Un extrait de

Ce cauchemar qui n’en finit pas

Une crise historique de la gauche

Par Mis en ligne le 26 octobre 2016

dardot-lavalLa gauche dite de gou­ver­ne­ment a toute sa res­pon­sa­bi­lité dans la radi­ca­li­sa­tion néo­li­bé­rale. Elle n’est pas, comme elle vou­drait le faire croire, l’innocente vic­time des méchants mar­chés finan­ciers ou de l’abominable doc­trine ultra­li­bé­rale des Anglo-Saxons. Elle a orga­nisé son propre sabor­dage intel­lec­tuel et poli­tique plutôt que de résis­ter à la puis­sance de la droite néo­li­bé­rale. Lorsqu’elle fut majo­ri­taire en Europe, à la fin des années 1990 et au début des années 2000, cer­tains ont pu croire que l’Europe sociale et poli­tique allait enfin prendre le dessus sur l’« Europe des banques ». Las, l’occasion d’une réorien­ta­tion de la poli­tique euro­péenne fut com­plè­te­ment gâchée par la conduite de la plu­part des diri­geants de la « social-démo­cra­tie ». Avec Schröder, la soli­da­rité euro­péenne est passée tota­le­ment à la trappe et prio­rité fut donnée à la com­pé­ti­ti­vité de la seule Allemagne par la com­pres­sion des salaires et la flexi­bi­li­sa­tion du marché du travail(1).

Pour com­prendre cet ali­gne­ment, il faut remon­ter un peu plus loin dans le temps. Si les poli­tiques d’austérité ont pu si faci­le­ment s’imposer en Europe, la « social-démo­cra­tie » euro­péenne en est la pre­mière res­pon­sable. Loin de consti­tuer une contre-force, elle a en effet pré­féré faire alliance avec la droite sur ce ter­rain. Mieux, elle a voulu prou­ver à quel point elle était encore plus zélée quand il s’agissait de faire peser le poids de la crise sur la popu­la­tion en aug­men­tant les impôts, en rédui­sant les retraites, en gelant les trai­te­ments des fonc­tion­naires, en s’attaquant au code du tra­vail. La gauche de gou­ver­ne­ment a ainsi cessé d’incarner une force de jus­tice sociale dont l’objectif était l’égalité civile, poli­tique et éco­no­mique et dont le res­sort était la lutte des classes. L’extrême droite n’a eu qu’à bra­con­ner dans les terres ouvrières en déshé­rence pour ins­tru­men­ta­li­ser la colère sociale d’une frac­tion de l’électorat popu­laire et la diri­ger contre les immi­grés et le « sys­tème » sup­posé les favo­ri­ser.

Le pour­ris­se­ment poli­tique actuel est le pro­duit direct de ce retour­ne­ment de la « social-démo­cra­tie », mais aussi des défaites subies par le mou­ve­ment social et démo­cra­tique dans son oppo­si­tion au néo­li­bé­ra­lisme. À se briser contre un mur, une grande partie de ses forces s’est démo­bi­li­sée. Une frac­tion de l’électorat de gauche, gagnée par le res­sen­ti­ment, a même été captée par une extrême droite jouant habi­le­ment d’une pos­ture « anti­sys­tème ». L’opération a été lar­ge­ment faci­li­tée par le ral­lie­ment ouvert du pou­voir socia­liste à la logique de la com­pé­ti­ti­vité et à un sécu­ri­ta­risme débridé. Cédant à une sur­en­chère mal­saine dictée par le calcul élec­to­ral, un répu­bli­ca­nisme conser­va­teur entend ainsi dou­bler sur sa droite la droite la plus dure et même l’extrême droite. Cette sou­mis­sion décom­plexée a, qu’on le veuille ou non, affecté de proche en proche toutes les com­po­santes de la gauche tant elles paraissent éga­le­ment com­pro­mises dans ce virage. Rien ne sert de se récon­for­ter à peu de frais en rap­pe­lant aver­tis­se­ments et cri­tiques adres­sés de l’intérieur de la gauche au gou­ver­ne­ment. Ce qui est en cause, au point que sa pro­chaine dis­pa­ri­tion n’est plus inima­gi­nable, c’est l’existence même de la gauche, de toute la gauche. L’indigence théo­rique, la paresse intel­lec­tuelle, la sté­réo­ty­pie des dis­cours, les appels gran­di­lo­quents à retrou­ver les grandes « valeurs », les posi­tion­ne­ments mes­quins dictés par le calen­drier élec­to­ral sont assu­ré­ment en cause. Mais, plus que tout, c’est d’une com­plète panne d’imaginaire que souffre la gauche. La faillite his­to­rique du com­mu­nisme d’État n’a à cet égard rien arrangé. Or il n’est d’alternative posi­tive au néo­li­bé­ra­lisme qu’en termes d’imaginaire(2). Faute de cette capa­cité col­lec­tive à mettre au tra­vail l’imagination poli­tique à partir des expé­ri­men­ta­tions du pré­sent, la gauche n’a aucun avenir. Il y va de la com­pré­hen­sion de la nature même de l’imaginaire néo­li­bé­ral dont l’une des formes aujourd’hui les plus frap­pantes est l’ubérisation.

