L'Humanité des débats Gramsci, Luxemburg, Lénine : toujours actuels

« Lire et relire Lénine, pour préparer l’avenir »

Par Mis en ligne le 16 mai 2011

« En pleine crise du capi­ta­lisme, même s’il ne faut pas feindre d’ignorer la montée de l’extrême droite et autres symp­tômes de déses­poir, on dis­cerne un besoin de pers­pec­tives poli­tiques – besoin qui s’exprime, ici et là sur la pla­nète, dans des mobi­li­sa­tions fort diverses. L’œuvre et l’action de Lénine, pen­seur majeur de la révo­lu­tion, nous éclairent dans cette recherche. J’identifie dans cette œuvre six thèses qui me paraissent avoir conservé toute leur actua­lité.

1 – La révo­lu­tion, tout d’abord, est une guerre. Lénine com­pare la poli­tique à l’art mili­taire, et sou­ligne la néces­sité qu’existent des partis révo­lu­tion­naires orga­ni­sés, dis­ci­pli­nés : car un parti n’est pas un club de réflexion (diri­geants du PS : merci pour le spec­tacle !).

2 – Pour Lénine, comme pour Marx, une révo­lu­tion poli­tique est aussi et sur­tout une révo­lu­tion sociale, c’est-à-dire un chan­ge­ment dans la situa­tion des classes en les­quelles la société se divise. Cela signi­fie qu’il convient tou­jours de s’interroger sur la nature réelle de l’État, de la « République ». Ainsi, la crise de l’automne 2008 a-t-elle montré, avec évi­dence, com­bien dans les métro­poles du capi­ta­lisme, l’État et l’argent public pou­vaient être mis au ser­vice des inté­rêts des banques et d’une poi­gnée de pri­vi­lé­giés. L’État, autre­ment dit, n’est nul­le­ment au- dessus des classes.

3 – Une révo­lu­tion est faite d’une série de batailles, et c’est au parti d’avant-garde de four­nir, à chaque étape de la lutte, un mot d’ordre adapté à la situa­tion et aux pos­si­bi­li­tés qu’elle des­sine. Car ce ne sont ni l’humeur que l’on prête aux « gens», ni l’ « opi­nion » pré­ten­du­ment mesu­rée par les ins­ti­tuts de son­dages qui sont à même d’élaborer de tels mots d’ordre. Lorsque, au paroxysme d’une série de jour­nées de mani­fes­ta­tions, 3 mil­lions de per­sonnes se retrouvent dans la rue (c’est ce qui s’est pro­duit en France, début 2009), il y a néces­sité de leur pro­po­ser une pers­pec­tive autre que la seule convo­ca­tion d’un énième rendez-vous entre états-majors syn­di­caux. Faute de quoi, le mou­ve­ment s’épuise, et décou­rage ceux qui ont attendu en vain que leur soit indi­quée la nature pré­cise des objec­tifs à atteindre ainsi que le sens géné­ral de la marche…

4 – Les grands pro­blèmes de la vie des peuples ne sont jamais tran­chés que par la force, sou­ligne éga­le­ment Lénine. « Force » ne signi­fie pas néces­sai­re­ment, loin s’en faut, vio­lence ouverte ou répres­sion san­glante contre ceux d’en face ! Quand des mil­lions de per­sonnes décident de conver­ger en un lieu, par exemple la place Tahrir, au centre du Caire, et font savoir que rien ne les fera recu­ler face à un pou­voir détesté, on est déjà, de plain-pied, dans le registre de la force. Selon Lénine, il s’agit sur­tout de battre en brèche les illu­sions d’un cer­tain cré­ti­nisme par­le­men­taire ou élec­to­ral, qui conduit, par exemple, à la situa­tion où nous sommes : une « gauche » tendue presque tout entière vers des échéances dont une masse immense de citoyens, à juste raison, n’attend… presque rien.

5 – Les révo­lu­tion­naires ne doivent pas dédai­gner la lutte en faveur des réformes. Lénine est, certes, conscient qu’à cer­tains moments, telle réforme peut repré­sen­ter une conces­sion tem­po­raire, voire un leurre, auquel consent la classe domi­nante afin de mieux endor­mir ceux qui tentent de lui résis­ter. Mais il consi­dère, cepen­dant, qu’une réforme consti­tue la plu­part du temps une sorte de levier nou­veau pour la lutte révo­lu­tion­naire. 6 – La poli­tique, enfin, depuis l’aube du XXe siècle, com­mence là où se trouvent des mil­lions, voire des dizaines de mil­lions d’hommes. En for­mu­lant cette sixième thèse, Lénine pressent que les foyers de la révo­lu­tion ten­dront à se dépla­cer tou­jours davan­tage vers les pays domi­nés, colo­niaux ou semi-colo­niaux. Et, de fait, depuis la Révolution chi­noise de 1949 jusqu’à la période des indé­pen­dances, dans les années 1960 du siècle der­nier, l’histoire a très lar­ge­ment confirmé ce der­nier pro­nos­tic. — Bref, il faut lire Lénine, après le déluge et la fin du « socia­lisme réel ». Le lire, et le relire encore. Afin de pré­pa­rer l’avenir. »

Par Jean Salem, phi­lo­sophe, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne (*).

(*) Jean Salem est notam­ment l’auteur de Lénine et la révo­lu­tion, Encre marine, 2006.

Propos recueillis par Laurent Etre

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