Attac : le tournant écolo ?

Entretien avec Geneviève Azam

Par Mis en ligne le 29 septembre 2010

Fondée en 1998, Attac s’est donné pour objec­tif de « désar­mer les mar­chés ». Plus de dix ans après, l’association, qui entend arti­cu­ler édu­ca­tion popu­laire et action n’a pas délaissé son tra­vail des res­sorts du néo­li­bé­ra­lisme, et pour­suit ses cam­pagnes pour la taxa­tion des tran­sac­tions finan­cières, contre les « plans de relance » et de sou­tien aux éco­no­mies les plus tou­chées par la crise. Mais Attac s’est très lar­ge­ment ouverte aux ques­tions envi­ron­ne­men­tales et cli­ma­tiques, qu’elle ne cesse de relier aux ques­tions sociales et éco­no­miques. Dans cet entre­tien, Geneviève Azam revient sur ce « tour­nant écolo » dont elle est l’une des ini­tia­trices.

Mouvements : Les mou­ve­ments Attac euro­péens ont été très actifs dans les mobi­li­sa­tions autour du sommet de Copenhague sur le chan­ge­ment cli­ma­tique. En France, l’association a par­ti­cipé à l’animation de la coa­li­tion « Urgence cli­ma­tique, jus­tice sociale ». Dans les débats de son Conseil scien­ti­fique, comme dans la pré­pa­ra­tion de son Université d’été 2010, on ne peut que remar­quer l’importance prise par les ques­tions envi­ron­ne­men­tales et par le lien qu’elles entre­tiennent avec les ques­tions sociales. C’est fina­le­ment assez nou­veau dans l’association, qui, au cours de ses pre­mières années, ne s’est pas dis­tin­guée par son attrait pour l’écologie. Pouvez-vous nous racon­ter com­ment Attac s’est ouverte à ces pré­oc­cu­pa­tions ? Quelles ont été les étapes, les débats, les éven­tuels conflits ?

Geneviève Azam [1] : Attac a été fondée en 1998 avec comme emblème les taxes sur les tran­sac­tions finan­cières. Plus géné­ra­le­ment, il s’agissait de résis­ter au néo­li­bé­ra­lisme, à la pensée « unique », celle qui vou­drait assi­gner les socié­tés et les indi­vi­dus à s’en remettre à la loi éco­no­mique et à sa ratio­na­lité, au « libre » marché. Il est vrai que dans son expres­sion publique, ce sont sur­tout les désastres éco­no­miques et sociaux pro­vo­qués par la finance glo­bale, par le libre-échange, par la puis­sance des mul­ti­na­tio­nales, qui ont été mis en avant et qui ont iden­ti­fié Attac. Les effets de cette domi­na­tion de l’économie sur les éco­sys­tèmes, sans être igno­rés, ne fai­saient pas partie des « fon­da­men­taux » d’Attac. Pour autant, Attac a regroupé dès sa créa­tion des sen­si­bi­li­tés éco­lo­gistes, comme l’atteste la par­ti­ci­pa­tion à ses ins­tances (Conseil d’administration, Collège des fon­da­teurs ou Conseil scien­ti­fique) de per­son­na­li­tés qui, sans être néces­sai­re­ment éco­lo­gistes, inté­graient ce ques­tion­ne­ment dans leurs réflexions. Je pense notam­ment à René Passet, ancien pré­sident du Conseil scien­ti­fique, ou Jean-Marie Harribey, ancien co-pré­sident du Conseil d’administration, Susan George, José Bové, Jacques Testart, Jean Chesneaux, Fabrice Flipo et bien d’autres encore. Mais cela n’apparaissait pas dans Attac comme une ques­tion à part entière.

Les débats n’étaient pas absents, je pense en par­ti­cu­lier à la cam­pagne des retraites en 2003, pen­dant laquelle nous avons été inter­pel­lés sur le lien entre le finan­ce­ment des retraites et la crois­sance et donc sur le pro­duc­ti­visme. Mais la prise en compte plus expli­cite s’est effec­tuée en 2005 ou 2006 suite à une réunion du Conseil scien­ti­fique. Nous y dis­cu­tions d’un ouvrage sur le déve­lop­pe­ment, le déve­lop­pe­ment a-t-il un avenir ? [2]. C’était le moment où la ques­tion de la décrois­sance, des inter­ro­ga­tions sur la notion même de déve­lop­pe­ment sur­gis­saient dans le débat public. La dis­cus­sion a été ouverte dans Attac, elle fut par­fois vive et elle se pour­suit entre plu­sieurs sen­si­bi­li­tés qui se recoupent ou se dis­tinguent : celles issues du tiers-mon­disme, tra­di­tion­nel­le­ment peu cri­tiques de l’idée de « déve­lop­pe­ment », d’autres de la gauche « pro­gres­siste » poli­tique ou syn­di­cale qui avaient cou­tume de prio­ri­ser « la ques­tion sociale » et de sacri­fier au pro­duc­ti­visme de manière plus ou moins expli­cite comme voie de l’émancipation, d’autres enfin fai­sant de la cri­tique du pro­grès, de la raison éco­no­mique, du consu­mé­risme et du pro­duc­ti­visme une condi­tion de la cri­tique sociale. L’irruption de ces ques­tions, que nous étions quelques uns à porter, a ouvert un cycle de dis­cus­sions assez intenses, en même temps que la crise éco­lo­gique, notam­ment la crise cli­ma­tique, sus­ci­taient un débat public. Nous avons donc créé un groupe de tra­vail, inti­tulé « Écologie et société », dans lequel on retrou­vait des per­sonnes d’Attac issues des mou­ve­ments éco­lo­gistes, de Greenpeace pour Jean Chesneaux (décédé en 2009), ou des Amis de la Terre pour Fabrice Flipo, avec des syn­di­ca­listes, des repré­sen­tants des mou­ve­ments de soli­da­rité inter­na­tio­nale et des membres d’Attac. Ce groupe a consti­tué une liste de dif­fu­sion à laquelle sont ins­crits plus de 300 adhé­rents et a orga­nisé des ate­liers dans les uni­ver­si­tés d’été, qui ont à chaque fois connu beau­coup de succès. Il existe aussi dans Attac une liste « décrois­sance ».

