Durant plus de quinze ans, Solomon Losovski[1] a été le dirigeant et le principal stratège de l’Internationale syndicale rouge (ISR). Cette organisation, active partout à travers le monde durant l’entre-deux-guerres, a déployé une action syndicale combative qui visait à fragiliser, puis à renverser le pouvoir de la classe capitaliste. En accord avec la stratégie de la Troisième Internationale communiste, l’ISR a largement diffusé la pensée et les méthodes d’action marxistes, contribuant à galvaniser et à structurer une partie non négligeable du mouvement syndical en Europe, en Amérique et en Asie. Ne cherchant pas à détruire les syndicats réformistes, Losovski et son organisation ont plutôt tenté de radicaliser le mouvement ouvrier. Leur stratégie a principalement consisté à utiliser les conflits économiques comme des révélateurs de l’antagonisme entre le patronat et les ouvriers, et ce, afin d’élever le niveau de conscience des travailleurs et travailleuses, et l’intensité des luttes syndicales. Plutôt que de miser sur la propagande idéologique, Losovski et ses camarades ont proposé une approche pragmatique, selon laquelle les militantes et les militants révolutionnaires doivent se lier organiquement à un milieu de travail, comprendre celui-ci et gagner la confiance de leurs collègues, avant de pouvoir y jouer un rôle de direction politique. En établissant ces liens, les militants peuvent stimuler une trajectoire ascendante de prise de conscience et de combativité des travailleurs et des travailleuses, de façon à faire évoluer les conflits économiques en affrontements politiques[2].
L’Internationale syndicale rouge a été fondée en 1921 et elle a été active jusqu’à sa dissolution en 1937. Durant toute son existence, c’est Losovski qui l’a dirigée et qui lui a fourni son cadre théorique et ses principaux alignements stratégiques. Devant faire face à un contexte sociopolitique inflammable – caractérisé par la montée du fascisme en Europe, l’anticommunisme viscéral partout en Occident et la répression coloniale en Asie – l’ISR a régulièrement ajusté son approche syndicale, mais toujours dans le but de trouver la manière la plus efficace d’intéresser le prolétariat mondial à la lutte révolutionnaire. Dans cet article, nous présentons trois moments significatifs de l’histoire de l’ISR qui permettent d’éclairer sa pratique, ses éléments de continuité et ses adaptations tactiques. D’abord, l’étude de la création de l’ISR et de son Programme d’action (1921) permet de saisir sa stratégie fondamentale d’intervention dans le mouvement syndical international. Ensuite, l’analyse du tournant dit « classe contre classe », opéré lors du VIe Congrès de l’Internationale communiste (IC), éclaire la manière dont les révolutionnaires tentent de prendre la direction du mouvement syndical pour le radicaliser politiquement. Enfin, l’examen des dernières années de l’ISR montre comment elle a révisé sa position « maximaliste » pour permettre l’élaboration d’un front uni antifasciste. Cette édulcoration de ses positions a toutefois contribué à son déclin, puis à sa disparition en 1937.
Le développement de l’Internationale syndicale rouge
De longue date, le rôle des organisations syndicales dans le mouvement communiste international pose problème. D’un côté, Marx considérait les syndicats comme des organisations défensives des droits des travailleurs et demeurait circonspect quant à leur potentiel révolutionnaire[3]. D’un autre côté, la présence des communistes dans les syndicats a permis à ceux-ci de développer plus largement leur base, comme ce fut le cas en Russie à la veille de la révolution d’Octobre 1917. Pour cette raison, les bolchéviques ont participé à la reconstruction de la Fédération syndicale internationale (FSI) en 1919. Malheureusement, l’expérience tourne court, puisque les sociaux-démocrates s’emparent de la direction de la fédération d’où ils excluent les groupes révolutionnaires. Les militants communistes et syndicalistes révolutionnaires envisagent alors de fonder une association syndicale reflétant leur position, projet qui se concrétise lors du premier congrès de l’Internationale syndicale rouge tenu à Moscou en juillet 1921. Au départ, l’ISR regroupe plusieurs tendances qui se donnent pour but « l’organisation des masses ouvrières du monde entier pour le renversement du capitalisme, la libération des travailleurs et l’instauration du pouvoir prolétarien[4] ». En plus de la tendance bolchévique représentée par Losovski et Mikhaïl Tomski, Andreu Nin joue un rôle déterminant dans le développement de l’ISR. Ce dernier représente la Confédération nationale du travail d’Espagne, anarcho-syndicaliste, et fondera subséquemment le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), anti-stalinien[5]. Du côté canadien, la seule organisation qui participe aux démarches en vue de la création de l’ISR est la One Big Union, d’inclination libertaire. Cela dit, l’ISR établit des liens officiels avec la Troisième Internationale communiste dont elle suivra les mots d’ordre tout au long de son existence.
