Un nouveau regard sur la planète Terre

Par Mis en ligne le 28 septembre 2010

Couverture ouvrage

Un livre qui nous rap­pelle à l’optimisme à tra­vers une ana­lyse d’évènements clés du passé géo­lo­gique de notre Terre et une réflexion sur la pensée com­plexe en Sciences.

Titre : Terre ! Des menaces glo­bales à l’espoir pla­né­taire
Auteur : Peter Westbroek
Éditeur : Seuil

La géo­lo­gie est deve­nue depuis plu­sieurs décen­nies une science de pré­ci­sion, notam­ment avec l’introduction de para­digmes comme celui de la tec­to­nique des plaques et la réa­li­sa­tion d’observations de plus en plus fines. L’accumulation de don­nées et l’élaboration de modèles nous permet d’améliorer de jour en jour notre com­pré­hen­sion du globe. Mais force est de consta­ter que la géo­lo­gie subit, à la manière des autres sciences, un cloi­son­ne­ment de plus en plus impor­tant, une sub­di­vi­sion de plus en plus sub­tile en dis­ci­plines indé­pen­dantes, ce qui entraine une par­cel­li­sa­tion du savoir. On ne peut bien sur pas remettre en ques­tion les connais­sances énormes qui furent appor­tées par la géo­phy­sique et la géo­chi­mie en si peu de temps dans l’histoire des sciences contem­po­raines. Mais on peut cepen­dant s’inquiéter d’une cer­taine frag­men­ta­tion des concepts, une ato­mi­sa­tion du réel qui est quasi omni­pré­sente et qui rend très fas­ti­dieux le tra­vail de syn­thèse. Or c’est ce tra­vail de regrou­pe­ment des connais­sances qui est néces­saire pour abor­der les ques­tions et pro­blèmes liés au chan­ge­ment cli­ma­tique. Il se pour­rait donc que l’attitude adop­tée jusqu’à pré­sent n’offre pas une vision suf­fi­sam­ment glo­bale de l’histoire de notre pla­nète pour pou­voir espé­rer en com­prendre les dyna­miques et percer les mys­tères des inter­ac­tions entre les dif­fé­rentes enve­loppes consti­tuantes du globe. C’est du moins la thèse du scien­ti­fique et auteur du pré­sent livre, Peter Westbroek. La dis­tan­cia­tion, l’émerveillement et la renais­sance du mythe seraient selon lui les piliers d’une pensée nou­velle, une vision mer­veilleuse et glo­bale de la Terre qui devrait nous per­mettre de mieux en saisir la phy­sio­lo­gie et rendre intel­li­gibles les méca­nismes com­plexes qui sont au coeur des sché­mas de régu­la­tion des équi­libres cli­ma­tiques.

