Marx et les crises

Ce texte constitue la première partie de l’introduction de Daniel Bensaïd au recueil de textes de Marx sur les crises publié chez Demopolis : Karl Marx, Les Crises du capitalisme, Paris : Demopolis juin 2009, 206 pages, Prix : 14 €, ISBN : 978-2-35457-031-6. Voir aussi la seconde partie de cette introduction Crises d’hier et d’aujourd’hui
Par Mis en ligne le 19 août 2009

Le tour de force de Marx, contem­po­rain de la pre­mière grande expan­sion ban­caire des années vic­to­rien­nes et du Second empire, c’est d’avoir tra­versé les appa­ren­ces, la sur­face confuse des choses, pour cher­cher au cœur du sys­tème, les rai­sons de la dérai­son, la logi­que de l’illogique.

Lorsqu’il s’attelle, au début des années cin­quante, au grand chan­tier de la cri­ti­que de l’économie poli­ti­que, il manque cepen­dant de recul his­to­ri­que pour per­ce­voir plei­ne­ment les ryth­mes de l’économie et pour en démon­ter les méca­nis­mes. Ricardo lui-même, écri­vant sur les crises de 1815, « ne savait au fond rien des crises ». Ses suc­ces­seurs n’avaient déjà plus les mêmes excu­ses : « Les phé­no­mè­nes pos­té­rieurs, en par­ti­cu­lier la pério­di­cité pres­que régu­lière des crises du marché mon­dial, ne leur per­met­tent plus de nier les faits ou de les inter­pré­ter comme acci­den­tels ».

« L’argent crie son désir »

« La crise me tient en haleine de manière infer­nale : tous les jours, les prix bais­sent. Manchester s’enfonce tou­jours davan­tage dans la crise », écrit Engels à Marx le 17 décem­bre 1857. Son exci­ta­tion devant la pro­pa­ga­tion de la crise amé­ri­caine de 1857 est conta­gieuse. Les notes des Manuscrits de 1857-1858 (ou Grundrisse) en témoi­gnent. La crise y appa­raît sous la méta­phore de la folie, mais d’une folie qui « domine la vie des peu­ples ». Les ten­dan­ces schi­zoï­des du sys­tème capi­ta­liste s’y mani­fes­tent plei­ne­ment. L’unité appa­rente de la mar­chan­dise se « scinde ». Valeur d’usage et valeur d’échange se « dis­so­cient » et « se com­por­tent de manière auto­nome l’une par rap­port à l’autre ». L’économie tout entière devient déli­rante, « alié­née », en tant que sphère auto­nome deve­nue incon­trô­la­ble.

Le voca­bu­laire cli­ni­que n’a ici rien de for­tuit : « Au cours des crises, quand le moment de pani­que est passé et que l’industrie stagne, l’agent est fixé entre les mains de ban­quiers, des agents de change, et tout comme le cerf brame sa soif d’eau fraî­che, l’argent crie son désir d’un domaine où il puisse être valo­risé en tant que capi­tal. » [1] La sur­pro­duc­tion et la déva­lo­ri­sa­tion du capi­tal appa­rais­sent alors comme « le sou­ve­nir sou­dain de tous ces moments néces­sai­res de la pro­duc­tion fondée sur le capi­tal ». Un retour du refoulé, en somme : la crise rap­pelle à la sphère (ou à la bulle) finan­cière qu’elle ne flotte pas en lévi­ta­tion, déta­chée de ce qu’on appelle aujourd’hui bizar­re­ment « l’économie réelle ».

La condi­tion de pos­si­bi­lité des crises est ins­crite dans la dupli­cité de la mar­chan­dise. Comme tout bon bour­geois, elle mène une double vie. D’une part, elle est du temps de tra­vail abs­trait maté­ria­lisé ; d’autre part, elle est le résul­tat d’un tra­vail déter­miné. Pour se com­pa­rer à d’autres gran­deurs de tra­vail, elle doit « être d’abord trans­po­sée en temps de tra­vail, donc en quel­que chose qui dif­fère d’elle qua­li­ta­ti­ve­ment ». Cette « double exis­tence » porte en elle le risque per­ma­nent d’une scis­sion ; elle « doit néces­sai­re­ment pro­gres­ser jusqu’à la dif­fé­rence, la dif­fé­rence jusqu’à l’opposition et à la contra­dic­tion entre la nature par­ti­cu­lière de la mar­chan­dise en tant que pro­duit [valeur d’usage] et sa nature uni­ver­selle en tant que valeur d’échange. »

Pour Marx, la crise de 1857 met donc en évi­dence le divorce entre la valeur d’usage du pro­duit et la valeur d’échange expri­mée dans l’argent. Il est pos­si­ble que la mar­chan­dise ne puisse plus être « mise en équa­tion avec sa forme uni­ver­selle, l’argent ». La dis­corde s’installe alors entre pro­duc­tion et cir­cu­la­tion. Achat et vente acquiè­rent des formes d’existence « spa­tia­le­ment et tem­po­rel­le­ment dis­tinc­tes l’une de l’autre, indif­fé­ren­tes l’une à l’autre » : « Leur iden­tité immé­diate cesse ». La crise révèle et porte au paroxysme ce malaise iden­ti­taire. La quête de l’identité perdue devient une fuite en avant, une suite de sépa­ra­tions dou­lou­reu­ses et de retrou­vailles éphé­mè­res. Comme dans la chan­son de Jules et Jim achat et vente se per­dent de vue et se retrou­vent sans cesse : « Ils peu­vent cor­res­pon­dre ou ne pas se cor­res­pon­dre ; ils peu­vent coïn­ci­der ou non ; leur rap­port peut être marqué par des dis­pro­por­tions. Certes, ils cher­che­ront constam­ment à s’égaliser, mais main­te­nant c’est le mou­ve­ment conti­nuel de l’égalisation qui a rem­placé l’égalité immé­diate anté­rieure, éga­li­sa­tion qui jus­te­ment pré­sup­pose que soit conti­nuel­le­ment posée une non-éga­lité. »

