par la crise. » [2]

Dans les années 1970, le taux de profit, érodé par les acquis sociaux impo­sés à la faveur de la crois­sance d’après-guerre grâce au quasi plein emploi exis­tant alors dans les prin­ci­paux pays capi­ta­listes, incli­nait for­te­ment à la baisse. La contre-réforme libé­rale ini­tiée par les gou­ver­ne­ments de Margaret Thatcher et Ronald Reagan s’employa à démo­lir ces acquis (l’indexation rela­tive des salaires sur les gains de pro­duc­ti­vité, les sys­tèmes de pro­tec­tion sociale, un taux de chô­mage modéré) pour impo­ser ce que Frédéric Lordon appelle « un capi­ta­lisme à basse pres­sion sala­riale ». Elle cher­chait notam­ment à modi­fier le par­tage de la valeur ajou­tée (en clair : à res­tau­rer les pro­fits) au détri­ment des salaires, à aug­men­ter la pro­duc­ti­vité en abais­sant le coût du tra­vail, à faire sauter les ver­rous de la pro­tec­tion sociale, à faire évo­luer la poli­tique fis­cale en faveur des entre­prises et des hauts reve­nus.

Entre 1980 et 2006, la part des salaires dans la valeur ajou­tée des entre­prises a ainsi effec­ti­ve­ment dimi­nué de 67 % à 57 % pour les quinze pays les plus riches de l’OCDE [3]. Il en est résulté une réduc­tion rela­tive de la demande sol­vable, com­pen­sée par une fuite en avant dans le crédit et les dépenses mili­taires, mais aussi un creu­se­ment spec­ta­cu­laire des inéga­li­tés de reve­nus et de patri­moine qui ont atteint un niveau sans pré­cé­dent depuis la Première guerre mon­diale (un patron du CAC 40 gagne en moyenne plus de 300 fois le smic !), entraî­nant une forte dif­fé­ren­cia­tion des modes de consom­ma­tion [4]. Depuis 1980, la part de 1% des citoyens états-uniens dans la richesse natio­nale est ainsi passée de 10% à 23 %. Si cho­quante soit-elles, ces inéga­li­tés sont aussi fonc­tion­nelles : elles contri­buent à sti­mu­ler la sur­con­som­ma­tion de luxe d’une caste qui com­pense en partie la res­tric­tion de la consom­ma­tion de masse, sans pou­voir tou­te­fois s’y sub­sti­tuer. La rup­ture du « cercle ver­tueux » liant l’évolution des salaires aux gains de pro­duc­ti­vité et la réduc­tion rela­tive des débou­chés qui s’en est suivie ont entraîné un ralen­tis­se­ment des inves­tis­se­ments pro­duc­tifs. En 2005, alors que les taux de profit ont aug­menté de 5,5% en moyenne aux Etats-Unis, en Europe et au Japon, les taux d’investissement n’ont pro­gressé que de 2 %. La masse de pro­fits non réin­ves­tis s’est déver­sée sur les mar­chés finan­ciers. A leur apogée, en 2006, les tran­sac­tions sur ces mar­chés repré­sen­taient 50 fois le total du PIB mon­dial : 2 100 000 mil­liards de dol­lars contre 45 mil­liards ! Pour un indice 20 en 1960, les pro­fits des socié­tés finan­cières attei­gnaient cette même année 2006 un indice 160. De 1982 à 2007, les pro­fits finan­ciers ont bondi de 5% à 41% des pro­fits totaux aux Etats-Unis. Grisées, par cet envol, cer­taines banques sont allées jusqu’à prêter 40 fois ce qui pou­vaient garan­tir leurs fonds propres. Au moment de l’éclatement de la crise, la sol­va­bi­lité moyenne des banques anglaises était infé­rieure à 8 %.

Pendant la der­nière décen­nie, aux Etats-Unis (mais aussi dans des pays comme l’Espagne) la crois­sance a été sou­te­nue grâce au boom immo­bi­lier dopé par les cré­dits consen­tis à une clien­tèle pas ou peu sol­vable. Pendant l’été 2007, ces cré­dits à taux ini­tia­le­ment bas mais variables, sans apports ni garan­ties, gagés par une hypo­thèque sur le bien acheté, ont atteint une masse cri­tique de 1 300 mil­liards de dol­lars aux Etats-Unis. Entre 1975 et 2006, le taux d’endettement des ménages a doublé, pour atteindre 127 % du revenu dis­po­nible. A ce niveau, les prê­teurs ne sont pas seule­ment des incom­pé­tents ou des irres­pon­sables, mais des escrocs et des cri­mi­nels sociaux. Ils encou­ragent sciem­ment l’endettement de gens pau­pé­ri­sés et insol­vables, en se défaus­sant de leurs créances dou­teuses et en effa­çant leurs traces dans l’opacité de la titri­sa­tion. Au bout du chemin, des mil­lions de familles se retrouvent à la rue, des mil­lions de tra­vailleurs sans emploi.

Accordons (géné­reu­se­ment) à cer­tains le béné­fice du doute. Supposons qu’ils n’aient pas été sim­ple­ment cyniques. Aveuglés par les sor­ti­lèges du féti­chisme moné­taire ils auraient cru à l’incroyable, au miracle de l’argent qui s’auto-engendre sans passer par la fécon­da­tion de la pro­duc­tion. Jean-Claude Trichet en per­sonne s’émerveillait dans le Financial Times du 29 jan­vier 2007 : « Il y a main­te­nant une telle créa­ti­vité en matière de nou­veaux ins­tru­ments finan­ciers très sophis­ti­qués que nous ne savons pas où sont les risques. » Coûteuse créa­ti­vité ! Quant au gourou des années folles, Alan Greenspan, soumis à un inter­ro­ga­toire rugueux par une com­mis­sion de la Chambre des repré­sen­tants des Etats-Unis, il avouait, l’air contrit, avoir cru que l’égoïsme des ban­quiers serait un régu­la­teur suf­fi­sant : « J’ai fait une erreur en pré­su­mant que leur inté­rêt per­son­nel était tel qu’ils seraient les mieux placés pour pro­té­ger leurs action­naires. » Et l’oracle déchu de conclure : « C’est un pilier essen­tiel du sys­tème de l’économie de marché qui vient de s’écrouler. Cela m’a choqué, et je n’ai tou­jours pas com­pris com­ment cela s’était passé. » [5] S’il le dit…

« Comparée au raf­fi­ne­ment de la spé­cu­la­tion sur la valeur, la forme anglaise de spé­cu­la­tion semble être retom­bée au niveau pri­mi­tif de la pure escro­que­rie », écri­vait Marx le 26 sep­tembre 1856. Lors de l’exposition uni­ver­selle de Londres, la construc­tion du Crystal Palace avait en effet vu la mise en cir­cu­la­tion de 4000 fausses actions. La spé­cu­la­tion libé­rale des der­nières décen­nies a porté « la pure escro­que­rie » à de nou­veaux som­mets. Le pro­dige des « retours sur inves­tis­se­ment » de 15 % pour une crois­sance moyenne infé­rieure à 5 % était plus stu­pé­fiant encore que le miracle de la mul­ti­pli­ca­tion biblique des pains. En exi­geant des taux de rému­né­ra­tion du capi­tal aussi miri­fiques pour une crois­sance trois fois moindre en moyenne, les action­naires, sub­ju­gués par le « fétiche capi­ta­liste » de « la valeur créa­trice de valeur » et par le mys­tère de « l’intérêt qui semble avoir dans le capi­tal sa propre source », n’ont pas été moins aveugles que les ban­quiers. Le scan­dale Madoff n’est que la plus spec­ta­cu­laire mani­fes­ta­tion de cette course folle au profit. Habilement, Bernie et ses rabat­teurs garan­tis­saient des ren­de­ments régu­liers « modestes » de 9 à 11%. Un pla­ce­ment pépère, en somme, sus­cep­tible de mettre les gogos en confiance. Mais l’éternité finan­cière (le refi­nan­ce­ment per­pé­tuel) n’existe pas. La cava­le­rie ne peut durer indé­fi­ni­ment. Les briques de la pyra­mide de Ponzi finissent par s’écrouler comme un châ­teau de cartes et l’arnaqueur se retrouve devoir hono­rer 7 mil­liards de dol­lars de rem­bour­se­ments avec seule­ment 300 mil­lions en caisse.

Les pro­diges célestes n’ont qu’un temps. « Souvenez-vous du ven­dredi 14 mars 2008 : c’est le jour où le rêve d’un capi­ta­lisme global de libre-échange est mort », écri­vait Martin Wolf dans sa chro­nique éco­no­mique du Financial Times, le 25 mars 2008, à propos du sau­ve­tage en catas­trophe de la banque Bear Stearns. Retour sur terre, donc, pré­ci­pité le 15 sep­tembre 2008 par la faillite de Lehmann Brothers : écla­te­ment de la bulle finan­cière, effon­dre­ment des Bourses, res­tric­tion des cré­dits. Le fracas du pot-au-lait brisé met bru­ta­le­ment fin à l’hallucination. En rap­pe­lant le vir­tuel à l’ordre, le réel confirme l’avertissement de Marx : le mou­ve­ment du capi­tal finan­cier n’est jamais que le mou­ve­ment du capi­tal indus­triel dans la sphère de la cir­cu­la­tion. La crise finan­cière se pro­page, dit-on, par conta­gion, à l’improprement nommée « éco­no­mie réelle » (comme si la sphère finan­cière était irréelle !). Elle révèle en réa­lité une crise latente de sur­pro­duc­tion (trop) long­temps dif­fé­rée par la fuite en avant à crédit. Elle éclate au grand jour dans les sec­teurs moteurs du bâti­ment et de l’automobile. Affolés à l’idée de rester avec leur mar­chan­dise sur les bras, les ven­deurs baissent les prix, bradent, vendent à perte. Hier vili­pendé, l’Etat est appelé à la res­cousse comme ultime garant et der­nier recours. Le mythe libé­ral d’une pure régu­la­tion mar­chande et d’une expan­sion illi­mi­tée de la sphère finan­cière s’effondre. Et avec lui l’utopie d’une « entre­prise sans usines » prê­chée naguère par le PDG d’Alcatel, Serge Tchuruk. Ce vision­naire déchu rêvait de firmes qui sous-trai­te­raient ou exter­na­li­se­raient toutes les acti­vi­tés de pro­duc­tion pour ne conser­ver que les acti­vi­tés finan­cières. Dans cette « nou­velle éco­no­mie » vir­tuelle, le capi­tal se don­nait l’illusion de pou­voir pros­pé­rer sans l’intervention du tra­vail [6]. La réa­lité s’est vengée. Le rêve d’un capi­tal sans tra­vail, d’un « enri­chis­se­ment sans cause », et de la mon­dia­li­sa­tion béate chère à Alain Minc, s’est bel et bien brisé.

