L’école est au centre des nouvelles luttes des classes

Par Mis en ligne le 30 septembre 2011
Co-auteur de la Nouvelle École capi­ta­liste (La Découverte, 2011), ce socio­logue, membre de l’Institut de recherches de la FSU, décrypte les consé­quences de la logique d’entreprise appli­quée, chaque année un peu plus, à l’éducation.

Laurent Mouloud – Vous expli­quez dans votre der­nier ouvrage La nou­velle école capi­ta­liste que notre sys­tème sco­laire est aujourd’hui à un « tour­nant his­to­rique ». Lequel ?

Christian Laval. Au-delà des réformes connues du gou­ver­ne­ment Sarkozy, comme la des­truc­tion des postes ou la sup­pres­sion de la for­ma­tion des ensei­gnants, l’école et l’université sont l’objet depuis une ving­taine d’années d’un chan­ge­ment plus pro­fond. Au gré d’une suc­ces­sion de mesures, par­fois peu per­cep­tibles, se construit, brique après brique, un autre modèle édu­ca­tif que nous appe­lons la nou­velle école capi­ta­liste. Ce modèle n’est, certes, pas encore entiè­re­ment réa­lisé, on peut encore le conte­nir et le com­battre, mais c’est une ten­dance bien réelle.

Qu’est-ce qui la carac­té­rise ?

Christian Laval. Selon ce modèle, l’école a désor­mais une fonc­tion qui se vou­drait essen­tiel­le­ment, voire exclu­si­ve­ment, éco­no­mique. La connais­sance, qu’elle soit éla­bo­rée par la recherche ou dif­fu­sée dans l’école, est envi­sa­gée comme une valeur éco­no­mique et intègre la logique domi­nante de l’accumulation du capi­tal.

Comme cela se concré­tise-t-il ?

Christiant Laval. L’aspect le plus visible est lorsque l’enseignement devient une affaire d’achat et de vente. On le voit, par exemple, avec la montée de l’industrie du sou­tien sco­laire ou le déve­lop­pe­ment actuel de dif­fé­rentes formes de coa­ching payant. On le voit éga­le­ment avec l’accroissement de la part du privé dans le finan­ce­ment de l’école et l’université. Tout cela relève d’un phé­no­mène de mar­chan­di­sa­tion. Mais il ne faut pas s’arrêter-là. Moins visible mais plus fon­da­men­tal, on s’aperçoit que la norme sociale du capi­ta­lisme tend à deve­nir la règle de fonc­tion­ne­ment des sys­tèmes d’enseignement qui sont régu­lés de plus en plus par la concur­rence. De fait, les poli­tiques néo­li­bé­rales importent dans le champ édu­ca­tif et au sein même du ser­vice public les logiques propres au marché. Plus qu’à une mar­chan­di­sa­tion, on assiste donc à une « mise en marché » des ser­vices publics d’enseignement, avec des écoles et des uni­ver­si­tés qui, même si elles res­tent publiques, tendent à fonc­tion­ner comme des entre­prises. L’exemple le plus concret est la loi LRU qui ins­taure de manière déli­bé­rée une concur­rence entre les uni­ver­si­tés. C’est éga­le­ment, dans le pre­mier et le second degré, l’assouplissement, voire la sup­pres­sion, de la carte sco­laire qui conduit aussi à une mise en concur­rence des éta­blis­se­ments.

Quels sont les effets de cette mise en concur­rence ?

Christian Laval. Elle a des effets consi­dé­rables sur le fonc­tion­ne­ment des sys­tèmes sco­laires. Partout où elle a été mise en place, comme en Angleterre, en Nouvelle-Zélande ou encore en Australie, elle abou­tit à une pola­ri­sa­tion sociale et eth­nique des éta­blis­se­ments. Les études com­pa­ra­tives inter­na­tio­nales sont, sur ce point, sans ambi­guïté. C’est donc en toute connais­sance des consé­quences que ces poli­tiques ont été conduites dans notre pays comme dans d’autres, et qu’elles ont été sou­te­nues aussi bien par la droite que par la gauche socia­liste. Une una­ni­mité qui dit bien à quel point la norme néo­li­bé­rale a été impo­sée et inté­rio­ri­sée par tous les gou­ver­ne­ments.

Qui ces poli­tiques servent-elles ?