La crise de 1857 met en évi­dence la scis­sion, entre la valeur d’usage de la mar­chan­dise et sa valeur d’échange expri­mée dans l’argent, qui menace d’interruption sa « conver­ti­bi­lité ». Le saut périlleux du capi­tal de la forme mar­chan­dise à la forme argent peut alors deve­nir mortel. Le « germe des crises » est donc pré­sent dans l’argent en tant que « valeur deve­nue auto­nome », « forme d’existence deve­nue auto­nome de la valeur d’échange » [2]. Cette auto­no­mie engen­dre l’illusion que l’argent puisse s’engrosser par par­thé­no­ge­nèse, s’accroître dans le cir­cuit du crédit sans être fécondé par son pas­sage dans le procès de pro­duc­tion.

Une scis­sion ne vient jamais seule. Celle qui divise l’échange en actes indé­pen­dants, d’achat et de vente, se réfracte dans la divi­sion entre capi­tal indus­triel, com­mer­cial, et ban­caire : « l’échange pour l’échange se sépare de l’échange pour les mar­chan­di­ses ». Marx entre­voit alors l’ordre com­plexe des aryth­mies du capi­tal : « Jusqu’ici, nous avons seule­ment mis en évi­dence l’indifférence réci­pro­que des moments sin­gu­liers du procès de valo­ri­sa­tion ; qu’intérieurement ils se condi­tion­nent, et qu’extérieurement ils se cher­chent, mais qu’ils peu­vent se ou ne pas se retrou­ver, se recou­per ou non, cor­res­pon­dre ou non les uns aux autres. La néces­sité interne de ce qui forme un tout ; en même temps que son exis­tence auto­nome et indif­fé­rente qui consti­tue déjà la vase de contra­dic­tions. Mais nous sommes loin d’en avoir ter­miné. La contra­dic­tion entre la pro­duc­tion et la valo­ri­sa­tion – dont le capi­tal consti­tue l’unité – doit être appré­hen­dée de façon encore plus imma­nente, comme mani­fes­ta­tion indif­fé­rente et appa­rem­ment indé­pen­dante des dif­fé­rents moments sin­gu­liers du procès, ou plus exac­te­ment de la tota­lité de plu­sieurs procès qui s’opposent. » [3]

La divi­sion se pro­page. L’ordre désac­cordé de la pro­duc­tion mar­chande, où la valeur des choses tourne le dos à leur sub­stance utile, grince et coince de toutes parts. Ce ne sont plus que plain­tes et lamen­ta­tions, râles et gémis­se­ments de corps désar­ti­cu­lés : « La crise mani­feste l’unité des moments promus à l’autonomie les uns par rap­port aux autres. Il n’y aurait pas de crise sans cette unité interne d’éléments en appa­rence indif­fé­rents les uns par rap­port aux autres. Elle n’est rien d’autre que la mise en œuvre vio­lente de l’unité des phases du procès de pro­duc­tion qui se sont auto­no­mi­sées l’une vis-à-vis de l’autre. C’est l’établissement par la force de l’unité entre des moments promus à l’autonomie et l’autonomisation par la force de moment qui sont essen­tiel­le­ment en uns. » [4] L’ordre du capi­tal – mais non l’harmonie sociale – doit alors être réta­bli par la vio­lence et par la force. C’est ce que s’obstinent à nier les éco­no­mis­tes qui s’en tien­nent à « l’unité essen­tielle » et igno­rent ce qui rend les élé­ments du procès d’ensemble étran­gers les uns aux autres, et hos­ti­les jusqu’à l’explosion.

Déséquilibre logique

Dans le pas­sage des Théories sur la plus-value repris dans le pré­sent volume, Marx reprend et déve­loppe l’analyse des crises et de leur récur­rence ini­tiée dans les Grundrisse. Il les oppose aux théo­ries de l’équilibre, ins­pi­rées de « l’insipide Jean-Baptiste Say », selon les­quel­les la sur­pro­duc­tion serait impos­si­ble en raison d’une iden­tité immé­diate entre la demande et l’offre. Le prin­cipe selon lequel « on échange des pro­duits contre des pro­duits » garan­ti­rait selon lui « un équi­li­bre méta­phy­si­que entre ven­deurs et ache­teurs ». Ricardo emprunte à Say cette fable, selon laquelle « nul ne pro­duit si ce n’est dans l’intention de vendre ou de consom­mer, et il ne vend jamais si ce n’est pour ache­ter une autre mar­chan­dise qui puisse lui être utile ». En pro­dui­sant, chacun devien­drait « néces­sai­re­ment soit consom­ma­teur de sa propre mar­chan­dise, soit ache­teur et consom­ma­teur des mar­chan­di­ses de quelqu’un d’autre ». La boucle serait donc par­fai­te­ment bou­clée ; l’équilibre entre vente et achat, offre et demande, assuré.