Au moment de payer la note de la débâcle finan­cière, les res­pon­sa­bi­li­tés s’effacent der­rière l’anonymat du social killer ano­nyme. Ce « on » qu’on ne sau­rait nommer, cette puis­sance aussi imper­son­nelle que redou­table : « Le monde est au bord du gouffre par la faute d’un sys­tème irres­pon­sable », annon­çait François Fillon, le 3 octobre 2008, aux par­le­men­taires de l’UMP. Comme s’il n’avait pas fallu, depuis un quart de siècle, beau­coup d’énergie et de volonté de la part des pou­voirs poli­tiques, de droite comme de gauche, pour lâcher la bride à un capi­ta­lisme finan­cier, qui n’est pas une forme dévoyée du capi­ta­lisme, mais son essence même. « Tous, ils veulent la concur­rence sans les consé­quences funestes de la concur­rence. Tous, ils veulent l’impossible, c’est-à-dire les condi­tions de vie bour­geoise sans les consé­quences néces­saires de ces condi­tions… », écri­vait déjà Marx à son cor­res­pon­dant Annenkov.

Crise de foi

Au-delà de la crise de confiance invo­quée par la vul­gate jour­na­lis­tique, la croyance dans la toute puis­sance du Marché est mor­tel­le­ment atteinte. Le capi­ta­lisme ? « On peut com­prendre que les gens n’y croient plus ! », confesse Tony Blair en per­sonne [7]. Et François Bayrou, hier zélé cham­pion de la concur­rence libre et non faus­sée des trai­tés euro­péens, se découvre aujourd’hui une voca­tion de jus­ti­cier social : « Le capi­ta­lisme est amoral par nature, son but méca­nique est de faire de l’argent, sa loi est celle du profit. Une fois qu’on a com­pris cela, on peut lui impo­ser des règles de trans­pa­rence et de sta­bi­lité. Mais le capi­ta­lisme ne peut être un projet de société. Un chef d’Etat fran­çais ne peut pas défi­nir son projet par le mot capi­ta­lisme. Le capi­ta­lisme est inéga­li­taire par essence et l’humanisme est éga­li­taire par voca­tion. » [8] On attend avec curio­sité le pro­gramme de cet huma­nisme éga­li­taire et les règles concrètes de trans­pa­rence et de sta­bi­lité contrai­gnant le capi­ta­lisme a agir contre son « essence » !

Quand on cesse de croire à l’incroyable, une crise de légi­ti­mité, idéo­lo­gique et morale, s’ajoute inévi­ta­ble­ment à la crise sociale. Elle finit par ébran­ler l’ordre poli­tique : « Un état poli­tique où des indi­vi­dus ont des mil­lions de reve­nus, tandis que d’autres meurent de faim, peut-il sub­sis­ter quand la reli­gion n’est plus là, avec ses espé­rances hors de ce monde, pour expli­quer le sacri­fice ? », deman­dait Chateaubriand à la veille des révo­lu­tions de 1848. Il répon­dait pro­phé­ti­que­ment : « Essayez de per­sua­der le pauvre, lorsqu’il saura lire, il ne vous croira plus, essayez de le per­sua­der qu’il doit se sou­mettre à toutes les pri­va­tions tandis que son voisin pos­sède mille fois le super­flu. Pour der­nière res­source, il vous faudra le tuer. » A l’aveuglante lumière de la crise, des mil­lions d’opprimés sont bien obli­gés d’apprendre à lire. « Quand on entend les élus de droite expli­quer benoî­te­ment que le bou­clier fiscal pro­tège les pauvres, on se croi­rait sous l’Ancien régime ! Alors, est-ce le retour de la lutte des classes ? Peut-être. », confie Ségolène Royal [9], sans pré­ci­ser si elle s’en féli­cite ou si – plus pro­ba­ble­ment – elle s’en désole.

La crise actuelle, la crise du pré­sent, n’est pas une crise de plus, qui s’ajouterait à celles des mar­chés asia­tiques ou de la bulle Internet. C’est une crise his­to­rique – éco­no­mique, sociale, éco­lo­gique – de la loi de la valeur. La mesure de toute chose par le temps de tra­vail abs­trait est deve­nue, ainsi que Marx l’annonçait dans les Manuscrits de 1857, une mesure « misé­rable » des rap­ports sociaux. « On ne peut gérer ce qu’on ne sait mesu­rer », affirme pour­tant M. Pavan Sukhdev, ancien direc­teur de la Deustsche Bank de Bombay à qui la Commission de l’Union euro­péenne a com­mandé un rap­port censé « pro­cu­rer une bous­sole aux diri­geants de ce monde » en « attri­buant très vite une valeur éco­no­mique aux ser­vices rendus par la nature » [10]. La crise actuelle est pour­tant bel et bien une crise de la mesure et de la déme­sure. Mesurer quan­ti­ta­ti­ve­ment toute richesse maté­rielle, sociale, cultu­relle, au seul étalon du temps de tra­vail socia­le­ment néces­saire à sa pro­duc­tion, quan­ti­fier l’inquantifiable et mesu­rer l’incommensurable, devient de plus en plus pro­blé­ma­tique du fait d’une socia­li­sa­tion accrue du tra­vail et d’une incor­po­ra­tion mas­sive de tra­vail intel­lec­tuel à ce tra­vail socia­lisé.

« Les deux crises éco­no­mique et pla­né­taire ont un point commun, constate Nicholas Stern, auteur en 2006 d’un rap­port sur l’économie du chan­ge­ment cli­ma­tique. Elles sont la consé­quence d’un sys­tème qui n’évalue pas les risques que son fonc­tion­ne­ment génère, qui n’en tient pas compte du fait qu’il peut abou­tir à une des­truc­tion supé­rieure au béné­fice immé­diat qu’il pro­cure et sous-estime l’interdépendance des acteurs » [[Le Monde, 15 décembre 2008.]]. La logique de l’accumulation du capi­tal et de la course au profit – du « béné­fice immé­diat » – est en effet à courte vue. Et la concur­rence non faus­sée est aveugle à « l’interdépendance » sys­té­mique. La dis­cor­dance entre le temps court du marché et le temps long de l’écologie finit par deve­nir cri­tique.

Comment inté­grer le temps long à la mesure moné­taire ? Comment mesu­rer éco­no­mi­que­ment la qua­lité de l’environnement ? Attribuer « une valeur éco­no­mique » (moné­taire) aux ser­vices de la nature, comme le pré­tend la mis­sion confiée à M. Sukhdev, se heurte à l’épineux pro­blème de la com­men­su­ra­bi­lité, de l’existence d’un déno­mi­na­teur commun aux res­sources natu­relles, aux ser­vices aux per­sonnes, aux biens maté­riels, à la qua­lité de l’air, de l’eau potable, etc. Il fau­drait pour cela un autre étalon que le temps de tra­vail socia­le­ment néces­saire et un autre ins­tru­ment de mesure que le marché, inca­pable de prendre en compte autre chose que des quan­ti­tés et de pré­voir dans la durée les effets loin­tains de déci­sions à court terme. Il fau­drait une sorte d’ordinateur social capable d’évaluer la qua­lité et les contre­par­ties à long terme des gains immé­diats. Seule une démo­cra­tie sociale serait capable d’accorder les moyens aux besoins, de prêter atten­tion à la tem­po­ra­lité longue et lente des cycles natu­rels, et de poser les termes de choix sociaux inté­grant leur dimen­sion éco­lo­gique.

Une crise des solutions à la crise

La crise, ce n’est pro­ba­ble­ment, hélas, qu’un début. Car s’y ajoute une crise des pré­ten­dues solu­tions (key­né­sia­nisme, nou­veau New Deal) à la crise [11]. Les mesures cos­mé­tiques sur les para­chutes dorés, la redé­fi­ni­tion des normes ban­caires, le contrôle des agences de nota­tion ne suf­fi­ront pas à sortir du marasme. Les ges­ti­cu­la­tions sur la mora­li­sa­tion des bonus et autres para­chutes (dont la sup­pres­sion aurait une portée sym­bo­lique impor­tante, mais une inci­dence éco­no­mique limi­tée), font diver­sion. Elles ont pour but de donner l’illusion d’une action éner­gique alors qu’aucune mesure ne s’attaque sérieu­se­ment aux racines du malaise dans la civi­li­sa­tion. Pendant la crise, alors que s’allongent les files de chô­meurs et de sans abris, la bom­bance patro­nale conti­nue. Au pire, on demande aux patrons de renon­cer – pro­vi­soi­re­ment – à leurs primes, mais les action­naires sont tou­jours gras­se­ment servis. Sur les 9 mil­liards d’euros de pro­fits réa­li­sés par le trio BNP, Société Générale, Crédit Agricole en 2008, entre le tiers et la moitié sont allés aux divi­dendes alors que l’Etat consen­tait à ces mêmes banques plus de 10 mil­liards de prêts. L’indécente rapa­cité des Daniel Bouton et autres pri­vi­lé­giés qui conti­nuent à se gober­ger sans rete­nue ne fait qu’illustrer com­ment ces loyaux ser­vi­teurs du capi­tal ven­tri­loque sont deve­nus les rouages amo­raux d’un sys­tème mu par le seul « calcul égoïste ».