En plus de son anticapitalisme, deux autres caractéristiques distinguent l’ISR du mouvement syndical réformiste. D’abord, elle préconise l’action directe des travailleuses et des travailleurs, c’est-à-dire l’instauration d’un rapport de force – notamment par la grève – contre le patronat. Selon Losovski, l’échec du syndicalisme réformiste est directement lié à la volonté de ses dirigeants de négocier avec les employeurs, sans leur opposer une puissance conséquente. De fait, les patrons sont en mesure de refuser les demandes des ouvriers puisqu’en régime capitaliste, ce sont eux qui possèdent l’argent et les moyens de production, alors que les lois leur sont largement favorables. Losovski précise : « Notre tâche est de faire de l’action des masses la pierre angulaire de notre activité, ce qui n’est possible que si nous plaçons à la base de notre tactique l’action directe de ces masses[6] ». En plus de l’amélioration du rapport de force, cette approche permet d’intégrer un nombre important de travailleurs à l’action syndicale, ce qui renforce le sentiment d’appartenance et développe les capacités du plus grand nombre. Ensuite, l’ISR se distingue en défendant les syndicats d’industrie plutôt que les syndicats de métier et, plus largement, un front unique de tous les travailleurs. Cette conception s’oppose au corporatisme qui crée des divisions improductives au sein de la classe ouvrière. Elle permet aux travailleuses et aux travailleurs de militer ensemble par-delà les clivages entretenus par les patrons et la législation bourgeoise. Les syndicats d’industrie (agriculture, métallurgie, textile, etc.) ouvrent la porte à un front unique des travailleurs, nécessaire pour imposer un changement global de l’ordre économique et politique mondial.
Concrètement, l’ISR cherche à coaliser les syndicats qui acceptent ses principes et encourage la création de comités dans les entreprises non syndiquées. De plus, elle incite les militants et les militantes communistes à s’impliquer dans les syndicats réformistes afin d’y exposer les avantages du syndicalisme révolutionnaire. Chaque lutte particulière est vue comme une occasion de développer la combativité de la classe ouvrière et comme un levier pour la lutte des classes. Enfin, l’ISR développe une stratégie internationale que ses membres doivent adapter à leur pays respectif. Cette politique, à la fois réaliste et révolutionnaire, convainc progressivement de larges secteurs du monde syndical. En 1922, la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) française adhère à l’ISR, qui gagne de ce fait 400 000 nouveaux membres, en majorité des cheminots, ainsi que des ouvriers de la métallurgie et du bâtiment. L’année suivante, les effectifs totaux de l’ISR comprennent entre 12 et 13 millions d’adhérents, et 22 centrales en dehors de l’Europe et de l’URSS lui sont rattachées[7]. Par la suite, l’ISR s’active particulièrement en Angleterre afin de convaincre les trade-unions de la rejoindre, et en Chine pour y créer des syndicats marxistes. La campagne menée en Angleterre est caractéristique de l’approche de l’ISR qui reconnait l’expérience des syndicalistes et qui souhaite bénéficier de leurs connaissances, quoique dans un objectif de révolution sociale. Les efforts de l’ISR portent des fruits, car les ouvriers britanniques déclenchent une grève générale en mai 1926 pour s’opposer aux mesures réactionnaires du gouvernement. En Chine, l’ISR apporte son expérience syndicale et ses capacités d’organisation auprès des milieux ouvriers, ce qui permet au Parti communiste chinois (PCCh) de s’ancrer durablement dans la classe ouvrière, alors qu’à sa fondation, il était composé principalement d’intellectuels. En 1927, le PCCh dirige politiquement des syndicats rassemblant environ 2,8 millions d’ouvriers, ce qui en fait la première force syndicale du pays[8].