Le dys­fonc­tion­ne­ment ne pour­rait alors venir que d’un défaut d’information lié à la com­plexité crois­sante du marché. Ricardo l’envisage, mais il se ras­sure aus­si­tôt : « On ne sau­rait admet­tre que le pro­duc­teur puisse long­temps être mal ren­sei­gné sur les mar­chan­di­ses qu’il peut pro­duire avec le plus grand profit » et « il est donc invrai­sem­bla­ble qu’il puisse dura­ble­ment pro­duire une mar­chan­dise pour laquelle n’existe pas la demande ». En somme, le marché serait un infor­ma­teur par­fait. Ce fut, plus près de nous, l’argument libé­ral de Friedrich Hayek en faveur de la concur­rence libre et non faus­sée chère aux archi­tec­tes de l’Union euro­péenne. La pri­va­ti­sa­tion de l’information finan­cière et l’invention de pro­duits finan­ciers de plus en plus sophis­ti­qués qui effa­cent les pistes et brouillent les mes­sa­ges ont eu raison de ce mythe. Le marché s’est avoué inca­pa­ble de rele­ver « le défi infor­ma­tion­nel » lié à la micro­fi­nance. Constatant l’impuissance de la com­mis­sion char­gée de sur­veiller les mar­chés amé­ri­cains (la SEC) à démê­ler les comp­tes miri­fi­ques d’un Madoff, son ancien pré­si­dent William Donaldson admet qu’un « contrôle adapté à des sys­tè­mes du marché com­plexe » reste à « inven­ter » !

C’est un constat d’échec en bonne et due forme des pré­ten­tieu­ses « mathé­ma­ti­ques finan­ciè­res » qui ne sont jamais, comme l’écrit fort bien Denis Guedj, que des mathé­ma­ti­ques mer­ce­nai­res appli­quées à la finance [5]. Leur modèle brow­nien, conçu pour for­ma­li­ser ou des « effets d’agitations moyenne » est impuis­sant à rendre compte « des situa­tions de risque extrême qui peu­vent sur­ve­nir sur les mar­chés, de sorte qu’ils ne voient pas les crises et les failli­tes », regrette Olivier Le Courtois, pro­fes­seur de finance (!) à l’EML de Lyon. Dans les situa­tions extrê­mes que le sys­tème capi­ta­liste génère de façon récur­rente, le « hasard sage » sur lequel tra­vaillent les cal­cu­la­teurs de risque se trans­forme en effet en « hasard sau­vage ».

Ricardo, lui, pou­vait encore croire à l’impartialité et à la fia­bi­lité infor­ma­tion­nelle du marché, sinon en temps réel, du moins à terme, à la longue, a pos­te­riori. Mais en atten­dant ? En atten­dant, la scis­sion entre vente et achat demeure, et la « dis­jonc­tion du procès de pro­duc­tion immé­diat et du procès de cir­cu­la­tion déve­loppe la pos­si­bi­lité de la crise ». Cette pos­si­bi­lité résulte du fait que les formes que par­court le capi­tal dans le cycle de ses méta­mor­pho­ses (d’argent – A – en moyens de pro­duc­tion – P -, de moyens de pro­duc­tion en mar­chan­di­ses – M -, de mar­chan­di­ses en argent) « peu­vent être et sont sépa­rées ». Elles « ne coïn­ci­dent pas dans le temps et dans l’espace ». A for­tiori avec la mon­dia­li­sa­tion : le capi­ta­liste indi­vi­duel per­çoit le salaire versé à ses sala­riés comme un pur coût de pro­duc­tion dès lors que le consom­ma­teur achète des pro­duits d’importation et que ses pro­pres pro­duits sont écou­lés sur un loin­tain marché. Le cercle qua­li­fié de ver­tueux entre pro­duc­tion et consom­ma­tion, vente et achat, est brisé.

La sépa­ra­tion de la vente et de l’achat dis­tin­gue l’économie capi­ta­liste d’une éco­no­mie de troc où « per­sonne ne peut être ven­deur sans être ache­teur » (et réci­pro­que­ment). Le gros de la pro­duc­tion est alors direc­te­ment orienté vers la satis­fac­tion de besoins immé­diats. « Dans la pro­duc­tion mar­chande », en revan­che, « la pro­duc­tion immé­diate dis­pa­raît ». On ne pro­duit plus pour les besoins, mais pour le profit, qui ne s’intéresse nul­le­ment aux besoins sociaux, mais seule­ment à la demande sol­va­ble. Car, « si la vente n’a pas lieu, c’est la crise ». Dans la pro­duc­tion mar­chande, pour réa­li­ser la plus-value qui lui est incor­po­rée, « la mar­chan­dise doit néces­sai­re­ment être trans­for­mée en argent, alors que l’argent ne doit pas néces­sai­re­ment et immé­dia­te­ment être trans­formé en mar­chan­di­ses ». C’est pour­quoi vente et achat peu­vent se dis­so­cier. Sous sa pre­mière forme, « la crise est la méta­mor­phose de la mar­chan­dise elle-même, la dis­jonc­tion de l’achat et de la vente ». Sous sa seconde forme, elle est fonc­tion de l’argent comme moyen de paie­ment devenu auto­nome, « où l’argent figure dans deux moments sépa­rés dans le temps, dans deux fonc­tions dif­fé­ren­tes », de simple équi­va­lent géné­ral entre mar­chan­di­ses et de capi­tal accu­mulé.