L’évanouissement du rap­port intime entre les pen­sées mythique et scien­ti­fique a sou­vent été tenu pour res­pon­sable de la crise contem­po­raine des sciences. Cette sépa­ra­tion est arti­fi­cielle dans le sens ou mythe et science se font tou­jours écho dans les ques­tions fon­da­men­tales que nous essayons d’aborder. L’étude de la bio­lo­gie nous ren­voie à la ques­tion de nos ori­gines, du com­men­ce­ment de la vie et des méca­nismes d’évolution, et l’on ne peut nier à cette science le carac­tère mythique qui nous relie aux étour­dis­santes inter­ro­ga­tions sur l’existence. Il en est de même lorsque nous confron­tons les récits cos­mo­go­niques aux connais­sances théo­riques que nous avons de l’Univers et de son évo­lu­tion. L’histoire des sciences est ainsi jalon­née de bou­le­ver­se­ments concep­tuels majeurs dans les­quels le mythe a nourri la pensée scien­ti­fique, atti­sant les méca­nisme de repen­sée du monde qui sont à la base de toutes les révo­lu­tions.
Si avec le temps et le déve­lop­pe­ment de ce que l’on pour­rait appe­ler la ratio­na­li­sa­tion de la science, l’interaction avec la pensée mythique est deve­nue de plus en plus rare et dif­fi­cile à conce­voir, Peter Westbroek ne manque pas de nous rap­pe­ler au début de son livre qu’il y a dans la science moderne, entre autres, deux évè­ne­ments par­ti­cu­liè­re­ment sin­gu­liers qui illus­trent plei­ne­ment la per­sis­tance de cette idée. L’un d’entre eux est la paru­tion en 1968 de la pho­to­gra­phie « Earthrise« , prise par l’astronaute William Anders lors de la mis­sion Apollo 8, qui montre depuis la Lune l’apparition de la Terre à la manière d’un lever de Soleil. Il s’agit pour l’auteur de « l’icône d’une vision du monde, qui effaça le sou­ve­nir des anciennes map­pe­mondes » 1. Ce cliché sus­cita une sorte d’émerveillement, comme la réa­li­sa­tion sou­daine du fait qu’il y a un point de vue exté­rieur depuis lequel on peut sentir et com­prendre par une sorte d’intuition qu’il y a une cer­taine unité, une har­mo­nie, une dyna­mique pré­cise à laquelle obéit ce point isolé de l’Univers auquel nous appar­te­nons. Le contraste entre le pay­sage lunaire déser­tique et la vision colo­rée et vivante de la Terre est si intense qu’il fait naître un émer­veille­ment, il sug­gère un chan­ge­ment de vision du monde com­pa­rable en inten­sité au pas­sage du sys­tème géo­cen­trique au point de vue hélio­cen­trique. C’est l’apparition d’un nou­veau « prin­cipe orga­ni­sa­teur » 2, nous adop­tons une nou­velle vision de la Terre, et sa dyna­mique et son évo­lu­tion deviennent intel­li­gibles.

Si l’on remonte plus loin dans le passé, il est aisé de com­prendre com­ment cette sen­sa­tion et ce sen­ti­ment qu’il existe une méca­nique extra­or­di­naire a pu naître dans l’imaginaire fan­tai­siste de l’Homme pour ensuite adop­ter la for­mu­la­tion concrète et scien­ti­fique qui consti­tua les fon­de­ments de la géo­lo­gie. C’est cette tran­si­tion entre la géo­lo­gie comme mythe, et géo­lo­gie en tant que science assu­mée, que raconte l’auteur dans un cha­pitre pas­sion­nant qu’il appelle « une lente dis­tan­cia­tion ». Il s’agit prin­ci­pa­le­ment du récit de l’expédition de James Hutton, qui se rendit en 1788, avec ses amis John Playfair et James Hall, sur le site de Siccar Point en Ecosse afin de leur démon­trer sur un affleu­re­ment de roches sédi­men­taires la per­ti­nence de sa théo­rie sur le cycle des roches. A force d’observer des cycles pré­sents dans la nature, tels que la cir­cu­la­tion san­guine ou encore la décom­po­si­tion des végé­taux, Hutton en était arrivé à l’intuition for­mi­dable que les roches ont éga­le­ment une his­toire cyclique. Elles ne sont pas en place pour tou­jours, mais voyagent dans la Terre et par­ti­cipent à des trans­for­ma­tions. De plus, il serait pos­sible de lire cette his­toire en étu­diant leur tex­ture et leur forme. Il s’agit d’un exemple qui illustre par­fai­te­ment l’argument du livre. Hutton est parti de l’observation d’une masse rocheuse, ce qui consti­tue une vision à court terme du monde, et a extra­polé cette vision vers le passé, s’efforçant ainsi d’adopter une vision à long terme, de penser les méca­nismes cachés der­rière l’aspect figé des roches et d’imaginer les aven­tures mer­veilleuses et étranges qui les a ainsi mode­lées. Dans une publi­ca­tion de 1975, il ira même jusqu’à com­pa­rer la Terre à un animal gigan­tesque, signi­fiant ainsi qu’il est pos­sible d’étudier sa phy­sio­lo­gie, son méta­bo­lisme, à la manière d’un être vivant.
La géo­lo­gie du XIXe siècle fut rapi­de­ment très popu­laire auprès du grand public. C’était le moyen de com­prendre l’histoire incroyable racon­tée par les roches et de s’étourdir en pen­sant au voyage qu’elles ont fait à l’intérieur de la Terre avant de venir affleu­rer à la sur­face. Il est tout à fait fan­tas­tique de remar­quer qu’il n’y avait à l’époque aucunes incom­pa­ti­bi­li­tés entre la géo­lo­gie nais­sante et les théo­ries reli­gieuses (à l’inverse de la bio­lo­gie de l’évolution, qui connut des débuts bien plus mou­ve­men­tés). Au contraire, le mythe ali­men­tait la science en per­ma­nence, la géo­lo­gie était une science his­to­rique qui ne fai­sait que racon­ter l’histoire du monde, et en par­ti­cu­lier l’histoire de sa créa­tion. C’était une autre forme de récit biblique, comme des reliques de l’oeuvre créa­trice de Dieu. Ensuite, avec le déve­lop­pe­ment des tech­niques de géo­lo­gie, la com­plexi­fi­ca­tion de son lan­gage et l’accumulation des connais­sances, la rup­ture fut éta­blie avec la reli­gion. Les modèles furent cor­ri­gés et amé­lio­rés, on com­prit que l’apparente sim­pli­cité du scé­na­rio de renou­vel­le­ment des roches pro­posé par Hutton cachait en fait une immense com­plexité. C’était petit à petit la nais­sance de la géo­lo­gie moderne, l’apparition d’une géo­phy­sique et d’une géo­chi­mie, une sub­di­vi­sion en sous-dis­ci­plines de plus en plus tech­niques et de plus en plus pré­cises dans leurs obser­va­tions.