Dans son dis­cours du 21 jan­vier 2009, Nicolas Sarkozy a (impru­dem­ment) lancé l’idée d’une répar­ti­tion tri­par­tite des béné­fices : « Sur 100 de béné­fices, il devrait y en avoir 33% pur les salaires, 33% pour les action­naires, 33% pour que l’entreprise inves­tisse. » Et de pré­ve­nir : « Soit les par­te­naires sociaux arrivent à quelque chose, soit l’Etat pren­dra ses res­pon­sa­bi­li­tés. » Qui (sur)vivra à la crise, verra. En atten­dant, dès le len­de­main de la sortie pré­si­den­tielle, Total annon­çait ses 14 mil­liards de coquets béné­fices dont 52% des­ti­nés aux action­naires (40 mil­liards en tout pour les action­naires du CAC 40) et 2% aux sala­riés (quand ils ne sont pas sim­ple­ment licen­ciés). Entre 2003 et 2007, sur 30 mil­liards de béné­fices, la BNP-Paribas en a servi plus de 50% (soit 16,5 mil­liards) aux action­naires. Quand bien même elle serait appli­quée, la règle de trois pré­si­den­tielle serait une mys­ti­fi­ca­tion dans la mesure où elle lie­rait le sort des sala­riés aux per­for­mances de leur seule entre­prise (renou­ve­lant autre­ment l’escroquerie du « par­te­na­riat » capital/​travail) au détri­ment du salaire. Ce qui n’a rien à voir avec une péréqua­tion sociale des richesses dans laquelle les sec­teurs ren­tables doivent finan­cer par soli­da­rité des sec­teurs (comme l’éducation ou la santé) qui le seraient moins.

Quant à la régu­la­tion du marché mon­dia­lisé, un nou­veau Bretton Woods ? Une gou­ver­nance mon­diale ? L’Union euro­péenne n’a même pas été capable de mettre sur pied une Autorité des mar­chés finan­ciers à l’échelle conti­nen­tale, ni de prendre des direc­tives effi­caces en matière de pro­duits déri­vés, ni de s’entendre sur une défi­ni­tion com­mune des para­dis fis­caux ! Le G 20 du 2 avril 2009 à Londres s’est contenté, sans défi­nir de sanc­tions pré­cises, de poin­ter du doigt des para­dis fis­caux (dont la liste épargne géné­reu­se­ment la City de Londres, le Luxembourg, le Delaware ou Monaco) et de tri­pler la dota­tion d’un FMI dis­cré­dité par ses exac­tions pas­sées. Aucune mesure radi­cale n’a été sérieu­se­ment envi­sa­gée concer­nant l’annulation de la dette des pays du Sud ou la réor­ga­ni­sa­tion du sys­tème moné­taire mon­dial. En revanche, la décla­ra­tion finale n’a pas omis de pré­ci­ser dans son article 14 que « des régu­la­tions et une vigi­lance ren­for­cée, doivent pro­mou­voir la pro­priété, l’intégrité, la trans­pa­rence » : la pro­priété d’abord, l’intégrité après, s’il se peut… Elle n’a pas oublié non plus de rap­pe­ler que « les régu­la­teurs et les super­vi­seurs » doivent « encou­ra­ger la dis­ci­pline de marché » (sic !) et « suivre le rythme des inno­va­tions de marché ». Le marché conti­nue donc à dicter sa loi et la concur­rence libre et non faus­sée qui a conduit à la crise reste la ligne géné­rale. Au nom du rejet du pro­tec­tion­nisme l’article 22 de la décla­ra­tion enfonce le clou en « réaf­fir­mant l’engagement de nous abs­te­nir de dres­ser de nou­velles bar­rières à l’investissement » (feu l’Accord mul­ti­la­té­ral sur l’investissement va-t-il renaître de ses cendres ?) et le refus de toutes mesures « qui entra­ve­raient les mou­ve­ments de capi­taux dans le monde » [12]. Les futurs Madoff, hedge fonds, et autres pas­seurs de capi­taux fugueurs peuvent donc dormis sur leurs deux oreilles.

Pour les sau­ve­teurs du Titanic capi­ta­liste, la tâche s’annonce donc rude. Un nou­veau New Deal, comme le sug­gèrent aussi bien le Nobel d’économie Paul Krugman que l’idéologue libé­ral Nicolas Baverez ? Un retour à l’Etat social comme le réclame Oskar Lafontaine ? Le nou­veau « pro­tec­tion­nisme euro­péen » cher à Emmanuel Todd ? C’est oublier un peu vite que la déré­gle­men­ta­tion libé­rale ne fut pas un caprice doc­tri­naire de Thatcher ou de Reagan, auquel Clinton, Blair, Bérégovoy, Schröder, auraient par mégarde (« à leur insu de leur plein gré ») emboîté le pas. C’était une réponse à la baisse des taux de profit enta­més par les conquêtes sociales de l’après-guerre. Après 1973, «  l’incapacité des poli­tiques key­né­siennes relan­cer l’activité ouvre le champ à une sur­pre­nante contre-révo­lu­tion conser­va­trice », rap­pelle Robert Boyer [13]. Revenir à la case départ, si tant est que ce soit pos­sible dans une éco­no­mie mon­dia­li­sée, ce serait retrou­ver les mêmes pro­blèmes et les mêmes contra­dic­tions. Comment conci­lier la régu­la­tion du capi­ta­lisme et la déré­gu­la­tion du marché du tra­vail ? « Réguler sans trans­for­mer n’est pas régler », iro­nise fort à propos le co-pré­sident d’Attac Jean-Marie Harribey. That is the ques­tion.

Le New Deal n’avait en effet pas suffi à sur­mon­ter la grande crise de 1929. Après la reprise de 1933 à 1936, l’économie a connu une rechute en 1937-1938. Le chô­mage qui était de 25 % en 1933 a baissé à 14 % en 1936 pour remon­ter à 19 % en 1938. Pour un indice 100 de pro­duc­tion indus­trielle en moyenne sur la période, sa chute a été de 110 en 1929 à 58 en 1932 ; il est remonté (sous la pres­sion des grandes grèves de 1934 à Minneapolis, San Francisco, Toledo) à 113 en 1937, avant de rechu­ter à 88 en 1938. L’économie amé­ri­caine n’est donc réel­le­ment repar­tie qu’en 1939 lorsque les Etats-Unis ont com­mencé à pro­duire pour les Alliés. L’effort de guerre a alors relancé la demande. De sorte que Keynes lui-même devait consta­ter : « Il semble poli­ti­que­ment impos­sible pour une démo­cra­tie capi­ta­liste d’organiser l’investissement à l’échelle suf­fi­sante pour démon­ter pra­ti­que­ment la vali­dité de mes thèses – sauf en situa­tion de guerre. » [14]

Pour redis­tri­buer les cartes de la richesse et de la puis­sance, et pour amor­cer l’onde expan­sive jour­na­lis­ti­que­ment bap­ti­sée des « trente glo­rieuses », il fallut rien de moins qu’une guerre mon­diale. Et encore, pen­dant la guerre froide, l’économie d’armement a encore joué un rôle impor­tant dans la crois­sance, les dépenses mili­taires repré­sen­tant alors 7 à 10% du PIB, et entre 4% et 14% sur la période de 1940 à 1990. La mise en place d’un nou­veau mode d’accumulation et l’amorce hypo­thé­tique d’une nou­velle onde longue de crois­sance dépendent aujourd’hui de la défi­ni­tion à l’échelle pla­né­taire de nou­velles hié­rar­chies de domi­na­tion, d’un redé­cou­page des nations et des conti­nents, de nou­velles condi­tions de mises en valeur du capi­tal, d’une tran­si­tion du sys­tème éner­gé­tique . Un tel remue-ménage ne se résout géné­ra­le­ment pas à l’amiable, entre chan­cel­le­ries, sur le tapis vert, mais dans les luttes sociales et sur les champs de bataille. Il n’est donc pas éton­nant que le sommet de l’OTAN réuni à Strasbourg le 6 avril 2009 ait servi de dénoue­ment révé­la­teur au sommet du G 20 réuni quatre jours plus tôt à Londres. A défaut de s’attaquer aux rai­sons de la crise, le bras armé du capi­tal mon­dia­lisé doit servir à répri­mer les luttes qui en résultent et faire régner le nouvel ordre impé­rial.

La crise, c’est donc bien, comme l’écrivait Marx ; « l’établissement par la force de l’unité entre des moments [pro­duc­tion et consom­ma­tion] promus à l’autonomie » mais qui « sont essen­tiel­le­ment uns ». Sa vio­lence, c’est celle des familles jetées à la rue pour non-paie­ment, celle des licen­cie­ments mas­sifs, des fer­me­tures d’entreprises et des délo­ca­li­sa­tions, des queues qui s’allongent devant les res­taus du cœur, des sans logis qui crèvent de froid, des petites éco­no­mies au détri­ment des soins. C’est la cri­mi­na­li­sa­tion des résis­tances sociales, la montée en puis­sance de l’Etat pénal en pro­por­tion inverse de l’Etat social, l’instauration d’un état d’exception ram­pant sous cou­vert d’anti-terrorisme. C’est la guerre tout court pour l’accès aux res­sources éner­gé­tiques, pour la sécu­ri­sa­tion des routes du gaz ou du pétrole, pour un nou­veau par­tage des ter­ri­toires et des zones d’influence. Après avoir pré­tendu que la crise ne serait qu’une purge amère mais néces­saire, un mau­vais moment à passer comme les pré­cé­dentes – celle de la bulle Internet ou des mar­chés asia­tiques -, cer­tains com­mencent à redou­ter qu’il y en ait pour une décen­nie. Les pré­dic­tions sont hasar­deuses, tant il y a d’inconnues, d’éléments com­bi­nés et mêlés, la crise éco­lo­gique et la tran­si­tion éner­gé­tique [15] s’ajoutant à la crise éco­no­mique. On ne risque pour­tant guère de se trom­per en annon­çant, à la manière du pro­phète Jérémie, que « ce sera long ». S’il s’agit bien d’une crise his­to­rique de civi­li­sa­tion, d’une crise sys­té­mique annon­çant l’épuisement d’un mode d’accumulation, les mesures de relance conjonc­tu­relle auront un effet limité. Un redres­se­ment des pro­fits ne suf­fira pas à amor­cer une nou­velle onde longue de crois­sance. Une sortie de crise débou­chant sur l’émergence d’un nouvel ordre pro­duc­tif et d’un nou­veau régime d’accumulation ne relève pas de la seule éco­no­mie. Elle exige de nou­veaux rap­ports de forces, de nou­veaux rap­ports géo­po­li­tiques, de nou­veaux dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels et juri­diques.