Cette auto­no­mi­sa­tion de l’argent trouve son pro­lon­ge­ment dans la sépa­ra­tion entre profit d’entreprise et capi­tal por­teur d’intérêt. Elle achève alors « de donner à la forme de la plus-value une exis­tence auto­nome, sclé­rose cette forme par rap­port à sa sub­stance. Une partie du profit, par oppo­si­tion à l’autre, se déta­che com­plè­te­ment du rap­port capi­ta­liste en tant que tel, et semble décou­ler non pas de l’exploitation du tra­vail sala­rié, mais du tra­vail du capi­ta­liste lui-même. Par oppo­si­tion, l’intérêt paraît alors être indé­pen­dant à la fois du tra­vail sala­rié de l’ouvrier et du tra­vail du capi­ta­liste, et avoir dans le capi­tal sa source propre, auto­nome. Si, pri­mi­ti­ve­ment, le capi­tal fai­sait figure, à la sur­face de la cir­cu­la­tion, de féti­che capi­ta­liste, de valeur créa­trice de valeur, il réap­pa­raît ici, sous forme de capi­tal por­teur d’intérêt sa forme la plus alié­née et la plus carac­té­ris­ti­que. » [6] Ce pro­dige du capi­tal por­teur d’intérêt, de l’argent qui paraît faire de l’argent sans passer par le procès de pro­duc­tion et de cir­cu­la­tion, sans par­cou­rir le cycle com­plet de ses méta­mor­pho­ses, c’est le stade suprême du féti­chisme et de la mys­ti­fi­ca­tion entre­te­nue par les éco­no­mis­tes vul­gai­res.

Pour réa­li­ser la plus-value, il faut donc vendre. Mais la quête insa­tia­ble du profit tend à res­trein­dre les débou­chés en com­pri­mant les salai­res (« le pou­voir d’achat » !). Grâce aux pro­di­ges du crédit, l’autonomie de l’argent permet que soit amorcé un nou­veau cycle de pro­duc­tion, qu’une nou­velle vague de mar­chan­di­ses déferle, alors que la pré­cé­dente n’a pas encore été écou­lée. Saturation du marché (sur­pro­duc­tion) et sur­ac­cu­mu­la­tion du capi­tal sont donc l’envers et l’endroit d’un même phé­no­mène [7]. Les suc­ces­seurs de Ricardo, écrit Marx, ont bien voulu admet­tre la sur­pro­duc­tion sous une de ses formes, « la plé­thore ou la sur­abon­dance de capi­tal », mais ils la nient sous son autre forme, celle de la sur­abon­dance de mar­chan­di­ses sur le marché [8]. Cette sur­pro­duc­tion n’a, bien sûr, rien à voir avec une satu­ra­tion des besoins sociaux, les­quels res­tent lar­ge­ment insa­tis­faits : « Elle n’a à faire qu’avec les besoins sol­va­bles ». Il ne s’agit pas d’une sur­pro­duc­tion abso­lue ou en soi, mais d’une sur­pro­duc­tion rela­tive à la logi­que de l’accumulation du capi­tal.

Le capital porte en lui la crise

Dans les Manuscrits de 1857-1858, la crise inter­ve­nait d’une triple manière : empi­ri­que­ment, à tra­vers la réces­sion amé­ri­caine ; à tra­vers la sépa­ra­tion de l’achat et de la vente qui crée les condi­tions for­mel­les de sa pos­si­bi­lité ; enfin, méta­pho­ri­que­ment, comme folie et souf­france de la scis­sion. Mais la théo­rie pâtit encore des tâton­ne­ments sur le plan d’ensemble de la Critique de l’économie poli­ti­que. Dans Le Capital, elle étoffe sa cohé­rence.

Dans le Livre I sur « le procès de pro­duc­tion », Marx reprend sa cri­ti­que de la loi clas­si­que des débou­chés et de l’équilibre : « Rien de plus niais que le dogme d’après lequel la cir­cu­la­tion impli­que néces­sai­re­ment l’équilibre des achats et des ventes, vu que toute vente est achat et réci­pro­que­ment. » Ce que l’on pré­tend prou­ver ainsi, c’est que « le ven­deur amène au marché son propre ache­teur ». Cette iden­tité immé­diate, qui exis­tait dans le com­merce de troc, est brisée par la géné­ra­li­sa­tion de la pro­duc­tion mar­chande et par l’autonomisation de l’argent en tant qu’équivalent géné­ral. Il ne s’agit plus alors d’échange direct d’une valeur d’usage contre une autre valeur d’usage, mais d’une mar­chan­dise contre de l’argent. La tran­sac­tion devient « un point d’arrêt » ou « un inter­mède dans la vie de la mar­chan­dise qui peut durer plus ou moins long­temps ». L’autonomie de l’argent sanc­tionne donc la rup­ture de la symé­trie par­faite de l’échange. La vie de la mar­chan­dise, l’enchaînement de ses méta­mor­pho­ses, est désor­mais sus­pen­due aux désirs et aux capri­ces de son ache­teur poten­tiel, mais aussi à ses moyens, à sa sol­va­bi­lité. A l’étal ou en vitrine, elle retient son souf­fle face à l’argent, ce bel indif­fé­rent, qui voudra bien l’acheter ou la dédai­gnera, selon son bon plai­sir. Si cet inter­mède et cette attente s’éternisent, la mar­chan­dise en apnée risque l’asphyxie. La dis­jonc­tion et l’asymétrie entre l’acte d’achat et l’acte de vente sont donc bien un fac­teur, non d’équilibre, mais de dés­équi­li­bre dyna­mi­que.