L’idée cen­trale, face à la crise éco­lo­gique et sociale (avant même l’éclatement de la crise finan­cière) était et reste d’établir le lien entre la cri­tique sociale et la cri­tique éco­lo­giste, entre les mou­ve­ments sociaux « tra­di­tion­nels », le mou­ve­ment syn­di­cal, mais aussi une partie du mou­ve­ment de soli­da­rité inter­na­tio­nale, les mou­ve­ments citoyens d’une part, et, d’autre part les mou­ve­ments éco­lo­gistes. Nous avons orga­nisé un sémi­naire public en mars 2007 inti­tulé, « les mou­ve­ments sociaux confron­tés à la crise éco­lo­gique », pour tenter de voir com­ment nous pour­rions arti­cu­ler les ques­tions éco­lo­giques et les ques­tions sociales. Le débat a tra­versé l’association.

M. : Que les débats aient été intenses dans les ins­tances natio­nales d’Attac ne sur­prend pas vrai­ment : le Collège des fon­da­teurs, qui regroupe des orga­ni­sa­tions envi­ron­ne­men­tales et des syn­di­cats (Sud, la FSU, mais aussi la CGT) était une forme de mise en abîme orga­ni­sa­tion­nelle de ces débats. Mais qu’en était-il du côté des comi­tés locaux ? Ils don­naient l’impression d’être plus ouverts à ces ques­tion­ne­ments…

G. A. : C’est vrai. Les comi­tés locaux étaient depuis long­temps inves­tis dans les luttes qui per­met­taient d’articuler la ques­tion sociale et la ques­tion envi­ron­ne­men­tale, en par­ti­cu­lier sur les OGM. La lutte contre les OGM et plus géné­ra­le­ment contre les bre­vets sur le vivant a été, je pense, cru­ciale dans l’évolution de l’association. Elle a permis de ren­for­cer les liens avec la Confédération pay­sanne (membre fon­da­teur d’Attac), et, ainsi de poser la ques­tion de l’agriculture pro­duc­ti­viste et plus glo­ba­le­ment de la tech­nos­cience. Mais sur les OGM, les débats ont été denses, par­fois conflic­tuels – notam­ment concer­nant le rap­port à la science, au pro­grès scien­ti­fique et le rôle et la place des citoyens. Je me sou­viens de débats au sein du Conseil d’administration pour savoir si on auto­ri­sait François Dufour, alors vice-pré­sident d’Attac (2003-2006) à porter un auto­col­lant Attac quand il allait faire un fau­chage en plein champ ! Pour les formes de lutte, le pas­sage des fau­chages clan­des­tins au fau­chage reven­di­qué par les fau­cheurs volon­taires, au titre de la déso­béis­sance civile, a fait débat. Il a été de fait tran­ché par l’engagement de nom­breux mili­tants d’Attac dans cette forme d’expression et l’association a sou­tenu les mili­tants devant les tri­bu­naux. Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste se carac­té­rise aussi par l’émergence de nou­velles formes de résis­tance, fon­dées sur la non-vio­lence et la déso­béis­sance. Les luttes sur l’eau, pour sa recon­nais­sance comme bien commun, dans les­quelles de nom­breux mili­tants sont enga­gés, ont permis aussi de faire le lien.

Ces sujets ont en commun, d’avoir été appré­hen­dés au départ comme stra­té­gie des mul­ti­na­tio­nales, pro­té­gées par des accords de libre-échange de l’OMC, pour s’accaparer ces biens com­muns.

M. : Sur le nucléaire civil, les débats ont éga­le­ment été longs. Certains fon­da­teurs, la CGT entre autres, étant acti­ve­ment pro­nu­cléaires…

G. A. : C’est seule­ment lors de notre der­nière Assemblée géné­rale, que nous avons voté un prin­cipe d’abandon pro­gres­sif du nucléaire. La motion mise au vote a recueilli plus de 80 % des suf­frages des adhé­rents. Pour ne pas réduire cette ques­tion au « pour ou contre », je vou­drais ajou­ter que de nom­breux débats ont eu lieu dans l’association sur les choix éner­gé­tiques et la néces­saire réduc­tion de la demande, avec notam­ment la par­ti­ci­pa­tion de Benjamin Dessus de Global Chance. Attac est aussi un lieu qui permet les confron­ta­tions et je pense qu’elle a par exemple beau­coup contri­bué à sortir le débat des OGM des cercles pour qui ce combat était évident au départ. Je crois pou­voir dire (ou espé­rer) que c’est ou ce sera la même chose pour le nucléaire. Les résis­tances vis-à-vis des mul­ti­na­tio­nales, ici Areva et quelques autres, l’accaparement privé des res­sources éner­gé­tiques et la libé­ra­li­sa­tion des mar­chés, les dénis de démo­cra­tie (pour la construc­tion de l’EPR), les inci­dents à répé­ti­tion et l’insécurité dans les cen­trales sont des fils qui conduisent à une réflexion sur le nucléaire en tant que tel et sur le modèle de société qu’il contient. De nom­breux comi­tés locaux étaient déjà acquis à la lutte contre le nucléaire civil, et pre­naient part à des col­lec­tifs locaux, à des mani­fes­ta­tions contre la construc­tion de cen­trales, etc.

Concernant les fon­da­teurs d’Attac, et notam­ment les syn­di­cats, ils se sont impli­qués dans le col­loque que j’évoquais pré­cé­dem­ment, qui, en retour, a eu un impact dans les comi­tés locaux. Et, de ce fait, ce qu’ils menaient comme com­bats contre les OGM, ou encore sur l’eau, l’énergie, le trai­te­ment des déchets, a pu prendre une forme plus expli­cite de lutte éco­lo­giste.

M. : Arrive alors le Grenelle de l’environnement. Au départ, il y avait de quoi être méfiant : le Grenelle n’était pas tant un pro­ces­sus visant à prendre en charge la ques­tion du réchauf­fe­ment cli­ma­tique dans une dyna­mique asso­ciant élus, experts, et société civile. Il s’agissait plutôt, pour le gou­ver­ne­ment, de coop­ter cer­taines orga­ni­sa­tions, comme étant légi­times pour trai­ter d’écologie, bref, de réor­ga­ni­ser en pro­fon­deur le champ de l’écologie poli­tique. Ainsi s’explique, entre autres, l’exclusion des mou­ve­ments anti­nu­cléaires. Mais les asso­cia­tions envi­ron­ne­men­tales ont résisté à ces ten­ta­tives, et le manque de volonté poli­tique du gou­ver­ne­ment a fait le reste. Au final, le Grenelle a ouvert des oppor­tu­ni­tés, et permis la ren­contre entre des orga­ni­sa­tions qui tra­vaillaient jusqu’alors assez peu ensemble. Attac a joué un rôle impor­tant, se situant au car­re­four du Grenelle offi­ciel (cer­tains membres du Conseil Scientifique étant audi­tion­nés dans le cadre de ses dif­fé­rents groupes de tra­vail), Grenelle alter­na­tif, et contre-Grenelle (auquel vous avez par­ti­cipé).