Car la sin­gu­lière force du néo­li­bé­ra­lisme est de se nour­rir des réac­tions qu’il sus­cite. Pourquoi ? Parce que ces réac­tions ne sont jus­te­ment que des réac­tions. La réac­tion doit ici s’entendre comme le contraire de l’action. Il s’agit d’une réponse à une action pre­mière qui a avant tout une valeur adap­ta­tive. La réac­tion n’a pas l’initiative, elle emprunte à ce à quoi elle réagit. Elle lui est en ce sens subor­don­née, et c’est en quoi elle est pas­sive. Il n’est nul­le­ment inno­cent que le néo­li­bé­ra­lisme célèbre la « réac­ti­vité » : pour lui, savoir s’adapter à une situa­tion qui nous est impo­sée est la vertu pre­mière de ceux qui sont expo­sés à la concur­rence dans la mesure où elle leur fait inté­rio­ri­ser la concur­rence. Mais pour qui entend contes­ter en bloc le sys­tème, pareille atti­tude est intel­lec­tuel­le­ment et poli­ti­que­ment sui­ci­daire. Or la crise de la gauche vient avant tout de son impuis­sance à sur­mon­ter la logique d’une auto­dé­fi­ni­tion pure­ment réac­tive. Si le néo­li­bé­ra­lisme s’est ren­forcé dans et par la crise, il ne peut en aller de même de ceux qui le com­battent : loin de les ren­for­cer méca­ni­que­ment en raison de son appro­fon­dis­se­ment, la crise ne peut que les affai­blir et les para­ly­ser. Pour réunir les condi­tions d’un affron­te­ment avec ce sys­tème, la gauche doit cesser d’être une « gauche de réac­tion ». Elle doit se rendre capable d’une véri­table acti­vité. Elle doit reprendre l’initiative. Elle doit contes­ter direc­te­ment le néo­li­bé­ra­lisme comme forme de vie. Elle doit ouvrir l’horizon d’une « vie bonne » sans rien céder à un pseudo-radi­ca­lisme liber­ta­rien qui récuse toute norme et toute ins­ti­tu­tion, et qui, par son refus de toute limite posée au « désir », consacre en réa­lité l’illimitation du marché.

Mais il lui faut éga­le­ment cesser une fois pour toutes de rame­ner le néo­li­bé­ra­lisme à un « ultra­li­bé­ra­lisme » conçu comme un projet d’affaiblissement des États au profit du marché, ou même de faire de l’« ultra­li­bé­ra­lisme » l’aboutissement d’un néo­li­bé­ra­lisme aban­donné à lui-même. Contrer un tel projet « ultra­li­bé­ral » impli­que­rait alors de réha­bi­li­ter la puis­sance publique et le pres­tige du droit public. L’erreur est encore lar­ge­ment par­ta­gée. Alain Supiot parle ainsi de « glo­ba­li­sa­tion ultra­li­bé­rale » qui aurait pour abou­tis­se­ment le « dépé­ris­se­ment de l’État », amal­ga­mant au pas­sage « ultra­li­bé­ra­lisme » et « reven­di­ca­tions liber­ta­riennes »(3). Cette vision rend aveugle au phé­no­mène majeur de ces der­nières décen­nies : non pas le dépé­ris­se­ment de l’État, mais sa trans­for­ma­tion pro­fonde dans un sens qui est celui non d’une simple « res­tric­tion du péri­mètre de la démo­cra­tie »(4), mais d’un évi­de­ment de celle-ci à l’initiative de l’État.