Si la crise de 1929 fut aussi « celle de l’émergence amé­ri­caine », comme l’analyse Isaac Johsua, de quelle émer­gence la crise actuelle est-elle grosse ? D’une émer­gence chi­noise ? D’une orga­ni­sa­tion mul­ti­po­laire d’espaces conti­nen­taux ? D’une « gou­ver­nance mon­diale » ? Alors qu’on invoque la néces­sité d’un nouvel ordre moné­taire mon­dial et de réponses glo­bales, Giscard d’Estaing recon­naît que « la ges­tion éco­no­mique de la crise en Europe est deve­nue durant la crise plus natio­nale qu’elle ne l’était avant son déclen­che­ment. C’est d’ailleurs assez logique car les ins­tru­ments d’intervention sont essen­tiel­le­ment natio­naux » [16]. Ce constat ruine à lui seul les argu­ties gou­ver­ne­men­tales selon les­quelles on ne pou­vait rien faire contre les licen­cie­ments ou les fer­me­tures d’entreprise parce que tout se décide à Bruxelles.

Une crise accen­tue les dif­fé­rences entre les rap­ports de forces sociaux et les situa­tions à l’échelle natio­nale. Elle libère des ten­dances cen­tri­fuges. Les prin­ci­paux membres de l’Union euro­péenne veulent bien se concer­ter, mais ils agissent d’abord selon leurs inté­rêts propres, qu’il s’agisse de l’Allemagne, de l’Angleterre, de la France, ou de l’Irlande. Le sommet du G 20 de novembre 2008 avait dési­gné le pro­tec­tion­nisme comme l’ennemi, bien que les Etats-Unis le pra­tiquent cou­ram­ment sans le dire, qu’il s’agisse du lob­bying en faveur de Boeing contre Airbus, de l’imposition de normes sani­taires ou tech­niques pour limi­ter les impor­ta­tions de pro­duits ali­men­taires ou autres, ou de la guerre du roque­fort. Mais la ques­tion est désor­mais posée. Y com­pris dans les cou­rants sociaux-démo­crates de gauche, des voix com­mencent à s’élever pour prôner « un pro­tec­tion­nisme euro­péen ».

Au nom d’une « néces­saire cor­res­pon­dance des espaces éco­no­miques et sociaux », Emmanuel Todd s’en fait le cham­pion [17]. Le but ne serait pas de repous­ser les impor­ta­tions, comme Charles Martel repoussa jadis les Arabes à Poitiers, et comme Michel Jobert tenta en 1982 d’y repous­ser les magné­to­scopes japo­nais, mais de « créer les condi­tions d’une remon­tée des salaires » afin que l’offre crée à nou­veau sur place sa propre demande. Ce pro­tec­tion­nisme euro­péen « ne pose­rait guère de pro­blèmes tech­niques » dit-il, mais un pro­blème poli­tique assez simple : « faire com­prendre à l’Allemagne » qu’elle y a tout inté­rêt. S’agissant du pays de Fichte (auteur de L’Etat com­mer­cial fermé) et de List, elle y serait cultu­rel­le­ment pré­dis­po­sée. L’hypothèse d’un enchaî­ne­ment ver­tueux, selon lequel la relance des reve­nus suf­fi­rait à relan­cer la demande inté­rieure, qui relan­ce­rait la pro­duc­tion, relève cepen­dant d’une loi des débou­chés aussi illu­soire que celle de Say et de Ricardo.

La ques­tion n’est pas de prin­cipe ou de doc­trine. Protéger ? Mais pro­té­ger quoi, contre qui, et com­ment ? Si l’Europe com­men­çait par adop­ter des cri­tères sociaux de conver­gence en matière d’emploi, de revenu, de pro­tec­tion sociale, de droit du tra­vail, par har­mo­ni­ser la fis­ca­lité, elle pour­rait légi­ti­me­ment adop­ter des mesures de pro­tec­tion, non plus des inté­rêts égoïstes de ses indus­triels et de ses finan­ciers, mais des droits et des acquis sociaux. Elle pour­rait le faire de manière sélec­tive et ciblée, avec en contre­par­tie des accords de déve­lop­pe­ment soli­daire avec les pays du Sud en matière de migra­tions, de coopé­ra­tion tech­nique, de com­merce équi­table. Sans quoi un pro­tec­tion­nisme de riche aurait pour prin­ci­pal effet de se déchar­ger des dégâts de la crise sur les pays les plus pauvres. Imaginer inver­se­ment qu’une mesure de pro­tec­tion doua­nière suf­fi­rait à entraî­ner méca­ni­que­ment une amé­lio­ra­tion et une homo­gé­néi­sa­tion des condi­tions sociales euro­péennes, comme si elle était tech­ni­que­ment neutre dans une lutte des classes exa­cer­bée par la crise, est une grosse naï­veté. Les tra­vailleurs auraient au contraire les incon­vé­nients des tra­cas­se­ries bureau­cra­tiques et fron­ta­lières sans les avan­tages sociaux.

S’il est, selon Todd, majo­ri­tai­re­ment sou­haité aujourd’hui par les ouvriers et les jeunes, un tel pro­tec­tion­nisme ne tar­de­rait pas, ou bien à bas­cu­ler dans la « pré­fé­rence natio­nale » (ou euro­péenne) la plus éculée, « Produisons euro­péen ! » deve­nant « Travaillons euro­péen ! ». Tout comme hier le Front natio­nal n’eut qu’à ajou­ter au slogan « Produisons fran­çais ! »… « avec des Français » ! Ou bien, il ne résis­te­rait pas long­temps, comme l’a montré la mésa­ven­ture des magné­to­scopes japo­nais, à son impo­pu­la­rité dans l’opinion. On a déjà vu, en dépit des tirades offi­cielles contre le pro­tec­tion­nisme, monter en puis­sance, à tra­vers les mani­fes­ta­tions en Angleterre et en Irlande contre les tra­vailleurs immi­grés polo­nais ou autres, la ten­ta­tion du « Achetez amé­ri­cain ! » ou « Travaillez bri­tish ». De ce pro­tec­tion­nisme chau­vin au racisme et à la xéno­pho­bie, il n’y a qu’un pas, d’autant plus aisé­ment fran­chi que ces tra­vailleurs (12 mil­lions de sans-papiers aux Etats-Unis, 8 mil­lions envi­ron dans l’Union euro­péenne) ont voca­tion en temps de crise de servir de « variables d’ajustement », soit par le biais d’expulsions mas­sives en appli­ca­tion de la « pré­fé­rence natio­nale » à l’embauche, soit en fai­sant pres­sion sur les salaires grâce à la tolé­rance d’un vaste marché noir du tra­vail [18].

Relances à crédit

Alors que d’aucuns évoquent un retour de l’État pro­vi­dence ou de l’État social, les plans de relance natio­naux sont pour la plu­part des plans à crédit, garan­tis par un Etat qui s’était beau­coup retiré de la scène que ne l’ont pré­tendu les idéo­logues néo-libé­raaux. Il a conti­nué à jouer un rôle éco­no­mique impor­tant, notam­ment par le biais des bud­gets de défense, et ses fonc­tions pénales se sont accrues à mesure que dimi­nuaient ses enga­ge­ments sociaux. En France, l’État n’aura même pas un droit de vote sur les orien­ta­tions d’établissements ban­caires dans les­quels il détient une par­ti­ci­pa­tion de 34 %. Dès octobre 2008, Laurence Parisot s’est empres­sée de convo­quer un G5 patro­nal pour bien pré­ci­ser que l’État doit jouer son rôle en volant au secours de la finance, à condi­tion de se reti­rer poli­ment dès que les affaires auront repris leur cours lucra­tif. Autrement dit, de socia­li­ser les pertes avant de repri­va­ti­ser les pro­fits. Fort de son expé­rience de ban­que­rou­tier, Jean-Marie Messier fut plus expli­cite encore : si l’Etat est seul capable dans l’immédiat de « sauver l’économie et les banques », il « faut pré­voir de refer­mer le para­pluie une fois la tem­pête passée », car l’Etat n’est jamais pour lui qu’un poé­tique « pas­sa­ger de la pluie » [19] ! Alors que cer­tains éco­no­mistes héroïsent le capi­ta­lisme en lui attri­buant « une éthique du risque », l’État inter­vient donc tem­po­rai­re­ment comme assu­reur tous risques des ban­quiers mena­cés de faillite. Le risque, c’est pour les autres, pour les tra­vailleurs licen­ciés, pré­ca­ri­sés, sur­en­det­tés, qui ne béné­fi­cient pas des mêmes indul­gences et des mêmes arran­ge­ments.