G. A. : Indéniablement, indé­pen­dam­ment des piteux résul­tats, le Grenelle a donné plus d’ampleur à ce que nous avions initié dans Attac, notam­ment au sein du groupe « Écologie et société ». Il a permis, dans sa pré­pa­ra­tion, de créer des liens entre des mou­ve­ments sociaux « clas­siques » et des mou­ve­ments plus « écolos ». Attac n’a pas pris part en tant que telle à l’organisation du pre­mier contre-Grenelle, à Lyon en 2007, par les ani­ma­teurs du jour­nal la Décroissance. J’y étais invi­tée et j’ai parlé au nom d’Attac. J’ai tou­jours défendu, au sein d’Attac, l’idée que nous devions nous appro­prier le débat sur la décrois­sance, ne pas consi­dé­rer que c’était une ques­tion taboue, nulle et non avenue. En revanche Attac était très impli­quée dans le « Grenelle alter­na­tif », qui fai­sait en quelque sorte suite au sémi­naire que nous avions orga­nisé pré­cé­dem­ment, dans la mesure où nous avions décidé de main­te­nir sa struc­ture orga­ni­sa­trice, notam­ment durant le Grenelle, pour pro­duire des com­mu­ni­qués, des ana­lyses, etc. Nous avons donc pu avoir une expres­sion beau­coup plus expli­cite, dans les dif­fé­rentes ins­tances de l’association, et au cours de ses uni­ver­si­tés d’été, sur les liens entre éco­lo­gie et société. Nous avons ren­forcé nos liens avec les Amis de la Terre, asso­cia­tion fon­da­trice d’Attac. Dans les comi­tés locaux, les ani­ma­teurs se sont saisis de nou­veaux enjeux, les trans­ports notam­ment, avec les contri­bu­tions de Philippe Muhlstein qui co-ani­mait le groupe « éco­lo­gie-société ».

M. : Comment les débats ont-ils évolué ?

G. A. : Comme pour le nucléaire, nous avons voulu éviter le duel « croissance/​décroissance », d’autant que cer­taines réti­cences ne tiennent pas à des pro­blèmes de fond mais au terme employé. Sans cela, nous serions restés pris dans des cli­vages dif­fi­ci­le­ment dépas­sables. Mais sur­tout, le débat a évolué grâce à des mili­tants qui se sont récla­més de la décrois­sance – et ce d’autant plus que, du côté des défen­seurs de la décrois­sance, les débats publics ont permis de pré­ci­ser des points en débat : la décrois­sance n’est pas la réces­sion, la décrois­sance ne signi­fie pas « décrois­sance de tout et par­tout », la décrois­sance n’est pas la crois­sance inver­sée, la décrois­sance est un projet de société. Le débat aurait pu tour­ner rapi­de­ment au dia­logue de sourds, entre ceux qui rédui­saient la décrois­sance à une injonc­tion à faire décroître, au plus vite, toutes les pro­duc­tions, sans soucis pour les consé­quences sociales (sur l’emploi, par exemple), et ceux qui défen­daient l’idée que la décrois­sance était avant tout un outil pour ren­ver­ser le para­digme pro­duc­ti­viste.

Aujourd’hui, le débat qui sub­siste porte aussi sur le poids que l’on donne aux repré­sen­ta­tions et à l’imaginaire. Je fais partie de ceux qui consi­dèrent qu’on ne peut pas chan­ger radi­ca­le­ment le cours des choses si on ne trans­forme pas l’imaginaire. Alors que dans les tra­di­tions mar­xistes dog­ma­tiques, l’imaginaire n’est que le pro­duit des condi­tions objec­tives. Il n’a pas d’autonomie en tant que tel. Notre ima­gi­naire est assiégé par l’idéologie éco­no­mique et il est un frein ou un obs­tacle à l’imagination.

Ce que je retiens de la décrois­sance, c’est notam­ment cela : elle permet de décons­truire l’imaginaire de l’expansion infi­nie, de la fuite en avant, du pro­duc­ti­visme et d’imaginer les tran­si­tions. Je vou­drais ajou­ter que le débat s’enrichit de ce qui nous vient d’ailleurs, des pays du Sud notam­ment, autour par exemple du Manifeste pour le bien vivre, rédigé par le forum des peuples indi­gènes et dont l’impact dépasse lar­ge­ment cette ori­gine et tra­verse le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste et au-delà. Les luttes « éco­lo­gistes » dans les pays du Sud, ce que Juan Martiez Alier appelle « l’écologie du pauvre », même si elles ne se dési­gnent pas ainsi, sont très impor­tantes : lutte contre les grands bar­rages, pour l’agriculture pay­sanne, contre la défo­res­ta­tion, contre « l’extractivisme » en géné­ral. L’argument de « la crois­sance », sou­vent invo­qué comme néces­saire pour les pays « pauvres », à droite et à gauche, est consi­dé­ra­ble­ment affai­bli.

M. : Quelles sont les échéances qui suivent le Grenelle ? Au niveau inter­na­tio­nal, la Cop 13 de Bali (13ème confé­rence des par­ties de la Convention cadre des Nations unies sur le chan­ge­ment cli­ma­tique) a permis de jeter les bases du « mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique », qui jouera un rôle clef dans le succès des mobi­li­sa­tions autour de la Cop 15, à Copenhague, en décembre 2009.

G. A. : Surtout, nous avons fait le lien entre les dif­fé­rentes com­mis­sions de l’association. Ainsi, le groupe « Écologie et société » a-t-il béné­fi­cié des tra­vaux menés dans le cadre de la com­mis­sion inter­na­tio­nale. C’est par ce biais que nous avons pu faire le lien entre les mou­ve­ments envi­ron­ne­men­taux et le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. À l’époque, avec Jean Chesnaux, nous avions rédigé un texte sur les insuf­fi­sances de la Charte des prin­cipes du Forum social mon­dial sur les ques­tions envi­ron­ne­men­tales, qui y figurent certes, mais de manière très géné­rale [3]. Dans le même temps, les luttes pour l’eau comme bien commun, contre les OGM, les bre­vets sur le vivant et la bio-pira­te­rie, et plus géné­ra­le­ment sur les ques­tions liées à l’agriculture pay­sanne et l’accès à la terre, au libre-échange, ont été dès le départ une part fon­da­men­tale du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste.