Le concept de crise inter­vient alors une pre­mière fois dans Le Capital, non pour évo­quer les crises empi­ri­ques, mais comme consé­quence logi­que du « lien intime » et contra­dic­toire entre les actes dis­joints et poten­tiel­le­ment contra­dic­toi­res d’achat et de vente. Il appa­raît à nou­veau, plus loin, au cha­pi­tre sur « La loi géné­rale de l’accumulation capi­ta­liste ». Il s’y arti­cule alors à la tem­po­ra­lité propre du capi­tal. L’accumulation se pré­sente comme un « mou­ve­ment d’extension quan­ti­ta­tive » qui vise, grâce aux inno­va­tions tech­no­lo­gi­ques sti­mu­lées par la concur­rence, à une aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité du tra­vail et à une éco­no­mie du tra­vail vivant (donc d’emploi). La pro­duc­tion peut donc conti­nuer à aug­men­ter pen­dant que les débou­chés se rédui­sent. En dépit des appa­ren­ces, le fac­teur déter­mi­nant ne réside pas dans la tech­no­lo­gie elle-même, mais dans les flux et reflux de la force de tra­vail employée.

Marx aborde ainsi, non seule­ment les condi­tions de pos­si­bi­lité des crises, mais leur carac­tère récur­rent et cycli­que : « La conver­sion sans cesse renou­ve­lée d’une partie de la classe ouvrière en autant de bras semi occu­pés, ou tout à fait dés­œu­vrés, imprime donc au mou­ve­ment de l’industrie moderne sa forme typi­que. De même que les corps céles­tes, une fois lancés dans leur orbe les décri­vent pour un temps indé­fini, la pro­duc­tion sociale, une fois jetée dans le mou­ve­ment alter­na­tif d’expansion et de contrac­tion le répète par une néces­sité méca­ni­que. Les effets devien­nent causes à leur tour, et des péri­pé­ties, d’abord irré­gu­liè­res et en appa­rence acci­den­tel­les, pren­nent de plus en plus la forme d’une pério­di­cité nor­male. » C’est seule­ment de cette époque, où le marché se mon­dia­lise, où les nations indus­tria­li­sées devien­nent nom­breu­ses, « que datent les cycles renais­sants dont les vagues suc­ces­si­ves embras­sent des années, et qui abou­tis­sent tou­jours à une crise géné­rale, fin d’un cycle et point de départ d’un autre ». Le concept de crise s’associe alors à celui des cycles éco­no­mi­ques qui carac­té­rise l’économie capi­ta­liste [9].

Dans le Livre II sur « le procès de cir­cu­la­tion », Marx marque les sta­tions du cal­vaire de la mar­chan­dise dans le procès de cir­cu­la­tion. Il intro­duit de nou­vel­les déter­mi­na­tions, celles notam­ment de capi­tal fixe et de capi­tal cir­cu­lant, et de leur rythme inégal de renou­vel­le­ment. Il tire aussi les consé­quen­ces de la dis­con­ti­nuité entre pro­duc­tion et cir­cu­la­tion. Soumise aux contrain­tes d’une accu­mu­la­tion guidée par la quête insa­tia­ble de profit, la pro­duc­tion de masse peut se pour­sui­vre sans que les mar­chan­di­ses pro­dui­tes lors du cycle anté­rieur soient entrées réel­le­ment et aient été écou­lées dans la consom­ma­tion indi­vi­duelle ou pro­duc­tive. Le bou­clage du cycle des méta­mor­pho­ses du capi­tal n’est donc pas garanti. S’il échoue, « les vagues de mar­chan­di­ses se suc­cè­dent » alors que les pré­cé­den­tes n’ont encore été absor­bées qu’en appa­rence par la consom­ma­tion. Se pro­duit alors « un arrêt ». « Achat et vente se figent réci­pro­que­ment ». Ainsi, « le procès de pro­duc­tion tout entier se trouve dans l’état le plus flo­ris­sant pen­dant qu’une grande partie des mar­chan­di­ses ne sont entrées qu’en appa­rence dans la consom­ma­tion et res­tent sans trou­ver pre­neur dans les mains des reven­deurs, donc se trou­vent en fait tou­jours sur le marché. ». C’est la mévente, les prix cassés pour écou­ler les stocks, la vente à perte si néces­saire, pour recons­ti­tuer des liqui­di­tés.

Dans le Livre III sur « le procès de repro­duc­tion d’ensemble », Marx montre enfin com­ment la cris­tal­li­sa­tion du capi­tal en divers capi­taux – indus­triel, com­mer­cial, ban­caire – par­vient à mas­quer tem­po­rai­re­ment la dis­pro­por­tion crois­sante entre la repro­duc­tion élar­gie et la demande finale res­tante. L’explosion de la crise peut ainsi être dif­fé­rée, grâce notam­ment à l’intervention des capi­ta­lis­tes finan­ciers qui trans­for­ment leur profit réa­lisé en capi­tal-argent de prêt : « Il s’ensuit que l’accumulation de ce capi­tal, dif­fé­rente de l’accumulation réelle, quoiqu’elle en soit le reje­ton, appa­raît si nous ne consi­dé­rons que les capi­ta­lis­tes finan­ciers, ban­quiers, etc., comme l’accumulation propre de ces capi­ta­lis­tes finan­ciers eux-mêmes. » [10] Ainsi, l’accumulation de ce « capi­tal fictif » avait atteint à la veille de la crise actuelle de telles dimen­sions que le dégon­fle­ment de la bulle finan­cière a été tout aussi ver­ti­gi­neuse : en un peu plus d’un an, entre le 29 décem­bre 2007 et le 31 mars 2009, la capi­ta­li­sa­tion bour­sière de la banque HSBC est passée de 199,9 à 68 mil­liards de $ (soit une baisse de deux tiers), celle de Bank of America de 194,6 à 31,1 mil­liards, celle de Citygroup de 151,3 à 13 mil­liards, celle de Natixis de 29,8 à 4,9 mil­liards, etc. Entre les séan­ces du 29 juin 2007 et celle du 1er vril 2009, les indi­ces des prin­ci­pa­les places finan­ciè­res ont chuté de 53% (CAC 40) à 43% (Dow Jones).