Au Canada, le mouvement révolutionnaire se recompose à la suite de la fondation du Parti communiste du Canada (PCC) en mai 1921. Plusieurs leaders de la One Big Union se joignent au nouveau parti[9] qui devient progressivement le pôle de direction du syndicalisme révolutionnaire. L’objectif du PCC, de concert avec l’ISR, est d’implanter une politique révolutionnaire dans les centrales syndicales existantes et de coordonner leur travail avec les syndicats déjà socialistes. Pour ce faire, le PCC lance une section canadienne de la Ligue d’éducation syndicale, une organisation de l’ISR visant à diffuser les idées révolutionnaires et à développer un front unique des travailleurs et des travailleuses dans une perspective communiste. Un des éléments centraux mis de l’avant au Canada est la lutte pour l’obtention de syndicats proprement nationaux, indépendants des centrales américaines. Cette exigence, qui peut sembler contraire à « l’internationalisme prolétarien », représente en fait une lutte pour la démocratisation des syndicats canadiens et pour leur reprise en main par les travailleuses et les travailleurs eux-mêmes. En ce sens, les communistes canadiens œuvrent à la consolidation du Congrès des métiers et du travail du Canada (CMTC), tout en essayant d’y imposer une stratégie plus offensive et des idées socialistes. De plus, la direction nationale de l’ISR préconise de cibler les milieux non syndiqués pour y développer l’organisation ouvrière, notamment dans l’industrie primaire (agriculture, foresterie et mines). Enfin, les communistes fournissent un effort particulier pour recruter les ouvriers du rail puisque « les chemins de fer représentent les artères vitales du Canada et les 79 000 cheminots organisés sont potentiellement l’organisme le plus puissant du Dominion[10] ». La Ligue d’éducation acquiert une grande influence, alors que son candidat au poste de président du CMTC obtient presque 25 % des suffrages à l’élection de 1924[11]. Finalement, la décision est prise en 1929 de remplacer la Ligue d’éducation syndicale par une nouvelle organisation, la Ligue d’unité ouvrière (LUO) qui est à proprement parler un syndicat.
La lutte « classe contre classe »
Durant la décennie 1920, les communistes tentent différents rapprochements avec les socialistes et les socio-démocrates en Europe, en Amérique et en Asie. Néanmoins, ces derniers refusent systématiquement de s’allier avec les organisations révolutionnaires, allant jusqu’à orchestrer leur répression. Pour prendre un exemple célèbre, c’est le gouvernement social-démocrate de Friedrich Ebert (1918-1925) qui écrase la révolution spartakiste en Allemagne et qui réprime le mouvement communiste en s’appuyant sur des milices d’extrême droite. Pareillement, la Fédération syndicale internationale refuse toute collaboration avec les communistes et plusieurs de ses syndicats membres répriment l’activité révolutionnaire dans leurs rangs. Dans ces circonstances, la Troisième Internationale communiste décide, lors de son VIe Congrès à l’été 1928, de rompre avec la social-démocratie qu’elle juge dorénavant comme une ennemie de classe. Le nouveau programme de l’IC explique que « la social-démocratie se donne pour tâche de soutenir le régime capitaliste et de collaborer avec lui », et qu’elle défend les principes suivants : « appui sans réserve à la rationalisation et à la stabilisation du capitalisme, paix des classes, paix industrielle, politique d’intégration des organisations ouvrières aux organisations patronales et à l’État impérialiste[12] ». Dans ces circonstances, la direction de l’IC prône que le travail des communistes se fasse prioritairement dans des organisations autonomes (partis communistes, syndicats rouges, organismes culturels et sociaux indépendants). Cette position sera connue sous le nom de « classe contre classe », en référence à l’idée selon laquelle il n’y a que deux camps : d’un côté le mouvement communiste et le prolétariat, de l’autre côté, tous ceux qui contribuent au maintien du pouvoir de la bourgeoisie, par conviction ou pusillanimité. Depuis quelques années, Losovski défendait une idée semblable au sein de l’ISR en regard de l’intransigeance dont faisaient preuve la majorité des syndicats socio-démocrates à l’encontre des communistes[13].
La nouvelle stratégie est mise en place à partir du IVe Congrès de l’ISR, en mars-avril 1928, et confirmée lors de son Ve Congrès en août 1930. Concrètement, qu’est-ce que cela implique ? D’abord, que les militantes et les militants syndicaux communistes ne cherchent plus la collaboration avec les directions sociales-démocrates. Ensuite, que les organisateurs communistes priorisent le développement de forces autonomes, à savoir le Parti communiste et les syndicats rouges qui lui sont rattachés. Néanmoins, les objectifs fondamentaux de l’IC et de l’ISR n’ont pas changé. Ainsi, les militants communistes continuent de s’adresser aux travailleuses et aux travailleurs partout où ils le peuvent, y compris dans les syndicats réformistes. Toutefois, ils le font en traçant une ligne de démarcation claire entre les directions sociales-démocrates – qualifiées de traîtresses – et les positions communistes. Le but des militants et des militantes est dorénavant de détruire les directions sociales-démocrates afin de les remplacer ou, si ce n’est pas possible, d’amener les sections locales des syndicats à se joindre aux organisations communistes. L’autre élément qui se maintient dans le travail de l’ISR, c’est la priorité accordée à l’organisation concrète, avec l’idée que c’est dans la lutte que les communistes peuvent démontrer la véracité de leurs positions, et que c’est en menant le combat que les ouvriers développent leur conscience et se préparent à un affrontement de plus grande ampleur[14]. Les communistes restent convaincus que n’importe quel affrontement entre un patron et ses ouvriers porte en germe une conflictualité politique plus large qui renvoie à la lutte des classes. Cette théorie est présentée par Losovski lors d’une série de conférences qu’il donne en 1930 et qui paraissent l’année suivante sous le titre La grève est un combat !