Nous avons com­mencé à tra­vailler sur les rap­ports du GIEC, en même temps que la com­mis­sion inter­na­tio­nale retrou­vait une acti­vité après un temps d’effacement dans l’association. Grâce, entre autres, à Christophe Aguiton, nous avons pu suivre ce qui se pas­sait dans les négo­cia­tions inter­na­tio­nales sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, avec, notam­ment, la créa­tion de la coa­li­tion Climate Justice Now ! suite à la confé­rence de Bali. L’année sui­vante, j’ai repré­senté Attac pour la pre­mière fois dans un sommet de l’Onu sur le chan­ge­ment cli­ma­tique. C’était un an avant Copenhague, en décembre 2008, donc, à Poznan (Cop 14). Nous avions pré­paré cette par­ti­ci­pa­tion dans le cadre du groupe « éco­lo­gie et société » pré­ci­sé­ment dans l’optique de par­ti­ci­per à la construc­tion du mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique.

M. : Dans la construc­tion de ce mou­ve­ment, le G8 qui pré­cède Bali, à Heiligendam (Allemagne, été 2007) semble être un moment cru­cial : d’un côté, le contre-sommet a été perçu comme un succès, après le « trau­ma­tisme » du G8 de Gleaneagles (2007, en Écosse, au cours duquel d’importantes ONG avaient appelé à mani­fes­ter « pour » le G8, lui deman­dant de prendre la mesure du défi de la lutte pour l’éradication de la pau­vreté, lui recon­nais­sant ainsi impli­ci­te­ment sa légi­ti­mité – à l’inverse de tous les mots d’ordres des pré­cé­dents contre-som­mets) ; mais, dans le même temps, les pays membres du G8 ont pro­fité d’Heiligendam pour accroître leur légi­ti­mité, s’engageant à tout faire pour résoudre la crise cli­ma­tique et « sauver la pla­nète ». Heiligendam a donc été un bas­cu­le­ment, pour de nom­breux mou­ve­ments, qui ont décidé de se saisir plus acti­ve­ment des enjeux liés aux négo­cia­tions menées dans le cadre de la Convention cadre des Nations unies sur le chan­ge­ment cli­ma­tique.

G. A. : C’est vrai. Cela cor­res­pond aussi, dans Attac, au tra­vail réa­lisé sur les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales. Si nous nous sommes autant inté­res­sés au climat, c’est aussi pour cela, par l’entrée « Onu ». L’Onu est en effet le seul cadre dans lequel les régu­la­tions inter­na­tio­nales doivent se faire, se dis­cu­ter, s’élaborer. Bien sûr, l’Onu doit être réfor­mée, et en pro­fon­deur. Mais c’est, à nos yeux, malgré tout, la seule ins­ti­tu­tion inter­na­tio­nale légi­time, contrai­re­ment au G8 ou au G20, ou encore à la Banque mon­diale, au Fonds moné­taire inter­na­tio­nal ou à l’Organisation mon­diale du com­merce, autant d’institutions qui ont été et sont au cœur des com­bats d’Attac. Les négo­cia­tions cli­ma­tiques et le mou­ve­ment pour la jus­tice envi­ron­ne­men­tale posent de fait l’urgence de la trans­for­ma­tion de l’Onu, comme le montre le sommet des peuples orga­nisé à Cochabamba pour répondre à l’échec de la confé­rence de Copenhague.

Si l’accroche a été aussi rapide pour l’engagement dans la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique, c’est parce que nous avons pu faire le lien avec nos tra­vaux sur la finance. Les négo­cia­tions cli­ma­tiques posent la ques­tion du finan­ce­ment, du marché car­bone, des taxes, du rôle du FMI ou de la Banque mon­diale. Bref, autant de sujets sur les­quels nous menons des cam­pagnes depuis de nom­breuses années. Et bien sûr, elles posent aussi les alter­na­tives qu’Attac a le souci de mettre en avant et qui avaient été expo­sées dans le Manifeste alter­mon­dia­liste, éla­boré dans l’association en 2007, avec le souci de relier les ques­tions sociales et envi­ron­ne­men­tales. La crise cli­ma­tique condense en fait l’ensemble des dos­siers qu’Attac avait déjà mis en avant. Comme les groupes locaux étaient déjà sen­si­bi­li­sés, voire jouaient un rôle moteur dans l’association, les choses se sont réa­li­sées avec faci­lité. Avant le sommet de Copenhague, nous avons animé plus d’une cen­taine de réunions dans la France entière autour des enjeux de Copenhague. C’est aussi notre « mis­sion » d’éducation popu­laire.

M. : On note d’ailleurs une évo­lu­tion assez nette des fon­da­teurs d’ATttac, notam­ment des syn­di­cats, sur ces ques­tions : la FSU et Sud ont par exemple récem­ment orga­nisé un col­loque pas­sion­nant sur les défis que pose aux syn­di­cats la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique. Même si, dans le même temps, la CGT donne l’impression de prendre ses dis­tances par rap­port au mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, pré­fé­rant se recen­trer sur la ques­tion de la défense de l’emploi dans l’espace natio­nal. D’une manière plus géné­rale, le mou­ve­ment syn­di­cal (fran­çais, euro­péen et mon­dial) était assez peu pré­sent à Copenhague – même si la FSU et Solidaires y avaient envoyé une dizaine de repré­sen­tants.

G. A. : Les choses ne bougent pas seule­ment du côté de Solidaires ou de la FSU. Nous pré­pa­rons un nou­veau col­loque, co-orga­nisé dans le même esprit que celui de 2007. Il por­tera sur le thème de la relo­ca­li­sa­tion et de la recon­ver­sion des acti­vi­tés. Il se tien­dra en octobre à Paris. La CGT est pré­sente et la CFDT devrait s’y joindre. Cela nous paraît très impor­tant car le bilan très posi­tif que nous fai­sons de la for­mi­dable mobi­li­sa­tion de Copenhague, aussi bien des débats, de la mani­fes­ta­tion et des formes de luttes, est tem­péré par la pré­sence très faible du mou­ve­ment syn­di­cal.

Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste est l’espace idéal pour faire place à de tels échanges, dans la mesure où il met en contact des luttes indis­so­cia­ble­ment sociales et envi­ron­ne­men­tales. L’évolution est assez nette et devrait per­mettre d’éviter des conflits mor­ti­fères ou au moins d’en poser les termes. À Johannesburg en 2002, dix ans après le sommet de la Terre de Rio qui a repré­senté pour les mou­ve­ments alter­na­tifs un moment essen­tiel, il y avait une cou­pure forte entre les mou­ve­ments sociaux et les éco­lo­gistes. De même, après l’explosion de l’usine AZF à Toulouse. Ce fut un combat ter­rible, dur, entre les asso­cia­tions de vic­times et les éco­lo­gistes, d’un côté ; et de l’autre, les syn­di­cats, qui se sont de fait rangés du côté de Total, au nom de la défense de l’emploi indus­triel. Cela a été un vrai déchi­re­ment, qui nous a aidés à com­prendre qu’on allait vers une divi­sion bru­tale si nous ne par­ve­nions pas à dépas­ser l’opposition entre les deux.

M. : Si on regarde en arrière, Attac a énor­mé­ment évolué. Créée autour des ques­tions finan­cières – et de la taxa­tion des tran­sac­tions – elle s’est très lar­ge­ment ouverte à de nou­velles ques­tions. On peut faire un constat simi­laire pour l’ensemble de la dyna­mique alter­mon­dia­liste. En paral­lèle, la crise éco­no­mique et finan­cière valide (en même temps qu’elle bana­lise) les pro­po­si­tions d’Attac, ou celles issues des forums sociaux.

G. A. : C’est pour cela qu’il est fon­da­men­tal que le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste conti­nue à se saisir de l’ensemble de ces ques­tions. Il a très lar­ge­ment contri­bué à faire prendre conscience que la crise n’est pas réduc­tible à une simple crise éco­no­mique et finan­cière – cette crise étant en réa­lité une crise de la domi­na­tion de l’économie, plus qu’une crise éco­no­mique. Bien sûr, des trans­for­ma­tions de l’économie et de la finance sont indis­pen­sables, mais elles ne suf­fi­ront pas. La crise éco­lo­gique montre les limites du sys­tème. Le capi­ta­lisme finan­cier n’est pas seul en cause : plus géné­ra­le­ment, le pro­blème est à recher­cher du côté d’un sys­tème fondé sur l’expansion infi­nie, ainsi que sur la pré­da­tion des res­sources, humaines et natu­relles, sur la domi­na­tion conjointe des humains et de la Terre.

M. : C’est d’ailleurs là l’un des apports du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, que de mon­trer le lien entre les ques­tions sociales et envi­ron­ne­men­tales. Dans les pays « du Sud », ce lien est évident – à tel point qu’il est étrange de dis­tin­guer « social » et « envi­ron­ne­men­tal » : les luttes pour l’accès à l’eau ou à la terre, les luttes contre les grandes infra­struc­tures comme les bar­rages, etc. sont des luttes sociales et envi­ron­ne­men­tales. Là où en France, et plus géné­ra­le­ment, dans les pays du Nord, ce lien doit être construit.

G. A. : La survie y passe par la défense des milieux de vie. Le capi­ta­lisme, en se glo­ba­li­sant, a accé­léré la dégra­da­tion de ces milieux à un point tel que le lien est direct.

Il est impor­tant de recon­naître le rôle du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste : il s’est impré­gné des pré­oc­cu­pa­tions envi­ron­ne­men­tales, et a trans­formé les mou­ve­ments sociaux au Nord. Mais, en retour, il a donné une visi­bi­lité aux luttes socio-envi­ron­ne­men­tales. L’imprégnation est réci­proque. Les réflexions des éco­lo­gistes influent sur la dyna­mique alter­mon­dia­liste, qui, en retour, ancre ces pré­oc­cu­pa­tions dans les socié­tés.

Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste a donné à voir d’autres expé­riences de trans­for­ma­tion sociale, ne se limi­tant pas au pro­lé­ta­riat et à la classe ouvrière. Je pense notam­ment aux mou­ve­ments pay­sans. Dans les années 1970 et 1980, ces mou­ve­ments étaient encore perçus sou­vent comme secon­daires, voire réac­tion­naires. Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste a donné une légi­ti­mité trans­for­ma­trice et éman­ci­pa­trice aux mou­ve­ments pay­sans en lutte pour la terre – une reven­di­ca­tion qui serait passée pour « petite-bour­geoise » il y a quelques décen­nies.

La place prise par les mou­ve­ments indi­gènes dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste est simi­laire. L’idée qu’il y aurait un sujet col­lec­tif (le pro­lé­ta­riat, la classe ouvrière, ou plus géné­ra­le­ment le sala­riat) qui serait le prin­ci­pal, sinon le seul, por­teur de la pos­si­bi­lité de la trans­for­ma­tion sociale est battue en brèche par la com­po­si­tion et l’évolution du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Il a permis la recon­nais­sance d’autres mou­ve­ments por­teurs d’une contes­ta­tion radi­cale du sys­tème et obli­geant à affron­ter des non-dits de la civi­li­sa­tion occi­den­tale.

M. : Mais c’est un pro­ces­sus assez com­plexe. On le voit dans les débats actuels, dans Attac ou ailleurs, autour des reven­di­ca­tions indi­gènes sur le « vivir bien » et la « pacha­mama » (Terre-Mère) : les mou­ve­ments ont du mal à les appré­hen­der de manière poli­tique, à sortir de leur reli­gio­sité appa­rente, que ce soit pour les cri­ti­quer (et on retombe dans un débat très simi­laire à celui sur la laï­cité) ou pour les endos­ser (quitte à donner dans une sorte de « pacha­ma­misme » illu­miné)…