La crise ne peut donc pas être conju­rée indé­fi­ni­ment. L’essor du crédit peut lui donner un sursis, comme cela s’est pro­duit dans les années 1990 où la déré­gu­la­tion finan­cière a pu donner l’illusion d’un « retour de la crois­sance ». Mais le capi­tal ne peut pros­pé­rer indé­fi­ni­ment à crédit. La mévente, ou la faillite pour cause de cré­dits insol­va­bles accu­mu­lés, finit par donner le signal du sauve-qui-peut géné­ral. Quand on ne peut plus igno­rer que la pre­mière vague de mar­chan­di­ses n’a été absor­bée qu’en appa­rence par la consom­ma­tion (ou grâce à un crédit aven­tu­reux), c’est la ruée : « Les capi­taux-mar­chan­di­ses se dis­pu­tent la place sur le marché. Pour vendre, les der­niers arri­vés ven­dent au-des­sous du prix, tandis que les pre­miers stocks ne sont pas liqui­dés à l’échéance de paie­ment. Leurs déten­teurs sont obli­gés de se décla­rer insol­va­bles ou de vendre à n’importe quel prix pour pou­voir payer. Cette vente ne cor­res­pond nul­le­ment à l’état de la demande, elle ne cor­res­pond qu’à la demande de paie­ment, à l’absolue néces­sité de conver­tir la mar­chan­dise en argent. La crise éclate. » [11] C’est très exac­te­ment ce qui s’est pro­duit depuis le début de la crise de 2008 : on voit des conces­sion­nai­res pro­po­ser deux voi­tu­res pour le prix d’une, des pro­mo­teurs immo­bi­liers offrir une auto­mo­bile en prime pour l’achat d’un loge­ment, des soldes mons­tres débu­ter à moins 70% ou moins 90% du prix de vente ini­tial !

La pre­mière déter­mi­na­tion de la crise réside donc dans la dis­jonc­tion entre la sphère de la pro­duc­tion et celle de la cir­cu­la­tion. La seconde, dans la dis­jonc­tion entre le rythme de rota­tion du capi­tal fixe et celui du capi­tal cir­cu­lant. Le livre III en intro­duit une nou­velle, qui pré­sup­pose et intè­gre les deux pré­cé­den­tes : la « loi de baisse ten­dan­cielle du taux de profit ». Le cha­pi­tre 13 sur « La nature de la loi » réca­pi­tule « les trois faits prin­ci­paux de la pro­duc­tion capi­ta­liste » : la concen­tra­tion des moyens de pro­duc­tion en peu de mains, l’organisation du tra­vail social et sa divi­sion comme tra­vail coopé­ra­tif, et la consti­tu­tion du marché mon­dial. « Par rap­port à la popu­la­tion, l’énorme force pro­duc­tive qui se déve­loppe dans le cadre du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, et l’accroissement des valeurs-capi­tal qui aug­men­tent bien plus vite que la popu­la­tion, entrent en contra­dic­tion avec la base au profit de laquelle s’exerce cette énorme force pro­duc­tive et qui, rela­ti­ve­ment à l’accroissement de richesse, s’amenuise de plus en plus, et avec les condi­tions de mise en valeur de ce capi­tal qui enfle sans cesse. D’où les crises ». D’où les crises, en effet.

Derrière l’apparence éco­no­mi­que de la loi de « la baisse ten­dan­cielle » se mani­fes­tent en réa­lité l’ensemble des bar­riè­res socia­les sur les­quel­les vient buter l’accumulation du capi­tal. Cette étrange loi, dont Marx expose dès le cha­pi­tre sui­vant « les contra­dic­tions inter­nes », a nourri bien des contro­ver­ses. Elle semble en effet ne pou­voir s’imposer qu’à tra­vers ses pro­pres néga­tions : l’augmentation du taux d’exploitation qui vise à redres­ser le profit ; la pré­da­tion impé­ria­liste qui permet d’abaisser la com­po­si­tion orga­ni­que du capi­tal par l’exploitation d’une force de tra­vail à bon marché et par la baisse du coût des matiè­res pre­miè­res ; l’accélération de la rota­tion du capi­tal grâce à la publi­cité, au crédit, à la ges­tion des stocks pour com­pen­ser la baisse du taux de profit par l’augmentation de sa masse ; l’intervention publi­que de l’Etat par le biais des dépen­ses publi­ques, des aides fis­ca­les, et notam­ment des dépen­ses d’armement.

Loi fort bizarre donc, cette loi qui se contre­dit et se contra­rie elle-même : « La dépré­cia­tion pério­di­que du capi­tal, qui est un moyen imma­nent au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste d’arrêter la baisse du taux de profit et d’accélérer l’accumulation du capi­tal par la for­ma­tion de capi­tal neuf, per­turbe les condi­tions don­nées dans les­quel­les s’accomplissent le procès de cir­cu­la­tion et de repro­duc­tion du capi­tal, et, par suite, s’accompagne de brus­ques inter­rup­tions et de crises du procès de pro­duc­tion. » Lorsque le taux de profit baisse, le volume de capi­tal dont doit dis­po­ser le capi­ta­liste pour inves­tir aug­mente. Il s’ensuit une concen­tra­tion de capi­taux qui entraîne une nou­velle baisse du taux de profit dans la mesure où elle se tra­duit par une accu­mu­la­tion accrue de capi­tal constant. Menacés d’asphyxie, les petits capi­taux dis­per­sés sont alors accu­lés à « s’engager dans la voie de l’aventure ».