Le plan de relance gou­ver­ne­men­tal de 26 mil­liards mise sur l’investissement et accorde une aumône annuelle de 200 € aux 3,8 mil­lions de foyers les plus pauvres, en arguant qu’une relance vigou­reuse de la consom­ma­tion dope­rait les impor­ta­tions et creu­se­rait le défi­cit com­mer­cial. La France étant impor­ta­trice de biens d’équipement, rien ne prouve cepen­dant que la relance par l’investissement, sans un train de mesures anti­ca­pi­ta­listes radi­cales, n’aura pas un effet aussi néga­tif sur la balance com­mer­ciale qu’une relance par la consom­ma­tion. Pour le gou­ver­ne­ment, l’essentiel n’est pas là. Il exauce les vœux du Medef en repor­tant le coût de la crise sur les tra­vailleurs et les contri­buables qui seront soumis à la double peine : baisse de revenu et licen­cie­ments d’un côté, pres­sion fis­cale pour finan­cer les dettes de l’Etat, de l’autre.

La crise a prouvé que les caisses n’étaient pas aussi vides que le pré­ten­dait Nicolas Sarkozy dans son dis­cours de jan­vier 2008. Le « trou de la Sécu », les 1,5 mil­liard âpre­ment dis­cu­tés pour le Revenu de soli­da­rité active, le 1,2 mil­liard de la Banque mon­diale pour l’aide ali­men­taire d’urgence, et même les 30 mil­liards annuels néces­saires selon la FAO pour nour­rir les mil­liards d’êtres humains vic­times de la faim, appa­raissent bien déri­soires à côté des cen­taines de mil­liards que les gou­ver­ne­ments sortent sou­dain de leur cha­peau. Pour ren­flouer les banques, sauver les construc­teurs auto­mo­biles, arro­ser les géants du bâti­ment, il pleut des mil­liards. Qui va payer, du capi­tal ou du tra­vail ? Pour la France, le besoin de finan­ce­ment devrait atteindre 154 mil­liards d’euros en 2009 pour cou­vrir le défi­cit bud­gé­taire, le rem­bour­se­ment d’emprunts arri­vant à échéance, et les nou­veaux emprunts liés au plan de relance. Où les trou­ver ? Par de nou­veaux emprunts pour les­quels les inves­tis­seurs sol­li­ci­tés seront plus exi­geants que jamais ? En sol­dant ce qui reste à pri­va­ti­ser ? En ponc­tion­nant des acomptes sur les recettes des entre­prises (encore) publiques ? En pui­sant dans les réserves de la Caisse des dépôts [20] ? A terme, ce sont for­cé­ment les tra­vailleurs qui paie­ront le gros de la note. Si ce n’est par l’augmentation des impôts, ce sera par la com­pres­sion sala­riale, par les coupes dans les bud­gets et dans les ser­vices publics, par le dérem­bour­se­ment des dépenses de santé.

Il fau­drait, au contraire, trans­for­mer les heures sup­plé­men­taires et les emplois à temps par­tiels en emplois véri­tables pour éco­no­mi­ser des dépenses sociales et contri­buer à ren­flouer la Sécu. Il fau­drait sup­pri­mer le bou­clier et les niches fis­cales (dont le manque à gagner est évalué à 70 mil­liards par la com­mis­sion des finances de l’Assemblée natio­nale) ; réta­blir les coti­sa­tions sociales des entre­prises ; arrê­ter des sub­ven­tions à celles qui délo­ca­lisent ; ins­ti­tuer un impôt for­te­ment pro­gres­sif sur le revenu et les pro­fits ; inter­dire l’évasion vers les para­dis fis­caux (dont le pré­ju­dice est estimé à un mini­mum de 40 mil­liards annuels) ; pla­fon­ner les divi­dendes et les trans­fé­rer à un fonds de mutua­li­sa­tion pour finan­cer l’interdiction des licen­cie­ments. Il est par­ti­cu­liè­re­ment inac­cep­table que des banques et des entre­prises (dont cer­taines ont béné­fi­cié d’aides publiques) qui conti­nuent à licen­cier ou à blo­quer les salaires ont béné­fi­cié d’aides publiques, puissent encore dis­tri­buer des divi­dendes aux action­naires [21].

Mais les plans de relance gou­ver­ne­men­taux ne font que parer au plus pressé, au risque de rem­pla­cer une bulle par une autre. Certains s’inquiètent déjà de la for­ma­tion d’une nou­velle bulle finan­cière des emprunts d’Etat, et que les Etats les plus vul­né­rables puissent deve­nir eux-mêmes insol­vables. Pour pré­ve­nir ce risque, les prê­teurs ajustent déjà leurs taux. Ainsi, la Grèce paie ses emprunts d’Etat 2% plus cher, et l’Italie 1% plus cher que l’Allemagne, ce qui ne peut qu’alimenter des ten­dances cen­tri­fuges au sein même de la zone euro. La seule zone euro devrait emprun­ter plus d’une ving­taine de mil­liards par semaine pen­dant les trois pre­miers mois de 2009, et les Etats-Unis lever 2 000 mil­liards de dol­lars dans l’année. Les Etats-Unis et l’Union euro­péenne devraient accu­mu­ler au cours de la même année entre 700 et 1100 mil­liards d’euros de dettes sup­plé­men­taires… en atten­dant des plans addi­tion­nels de relance, si, comme c’est pro­bable, les pre­miers s’avèrent insuf­fi­sants. Giscard d’Estaing qua­li­fie de dan­ge­reuse « diva­ga­tion » la « solu­tion » que consti­tue­rait, selon l’hebdomadaire Newsweek, un plan de relance global de 4 000 mil­liards de dol­lars, soit 7% du PIB mon­dial. Le temps des péri­phrases et autres « crois­sances néga­tives » est bien révolu. La réces­sion ne pou­vant plus être niée, la ques­tion est désor­mais posée de savoir si elle va se trans­for­mer en dépres­sion avec des taux de chô­mage supé­rieurs à 15 %, des chutes de PIB de plus de 30%, des baisses de 20% de la consom­ma­tion, comme dans cer­tains pays lors de la crise de 1929-1933.

L’endettement public a atteint, fin 2008, 358% du PIB (contre 300% en 1933). En France, le défi­cit public pour 2009 dépas­sera les 100 mil­liards d’euros au lieu des 52 prévus dans le budget. Le gon­fle­ment de la dette des Etats com­mence à faire craindre un krach des obli­ga­tions, une explo­sion de la bulle des emprunts d’Etats, après celle de bulle finan­cière [22]. Selon le Financial Times, le total des dettes publiques pour­rait dépas­ser les 3 000 mil­liards de $, soit trois fois plus qu’en 2008 [23]. Cette relance à crédit ne peut durer éter­nel­le­ment. Tôt ou tard, il faudra payer. « Après la dette, les impôts… Qui pour­rait en être étonné ? Ce qui s’imposera aux Etats-Unis ne devrait pas épar­gner l’Europe et la France », pro­phé­tise l’économiste Daniel Cohen [24]. Double peine en vue donc pour les sala­riés, soumis à la fois aux res­tric­tions sala­riales et à la ponc­tion fis­cale.

Pour une relance anticapitaliste

A la veille du congrès socia­liste de Reims, Martine Aubry fit mine de décou­vrir que « s’attaquer à ceux qui ont uti­lisé le sys­tème sans s’attaquer au sys­tème lui-même est inopé­rant » [25]. La for­mule était de cir­cons­tance – élec­to­rale. Après avoir cri­ti­qué « le plan uni­jam­biste » du gou­ver­ne­ment, le Parti socia­liste s’est contenté d’un contre-plan qui dit plus (40 mil­liards), en s’efforçant d’équilibrer relance par l’investissement et par la consom­ma­tion : dou­ble­ment de la prime pour l’emploi, baisse ciblée de la TVA, amé­lio­ra­tion de l’indemnisation chô­mage, aug­men­ta­tion du Smic d’1€ par jour, soit 365€ par an (+1 pour les années bisex­tiles ?), bien loin des 200€ ou 300€ exigés par les tra­vailleurs antillais. Quant à l’essentiel des mesures en faveur de l’investissement, elles ne sont guère contra­riantes pour le Medef : ins­tau­rer un prin­cipe de condi­tion­na­lité sur les allè­ge­ments de charges aux entre­prises, réduc­tion de l’impôt sur les socié­tés qui réin­ves­tissent leurs béné­fices, prise de par­ti­ci­pa­tion de l’Etat dans les éta­blis­se­ments ban­caire ayant pro­fité de la reca­pi­ta­li­sa­tion publique. A part la demande réité­rée de sup­pres­sion du bou­clier fiscal, aucune mesure d’envergure ne va dans le sens d’un nou­veau par­tage des richesses à l’avantage du tra­vail : rien sur la natio­na­li­sa­tion du sys­tème ban­caire et la créa­tion d’un ser­vice public de crédit, rien sur une réforme fis­cale radi­cale, rien sur la limi­ta­tion des divi­dendes des action­naires. Rien non plus sur une réorien­ta­tion de la construc­tion euro­péenne : le Manifeste adopté en décembre à Madrid par le Parti socia­liste euro­péen avec le sou­tien du Parti socia­liste fran­çais confirme au contraire son adhé­sion au Traité de Lisbonne qui n’est jamais qu’une ver­sion reloo­kée du Traité consti­tu­tion­nel rejeté par le réfé­ren­dum fran­çais et hol­lan­dais de 2005.