G. A. : J’apprécie beau­coup ce que dit Pablo Solon, repré­sen­tant de la Bolivie à l’Onu, à ce propos : il explique que les mou­ve­ments indi­gènes n’ont jamais demandé aux pays occi­den­taux d’adopter la culture de la « pacha­mama » ! Nous avons à nous dépar­tir d’une concep­tion de l’universel qui consis­te­rait à impo­ser telle ou telle culture, la nôtre si pos­sible. Ce qu’ils demandent, c’est sim­ple­ment d’accepter que l’invocation de la Terre-Mère, qui ren­voie à une cos­mo­go­nie qui nous est étran­gère, dit aussi ce que les recherches scien­ti­fiques mettent en évi­dence, à savoir la com­plexité des inter­re­la­tions entre les acti­vi­tés humaines et la bio­sphère. C’est tout ce qui est requis. Et peut-être devrions-nous songer aux mul­tiples apports des cultures « pri­mi­tives » dans la culture moderne, je pense à l’art de la pre­mière moitié du XXe siècle, celui de Picasso et d’autres, qui n’était pas une injonc­tion à adop­ter telle ou telle cou­tume ou repré­sen­ta­tion, mais qui mani­fes­taient l’importance des bou­le­ver­se­ments venus d’ailleurs pour com­prendre la condi­tion humaine. Une culture unique et auto-cen­trée est mor­ti­fère. Quant au débat sur la laï­cité, pour pou­voir être tenu, encore fau­drait-il que nous voyions que le désen­chan­te­ment du monde propre à l’esprit occi­den­tal a tenu d’un acte de foi dans le pro­grès et la tech­nique et non d’une auto­no­mie des indi­vi­dus et des socié­tés.

M. : Dans votre livre Le temps du monde fini [4], vous dîtes clai­re­ment que l’échec de la moder­nité n’est pas uni­que­ment celui du capi­ta­lisme, mais qu’il concerne tout autant les pro­jets révo­lu­tion­naires…

G. A. : Oui, mais cela ne signi­fie pas qu’il faille pour autant aban­don­ner toute utopie concrète. On voit émer­ger par­tout dans le monde des luttes et des expé­riences qui ne reprennent pas l’idée de l’émancipation de manière abs­traite et dif­fé­rée ou l’attente de la crise finale, mais qui s’affrontent au para­digme domi­nant et inventent des che­mins de sortie, avec des luttes qui disent autre chose que la misère et la déplo­ra­tion, que l’aliénation géné­ra­li­sée. Elles ne sont pas anec­do­tiques dès lors que le regard s’attache au monde vécu. À force de réduire ce qui lui était exté­rieur, le sys­tème s’effondre sur lui-même. Bien sûr il peut encore se nour­rir de son effon­dre­ment et de la crise. Mais sa légi­ti­mité est atteinte. La crise ali­men­taire a joué un rôle clé. Elle a été dévas­ta­trice car elle a ruiné l’idéal pro­duc­ti­viste, qui trouve tou­jours sa raison dans l’accès à la nour­ri­ture, aux soins, bref au bien-être. Elle a aussi aidé au refus des agro­car­bu­rants. Le sys­tème arrive à des limites poli­tiques, sociales et éco­lo­giques qui sont évi­dentes, elles ne sont plus seule­ment théo­riques. Les mil­liards consa­crés au ren­floue­ment des banques et de leurs action­naires pen­dant qu’on demande aux popu­la­tions de passer à la diète parlent d’eux-mêmes.

La dif­fi­culté tient tou­te­fois à une forme d’accoutumance aux catas­trophes, au « capi­ta­lisme du désastre » (Naomi Klein) et à la rési­gna­tion devant ce qui peut appa­raître comme un destin ou une fata­lité.

M. : Nous devons en retour chan­ger nos reven­di­ca­tions – à Copenhague, Michael Hart expli­quait ainsi que le slogan des mani­fes­ta­tions (« there is no planet B ») entrait en contra­dic­tion avec le slogan de Seattle (« we want eve­ry­thing for eve­ryone »). On pour­rait même ajou­ter que, dans une pers­pec­tive de chan­ge­ment cli­ma­tique, l’idée qu’« un autre monde est pos­sible » pose pro­blème si elle n’est pas assor­tie d’un cer­tain nombre de réserves.

G. A. : Oui, un autre monde ne sera pos­sible qu’à la condi­tion d’admettre que nous sommes sur une Terre finie, qu’une autre pla­nète n’est, elle, pas pos­sible. « Le temps du monde fini com­mence » écri­vait Paul Valéry en 1931 ! Comme le dit Annie Le Brun dans son der­nier livre, il aura fallu près d’un siècle pour per­ce­voir la glo­ba­lité de la crise. C’est à partir de cette conscience que d’autres mondes vivables seront pos­sibles, devien­dront pos­sibles. Le slogan « Un autre monde est pos­sible » (ou plutôt « d’autres mondes sont pos­sibles ») ne doit pas être lu comme un avenir « néces­saire » en regard des lois de l’histoire, qui, ani­mées des forces du pro­grès feraient surgir le bien à partir du mal. Il est une invi­ta­tion à faire le pas de côté, à dire non, et à réin­ven­ter un monde commun.

M. : On retrouve là une spé­ci­fi­cité propre à Attac. Par construc­tion, Attac, et notam­ment son Conseil scien­ti­fique, est marqué par un rap­port par­ti­cu­lier à la science : pour des éco­no­mistes, qui plus est mar­xiste, elle est étroi­te­ment liée à l’idée de pro­grès. D’où l’importance d’un pen­seur comme Castoriadis, que vous citez abon­dam­ment dans votre livre : selon lui, la science n’épuise pas tout, et il sou­ligne l’importance des ins­ti­tu­tions ima­gi­naires, le rôle de la tra­gé­die, en Grèce, qui permet la limi­ta­tion de l’hubris, etc.

G. A. : Attac, comme le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste sont, pour partie aussi, les héri­tiers des cultures scien­tistes et posi­ti­vistes. Il aurait été plus dif­fi­cile de construire le pre­mier forum social mon­dial en Afrique ou en Inde, plutôt qu’en Amérique Latine à Poto Alegre, tant les his­toires sociales et les rap­ports à la culture occi­den­tale y sont dif­fé­rents. Mais les forums mon­diaux se sont dépla­cés, en Afrique et en Inde et ont à chaque fois engen­dré de nou­velles ques­tions. Le pro­chain, à Dakar en jan­vier 2011, abor­dera, depuis les mou­ve­ments afri­cains et ceux du Sud, les ques­tions posées par ce que nous appe­lons « la crise de civi­li­sa­tion ». Il est aussi très impor­tant de voir l’émergence de cri­tiques latino-amé­ri­caines de la moder­nité occi­den­tale. La cri­tique de la moder­nité occi­den­tale de l’intérieur d’elle-même est très riche. Depuis plus d’un siècle l’essentiel a été écrit. Mais je suis per­sua­dée que nous sommes par­ve­nus à un stade où de telles cri­tiques ne peuvent plus se faire uni­que­ment de l’intérieur, sans les apports de celles venues d’ailleurs. Parce que la moder­nité occi­den­tale et le capi­ta­lisme qui va avec, a véri­ta­ble­ment saturé tout l’espace, y com­pris intel­lec­tuel. Son côté « auto­phage » impose de retrou­ver la dis­tance abolie par la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique et l’uniformisation sociale et cultu­relle.

Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste permet le regard cri­tique venu de l’extérieur, de retrou­ver la dis­tance abolie avec la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique et le ratis­sage des esprits.

M. : Nous n’avons pas encore abordé la ques­tion des pra­tiques alter­na­tives concrètes. Parmi celles-ci, vous en dis­cu­tez une : la relo­ca­li­sa­tion. C’est, écri­vez-vous, une piste concrète de tra­vail et de lutte, mais assor­tie de nou­veaux dilemmes : elle pour­rait en effet nous conduire à une rup­ture avec la tra­di­tion inter­na­tio­na­liste, puis mon­dia­liste.

G. A. : La relo­ca­li­sa­tion des acti­vi­tés est une néces­sité éco­lo­gique et sociale. Elle répond aussi à un désir démo­cra­tique, disons de « reprendre ses affaires en main », de retrou­ver les limites à l’expansion géné­ra­li­sée. C’est une manière de renouer avec l’idéal auto­ges­tion­naire, de démo­cra­tie à la base. Mais il ne s’agit pas d’exalter le local en oppo­si­tion ou en concur­rence avec le reste du monde. C’est jus­te­ment là le sens des forums sociaux, qui sont des espaces qui renouent avec l’internationalisme, et empêchent de s’enfermer sur le local. L’espace des forums sociaux a certes des défauts, mais c’est le seul qui per­mette à ce jour, non pas de glo­ba­li­ser le local mais de mettre en œuvre les mots de Miguel Torga : « L’universel, c’est le local moins les murs ».

Mais je pense aussi que la relo­ca­li­sa­tion sou­lève de nom­breuses ques­tions : jusqu’où va la sou­ve­rai­neté des com­mu­nau­tés ? celle des États ? Ce sont des ques­tions poli­tiques abso­lu­ment cen­trales, qui ne peuvent se résoudre dans un labo­ra­toire. Nous ne les résou­drons qu’en avan­çant. La relo­ca­li­sa­tion n’est pas un remède miracle : elle engendre ses propres pro­blèmes.

La forêt ama­zo­nienne appar­tient à ses habi­tants, dont la sou­ve­rai­neté doit être recon­nue. Mais, dans le même temps, c’est un bien commun de l’humanité. Nous devons inven­ter des formes poli­tiques démo­cra­tiques qui per­mettent de résoudre ces conflits de sou­ve­rai­neté autre­ment que par la mise en concur­rence ou par la domi­na­tion.

Dans les approches clas­siques de la trans­for­ma­tion sociale, on a sou­vent ten­dance à croire qu’il suf­fi­rait de passer à un sys­tème juste (non-capi­ta­liste) pour que l’essentiel des pro­blèmes soient réso­lus. Mais cela, c’est la fin de la poli­tique. Je ne crois abso­lu­ment pas à une tran­si­tion simple, qui, du seul fait que l’on par­vien­drait à sup­pri­mer le capi­ta­lisme, ne ferait pas appa­raître des pro­blèmes éga­le­ment ver­ti­gi­neux.

Ce n’est pas propre à la ques­tion de la sou­ve­rai­neté des peuples. Prenons l’entreprise, et les conseils ouvriers. Je suis évi­dem­ment d’accord avec l’idée que les entre­prises doivent être gérées par celles et ceux qui y tra­vaillent. Mais, en même temps, toute pro­duc­tion a un sens social et une empreinte éco­lo­gique glo­bale. Que pro­duire ? Seul l’exercice démo­cra­tique per­met­tra de résoudre les ten­sions que cela pose. C’est la raison pour laquelle la relo­ca­li­sa­tion des acti­vi­tés ne peut se com­prendre seule­ment comme une stra­té­gie éco­no­mique. Elle est une réponse à la glo­ba­li­sa­tion comme sou­mis­sion des espaces poli­tiques à la loi du marché et de la concur­rence. Cette ques­tion des limites, de l’autolimitation, a été par­ti­cu­liè­re­ment déve­lop­pée par Cornélius Castoriadis, qui en fait la condi­tion de la poli­tique et de la démo­cra­tie. Les mou­ve­ments, très nom­breux, qui s’opposent à l’extractivisme sans frein des res­sources natu­relles, sont au cœur du pro­blème. Les réflexions sur les formes du néo-extrac­ti­visme en témoignent [5] : il ne suffit pas que des États, fussent-ils « pro­gres­sistes », récu­pèrent la maî­trise de leurs res­sources natu­relles. J’y suis bien évi­dem­ment tout à fait favo­rable. Mais récu­pé­rer ces res­sources en les enle­vant des mains des mul­ti­na­tio­nales ne résout en rien la ques­tion sui­vante : faut-il pour­suivre leur exploi­ta­tion et dans quel but ? Comme l’écrit Eduardo Gudynas, la crise est aussi celle du modèle de déve­lop­pe­ment extrac­ti­viste. C’est une ques­tion poli­tique glo­bale. Dès lors que, dans les pays du Nord la demande se pour­suit et s’intensifie, sans bifur­ca­tion du modèle, sans chan­ge­ment de para­digme, les pro­blèmes res­te­ront inso­lubles. Je ne vois aucune solu­tion à ces pro­blèmes dans le cadre du modèle domi­nant. C’est la raison pour laquelle je pense que ces mou­ve­ments contre l’extractivisme sont radi­caux, dans le sens où ils s’affrontent aux racines du modèle qui orga­nise la domi­na­tion conjointe de la Terre et des humains. Ils inter­rogent la notion de bien commun.

M. : Vous vous situez très loin des cri­tiques sur « l’essoufflement » de la dyna­mique alter­mon­dia­liste. À vous entendre, on ferait même face à un renou­veau.

