Corruption politique : au-delà de la pomme pourrie

Par , Mis en ligne le 02 octobre 2011

Chaque fois qu’il en est ques­tion, on nous sert la même image. Il suffit d’identifier quelques fruits pour­ris, de les sortir du panier et de punir ceux qui les ont mis là. Simple et pra­tique, l’image fait l’économie d’une ana­lyse de la dimen­sion sys­té­mique du pro­blème et des éven­tuels méca­nismes de contre-pou­voir ins­ti­tu­tion­nels et démo­cra­tiques, ce qui pour­rait per­mettre de déployer une poli­tique pré­ven­tive. Plus encore, cette image chi­rur­gi­cale permet de gommer le contexte poli­tique et l’environnement idéo­lo­gique.

Il était une fois le néolibéralisme…

Le néo­li­bé­ra­lisme émerge dans les années 1970. Son dis­cours anti­éta­tique devient domi­nant. Les gou­ver­ne­ments à toutes les échelles ne parlent plus que de faire faire. Dans cette vision, l’État est obèse, bureau­cra­tique, coû­teux et inef­fi­cace. Heureusement qu’il y a le privé et tous ses nou­veaux mots à la mode tel effi­cience, excel­lence et la toute der­nière bonne gou­ver­nance. Dans ce contexte, les per­sonnes deviennent des clients. Les ser­vi­teurs de la chose publique sont décrits comme des rési­dus d’un passé inef­fi­cace. En plus, ils sont pares­seux et syn­di­qués. C’est dans le sec­teur privé où se trouvent dyna­misme et créa­ti­vité en raison de l’implacable aiguillon de la com­pé­ti­tion des acteurs éco­no­miques avec en bout de course le meilleur rap­port coût-béné­fice pour le contri­buable. Nous ces­sons peu à peu d’être des usa­gers ou des citoyens. Nous ne sommes que des contri­buables. Enfin, 60 % d’entre nous, nous rap­pelle-t-on. Les autres, ces 40% qui sont trop pauvres pour payer de l’impôt, cela n’est pas leur affaire.

Quel est le résul­tat ? Le trésor public a été lit­té­ra­le­ment siphonné par un véri­table sys­tème de col­lu­sion au profit d’une partie de la classe poli­tique et de ce sec­teur occulte de la classe domi­nante qu’on nomme la pègre. Ce dis­cours crée un envi­ron­ne­ment idéo­lo­gique anti-État et pro-marché. Mais aussi, il sert de fer de lance au déman­tè­le­ment et à la dis­per­sion des savoir-faire col­lec­tifs, déles­tant ainsi la puis­sance publique de ses fonc­tions d’évaluation et d’arbitrage. Loin d’être un délire gau­chiste, cette cri­tique est celle de l’ex-policier Duchesneau : « Tout se passe comme si le minis­tère avait auto­risé un trans­fert de com­pé­tences vers le sec­teur privé, sans tou­te­fois s’assurer de conser­ver suf­fi­sam­ment d’expertise pour gérer adé­qua­te­ment son réseau ». Ça fait com­bien de temps que les syn­di­cats, dont le local 301 repré­sen­tant les cols bleus de Montréal, disent et écrivent la même chose ? Mais per­sonne n’écoute. En lut­tant contre la sous-trai­tance, ces gras durs de syn­di­qués sont accu­sés de défendre leurs emplois. Quelle honte ! Dans ce contexte idéo­lo­gique, le syn­di­ca­lisme est décrit comme le prin­ci­pal défen­seur du « tout à l’État », évi­dem­ment sus­pect de cor­po­ra­tisme.

Les idéo­logues néo­li­bé­raux, l’Institut éco­no­mique de Montréal en tête, ont une res­pon­sa­bi­lité morale et poli­tique dans la situa­tion actuelle. La der­nière ten­ta­tive en date de poin­ter du doigt les ouvriers de la construc­tion qui tra­vaillent au noir n’est rien d’autre qu’une ten­ta­tive de diver­sion qui ne trompe per­sonne.

Une commission d’enquête ? Bien sur mais après ?

Évidemment, il faut net­toyer l’écurie et prendre tous les moyens pour le faire. Et cela doit essen­tiel­le­ment se faire publi­que­ment comme il se doit d’un acte de jus­tice au sein d’un État de droit. Mais pour être plei­ne­ment effi­cace, ce tra­vail de salu­brité publique doit s’accompagner d’une réflexion en pro­fon­deur, non seule­ment sur les condi­tions favo­ri­sant l’émergence et la pro­li­fé­ra­tion des pra­tiques cor­rup­trices. Également il faut plan­cher sur les meilleurs moyens tant sur le plan ins­ti­tu­tion­nel qu’au cha­pitre de la culture poli­tique pour pré­ve­nir ce fléau qui comme dit le pro­verbe com­mence tou­jours par pour­rir la tête du pois­son.

Il s’agit bien sur de redon­ner à l’État son rôle cen­tral (pas néces­sai­re­ment exclu­sif), comme maître d’œuvre des grands tra­vaux, ce qui pour­rait impli­quer la natio­na­li­sa­tion d’une firme d’ingénierie (comme le sug­gère l’Autre jour­nal), ques­tion de mini­mi­ser les dom­mages causés par la cor­rup­tion à notre savoir-faire col­lec­tif. Également, il faut per­mettre aux syn­di­cats du sec­teur public de jouer un véri­table rôle de chien de garde de l’intérêt public, notam­ment en ren­dant encore plus fluide les méca­nismes d’accès à l’information. Ceci passe notam­ment par une véri­table immu­nité pour les whistle blo­wers qui agissent au nom de l’intérêt public.

Plus encore, il faut res­tau­rer une véri­table culture du ser­vice public qui réha­bi­lite et valo­rise le tra­vail des ser­vi­teurs de l’État. Il faut oser inter­ro­ger la capa­cité de l’actuelle magis­tra­ture à agir comme véri­table contre-pou­voir effi­cace. Une dis­cus­sion sur le rôle que pour­rait jouer en per­ma­nence une magis­tra­ture de car­rière aux impor­tants pou­voirs d’enquête s’impose.

Bref, il ne suffit pas de jeter quelques petits fruits pour­ris, mais de com­prendre davan­tage que le Québec que nous vou­lons est beau­coup trop impor­tant pour être laissé aux bons soins du mer­veilleux monde des affaires.

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