Christian Laval. Cette com­pé­ti­tion, bien évi­dem­ment, favo­rise les groupes sociaux qui ont des capi­taux cultu­rels, des réseaux, bref, les familles les plus riches, celles qui peuvent payer du sou­tien sco­laire ou des écoles qui réclament des droits d’inscription très éle­vées. C’est donc un fac­teur sup­plé­men­taire de repro­duc­tion sociale et cela explique, très lar­ge­ment, pour­quoi les inéga­li­tés sco­laires en France, non seule­ment ne se réduisent pas mais s’accroissent. Mais ce n’est pas tout. De manière plus géné­rale, ces sys­tèmes édu­ca­tifs, régis selon les orien­ta­tions néo­li­bé­rales, doivent rendre des ser­vices aux entre­prises en étant direc­te­ment soumis aux impé­ra­tifs d’employabilité et en cal­quant leur orga­ni­sa­tion sur la hié­rar­chie pro­fes­sion­nelle. Ce qui est recher­ché n’est pas tant la dif­fu­sion d’une culture com­mune mais l’organisation du sys­tème sco­laire en fonc­tion des dif­fé­rents seuils d’employabilité requis par l’économie elle-même. La nou­velle école capi­ta­liste se struc­ture donc non seule­ment comme un marché mais elle se met éga­le­ment au ser­vice des mar­chés ! Avec pour objec­tif de pro­duire du capi­tal humain direc­te­ment uti­li­sable par les entre­prises à des niveaux de com­pé­tence dif­fé­ren­ciés selon les besoins en main-d’œuvre.

La logique d’apprentissage par « com­pé­tences », déve­lop­pée actuel­le­ment dans les écoles, va-t-elle dans ce sens ?

Christian Laval. Tout à fait. La logique des com­pé­tences n’a rien à voir avec des consi­dé­ra­tions péda­go­giques rele­vant d’une phi­lo­so­phie édu­ca­tive plus pro­gres­siste. Ce serait un contre-sens de l’analyser comme un élé­ment de dis­pute clas­sique entre « péda­gos » et ensei­gnants « tra­di­tion­nels ». Ce sont des experts éco­no­mistes des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales ou inter­gou­ver­ne­men­tales, comme l’OCDE ou la Commission euro­péenne, qui ont défini ces niveaux d’employabilité dif­fé­rents, avec un niveau mini­mal qu’on appelle le « socle commun de com­pé­tences clés ». Ce sont donc d’abord des consi­dé­ra­tions éco­no­miques qui déter­minent aujourd’hui les conte­nus d’enseignement.

Cette école sou­mise au marché est-elle réel­le­ment nou­velle ?

Christian Laval. Lorsque Bourdieu et Passeron écrivent La repro­duc­tion au début des années 70, l’école sert bien la repro­duc­tion sociale mais son fonc­tion­ne­ment interne n’est pas entiè­re­ment et direc­te­ment soumis à une norme sociale capi­ta­liste. Aujourd’hui, cette norme pénètre jusque dans la classe, dans le geste pro­fes­sion­nel et le contenu de l’enseignement. Cette trans­for­ma­tion de l’école se fait de manière très opaque puisque la jus­ti­fi­ca­tion de cette logique de com­pé­tences relève, offi­ciel­le­ment, de consi­dé­rants péda­go­giques. Ce que croient d’ailleurs encore cer­tains syn­di­cats ou partis poli­tiques.

N’ont-ils pas un peu raison de la croire ?

Christian Laval. L’histoire même de ce socle de com­pé­tences démontre quelle logique est à l’œuvre. Le point essen­tiel est de bien com­prendre que nous avons pro­gres­si­ve­ment aban­donné les grandes orien­ta­tions démo­cra­tiques du 20e siècle, en par­ti­cu­lier la réfé­rence au plan Langevin-Wallon. Ce mou­ve­ment de réformes pro­gres­sistes et démo­cra­tiques a été en quelque sorte « retourné » et détourné par la réforme néo­li­bé­rale. Dans cer­tains pays, comme l’Angleterre, la rup­ture a été tran­chée à l’époque de Margaret Thatcher. Dans d’autres pays, cette rup­ture est moins nette et cer­tains pensent encore que par « réforme » on doit et on peut encore entendre le pro­lon­ge­ment du grand mou­ve­ment de démo­cra­ti­sa­tion des sys­tèmes édu­ca­tifs qui s’est pro­duit au XXe siècle. Ils n’arrivent pas à com­prendre que der­rière les mêmes mots se cachent des réa­li­tés oppo­sées. Le mot « réforme » ou celui de « com­pé­tence » ont changé de signi­fi­ca­tion depuis vingt ans. Désormais, ces termes appar­tiennent à des logiques qui n’ont plus rien à voir avec le pro­gres­sisme sco­laire, ils par­ti­cipent de l’imposition de la norme néo­li­bé­rale.