Après cette relec­ture par­tielle de l’histoire de la géo­lo­gie moderne à la lumière de l’idée d’intrication entre mythe et science, Peter Westbroek nous offre le récit expli­ca­tif du fonc­tion­ne­ment de cer­tains équi­libres « géo­phy­sio­lo­giques » dont nous sous-esti­mons tota­le­ment la com­plexité. Nous sommes amenés à com­prendre petit à petit qu’il existe des inter­ac­tions incroyables qui régissent la phy­sio­lo­gie de la Terre et que leur com­pré­hen­sion ne peut se faire que de manière tota­le­ment trans­dis­ci­pli­naire. L’auteur revi­site ainsi brillam­ment cer­taines idées qui avaient été intro­duites il y a de cela quelques d’années dans les ouvrages de Claude Allègre (L’écume de la Terre, Hachette Littérature, 1985) et de James Lovelock (La Terre est un être vivant : l’hypothèse Gaïa, Flammarion, 1993). La Terre est un sys­tème dyna­mique dont le fonc­tion­ne­ment est décrit par une géo-phy­sio­lo­gie. Ce point de vue rejoint ample­ment celui d’Edgar Morin qui a tra­vaillé sur la pensée com­plexe et la méta­mor­phose des sys­tèmes, et le mes­sage est très clair : pen­sons au « récon­fort de la vision à long terme ». Nous devons chan­ger notre manière de per­ce­voir le monde, réin­tro­duire la com­plexité et le mythe afin de com­prendre com­ment va s’effectuer la méta­mor­phose sociale et com­ment nous mettre en accord avec la phy­sio­lo­gie de la pla­nète.

Lectures :

Edgar Morin, Introduction à la pensée com­plexe, Seuil, 2005.
Joël de Rosnay, La macro­spore – Vers une vision glo­bale, Seuil, 1977.

rédac­teur : Marc GEILLER, Critique à non​fic​tion​.fr
Illustration : flatbushgardener-flickr/flickr.com

Notes

1 – p. 35
2 – p. 37

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