« S’attaquer au sys­tème lui-même », ce serait s’attaquer au pou­voir absolu du marché, à la course effré­née au profit, à la pro­priété privée des grands moyens de pro­duc­tion et d’échange, à la concur­rence de tous contre tous. Ce serait lever le secret ban­caire et l’anonymat de cer­tains pla­ce­ments ; éta­blir une taxa­tion sur les mou­ve­ments de capi­taux, natio­na­li­ser inté­gra­le­ment les banques et les assu­rances ; créer un pôle finan­cier public per­met­tant d’orienter l’investissement vers la satis­fac­tion des besoins, de finan­cer des grands tra­vaux de recons­truc­tion et de réno­va­tion des ser­vices publics, d’impulser la tran­si­tion éner­gé­tique. Le très libé­ral Nicolas Baverez lui-même défi­nit la banque comme un « bien public de la mon­dia­li­sa­tion » : « Du fait de leurs carac­té­ris­tiques, elles ont la nature d’un bien public qui génère des gains de pro­duc­ti­vité consi­dé­rables pour l’économie en cas de bon fonc­tion­ne­ment, et des des­truc­tions majeures en cas de dys­fonc­tion­ne­ment . » [26] On s’attendrait à ce que, confor­mé­ment à sa « nature », ce bien public revienne à une ges­tion publique sous contrôle public. Pour Baverez, l’Etat devrait au contraire assu­rer aux banques une « immu­nité illi­mi­tée » pour les pertes et une assu­rance tous risques pour les pro­fits [27]. Un sys­tème de crédit sous contrôle public des sala­riés et des usa­gers serait pour­tant le moyen d’utiliser le crédit pour orien­ter l’investissement, pour contri­buer à la recon­ver­sion de branches en crise comme l’automobile ou nui­sibles comme l’industrie d’armement [28], pour finan­cer un plan à moyen terme de tran­si­tion éner­gé­tique. Ce devraient être là les fonc­tions évi­dentes d’un « bien public » au ser­vice du public.

S’attaquer au cœur du sys­tème, ce serait adop­ter un bou­clier social pour pro­té­ger les tra­vailleurs des consé­quences de la crise. Ce serait rele­ver les salaires, les pen­sions et les minima sociaux ; annu­ler l’endettement des caté­go­ries sociales appau­vries ; inter­dire les licen­cie­ments bour­siers ; arrê­ter les sup­pres­sions de postes dans la fonc­tion publique ; inter­dire les licen­cie­ments en remon­tant au don­neur d’ordre en cas de défaillance de l’entreprise ; créer un fonds mutua­lisé pour la for­ma­tion et la recon­ver­sion et garan­tir la péren­nité de revenu des sala­riés, ren­for­cer la cou­ver­ture des chô­meurs en aug­men­tant le mon­tant et en ral­lon­geant la durée des allo­ca­tions ; réduire le temps de tra­vail sans flexi­bi­lité avec embauches cor­res­pon­dantes pour tra­vailler tous et toutes ; géné­ra­li­ser le CDI à temps com­plet comme seul contrat de tra­vail ; sup­pri­mer la TVA et ins­tau­rer un impôt for­te­ment pro­gres­sif sur les reve­nus, les divi­dendes et autres formes de pro­fits ; arrê­ter les pri­va­ti­sa­tions et socia­li­ser sans indem­nité ni rachat les entre­prises pri­vées de l’énergie ; placer sous contrôle public l’eau, le loge­ment, les médi­ca­ments.

Il fau­drait pour cela briser le carcan des cri­tères de Maastricht et du pacte de sta­bi­lité, réta­blir le pou­voir poli­tique sur la Banque cen­trale euro­péenne, abro­ger le Traité de Lisbonne, réorien­ter radi­ca­le­ment la construc­tion euro­péenne en com­men­çant par l’harmonisation sociale et fis­cale, et en ini­tiant un réel pro­ces­sus consti­tuant. Il fau­drait exiger au moins, comme le fai­sait une péti­tion lancée dès le prin­temps 2008 par des éco­no­mistes cri­tiques, l’abrogation immé­diate de l’article 56 du traité de Lisbonne inter­di­sant toute res­tric­tion aux mou­ve­ments du capi­tal finan­cier ; et l’abrogation de la « liberté d’établissement » qui, au titre de l’article 48 du même traité, laisse au capi­tal la pos­si­bi­lité d’aller où les condi­tions sont le plus favo­rable et aux ins­ti­tu­tions finan­cières la liberté de trou­ver asile où bon leur semble.

S’attaquer à la crise éner­gé­tique, cli­ma­tique, ali­men­taire, ce serait revoir radi­ca­le­ment le mode de vie et de déve­lop­pe­ment, sanc­tua­ri­ser les biens publics inalié­nables (eau, air…), éla­bo­rer avec les col­lec­ti­vi­tés un plan de recon­ver­sion éner­gé­tique au lieu de le confier à la loi de la concur­rence mar­chande. La crise, les guerres, le chan­ge­ment cli­ma­tique risquent d’amplifier les dépla­ce­ments de popu­la­tion et les mou­ve­ments migra­toires. Le capi­ta­lisme va exploi­ter cette misère pour divi­ser les tra­vailleurs, oppo­ser les nations aux nations, les eth­nies aux eth­nies, atti­ser de nou­velles guerres de reli­gions. Il va tirer parti de la vul­né­ra­bi­lité des tra­vailleurs sans papiers pour faire pres­sion sur les condi­tions de vie et de tra­vail de tous. La crise peut pro­vo­quer une inten­si­fi­ca­tion des flux migra­toires, les réfu­giés éco­lo­giques s’ajoutant aux réfu­giés de la misère. Avec des taux de chô­mage qui montent en flèche, il y a fort à redou­ter une recru­des­cence du racisme et de la xéno­pho­bie. La chasse aux roms lancée en Italie par Prodi et Berlusconi, la course aux expul­sions, la cir­cu­laire euro­péenne de la honte mul­ti­pliant les camps de réten­tion n’en sont que des pré­mices. Il est donc pri­mor­dial de ren­for­cer la soli­da­rité avec les immi­grés, d’exiger la régu­la­ri­sa­tion des sans papiers, d’imposer une citoyen­neté de rési­dence.

Refonder le capitalisme ou le renverser

Le com­mu­ni­qué du G 20 de novembre 2008 attri­bue la res­pon­sa­bi­lité de la crise à la recherche de « ren­de­ments plus élevés sans appré­cia­tion adé­quate des risques ». Il incri­mine « les res­pon­sables poli­tiques, les régu­la­teurs et les super­vi­seurs qui n’ont pas appré­cié les risques de manière adé­quate, ni pris en compte les modi­fi­ca­tions sys­té­miques des actions de régu­la­tion domes­tique ». C’est admettre, en termes galants, que « la concur­rence libre et non faus­sée » abou­tit au chaos. Le pelé, le galeux, le cou­pable de tous les maux, ce serait donc le libé­ra­lisme, forme dévoyée d’un capi­ta­lisme bien­veillant.

À les entendre, les gou­ver­nants d’hier et d’aujourd’hui, de droite et de gauche auraient tous et tou­jours dénoncé la folie sys­té­mique des mar­chés. La déré­gu­la­tion n’a pour­tant pas été le fait de la fameuse main assas­sine invi­sible, mais de déci­sions poli­tiques et de mesures légis­la­tives. C’est sous le minis­tère socia­liste des finances de Pierre Bérégovoy qu’a été conçue dès 1985 la grande déré­gu­la­tion des mar­chés finan­ciers et bour­siers en France. C’est un gou­ver­ne­ment socia­liste qui, en 1989, a libé­ra­lisé les mou­ve­ments de capi­taux en anti­ci­pant sur une déci­sion euro­péenne. C’est le gou­ver­ne­ment Jospin qui, en pri­va­ti­sant (pour 31 mil­liards) plus que les gou­ver­ne­ments Balladur et Juppé réunis, a fait du capi­ta­lisme fran­çais l’un des plus accueillants aux fonds d’investissement spé­cu­la­tifs. C’est un ministre socia­liste des finances, Dominique Strauss-Kahn qui a pro­posé une forte défis­ca­li­sa­tion des fameuses stock-options, et c’est un autre ministre socia­liste des finances, Laurent Fabius, qui l’a réa­li­sée. C’est un Conseil euro­péen à majo­rité social-démo­crate qui a décidé en 2002 à Barcelone de libé­ra­li­ser le marché de l’énergie et l’ensemble des ser­vices publics, de repous­ser de cinq ans l’âge de la retraite, et de sou­te­nir les fonds de pen­sion. C’est encore la majo­rité du Parti socia­liste qui a approuvé la sacra­li­sa­tion de la concur­rence gravée dans le projet de Traité consti­tu­tion­nel euro­péen de 2005. C’est encore elle dont le vote a permis l’adoption du Traité de Lisbonne confir­mant la logique libé­rale de la construc­tion euro­péenne [29].

« Nous tra­ver­sons une crise hors norme qui néces­site d’abandonner les sché­mas idéo­lo­giques. les véri­tables cli­vages se des­si­ne­ront ensuite, quand il faudra défi­nir la sortie de crise et savoir vers quel capi­ta­lisme il faut tendre » [30], pon­ti­fie Nicolas Baverez. En atten­dant ces « véri­tables cli­vages », nous assis­te­rons à des trans­ferts et des conver­sions, des mélanges et des alliances, plus ébou­rif­fants les uns que les autres. De Sarkozy à Obama, l’heure est donc, à la « réin­ven­tion », ou à la « refon­da­tion », du capi­ta­lisme. A l’union sacrée autour d’une mis­sion évan­gé­lique : le mora­li­ser. Car sa « via­bi­lité passe par sa refon­da­tion morale » et « l’éthique est la clef de l’économie », assène aussi Tony Blair, tout en pre­nant soin de rap­pe­ler que « le profit est une chose essen­tielle » et qu’il est urgent de « retrou­ver la foi dans le crédit » ! Comme si le capi­ta­lisme et son dieu Crédit, pour qui l’homme est tou­jours un moyen et jamais une fin, n’étaient pas amo­raux ou immo­raux par nature, ce dont convient aujourd’hui François Bayrou lui-même. Les affaires sont les affaires ! La morale n’a rien à y faire. Lorsque nous quit­tons la sur­face bruyante du marché pour des­cendre dans les sous-sols infer­naux de la pro­duc­tion où s’opère la mys­té­rieuse extrac­tion de plus-value, on vient buter, disait Marx, sur un inter­dit caté­go­rique : « No admit­tance, except on busi­ness ». Prière de lais­ser la morale à la porte !