Comment ana­ly­sez-vous les oppo­si­tions, y com­pris au sein de la gauche, autour de cette ques­tion du « socle de com­pé­tence » ?

Christian Laval. Les oppo­si­tions actuelles entre partis de gauche ou entre syn­di­cats sur la ques­tion du « socle de com­pé­tences » relève d’une grande confu­sion. Le pro­blème stra­té­gique d’aujourd’hui est de retrou­ver le grand élan de l’école démo­cra­tique qui a été trahi et détourné par la réforme néo­li­bé­rale telle qu’elle est promue aujourd’hui par l’OCDE et l’UE. Cette confu­sion est liée, me semble-t-il, à une mécon­nais­sance du fait qu’à partir des années 80 et 90, la réforme néo­li­bé­rale devient l’objectif cen­tral de l’Union. Il suffit de lire la lit­té­ra­ture euro­péenne sur la for­ma­tion et l’éducation pour se rendre compte que le projet d’harmonisation sco­laire et uni­ver­si­taire à l’échelle euro­péenne n’a stric­te­ment rien à voir avec ce qu’on enten­dait avant par réforme démo­cra­tique. Elle n’a d’autre but que de mettre l’école en phase avec le nou­veau capi­ta­lisme.

Dès 2000, l’argumentaire de la stra­té­gie de Lisbonne, qui veut faire de l’Europe « l’économie de la connais­sance la plus com­pé­ti­tive du monde », déploie ce pro­gramme de trans­for­ma­tion des sys­tèmes édu­ca­tifs, fai­sant de la connais­sance un fac­teur exclu­si­ve­ment éco­no­mique au détri­ment des dimen­sions et moti­va­tions morales, cultu­relles, poli­tiques de la trans­mis­sion des savoirs… Les « com­pé­tences » y sont consi­dé­rés comme des habi­le­tés pro­fes­sion­nelles négo­ciables sur le marché, des « mar­ke­table skills » pour reprendre la tra­duc­tion anglaise com­plète qui équi­vaut à nos « com­pé­tences » et non plus des connais­sances requises pour com­prendre le monde, penser ce que l’on est et ce que l’on fait. Ces nou­velles orien­ta­tions éco­no­mi­cistes et uti­lia­ristes de l’école attaquent au plus pro­fond les fon­de­ments huma­nistes sur les­quels sont construits les sys­tèmes édu­ca­tifs euro­péens. Il s’agit là, et je pèse mes mots, d’une véri­table auto­des­truc­tion de l’héritage euro­péen. Le capi­ta­lisme colo­nise l’école par le biais de poli­tiques publiques qui, au fond, intro­duisent dans l’école la norme capi­ta­liste.

Les débats actuels sur l’école vous semblent-ils à la hau­teur des enjeux ?

Christian Laval. Pour ce qui est de l’UMP, rien ne freine plus la droite dans son projet de construc­tion de l’école la plus pure­ment capi­ta­liste qui soit. Il s’agit de façon très ouverte de mettre en place une école concur­ren­tielle, fonc­tion­nant pour l’élite, et qui vise à faire de chaque éta­blis­se­ment une petite entre­prise avec à sa tête un « patron » qui aura tout pou­voir sur les ensei­gnants. C’est en somme un pro­gramme à la fois néo­li­bé­ral et néo­con­ser­va­teur des plus radi­caux. Pour ce qui est du pro­gramme des socia­listes, ce qui est frap­pant, c’est sa pau­vreté. Il donne l’impression d’une simple répé­ti­tion d’orientations très anciennes tirées des rap­ports des années 70 ou 80.

C’est un pro­gramme, si on peut l’appeler ainsi, qui ne par­vient pas à saisir le contexte nou­veau dans lequel nous sommes. Les socia­listes se sont inter­dit de com­prendre depuis trente ans que l’école était sou­mise de plus en plus à une norme néo­li­bé­rale. Lorsqu’ils pro­meuvent l’autonomie des éta­blis­se­ments, ils ne semblent pas du tout com­prendre que cette auto­no­mie peut être prise dans des sens très dif­fé­rents et que, dans le contexte actuel de concur­rence entre éta­blis­se­ments, elle peut avoir des effets extrê­me­ment néga­tifs sur l’objectif offi­ciel que se donne le pro­gramme de lutte contre les inéga­li­tés. Il y a là une mécon­nais­sance, volon­taire ou non, du nou­veau para­digme mon­dial de l’éducation.