Equation de la chute ten­dan­cielle

\frac {pl}{c+v}=\frac{\frac {pl}{v}}{\frac{c}{v}+1}

avec
- \frac{c}{v} = com­po­si­tion orga­ni­que du capi­tal

- \frac{pl}{v} = taux d’exploitation

on retrouve au numé­ra­teur le taux d’exploitation (ou de plus value) : \frac{pl}{v}
et au déno­mi­na­teur la com­po­si­tion orga­ni­que \frac{c}{v}+1}
de sorte que, si la com­po­si­tion orga­ni­que aug­mente quand le taux d’exploitation reste égal, le taux de profit dimi­nue.

Plus le tra­vail mort (c) s’accumule au détri­ment du tra­vail vivant (v), (plus la « com­po­si­tion orga­ni­que » du capi­tal \frac{c}{v} aug­mente), et plus le taux de profit \frac{pl}{c+v} tend donc à bais­ser. Ce n’est pas un loi méca­ni­que ou phy­si­que, mais une « loi sociale » (si tant est que le terme de loi soit encore appro­prié). Son appli­ca­tion dépend de mul­ti­ples varia­bles, de luttes socia­les à l’issue incer­taine, de rap­ports de forces sociaux et poli­ti­ques insta­bles. Elle ne cesse donc de se contra­rier elle-même en sus­ci­tant des contre-ten­dan­ces :

-l’augmentation du taux d’exploitation tend à redres­ser le taux de profit, soit par l’allongement du temps de tra­vail, soit par aug­men­ta­tion de sa pro­duc­ti­vité, soit par com­pres­sion des salai­res au-des­sous du taux d’inflation, soit encore par ampu­ta­tion du salaire indi­rect (la pro­tec­tion sociale) ;

-les méca­nis­mes de domi­na­tion impé­ria­liste contri­buent à faire bais­ser la com­po­si­tion orga­ni­que du capi­tal par l’appel à du tra­vail bon marché et par la réduc­tion du coût de pro­duc­tion d’une partie du capi­tal constant ;

-l’accélération de la rota­tion du capi­tal com­pense la baisse du taux de profit par l’augmentation de sa masse ;

-l’intervention éco­no­mi­que de l’Etat sou­tient l’économie par le biais des dépen­ses publi­ques, des dépen­ses d’armement, des aides fis­ca­les, et « la socia­li­sa­tion des pertes » ;

L’augmentation du taux de plus value (\frac{pl}{v}) peut donc contre­car­rer la « baisse ten­dan­cielle » de diver­ses maniè­res. Par

-l’intensification du tra­vail – aug­men­ta­tion de la plus-value rela­tive.

-l’allongement de sa durée – aug­men­ta­tion de la plus-value abso­lue.

-la réduc­tion du capi­tal varia­ble par la baisse des salai­res directs ou indi­rects.

-la réduc­tion du capi­tal constant par la baisse du coût des matiè­res pre­miè­res, la pro­duc­tion à flux tendus, le stock 0…

De plus,

-La chute effec­tive du taux de profit n’entraîne pas auto­ma­ti­que­ment une baisse de sa masse. Si le rythme de rota­tion du capi­tal s’accélère, la seconde peut conti­nuer à aug­men­ter bien que le pre­mier chute. S’il boucle, par exem­ple, quatre fois son cycle dans l’année au lieu d’une seule, la masse peut au contraire être mul­ti­pliée par deux même si le taux dimi­nue de moitié. La faci­lité du crédit, le mar­ke­ting, la publi­cité, la ges­tion de la grande consom­ma­tion, l’obsolescence inté­grée, la fausse nou­veauté de la mode, contri­buent pré­ci­sé­ment à accé­lé­rer cette rota­tion et à donner le sen­ti­ment d’une accé­lé­ra­tion de l’histoire.

-L’extension géo­gra­phi­que du domaine de la pro­duc­tion mar­chande peut aussi retar­der les échéan­ces de la crise. Le dou­ble­ment en vingt ans de la force de tra­vail dis­po­ni­ble sur le marché mon­dial de tra­vail signi­fie ainsi à la fois une aug­men­ta­tion du capi­tal varia­ble (donc une baisse rela­tive de la com­po­si­tion orga­ni­que glo­bale) et une aug­men­ta­tion du degré d’exploitation (du fait de la vul­né­ra­bi­lité sociale d’une main d’œuvre sou­vent dépour­vue de droits du tra­vail et de pro­tec­tions socia­les) ; ce sont deux fac­teurs sus­cep­ti­bles de frei­ner la chute du taux de profit, voire de le redres­ser tem­po­rai­re­ment.

Ces ripos­tes du capi­tal à l’érosion ten­dan­cielle du taux de profit sont les res­sorts cachés de ce que le sens commun appelle la mon­dia­li­sa­tion. Les crises ne consti­tuent donc pas des limi­tes abso­lues à la pro­duc­tion et à la consom­ma­tion de riches­ses socia­les, mais des contra­dic­tions rela­ti­ves à un mode de pro­duc­tion spé­ci­fi­que « cor­res­pon­dant à une cer­taine époque de déve­lop­pe­ment res­treint des condi­tions maté­riel­les de pro­duc­tion ». On ne pro­duit pas trop de biens de consom­ma­tion par rap­port aux besoins de la popu­la­tion, ni trop de moyens de pro­duc­tion par rap­port à la popu­la­tion en condi­tion de tra­vailler, « mais on pro­duit pério­di­que­ment trop de richesse sous des formes capi­ta­lis­tes contra­dic­toi­res ». Au Livre III du Capital, la sépa­ra­tion de l’achat et de la vente qui consti­tue la condi­tion géné­rale for­melle des crises se tra­duit donc concrè­te­ment par le fait que la capa­cité de consom­ma­tion sol­va­ble entre en contra­dic­tion avec la recher­che du profit maxi­mum. Marx ne parle jamais d’une « crise finale ». Il démon­tre seule­ment com­ment « la pro­duc­tion capi­ta­liste tend sans cesse à dépas­ser ses bar­riè­res imma­nen­tes ». Contrairement à ce qu’ont pu pré­ten­dre dans les années trente Evgheni Varga et les théo­ri­ciens de la crise d’effondrement final du capi­ta­lisme (Zusammenbruchstheorie) au sein de la Troisième Internationale [12], ses crises sont inévi­ta­bles, mais pas insur­mon­ta­bles. La ques­tion est de savoir à quel prix, et sur le dos de qui, elles peu­vent être réso­lues. La réponse n’appartient pas à la cri­ti­que de l’économie poli­ti­que, mais à la lutte des clas­ses et à ses acteurs poli­ti­ques.