Dans les conférences de 1930, Solomon Losovski tente de synthétiser l’expérience acquise par le mouvement syndical révolutionnaire depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Pour commencer, il rappelle le lien entre les enjeux économiques et politiques, et souligne qu’il est du devoir des militantes et des militants communistes de faire évoluer les luttes immédiates (pour le salaire, pour la réduction du temps de travail) en des conflits plus ouvertement politiques (pour le contrôle de la production). La répression des luttes économiques et l’impossibilité, en régime capitaliste, d’une véritable équité pour les travailleurs et les travailleuses sont des leviers pour démontrer la nécessité d’une révolution sociale. La grève joue un rôle particulier, puisqu’elle révèle le conflit entre patrons et ouvriers, qu’elle développe la combativité des travailleurs et qu’elle sert d’étape en vue d’une insurrection générale. En ce sens, la lutte des classes doit être envisagée comme un conflit militaire. Losovski détermine quatre principes qui doivent guider la lutte ouvrière de manière globale et lors de chaque grève en particulier : 1) déployer tous les efforts possibles pour obtenir la victoire ; 2) concentrer ses efforts en un seul endroit ; 3) agir le premier et surprendre l’ennemi ; et 4) exploiter au maximum chaque succès remporté. La classe ouvrière doit aussi se doter d’un état-major pour diriger sa lutte selon un plan cohérent, tout en acceptant une discipline librement consentie et en reconnaissant l’initiative de chaque militante et militant. Enfin, il faut faire preuve de réalisme et accepter certains replis tactiques. L’élément le plus difficile pour celles et ceux qui dirigent le mouvement ouvrier, c’est de savoir quand passer à l’offensive et quand mener un retrait, sans jamais perdre de vue l’objectif révolutionnaire. Cette capacité ne se développe pas uniquement par l’étude, mais d’abord dans la pratique : « Le droit à la direction ou à la reconnaissance des masses n’est pas préparé directement par notre école, il se gagne dans la lutte, sur place[15] ».
Alors que l’ISR adapte sa stratégie, une vague de répression frappe les syndicalistes d’allégeance communiste au Canada, qui sont pratiquement tous exclus des grands syndicats entre 1927 et 1929. L’expérience qu’ils vivent confirme la justesse du tournant « classe contre classe » opéré par l’Internationale communiste. Dans la foulée, les militantes et les militants canadiens décident de créer une nouvelle centrale syndicale indépendante : la Ligue d’unité ouvrière (LUO). Cette organisation a pour objectif de fonder des syndicats démocratiques de type industriel, afin que l’unité de tous les ouvriers d’un secteur leur permette d’établir un véritable rapport de force avec leurs employeurs. Dans le contexte de la crise économique des années 1930, cette approche reçoit un accueil favorable, comme en témoigne l’augmentation rapide des effectifs de la LUO, qui passent de 3000 membres en 1930 à plus de 40 000 membres en 1935. Ce développement est d’autant plus impressionnant que le Parti communiste du Canada est illégal de 1931 à 1935, et que l’appartenance à une de ces organisations peut entrainer diverses formes de représailles, allant du licenciement à l’emprisonnement. De fait, les membres de la LUO sont en général des militants aguerris dont l’influence s’étend bien au-delà de leurs cercles immédiats. On estime que les syndicalistes d’obédience communiste ont été à l’initiative de 90 % des conflits de travail au Canada durant l’année 1934. Les historiens Robert Comeau et Bernard Dionne expliquent : « Pour effectuer cette percée, la LUO bénéficia du vide laissé par les autres centrales syndicales dont l’attitude timorée n’offrait aucun espoir d’améliorer la situation des travailleurs. De plus, la tactique syndicale encouragée par les militants du PCC visait en priorité la conscientisation des ouvriers à partir de leurs conditions de vie concrètes, et non leur adhésion à la doctrine marxiste, le but premier n’étant pas leur intégration au Parti, mais bien leur participation active au mouvement de masse[16] ».