Quelle résis­tance peut-on construire dans cet envi­ron­ne­ment dominé par la norme néo­li­bé­rale ?

Christian Laval. On est en train d’observer des luttes très intenses dans le champ de l’enseignement. C’est devenu un domaine hau­te­ment conflic­tuel. La mobi­li­sa­tion des élèves, des étu­diants, des parents, des ensei­gnants, montre que l’école n’est pas hors des com­bats sociaux. Au contraire, je dirais même que l’école est au centre des nou­velles luttes de classes. A l’échelle mon­diale, les luttes contre le néo­li­bé­ra­lisme se foca­lisent très sou­vent sur le domaine sco­laire et uni­ver­si­taire. Depuis quatre mois, les étu­diants chi­liens com­battent le modèle néo­li­bé­ral qui s’est mis en place depuis la dic­ta­ture de Pinochet. Non seule­ment, ils luttent contre le modèle de l’école pri­va­ti­sée et concur­ren­tielle mais ils entrainent l’ensemble de la société à com­battre la tota­lité du modèle néo­li­bé­rale. D’une cer­taine façon, le ter­rain sco­laire et uni­ver­si­taire, extrê­me­ment sen­sible comme on le voit par­tout, peut être le lieu de cris­tal­li­sa­tion d’une oppo­si­tion plus glo­bale aux orien­ta­tions néo­li­bé­rales. Cela se voit au Mexique, en Grèce, au Portugal, dans l’ensemble du mou­ve­ment mon­dial des indi­gnés. On est déjà entré dans une phase de mobi­li­sa­tion et de contes­ta­tion qui dépasse le cadre de l’école.

Dès lors, que reste-il à faire ? On peut consta­ter aujourd’hui l’absence d’un modèle alter­na­tif cré­dible. Il faut donc réin­ven­ter l’école démo­cra­tique et com­prendre qu’elle ne pourra se déployer dans le cadre d’une société aussi inéga­li­taire où le capi­ta­lisme à imposé sa loi dans toutes les sphères de l’existence. Nous ne pou­vons pas réin­ven­ter l’école démo­cra­tique si nous ne réin­ven­tons pas un projet de société démo­cra­tique. Mais les choses viennent. On voit bien aujourd’hui que la démo­cra­tie est mena­cée jusque dans son cœur par la logique finan­cière. On observe éga­le­ment l’émergence de pro­ces­sus révo­lu­tion­naires qui pose la ques­tion de la réin­ven­tion d’une société où la démo­cra­tie serait « réelle ». Ce qui sup­po­se­rait une nou­velle école démo­cra­tique.

A quoi devrait res­sem­bler cette nou­velle école démo­cra­tique ?

Christian Laval. Elle aurait plu­sieurs dimen­sions. Elle devrait s’organiser autour de la lutte contre les inéga­li­tés sco­laires, laquelle ne va pas sans une lutte contre les inéga­li­tés sociales. Elle devrait éga­le­ment com­por­ter une refonte des ensei­gne­ments qui devraient avoir pour prin­cipe de donner aux élèves les moyens de la par­ti­ci­pa­tion la plus active à la vie poli­tique. Ceci sup­po­se­rait le déploie­ment plus ambi­tieux d’ ins­tru­ments de com­pré­hen­sion d’un monde devenu plus com­plexe, ce qui vou­drait dire, par exemple, une place autre­ment plus impor­tante donnée aux sciences sociales, à l’histoire, à la phi­lo­so­phie, pour que tous les élèves et les étu­diants puissent mieux com­prendre dans quel monde ils vivent, et quelle orien­ta­tion lui donner. Cela vou­drait dire aussi que la vie démo­cra­tique à l’intérieur du fonc­tion­ne­ment de l’école elle-même soit mieux orga­ni­sée, soit plus effec­tive, ce qui implique une rup­ture avec le mode mana­gé­rial du règne des petits chefs et des petits patrons qui a été mis en place dans le cadre du « nou­veau mana­ge­ment public ». Cela sup­po­se­rait éga­le­ment que la péda­go­gie s’inspire bien plus de pra­tiques coopé­ra­tives dans l’organisation de la classe et dans les façons d’apprendre. La syn­thèse de toutes ces dimen­sions pour­rait consti­tuer une sorte de pro­gramme direc­te­ment oppo­sable au modèle de la nou­velle école capi­ta­liste et s’intégrer au projet plus global de la « démo­cra­tie réelle », comme le disent les indi­gnés du monde entier.

Entretien réa­lisé par Laurent Mouloud


* Paru dans l’Humanité du 28 sep­tembre 2011.

Les commentaires sont fermés.