Notes

[1] K. Marx, Manuscrits de 1857-1858, Paris, Editions socia­les, 1980, tome 1, p.356.

[2] K. Marx, Manuscrits de 1861-1863, Paris, Editions socia­les, 1980, pp. 17 et 18.

[3] K. Marx, Manuscrits de 1857-1858, op. cit. tome I, p. 354.

[4] K. Marx, Théories sur la plus-value, Paris, Editions socia­les, 1976, tome 2, voir pp. 84 ? 597 ?608 , 612.

[5] Denis Guedj, « Ces mathé­ma­ti­ques ven­dues aux finan­ciers », Libération, 10 décem­bre 2008 : « Comment ne pas parler de la diva des médias, Mme Karoui ? Grande prê­tresse des MAF (mathé­ma­ti­ques appli­quées à la finance encen­sée par le Wall Street Journal, qui a osé pro­cla­mer : “Les mathé­ma­ti­ques finan­ciè­res n’ont rien à voir avec la crise”. Ce n’est pas parce que ses pous­sins n’ont rien vu venir de la crise qu’ils n’ont rien à voir avec elle. Interrogée sur les pro­duits déri­vés, Mme Karoui offre cette réponse exquise : “leur exis­tence n’est pas absurde”. En mathé­ma­ti­cienne, elle uti­lise ce que l’on appelle la preuve d’existence par l’impossibilité de non-exis­tence : les pro­duits déri­vés doi­vent exis­ter puisqu’ils peu­vent exis­ter ! »

[6] K. Marx, Le Capital, Paris, Editions socia­les, tome 3, p.207.

[7] Marx écrit dans Le Capital que dire que les crises sont pro­vo­quées par un manque de demande ou de consom­ma­tion effec­ti­ves consti­tue « une pure tau­to­lo­gie » : «  Le sys­tème capi­ta­liste ne recon­naît d’autre consom­ma­teur que celui qui peut payer. Le fait que des mar­chan­di­ses soient inven­da­bles ne signi­fie rien d’autre que le fait qu’on ne leur a pas trouvé d’acheteur ». Et Engels pré­cise dans l’Anti-Dühring qu’il est impos­si­ble d’expliquer les crises capi­ta­lis­tes par des phé­no­mè­nes qui ont existé bien avant le capi­ta­lisme : « La sous-consom­ma­tion de masse, la res­tric­tion de la consom­ma­tion des masses au strict néces­saire à la repro­duc­tion n’est pas un phé­no­mène nou­veau. Cela a tou­jours existé depuis qu’il y a eu des clas­ses exploi­teu­ses et des clas­ses exploi­tées. Par consé­quent, alors que la sous-consom­ma­tion a été un trait per­ma­nent depuis des mil­liers d’années, l’effondrement des mar­chés dans les crises résul­tant d’une sur­pro­duc­tion est carac­té­ris­ti­que des cin­quante der­niè­res années. La sous-consom­ma­tion des masses est une condi­tion néces­saire de toute société basée sur l’exploitation, y com­pris par consé­quent de sa forme capi­ta­liste ; mais c’est le mode spé­ci­fi­que de pro­duc­tion capi­ta­liste qui génère les crises. La sous-consom­ma­tion des masses est donc une condi­tion préa­la­ble des crises, et elle joue dans leur déve­lop­pe­ment un rôle reconnu depuis long­temps. Mais elle ne nous dit pas grand chose sur pour­quoi les crises exis­tent aujourd’hui et pour­quoi elles n’existaient pas aupa­ra­vant. »

[8] K. Marx, Théories sur la plus-value, Paris, Editions socia­les, tome II, p. 593.

[9] La crise de 1857 est l’occasion d’une prise de conscience de la pério­di­cité des crises. En 1862 Clément Juglar publie Les crises com­mer­cia­les et leur retour pério­di­que en France, en Angleterre, aux Etats-Unis. Dans sa cor­res­pon­dance avec Engels, Marx tente de lier cette pério­di­cité des crises aux ryth­mes de renou­vel­le­ment du capi­tal fixe. La théo­rie de cycles longs, attri­buée à Kondratieff, est bien pos­té­rieure. Voir à ce sujet Ernest Mandel, Long waves of capi­ta­lisme, et Dockès et Rosier, Les ryth­mes éco­no­mi­ques.

[10] K. Marx, Le Capital, tome 3, op. cit., p. 164 et 171.

[11] K. Marx, Le Capital, op.cit., Livre III, tome 2, p. 71.

[12] Voir Giacomo Marramao , Il poli­tico et le trans­for­ma­tioni, Bari, 1979.

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