Le PCC, à l’image des autres partis communistes rattachés à la Troisième Internationale, vise à faire l’unité de la classe ouvrière sous sa direction, mais sans chercher à transformer artificiellement l’ensemble des travailleurs en « parfaits communistes ». Cette approche, qui combine la direction communiste, une mobilisation sur des enjeux concrets et une diffusion idéologique tempérée, permet à la LUO de diriger plusieurs grèves déterminantes, comme celle des ouvrières du textile à Montréal en 1934 qui a mobilisé plus de 5000 personnes de diverses origines dans une alliance inédite à l’époque. Ce conflit prélude à la grève du textile de 1937 – connue comme la grève des midinettes –, dont la principale dirigeante est la militante communiste québécoise Léa Roback. Cette grève entraine la reconnaissance du syndicat, l’obtention de la semaine de travail de 44 heures et une augmentation salariale de 10 % pour les ouvrières[17]. Dans un sens comparable, de nombreux syndicats de mineurs sont dirigés par des communistes, comme à Sudbury et à Timmins en Ontario, ainsi qu’à Rouyn au Québec. La Mine Worker’s Union of Canada (affiliée à la LUO) dirige plusieurs conflits de travail, comme celui à la mine Noranda à Rouyn en juin 1934 appelé la « grève des Fros[18] ». Cette dernière, bien qu’un échec sur le coup, pose les bases de la syndicalisation des mineurs en Abitibi et annonce de futures grèves qui seront victorieuses[19]. La LUO dirige également une trentaine de sections syndicales de bûcherons en Ontario qui affrontent à plusieurs reprises leurs employeurs. Ces conflits, qui touchent des secteurs névralgiques de l’économie canadienne, permettent à la classe ouvrière de retrouver une position de force contre le patronat, qu’elle avait perdue lors de la crise économique, alors que des millions de chômeurs demandaient à travailler à n’importe quelles conditions. Néanmoins, au milieu des années 1930, un nouveau danger se manifeste, celui du fascisme. Pour y faire face, la Troisième Internationale communiste doit à nouveau ajuster sa stratégie, ce qui impactera l’action de l’ISR et entrainera la disparition de la LUO.
Vers le Front populaire antifasciste
Au milieu des années 1930, le fascisme a réussi à s’imposer largement en Europe continentale (Allemagne, Italie, Hongrie, Portugal, etc.) et au-delà (Brésil, Japon, etc.). Bien qu’antilibéraux, les mouvements fascistes ont reçu un large appui de la part des grands industriels qui voulaient s’en servir pour écraser les organisations communistes et pour discipliner la force de travail, dans l’objectif de retrouver un taux de profit comparable à celui d’avant la crise économique[20]. Cette connivence amène Georges Dimitrov, secrétaire général de l’Internationale communiste, à définir le fascisme comme « la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier[21] ». Pour les mêmes raisons – anticommunisme, appui à la grande industrie –, les gouvernements capitalistes libéraux font preuve d’une complaisance stupéfiante envers les régimes fascistes, comme en témoignent les Accords de Munich où l’Angleterre et la France entérinent l’annexion des Sudètes par l’Allemagne nazie[22]. En somme, le mouvement communiste international doit affronter un ennemi capitaliste renforcé par divers régimes et milices fascistes dont la violence est irrépressible. C’est pourquoi l’Internationale communiste décide, lors de son VIIe Congrès à l’été 1935, de relancer une politique de collaboration avec les socio-démocrates et les socialistes dans le but d’établir un « front uni contre le fascisme ». L’idée est de coaliser toutes les forces disponibles pour écraser l’hydre fasciste, avant de reprendre la lutte globale pour l’établissement du socialisme. Toutefois, le changement opéré par l’IC ne rompt pas complètement avec sa position précédente. L’objectif défendu par les communistes reste le même, à savoir l’unité concrète de la classe ouvrière, réalisée par l’organisation en industrie et sous la direction politique des partis communistes.