G. A. : Essoufflement par rap­port à quoi ? Je ne suis pas une adepte des len­de­mains qui chantent et de l’avenir radieux. Il faut rompre avec l’eschatologie clas­sique, avec l’esprit de sys­tème propre à tout projet révo­lu­tion­naire, dès lors qu’il confie à des peuples abs­traits, le deve­nir de l’humanité. C’est aussi de cela que le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, même s’il est un creu­set irrem­pla­çable actuel­le­ment, a à se démar­quer : il n’est pas LE sujet de la trans­for­ma­tion sociale mon­diale investi d’une mis­sion his­to­rique, ni une sorte de Komintern !

À cet égard, je suis très atta­chée à l’idée de bri­co­lage, ou, comme dirait de Certeau, à celle de « bra­con­nage » ou encore de détour­ne­ment. Actuellement, on a sou­vent l’impression de perdre, d’aller de défaite en défaite. Mais ces luttes sont aussi des graines pour des mondes futurs et elles main­tiennent des capa­ci­tés d’insurrection. À ne regar­der que le résul­tat final espéré, on oublie que ces résis­tances portent en elles d’autres mondes, que les « vain­cus » disent autre chose que leur défaite, même si tout cela reste impar­fait, « bri­colé » et plein d’imperfections. Mais cela, on ne peut le recon­naître sans chan­ger de pers­pec­tive – rompre avec l’idée qu’il y aurait une bar­rière dans le temps entre le monde tel qu’il est et le monde que nous vou­lons. C’est dans ce monde-là, sur cette Terre, que s’inventent d’autres mondes. Et à cela, il y a urgence.

Ce « bri­co­lage » ne doit pas être évalué par rap­port à un avenir pré­dé­ter­miné, dont nous aurions décidé les grands traits à l’avance. Il ne doit pas être jugé par rap­port au monde tel qu’on vou­drait qu’il soit, mais en soi, comme étant por­teur de quelque chose de dif­fé­rent, comme étant por­teur d’alternatives. C’est l’une des choses dont je suis recon­nais­sante vis-à-vis du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste : l’idée qu’il n’y a pas de luttes mineures, qu’il n’y a pas de hié­rar­chies dans les luttes. Bien sûr, cer­taines sont plus impor­tantes que d’autres, par leur ampleur, par le rap­port de force qu’elles construisent. Mais il n’y a pas de hié­rar­chie a priori. Et beau­coup d’événements signi­fi­ca­tifs de notre his­toire sont sur­ve­nus alors qu’on ne les atten­dait pas et n’ont pas démarré là où on les atten­dait.

On a l’impression de vivre dans un monde où l’aliénation est géné­ra­li­sée, oubliant le foi­son­ne­ment des résis­tances, des écarts. Si on regarde le monde de manière plus « ami­cale », sans nous pro­je­ter dans un avenir que nous aurions déjà construit de manière abs­traite, mais qu’on regarde toutes les résis­tances quo­ti­diennes, qu’elles soient col­lec­tives ou indi­vi­duelles, – ce que j’appelle « la Terre vue de la Terre » – le pano­rama est en réa­lité assez impres­sion­nant. On ne débouche bien sûr pas sur des chan­ge­ments poli­tiques majeurs, au sens des pou­voirs consti­tués. Mais les trans­for­ma­tions en cours et les pro­blèmes que nous avons à affron­ter, ne trou­ve­ront pas une solu­tion en un jour.

Si on prend l’exemple du Traité consti­tu­tion­nel euro­péen, il n’est pas exa­géré de dire qu’il a sus­cité une forme d’insurrection sociale : qui aurait pu ima­gi­ner qu’un tel texte, qui ne dési­gnait pas tel ou tel inté­rêt à défendre, par­ti­cu­liè­re­ment illi­sible, allait sus­ci­ter des dis­cus­sions par­tout sur le ter­ri­toire, dans des lieux sou­vent impro­bables, jusqu’à son rejet ? Bien sûr le vote n’a pas été entendu, bien sûr nous pou­vons le déplo­rer, mais ce for­mi­dable mou­ve­ment nous appar­tient. Et son appli­ca­tion n’est pas notre défaite, mais celles des puis­sances qui aujourd’hui se trouvent prises dans des contra­dic­tions inso­lubles au sein de l’Europe. Nous avons aussi à nous défaire de la déplo­ra­tion et du misé­ra­bi­lisme, qui confortent l’imaginaire domi­nant. Si on n’inverse pas le regard, si on inté­rio­rise à ce point la défaite, effec­ti­ve­ment, la seule issue est de se démo­bi­li­ser, en oubliant les enga­ge­ments de tous ceux qui ont conservé un pou­voir de rébel­lion, un pou­voir d’insurrection. C’est l’enjeu actuel : ce pou­voir d’insurrection est-il anni­hilé ? Je suis per­suadé que non.

Prenons un moment qui fut impor­tant pour l’altermondialisme en France, le démon­tage du MacDo de Millau. José Bové et la Confédération pay­sanne n’avaient pas ima­giné l’impact que leur action allait prendre, ils ne l’avaient pas prévu. Ils n’étaient même pas sûrs de par­ve­nir à démon­ter ce MacDo. Mais cela a mis en mou­ve­ment quelque chose qui dépas­sait l’intention ini­tiale : la « mal­bouffe », les modèles de déve­lop­pe­ment et de consom­ma­tion, la glo­ba­li­sa­tion.

Il faut qu’on se déprenne de notre volonté de maî­trise. Les évé­ne­ments majeurs dans l’histoire n’obéissent à aucune « loi de l’histoire ». Je ne par­le­rais donc pas d’essoufflement du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste car son déve­lop­pe­ment n’est pas linéaire…. Le déclin ne pou­vant que suc­cé­der fina­le­ment à la « crois­sance » ! Il est plus diver­si­fié qu’il ne l’était il y a quelques années, et je crois plus ancré dans les socié­tés, moins spec­ta­cu­laire. Par exemple, pour la pre­mière fois un forum social se tien­dra à Ramallah en novembre 2010. Le mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique, dans lequel on retrouve des orga­ni­sa­tions phare du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, élar­git éga­le­ment le mou­ve­ment. C’est là, à partir des expé­riences vécues, res­sen­ties, que peut s’imaginer l’articulation du local et du global, du par­ti­cu­lier et de l’universel.

Publié par Mouvements, le 27 sep­tembre 2010. http://​www​.mou​ve​ments​.info/​A​t​t​a​c​-​l​e​-​t​o​u​r​n​a​n​t​-​e​c​o​l​o​-​e​n​t​r​e​t​i​e​n​.html

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