« La crise finan­cière n’est pas la crise du capi­ta­lisme. C’est la crise d’un sys­tème qui s’est éloi­gné des valeurs les plus fon­da­men­tales du capi­ta­lisme, qui a, en quelque sorte, trahi l’esprit du capi­ta­lisme. Je veux le dire aux Français : l’anticapitalisme n’offre aucune solu­tion à la crise actuelle », mar­te­lait pour­tant Nicolas Sarkozy dans son dis­cours de Toulon. Le mes­sage est clair : l’anticapitalisme, voilà l’ennemi. Il y est revenu lors du col­loque sur la refon­da­tion du capi­ta­lisme orga­nisé le 8 jan­vier 2009 à son ini­tia­tive par le Secrétariat d’Etat à la pros­pec­tive : « La crise du capi­ta­lisme finan­cier n’est pas celle du capi­ta­lisme. Elle n’appelle pas la des­truc­tion du capi­ta­lisme, qui serait une catas­trophe, mais sa mora­li­sa­tion ». Il a reçu en la cir­cons­tance le vigou­reux ren­fort de Michel Rocard : « Il faut com­men­cer par cela : nous vou­lons sauver le capi­ta­lisme. »

Ces décla­ra­tions de guerre sociale tracent une ligne de front entre deux camps. Discuter entre pos­sé­dants de refon­der, réin­ven­ter, mora­li­ser le capi­ta­lisme, ou bien lutter avec les dépos­sé­dés de la terre pour le ren­ver­ser : il faut choi­sir. La coïn­ci­dence des dates aidant, Alain Minc rap­pelle à ses « amis de la classe diri­geante » que 1789 a com­mencé en 1788. Laurence Parisot se dit « conster­née » (sic) des mobi­li­sa­tions syn­di­cales. Et Nicolas Sarkozy se plaint d’un « pays régi­cide », rétif à sa bonne gou­ver­nance réfor­ma­trice. Il est vrai que le pays a des allures « fin de règne ». La ministre de l’économie conseille à ceux qui ne peuvent plus se payer l’essence pour aller au turbin de prendre la bicy­clette, comme on recom­man­dait jadis aux affa­més de manger de la brioche à défaut de pain. Pendant la crise, les pri­vi­lé­giés s’accrochent à leurs bonus, indem­ni­tés, et autres retraites miro­bo­lantes comme jadis les aris­to­crates à leurs rentes. Jadis, les ban­quiers faillis avaient encore la dignité de se défe­nes­trer ; aujourd’hui, ils pré­fèrent prendre le para­chute, doré de pré­fé­rence. Quiconque dou­te­rait encore de la réa­lité de la lutte des classes n’aurait qu’à écou­ter Laurence Parisot, Daniel Bouton, Bolloré, Pinault, Arnaud défendre avec les griffes et les crocs leurs pro­fits et leurs pro­prié­tés.

Sarkozy s’était pré­senté comme le pré­sident du pou­voir d’achat, du plein emploi, et comme celui qui irait cher­cher la crois­sance avec son den­tier. Il n’a cessé, depuis son inves­ti­ture, de pro­cla­mer haut et fort que l’Etat, c’est lui. Les mécon­ten­te­ments, les récri­mi­na­tions, les indi­gna­tions remontent donc logi­que­ment vers lui. Les floués de Gandrange, les roulés de Clairvoix (qui ont accepté de tra­vailler plus pour gagner moins sans éviter pour autant d’être jetés à la rue), les cher­cheurs insul­tés, les ensei­gnants mépri­sés, les infir­mières sur­ex­ploi­tées, demandent des comptes. Ici, on occupe et on séquestre les patrons qui délo­ca­lisent et qui licen­cient ; là, on les oblige à enfi­ler le tea-shirt des gré­vistes pour mani­fes­ter à leur côté. A quand le bonnet d’âne pour les ban­quiers et les frau­deurs fis­caux comme à l’époque de la révo­lu­tion cultu­relle ?

De mani­fes­ta­tion en mani­fes­ta­tion, de 29 jan­vier en 19 mars, la colère gronde et monte sur fond de grèves géné­rales et d’insurrections civiques en Guadeloupe, en Martinique, à la Réunion. Un Appel des appels ras­semble des magis­trats du Syndicat de la Magistrature, des jour­na­listes de l’Appel de la Colline sur la réforme de l’audiovisuel et la situa­tion de la presse, des cher­cheurs de Sauvons la Recherche, des uni­ver­si­taires de Sauvons l’Université, des sta­tis­ti­ciens de Sauvons la sta­tis­tique publique, des méde­cins hos­pi­ta­liers pour la défense de l’hôpital public, des inter­mit­tents du spec­tacle et des tra­vailleurs de la culture. De la somme de leurs doléances, de leurs griefs, de leurs inquié­tudes, se dégage le sen­ti­ment diffus que, si les contre-réformes libé­rales des Pécresse, Bachelot, Dati, Hortefeux et consorts conti­nuent, nous allons nous retrou­ver, d’ici quelques mois ou quelques années, dans un autre pays, dans une autre société. Ce sont les prin­cipes fon­da­teurs – d’égalité et de soli­da­rité – qui sont atta­qués à la racine. C’est un héri­tage sécu­laire des grandes luttes popu­laires, de la Révolution fran­çaise à Mai 68, en pas­sant par les conquêtes du Front popu­laire et de la Résistance, qui est menacé.

Signe pré­oc­cu­pant pour les diri­geants, leurs réformes libé­rales en viennent même à divi­ser leur propre camp. On voit des man­da­rins uni­ver­si­taires prêts à mourir (ou presque) sur les bar­ri­cades, La Princesse de Clèves à la main. Et le pro­fes­seur Bernard Debré, député UMP, se dres­ser sur ses ergots contre une réforme hos­pi­ta­lière jumelle dans sa logique ges­tion­naire de la loi impro­pre­ment nommée « d’autonomie » des uni­ver­si­tés : « Certains consi­dèrent que les méde­cins y acquièrent une auto­no­mie et un pou­voir. Ils mentent. On verra les méde­cins diri­gés par des admi­nis­tra­tifs et des malades en per­ma­nence à la recherche d’un dia­logue perdu. Peut-être vou­drait-on sim­ple­ment sup­pri­mer les hôpi­taux publics pour favo­ri­ser l’émergence des cli­niques. »

A mesure que la légi­ti­mité du pou­voir s’effrite, l’Etat pénal monte en puis­sance. Répression, bru­ta­li­tés, bavures poli­cières se mul­ti­plient. Sur le pas­sage des dépla­ce­ments minis­té­riels ou pré­si­den­tiels les villes visi­tées sont mises en état de siège. La presse inter­na­tio­nale s’inquiète de ce pays ana­chro­nique où l’on croit encore à l’existence d’une lutte des classes ; où 34 % des citoyens et 49 % des sym­pa­thi­sants de gauche peuvent ima­gi­ner le jeune fac­teur Olivier Besancenot en chef de l’Etat ; où des ins­ti­tuts de son­dages et de doctes poli­tistes s’interrogent sérieu­se­ment sur un pos­sible « acci­dent » le fai­sant accé­der au second tour de l’élection pré­si­den­tielle [31] ! Ces doutes sont d’autant plus signi­fi­ca­tifs qu’en France le taux de syn­di­ca­li­sa­tion (qui ne rend pas compte de la repré­sen­ta­ti­vité des syn­di­cats aux élec­tions pro­fes­sion­nelles) est au plus bas (8% en moyenne et 5% dans le privé), de sorte que les experts en « rela­tions humaines » se plaignent du manque d’interlocuteurs repré­sen­ta­tifs pour négo­cier les réformes.

Une course de vitesse est donc enga­gée. Plus d’un Français sur deux est désor­mais convaincu que les géné­ra­tions à venir vivront plus mal que les géné­ra­tions pas­sées et pré­sentes. Les res­tau­rants du cœur ont encore battu cet hiver leur record de repas servis. Les chô­mage explose. La grande majo­rité des étu­diants se consi­dèrent comme des pré­caires en for­ma­tion plutôt que comme des « héri­tiers » promis aux juteuses car­rières. Des cen­taines de mil­liers de sala­riés craignent pour leur emploi et leur retraite. Tous savent qu’il faudra rem­bour­ser les traites tirées sur l’avenir pour sauver des ban­quiers spé­cu­la­teurs et des éva­deurs de capi­taux réfu­giés dans les para­dis fis­caux. L’époque hésite entre la peur et la colère, la peur légi­time du chô­mage et des consé­quences sociales d’une crise inédite, et la colère devant les injus­tices et les inéga­li­tés.

De cette peur et de cette colère, qui l’emportera ? Cela dépend de qui gagnera la bataille pour la maî­trise du temps. Une course de vitesse est en effet enga­gée. « Si cette crise ne dure pas plus de six mois, le corps social ne cas­sera pas, sinon… », s’alarme Daniel Cohen [32]. Le gou­ver­ne­ment joue la montre. Il tem­po­rise, recule ici, négo­cie là, s’efforce de dis­per­ser les luttes, de les désyn­chro­ni­ser, d’éviter qu’elles ne convergent comme aux Antilles vers une grève géné­rale. Les états-majors syn­di­caux redoutent une épreuve de force qui met­trait en péril leurs appa­reil ; ils lou­voient pour l’esquiver en sau­cis­son­nant les mobi­li­sa­tions, de jour­née d’action en jour­née d’action. Dans cette guerre d’usure, le mou­ve­ment gua­de­lou­péen contre la Pwofitasyon a prouvé que la téna­cité, la patience, l’obstination, l’unité dans l’action et l’intransigeance sur les reven­di­ca­tions, peuvent payer.