Pour l’Internationale syndicale rouge, cela veut dire un retour à une posture plus ouverte envers les syndicats réformistes, incluant une collaboration avec les dirigeants socio-démocrates. Dans son rapport sur le front uni, Dimitrov précise : « À mesure que le mouvement se développe et que l’unité de la classe ouvrière se renforce, nous devons aller plus loin – préparer le passage de la défensive à l’offensive contre le Capital, en nous orientant vers l’organisation de la grève politique de masse. Et la condition absolue d’une telle grève doit être la participation à celle-ci des principaux syndicats de chaque pays donné[23] ». Cette position conciliatrice désavoue la ligne de Losovski, qui s’était convaincu au fil des années que les syndicats réformistes étaient trop profondément anticommunistes pour qu’on puisse s’allier avec eux. Néanmoins, lui et l’ISR adoptent la nouvelle orientation et enjoignent leurs millions de membres de participer à l’organisation de fronts populaires dans chaque pays. C’est ainsi qu’en 1935, la CGTU décide de rejoindre la FSI pour suivre le mot d’ordre unitaire et pour tenter d’infléchir la fédération vers des positions révolutionnaires. Plus largement, entre 1935 et 1937, l’ISR est forcée de se déconstruire pour renouer les liens avec le mouvement syndical réformiste. En effet, la double appartenance à l’ISR et à des centrales réformistes est généralement prohibée par ces dernières. À la fin de l’année 1937, l’Internationale syndicale rouge est officiellement dissoute et remplacée par une commission chargée de coordonner l’action syndicale des communistes à travers le monde, sous la direction de Georges Dimitrov, Solomon Losovski et Palmiro Togliatti[24].
Durant les années 1930 et 1940, Losovski reste un important dirigeant communiste. Son livre intitulé Marx et les syndicats (1933)[25] demeure la référence dans le domaine de la stratégie syndicale, autant en URSS que chez les partis communistes européens. Après la dissolution de l’ISR, il devient membre du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS), tout en s’impliquant dans les relations internationales de son pays. Il est régulièrement appelé à jouer un rôle de médiateur entre l’URSS et les syndicats étrangers qu’il connait intimement. Losovski s’occupe aussi des relations avec les camarades d’Europe du Nord et de l’Extrême-Orient, des régions où il a travaillé à l’époque de l’ISR. En complément de ses fonctions diplomatiques, il est un des responsables du Bureau d’information soviétique, la principale agence de presse de l’URSS. Enfin, il s’implique activement dans le Comité antifasciste juif (CAJ) qui mène une campagne intense de dénonciation contre le nazisme et qui collecte des ressources pour soutenir l’effort de guerre soviétique. Le CAJ participe à la création de plus de 2200 comités de soutien à travers le monde, récolte plus de 45 millions de dollars et obtient l’appui de plusieurs personnalités, dont Albert Einstein. Néanmoins, après la guerre, Losovski est progressivement éloigné du pouvoir en raison de l’antisémitisme qui gagne du terrain dans l’entourage de Staline. Il est arrêté en janvier 1949 sous le prétexte fallacieux de « nationalisme juif » et emprisonné durant plus de trois ans. Malgré sa notoriété et son indéniable apport au mouvement communiste, il est exécuté le 12 août 1952 avec plusieurs de ses camarades du CAJ. Mais dès novembre 1955, avant même la déstalinisation, la Cour suprême de l’URSS confirme l’innocence de Losovski et le réhabilite à titre posthume[26].
En parallèle de la guerre en Europe et des luttes de pouvoir au sein du PCUS, l’action syndicale des communistes se poursuit au Canada, avec un dynamisme remarquable par rapport aux obstacles rencontrés. En 1935, pour faire suite aux décisions du VIIe Congrès de l’IC, le Parti communiste du Canada dissout la Ligue d’unité ouvrière et renvoie ses membres lutter au sein des syndicats réformistes[27]. C’est ainsi que la Mine Worker’s Union of Canada, un syndicat communiste, se dissout pour rejoindre l’International Union of Mine, Mill and Smelter Workers. De fait, les communistes jouent un rôle important dans les sections locales du « Mine-Mill » tout au long des années 1940. En se basant sur l’expérience acquise en 1934 à Rouyn, les travailleurs miniers de la ville et les militants communistes lancent une grève très dure à l’hiver 1946-1947. Face à l’entêtement de la compagnie Noranda, le syndicat menace d’une grève générale dans toutes les installations minières de l’Ontario et du Québec. Finalement, les travailleurs obtiennent la reconnaissance de leur syndicat, le droit de percevoir des cotisations et une augmentation de salaire substantielle[28]. De 1936 à 1949, les militants communistes dirigent l’Union des marins canadiens, un des principaux syndicats de travailleurs maritimes au pays. Ils organisent plusieurs grèves qui permettent d’améliorer grandement les conditions des matelots et des débardeurs. Dans le même sens, les communistes continuent de jouer un rôle important dans le secteur de la foresterie, tant dans les camps de bûcherons que dans les scieries. Le militant communiste Gérard Fortin met sur pied l’Union des bûcherons de la Province de Québec en 1950, très active dans l’est de la province[29]. Ainsi, la dissolution de la Ligue d’unité ouvrière n’arrête aucunement l’activité syndicale des communistes au Canada. Ces derniers continuent de s’implanter dans différents milieux, de prendre acte des problèmes concrets des travailleuses et des travailleurs, puis de proposer une stratégie offensive pour y remédier, axée en général autour de la grève[30].
