11 septembre 1973, coup d’État au Chili

Par Mis en ligne le 11 septembre 2011
Difficile de faire allu­sion aux évè­ne­ments du 11 sep­tembre 1973 en lais­sant de côté ses propres pas­sions. Car ils ont été trau­ma­ti­sants pour une grande majo­rité de Chiliens et les consé­quences se font tou­jours sentir aujourd’hui : le coup d’État d’il y a plus de trente ans n’est pas enterré. Au contraire, le pré­sent éco­no­mique, poli­tique et cultu­rel du Chili ne s’explique pas sans lui.

La dic­ta­ture mili­taire a des­siné le moule d’où émerge le Chili d’aujourd’hui. Une manière par­ti­cu­lière d’organiser l’économie, le néo­li­bé­ra­lisme. Une manière d’administrer la poli­tique, une démo­cra­tie de basse inten­sité. Un type de culture adver­saire de toute forme col­lec­ti­viste ou asso­cia­tive, l’individualisme. Ce moule reste en vigueur dans cha­cune des com­po­santes du pays. Tout obser­va­teur neutre doit recon­naître que le cadre mili­taire n’a fait l’objet que de rares chan­ge­ments et seule­ment dans l’apparence. Il suffit de voir par exemple que la consti­tu­tion mili­taire reste la règle géné­rale de la vie de la nation.

Le sens de cette réor­ga­ni­sa­tion mili­taire du Chili contem­po­rain a été et demeure tou­jours de sau­ve­gar­der la tra­di­tion et l’ordre de la nation, c’est à dire comme l’affirmait Pinochet lui-même de sau­ve­gar­der la vie et la for­tune des élites diri­geantes qui sentent leurs pri­vi­lèges mena­cés.

En toute hon­nê­teté, nous devons admettre que les voûtes maî­tresses de l’ordre mili­taire ont tenu jusqu’à ce jour, assu­mant le rôle pour lequel elles furent créées, depuis la loi élec­to­rale jusqu’à la légis­la­tion rela­tive à la santé, la pré­voyance sociale ou les lois sur le revenu.

En fait, la dénom­mée Concertation des Partis de la Démocratie n’a fait qu’administrer le modèle hérité avec le but avoué de garan­tir la conti­nuité. De sorte qu’au-delà d’épileptiques bra­vades et de l’éculé dis­cours déma­go­gique, les per­son­nages concer­nés ont agit plus comme émis­saires de la droite éco­no­mique que comme repré­sen­tants du peuple. Incapables de pro­mou­voir un projet his­to­rique alter­na­tif, ils se sont confi­nés dans une atmo­sphère d’incapacité et de fai­blesse morale, pour employer un voca­bu­laire élé­gant.

Comme dans un mau­vais roman de ter­reur, le Chili amné­sique d’aujourd’hui tourne son regard vers les vitrines illu­mi­nées de la consom­ma­tion de luxe aux ruti­lants écrans plasma, pen­dant que dans la cour on déterre les osse­ments d’un voisin ou d’un parent. Ce sont les morts silen­cieuses de cette his­toire macabre qui per­siste encore, obs­ti­née à cacher des cadavres dans la garde-robe.

Le 11 sep­tembre n’est pas ter­miné dans notre pays, il est pré­sent dans chaque ligne de la consti­tu­tion, dans le gris opaque des casernes et des com­mis­sa­riats, dans le rire nar­quois des notables et des hommes d’affaires. Le 11 sep­tembre conti­nue à vivre chez ceux qui sont tel­le­ment rede­vables envers le Général.

Le crime commis au Chili ne s’arrête pas aux évé­ne­ments dra­ma­tiques connus de tous. Le vrai mal est encore avec nous, dans notre vie quo­ti­dienne, dans l’injustice bana­li­sée et accep­tée comme déses­poir. La vraie tra­hi­son au Chili est d’avoir empê­ché, que pour la pre­mière fois, ces hommes et ces femmes humbles com­mencent à construire leur propre dignité au tra­vers de leurs enfants et des enfants de leurs enfants.

Au bout du compte, Auguste Pinochet Ugarte a été la main tyran­nique qui a inter­rompu la mer­veilleuse chaîne de la vie. Comme Caïn, le Général a assas­siné ses frères, offen­sant l’esprit qui vit au fond de l’histoire de l’humanité. Ses œuvres, son héri­tage lamen­table est bien connu : des géné­ra­tions de Chiliens condam­nés à l’enfer de l’ignorance, de la pau­vreté, du deuil et de l’indignité. Dans le Chili d’aujourd’hui, il n’y a pas de place pour les morts, pas plus que pour les vivants. Au-delà des com­pli­ci­tés et du men­songe pour cacher la nature de cette tra­gé­die, malgré les efforts des faux pro­phètes pour exor­ci­ser les cendres en prê­chant la rési­gna­tion, au-delà des déma­gogues de der­nière heure qui règnent aujourd’hui au Palais, il y a un peuple silen­cieux qui incarne l’avènement d’un autre monde.

Alvaro Cuadra, cher­cheur et pro­fes­seur à l’ELAP, Ecole latino-amé­ri­caine des Post gra­dués, membre d’Arena Pública, Plateforme d’opinion. Université des Arts et Sciences Sociales ARCIS-CHILE.

Traduction : José Gregorio, Investig’Action.

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