Nous n’avons certes pas affaire à un tota­li­ta­risme, mais nous n’avons cer­tai­ne­ment plus affaire à l’État de droit clas­sique. Et pour cause. Tout le registre des « fon­de­ments » a bas­culé du côté de la com­pé­ti­ti­vité et de la sécu­rité, deux prin­cipes qui sont le secret de plus en plus éventé de la « consti­tu­tion néo­li­bé­rale ». C’est pour­quoi il ne suffit plus, comme le fai­sait Jacques Rancière il y a dix ans, de parler d’« États de droit oli­gar­chiques »(5). Qu’ils soient oli­gar­chiques, il n’y a pas à en douter, mais qu’ils soient « de droit » sup­pose au mini­mum une pré­ci­sion. Ces États seraient, selon Jacques Rancière, ceux où « le pou­voir de l’oligarchie est limité par la double recon­nais­sance de la sou­ve­rai­neté popu­laire et des liber­tés indi­vi­duelles ». Cette défi­ni­tion convient peut-être aux démo­cra­ties libé­rales clas­siques mais sûre­ment pas à nos sys­tèmes poli­tiques néo­li­bé­raux. La « sou­ve­rai­neté popu­laire » et les « liber­tés indi­vi­duelles » y sont pré­ci­sé­ment les cibles récur­rentes de mises en cause, de dénon­cia­tions, de res­tric­tions. Plus exacte serait donc l’affirmation selon laquelle le pou­voir de l’oligarchie limite de plus en plus la sou­ve­rai­neté popu­laire et les liber­tés indi­vi­duelles. Mais il ne faut sur­tout pas oublier que, dans la langue de l’oligarchie néo­li­bé­rale, l’« État de droit » (rule of law) ren­voie pré­ci­sé­ment à la supé­rio­rité du seul droit privé et, pour aller au cœur des choses, à la pré­va­lence du droit de propriété(6). Et c’est bien d’ailleurs ce que Jacques Rancière relève quand il sou­ligne que « le pou­voir social de la richesse ne tolère plus d’entraves à son accrois­se­ment illi­mité et ses res­sorts sont chaque jour plus étroi­te­ment arti­cu­lés aux res­sorts de l’action éta­tique »(7). En d’autres termes, les États oli­gar­chiques érodent l’autorité du droit public au seul profit des normes du droit privé.

La recons­truc­tion de la gauche a pour préa­lable une juste com­pré­hen­sion du rôle actif de l’État dans l’offensive des­ti­née à défaire la démo­cra­tie sous toutes ses formes, y com­pris libé­rales. La défiance à l’égard de l’État est donc de mise. Fiction fon­da­men­tale de l’étatisme, l’« État ins­tru­ment », ou levier immé­dia­te­ment dis­po­nible pour l’action publique, vient fort oppor­tu­né­ment jeter un voile sur la réa­lité déplai­sante d’un État qui n’est plus le cor­rec­teur des mar­chés ni même le garant exté­rieur de leur fonc­tion­ne­ment, mais qui est devenu un acteur néo­li­bé­ral à part entière. L’imaginaire néo­li­be­ral n’est pas l’utopie liber­ta­rienne, il ne condamne pas l’État à l’inexistence ; il l’enrôle dans la logique de la concur­rence, ce qui est tout autre chose. On ne fera pas pièce à cet ima­gi­naire en pré­co­ni­sant le « grand retour » de l’État ou la « res­tau­ra­tion » de la Loi. On ne ferait ainsi que ren­for­cer son emprise. Le retour des schèmes nationaux-étatiques(8 ne fait en ce sens que trahir la subor­di­na­tion intel­lec­tuelle per­sis­tante de la gauche.

Références
  1. Se rêver comme Hollande en Schröder fran­çais est le pire des for­faits poli­tiques. Cf. sur ce point Guillaume Duval, Made in Germany. Le modèle alle­mand au-delà des mythes, Seuil, Paris, 2013, p. 148 et sq.
  2. supra cha­pitre 3.
  3. Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres, op. cit., p. 292.
  4. , p. 263.
  5. Jacques Rancière, La Haine de la démo­cra­tie, La Fabrique, Paris, 2005, p. 81.
  6. supra cha­pitre 2.
  7. Jacques Rancière, La Haine de la démo­cra­tie, cit., p. 103-104.
  8. Le recours à des caté­go­ries gram­sciennes, comme celle du « natio­nal-popu­laire », éla­bo­rées dans un contexte sans rap­port avec la situa­tion pré­sente, en est l’un des aspects les plus curieux. Envoyé le : mer­credi 12 octobre 2016 8h57

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