Conclusion
De 1921 à 1937, l’Internationale syndicale rouge a mis sur pied une formidable machine de guerre pour la classe ouvrière du monde entier. En adoptant une ligne pragmatique, elle a su s’implanter rapidement dans une trentaine de pays sur trois continents (Europe, Amérique et Asie). De plus, en se focalisant sur les problèmes concrets des ouvriers, l’ISR a convaincu des dizaines de millions de travailleuses et de travailleurs de la rejoindre. La théorie de Losovski s’est révélée juste sur deux points principaux. D’abord, il a bien montré comment n’importe quelle lutte économique porte en elle un conflit plus fondamental, c’est-à-dire l’antagonisme entre le capital et le travail. La tâche des militants et des militantes communistes consiste à utiliser les luttes économiques afin de révéler les enjeux politiques qui les sous-tendent, et d’œuvrer à élever les conflits de travail au niveau d’un combat politique ayant une portée révolutionnaire. Il faut impulser une dynamique ascendante où la conscience de classe se développe à l’aune des luttes réelles, et où ces luttes aiguisent l’appétit révolutionnaire des ouvriers. Ensuite, Losovski a bien souligné le rôle de la grève dans la lutte des travailleurs et des travailleuses pour obtenir des gains substantiels. En régime capitaliste, c’est le principal moyen dont disposent les ouvriers pour établir un rapport de force à l’encontre du patronat. De plus, les grèves offrent de précieuses expériences de lutte et se révèlent souvent un espace démocratique inédit pour ceux et celles qui les vivent. L’organisation syndicale révolutionnaire et des grèves récurrentes peuvent faire le lit d’une révolution politique, qui nécessite par ailleurs une prise du pouvoir pour se réaliser intégralement. Sans dissocier les tâches syndicales des tâches politiques, Losovski, sur le plan théorique, et l’Internationale syndicale rouge, de façon pratique, ont montré comment l’organisation en milieu de travail et les luttes du prolétariat sont importantes pour construire un mouvement robuste. Comme l’affirmait Losovski dès 1921 : « La lutte quotidienne est la meilleure école pour la révolution et pour le communisme[31] ».
Alexis Lafleur-Paiement, doctorant en philosophie politique et chargé de cours à l’Université de Montréal, membre du collectif Archives Révolutionnaires
- Solomon Abramovitch Dridzo (1878-1952) adopta le pseudonyme d’Alexandre Losovski afin de rentrer incognito en Russie en juin 1917. Il est principalement connu sous ce nom. ↑
- C’est une des thèses principales de la brochure La grève est un combat ! rédigée par Losovski et publiée en 1931. ↑
- À propos des luttes que les syndicats mènent pour maintenir ou augmenter les salaires, Marx précise : « Les travailleurs ne doivent pas s’exagérer le résultat final de ces luttes quotidiennes. Qu’ils ne l’oublient pas : ils combattent les effets, non pas les causes ; ils retardent la descente, ils n’en changent point la direction ; ils appliquent des palliatifs, mais ne guérissent pas la maladie. Qu’ils aient garde de se laisser prendre tout entier à ces escarmouches inévitables que provoque chaque nouvel empiétement du capital, chaque variation du marché. » Voir Karl Marx, « Salaire, prix et plus-value » (1865), dans Œuvres. Économie t. 1, Paris, Gallimard, 1965, p. 532-533. ↑
- Résolutions et statuts adoptés au Ier Congrès international des syndicats révolutionnaires, Paris, Librairie du Travail, 1921, p. 65. ↑
- Andreu Nin est un des principaux dirigeants de l’ISR de 1921 à 1930. Il s’éloigne progressivement des bolchéviques et rentre en Espagne où il fonde le POUM qui joue un rôle important durant la guerre civile espagnole. Il est assassiné en juin 1937 par le NKVD, la police politique de l’Union soviétique. ↑
- Solomon Losovski, Programme d’action de l’Internationale syndicale rouge, Montréal, Éditions Drapeau rouge, 1977 [1921], p. 7. ↑
- En dehors de l’Europe et de l’URSS, l’ISR comprend des syndicats membres dans les pays suivants : Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée, Égypte, États-Unis, Inde, Indonésie, Iran, Japon, Mexique, Uruguay et Turquie. Voir le Bulletin communiste, 4e année, no 22, 31 mai 1923, p. 276. ↑