Nous n’en sommes qu’au tout début d’un séisme dont le pay­sage poli­tique sor­tira bou­le­versé. Convertie au culte de la « concur­rence libre et non faus­sée », la gauche gou­ver­ne­men­tale est une vic­time col­la­té­rale de la crise sys­té­mique. Ségolène Royal le dit tout net : « Les iden­ti­tés poli­tiques ne sont plus figées. Elles se recons­truisent à chaque élec­tion, en fonc­tion des contextes sociaux et média­tiques, des enjeux, des can­di­dats. » [33]Voici venu le temps des pro­grammes flexibles et des alliances variables. « L’identité de la gauche ne va plus de soi » ? C’est le moins qu’on puisse dire. Interrogé il y a dix ans sur l’opportunité d’une taxe contre la spé­cu­la­tion, Tony Blair répon­dit : « Je dirais que c’est la mau­vaise chose à faire, parce qu’il faut que les gens puissent faire cir­cu­ler leur argent très, très vite… ». Si vite, qu’il a tourné la tête à plus d’un, y com­pris parmi les diri­geants socia­listes. La longue mue du Parti socia­liste fran­çais s’est conclue par l’adoption en juin 2008 d’une nou­velle Déclaration de prin­cipes pre­nant congé à contre­temps de la lutte des classes pour mieux célé­brer sans com­plexes les vertus du marché libre. Bertrand Delanoë a payé assez cher cette « audace » (ou cette témé­rité) tar­dive !

A la dif­fé­rence de la crise de la dette en 1982, de la crise des mar­chés asia­tiques de 1998 ou de la crise russe de 1999, de celle de la bulle Internet en 2000, la crise actuelle est glo­bale. Elle part du cœur du sys­tème, l’économie des Etats-Unis [34] . Elle tra­duit et ampli­fie un chan­ge­ment de rap­port de forces poli­tiques à l’échelle pla­né­taire. Elle se com­bine de manière inédite avec une crise éco­lo­gique dra­ma­tique et avec l’épuisement d’un sys­tème éner­gé­tique. Elle coïn­cide avec une muta­tion du mou­ve­ment social. On parle de crise de confiance. Comme les cours capri­cieux de la Bourse, la confiance est fluc­tuante. La crise de croyance, elle, est durable. La foi en la toute puis­sance des dieux du marché se meurt. Laisser aux capi­ta­listes le soin de réor­ga­ni­ser la pro­duc­tion et de régen­ter les rap­ports sociaux, ce serait repar­tir pour un tour, jusqu’à la pro­chaine crise, au prix de nou­veaux dégâts éco­lo­giques et sociaux. Personne ne sau­rait pré­dire à quoi res­sem­ble­ront les révo­lu­tions futures. Du moins, existe-t-il un fil conduc­teur. Ce sont bien deux logiques de classes qui s’affrontent. Celle du profit à tout prix, du calcul égoïste, de la pro­priété privée, de l’inégalité, de la concur­rence de tous contre tous, et celle du ser­vice public, des biens com­muns de l’humanité, de l’appropriation sociale, de l’égalité et de la soli­da­rité. Entre les deux, la ligne de par­tage est aussi celle qui déli­mite deux gauches, une gauche du moindre mal qui se contente d’amender le capi­ta­lisme, et une gauche anti­ca­pi­ta­liste qui entend le ren­ver­ser pour chan­ger le monde.


Notes

[1] Isaac Johsua, La crise de 1929 et l’émergence amé­ri­caine, Paris, PUF, Actuel Marx, 1999, p. 272.

[2] K. Marx, Le Capital, Livre III, tome 1, p. 374.

[3] Jacques Marseille affirme que le par­tage de la valeur ajou­tée entre tra­vail et capi­tal était de 60%/40% à fin des deux sep­ten­nats de Mitterrand, alors qu’elle était de 71%/29% à son arri­vée en 1981 (Marianne, 7 février 2009), soit 80 mil­liards d’euros par ans détour­nés du tra­vail vers le capi­tal.

[4] C’est ce qu’évoquait de manière euphé­mi­sée l’économiste Jean-Paul Fitoussi, lors du col­loque offi­ciel du 8 jan­vier 2009 sur la refon­da­tion du capi­ta­lisme en défi­nis­sant la crise comme une « crise de répar­ti­tion des reve­nus », en oubliant d’ajouter que les « rému­né­ra­tions extra­va­gantes » qu’il dénonce ont contri­bué à sou­te­nir la demande du com­merce de luxe.

[5] Le Monde, 25 octobre 2008.

[6] Voir Jean-Marie Harribey, « L’entreprise sans usines ou la cap­ta­tion de la valeur », in La démence sénile du capi­tal, Bègles, Editions du Passant, 2002.

[7] Le Journal du Dimanche, 14 décembre 2008.

[8] JDD, 6 avril 2009.

[9] Ségolène Royal, JDD du 5 avril 2009.

[10] Libération, 5 jan­vier 2009.

[11] « Le crédit à la consom­ma­tion a joué un rôle éco­no­mique et social majeur, mais, avec la crise, tout cela va dis­pa­raître pour long­temps, au moins une dizaine d’années » (Daniel Cohen, Marianne, 10 jan­vier 2008).

[12] Déclaration finale du sommet de Londres du G 20, Le Monde, 4 avril 2009.

[13] Libération, 29 décembre 2008.

[14] Cité par C.R.L. James, « Reconversion-I », New International, mars 1945.

[15] Voir Jean-Paul Deléage, Daniel Hémery, Debeir, Les ser­vi­tudes de la puis­sance, 1986.

[16] Le Monde 13 jan­vier 2008.

[17] Emmanuel Todd, Après la démo­cra­tie, Paris, Gallimard, 2008. Voir aussi Jean-Luc Gréau, L’avenir du capi­ta­lisme, Paris, Gallimard, 2005 et Hakim El Karoui.

[18] Plaidant pour un pro­tec­tion­nisme non autar­cique (dans le Monde diplo­ma­tique de mars 2009), Jacques Sapir le défi­nit non comme une pana­cée mais comme une condi­tion néces­saire pour relan­cer la demande par la reva­lo­ri­sa­tion sala­riale. Il prend tou­te­fois la pré­cau­tion que ce pro­tec­tion­nisme sélec­tif ne vise­rait pas tous les pays à bas salaire, mais seule­ment « ceux dont la pro­duc­ti­vité converge avec nos niveaux et qui ne mettent pas en place des poli­tiques sociales et éco­lo­giques éga­le­ment conver­gentes ».

[19] La Tribune, 15 jan­vier 2009.

[20] Voir La Tribune, 20 novembre 2008.

[21] Voir Michel Husson, « Un capi­ta­lisme toxique », in Inprecor n°54, sep­tembre 2008.

[22] Selon le FMI, la dette pour­rait atteindre en 2012 (au mini­mum) 117% du PIB en Italie, 97% aux Etats-Unis, 80% en France.

[23] Le Monde, 13 jan­vier 2009.

[24] Le Monde du 7 avril 2009. Le même Daniel Cohen rap­pe­lait que le retour de la crois­sance au milieu des années 1990 avait été dû « à l’essor du crédit sous toutes ses formes » (avec l’abandon en 1999 de la loi Glass Steagal aux Etats-Unis) le crédit rem­pla­çant alors la prise en charge col­lec­tive de la santé et de l’éducation par les ser­vices publics : « Le crédit à la consol­ma­tion a joué un rôle éco­no­mique et social majeur. Mais avec la crise tout cela va dis­pa­raître pour long­temps, au moins une dizaine d’années. » (Marianne, 10 jan­vier 2009).

[25] Journal du Dimanche, 5 octobre 2008.

[26] Le Monde, 26 novembre 2008.

[27] Généreusement, Anne Michel concède dans Le Monde (11 novembre 2008) qu’il «  ne serait pas impen­sable qu’en contre­par­tie de son aide finan­cière géné­reuse aux banques – sous forme de prêts rému­né­rés pour 10,5 mil­liards d’€ et d’une garan­tie de 320 mil­liards – l’Etat songe à acqué­rir une par­ti­ci­pa­tion mino­ri­taire au capi­tal des éta­blis­se­ments de crédit ». Qu’il y songe… Ah, qu’en termes rêveurs ces choses-là son dites. Déçu par le plan Obama aux Etats-Unis, Daniel Cohen recon­naît (Nouvel Observateur du 19 mars 2009) que « pour éra­di­quer le mal à sa source » il fau­drait « natio­na­li­ser les banques et rache­ter la dette hypo­thé­caire des ménages ». Quant à Joseph Stiglitz, consul­tant éco­no­mique de Nicolas Sarkozy, il affirme qu’avec « l’argent mis dans le plan de sau­ve­tage des banques amé­ri­caines on finan­ce­rait un siècle de pro­tec­tion sociale aux Etats-Unis » (Le Monde, 2 février 2009).

[28] Le ministre de la défense Hervé Morin s’est féli­cité que « nos expor­ta­tions de défense » aient connu en 2008 «  leur meilleure année depuis 2000 » avec un chiffre d’affaires de 6,4 mil­liards €. Et il s’est frotté les mains en annon­çant que, grâce aux com­mandes bré­si­liennes pas­sées lors du voyage pré­si­den­tiel, « 2009 devrait être une nou­velle très bonne année » (La Tribune, 27 jan­vier 2009). On ima­gine aussi que les mar­chands d’armes amis du pré­sident, les Dassault et Lagardère, ont été com­blés par le retour de la France dans le com­man­de­ment inté­gré de l’OTAN qui devrait leur ouvrir en retour de nou­veaux mar­chés pro­met­teurs.

[29] Aux Etats-Unis, sous la pré­si­dence Clinton, les « nou­veaux démo­crates » ne se sont pas conten­tés d’institutionnaliser les poli­tiques éco­no­miques de Nixon et Reagan, ils ont par­fois dépassé leur zèle néo­li­bé­ral, comme le montrent leurs cam­pagnes en faveur de la réforme des poli­tiques sociales ten­dant à créer davan­tage de pau­vreté, de la réduc­tion des défi­cits bud­gé­taires, ou de la signa­ture du traité de libre échange d’Amérique du Nord.

[30] Marianne, 4 novembre 2008.

[31] Sondage CSA/Marianne du 25 mars 2009.

[32] Le Monde, 7 février 2009.

[33] Ségolène Royal/​Alain Touraine, Si la gauche veut des idées, Paris, Grasset, 2008.

[34] Voir le dos­sier d’ Inprecor n°543, nov. 2008.

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