- Sur les activités de l’ISR en Angleterre et en Chine, voir Theodor Derbent, « Dridzo Losovski, stratège syndical », dans Solomon Losovski, La grève est un combat !, Paris, Éditions Versus, 2024 [1921], p. 93-115. ↑
- C’est notamment le cas de Joseph Knight qui représentait la One Big Union lors du Ier Congrès de l’ISR à Moscou et qui rejoint le PCC peu de temps après son retour au Canada. ↑
- Résolutions adoptées au IIIe Congrès de l’ISR, Paris, Librairie du Travail, 1924, p. 116-117. ↑
- Le candidat de la Ligue d’éducation syndicale est Tim Buck, qui dirige alors la section canadienne de l’ISR. Buck deviendra secrétaire général du Parti communiste du Canada de 1929 à 1964, ce qui témoigne de la place que les syndicalistes occupent au sein de l’organisation. ↑
- Programme de l’Internationale communiste, Paris, Bureau d’éditions, 1936 [1928], p. 65. ↑
- Pierre Broué, Histoire de l’Internationale communiste (1919-1943), Paris, Fayard, 1997, p. 480-485. ↑
- À propos de la réorientation idéologique de l’ISR autour de 1928 et de la continuité de son travail pratique, voir Reiner Tosstorff, The Red International of Labour Unions (1920-1937), Leiden, Brill, 2016, p. 749-773. ↑
- Solomon Losovski, La grève est un combat !, Montréal, Librairie progressiste, 1976 [1931], p. 73. ↑
- Pour une présentation générale du mouvement syndical communiste au Canada, voir Robert Comeau et Bernard Dionne, Le droit de se taire. Histoire des communistes au Québec, Montréal, VLB Éditeur, 1989, p. 371-379 (p. 375 pour la citation). ↑
- Florian Alatorre, Les grèves de la Shmata (1934-1937), mémoire de maitrise en sociologie, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2018, p. 49-64. ↑
- Fros pour Foreigners : le syndicat est composé principalement d’immigrants européens sans citoyenneté canadienne, surnommés les « Fros ». ↑
- Sur l’impact du syndicalisme communiste dans la région, voir Benoît-Beaudry Gourd, Mines et syndicats en Abitibi-Témiscamingue (1910-1950), mémoire de maitrise en histoire, Ottawa, Université d’Ottawa, 1978. ↑
- Johann Chapoutot, Les irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, Paris, Gallimard, 2025. ↑
- Georges Dimitrov, « L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste » (1935), dans Œuvres choisies t. 2, Sofia, Sofia-Presse, 1972, p. 6. ↑
- Ce rapprochement entre l’Allemagne nazie, l’Angleterre et la France a pour effet d’isoler l’URSS qui sera forcée, l’année suivante, de signer un pacte de non-agression avec l’Allemagne. Cette entente contre nature, qui vise en réalité à gagner du temps, ne durera pas et l’URSS sera la principale puissance responsable de l’écrasement de l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale, au prix d’un sacrifice incommensurable d’environ 24 000 000 de vies humaines. ↑
- Dimitrov, 1972, op. cit., p. 33-34. ↑
- Tosstorff, 2016, op. cit., p. 800-813. ↑
- Solomon Losovski, Marx et les syndicats, Paris, Bureau d’éditions, 1933. ↑
- Sur le Comité antifasciste juif et les dernières années de Losovski, voir Derbent, 2024, op. cit., p. 157-174. ↑
- Cette politique rencontre un grand succès, puisqu’en 1937, les communistes contrôlent environ le tiers des syndicats canadiens affiliés au Congress of Industrial Organizations (CIO) représentant plus de 150 000 travailleurs et travailleuses. Voir Comeau et Dionne, op. cit., 1989, p. 379. ↑
- Gourd, 1978, op. cit., p. 100-111. ↑
- Gérard Fortin et Boyce Richardson, Life of the Party, Montréal, Véhicule Press, 1984, p. 121-139. ↑
- Aux exemples cités, nous pourrions ajouter les luttes syndicales et les grèves organisées par les communistes dans les secteurs du bâtiment, de la métallurgie, des salaisons, du textile, etc. Par ailleurs, on note une forte solidarité entre les syndicats animés par des militants communistes, comme en témoigne la campagne organisée par le « Mine-Mill » (local 598, Sudbury) en soutien à la grève des travailleuses du textile du Québec en 1952. ↑
- Losovski, 1977, op. cit., p. 84. ↑





