Universités sous perfusion ou diffusion multiversitaire ?

Par Mis en ligne le 20 janvier 2010

Les uni­ver­si­tés sont moins en état de « crise » qu’en phases mul­tiples de fusions : per­fu­sion, sur­fu­sion, confu­sion, dif­fu­sion. En France, ainsi que dans de nom­breux pays euro­péens (voire plus récem­ment en Californie), elles n’apparaissent exsangues, sous per­fu­sion, que parce que des poli­tiques de déma­go­gie fis­cale, de bra­dage des biens publics et de bri­dages des nou­veaux espaces de liberté refusent d’y inves­tir les sommes qui sont néces­saires à leur bon fonc­tion­ne­ment.

Ce dis­cours de la per­fu­sion sert à pro­duire des effets de sou­mis­sions : « Les caisses sont vides, donc lais­sez les élites payer leur édu­ca­tion au prix fort, et conten­tez-vous d’une for­ma­tion de masse (les ‘fon­da­men­taux’) ! » ; « Vous n’aurez pas de débou­chés dignes d’une édu­ca­tion véri­ta­ble­ment supé­rieure, donc accep­tez des bas salaires, des horaires allon­gés et des tâches ser­viles ! » ; « On ne peut plus finan­cer votre labo­ra­toire, donc vendez vos recherches aux plus offrants, qui sau­ront en faire l’objet d’appropriations exclu­sives ! » [1]. Pour contre­car­rer les effets néfastes de ce dis­cours de la per­fu­sion, l’investigation théo­rique du capi­ta­lisme cog­ni­tif peut lui oppo­ser un dis­cours (et des pra­tiques) de sur­fu­sion. Les uni­ver­si­tés n’apparaissent comme misé­rables que parce que la majo­rité d’une classe d’âge y a sou­dai­ne­ment accès : la crise n’est que l’envers d’un essor his­to­rique abso­lu­ment inouï et infi­ni­ment pro­met­teur. Et c’est peut-être parce que cette pro­messe menace les domi­na­tions éta­blies que les uni­ver­si­tés sont atta­quées et acti­ve­ment appau­vries par les domi­nants actuels (cf. l’article de Newfield). Les uni­ver­si­tés sont au capi­ta­lisme cog­ni­tif ce que les usines étaient au capi­ta­lisme indus­triel : des lieux cru­ciaux de pro­duc­tion et de conden­sa­tion de richesses, où bat et s’approvisionne le cœur même de la machine capi­ta­liste, des lieux où les voies inson­dables de la mar­chan­di­sa­tion ne conduisent pas for­cé­ment aux pires cercles de l’enfer (cf. Edu-Factory ainsi que Cottet et al.). Pris en étau entre les com­plaintes de la per­fu­sion et les pro­messes (loin­taines ?) de la sur­fu­sion, le petit monde des étu­diants, des ensei­gnants et des cher­cheurs paraît sur­tout carac­té­risé par la confu­sion. Les mou­ve­ments de résis­tances ont sou­vent été réac­tifs dans leurs dyna­miques et confus dans leurs reven­di­ca­tions : c’est un tri­ple­ment des bud­gets de l’éducation supé­rieur qu’il faut exiger, de nou­velles condi­tions de construc­tion et de trans­mis­sion des com­pé­tences et des savoirs qu’il faut inven­ter – plutôt que de deman­der sim­ple­ment le retrait de tel ou tel alinéa d’une loi plus conster­nante par sa bêtise que scé­lé­rate par son projet (cf. le mani­feste des Signataires Anonymes). Si le mou­ve­ment du prin­temps 2009 a réussi à regrou­per une base de résis­tance très large, depuis de res­pec­tables pro­fes­seurs sor­bon­nards aux tra­di­tion­nels agi­ta­teurs lycéens, il a manqué de para­mètres glo­baux (macro-éco­no­miques, épis­té­mo­lo­giques, inter­na­tio­naux) pour com­prendre les trans­for­ma­tions uni­ver­si­taires en cours. Ce sont jus­te­ment ces para­mètres plus géné­raux que ce dos­sier de Multitudes essaie de mettre en place. Une pre­mière partie fait un point pro­vi­soire sur les éclai­rages (ambi­va­lents) que le cadre concep­tuel du capi­ta­lisme cog­ni­tif apporte à la com­pré­hen­sion des sys­tèmes uni­ver­si­taires. En quoi les réformes uni­ver­si­taires en France témoignent-elles de l’émergence d’un cogni­ta­riat dont le malaise est por­teur des dyna­miques socio­po­li­tiques qui domi­ne­ront les décen­nies à venir (Cottet et al. – voir aussi « Universités : une réforme à inven­ter », dans le n° 32 de Multitudes) ? Par quelles stra­té­gies les lea­ders poli­tiques et l’inventivité ges­tion­naire du capi­ta­lisme sont-ils par­ve­nus pour l’instant à neu­tra­li­ser les poten­tiels dont est vir­tuel­le­ment por­teur ce cogni­ta­riat (Newfield) ? Une deuxième série de textes pro­pose des contre-attaques à la fois théo­riques et pra­tiques. Au-delà de la déplo­ra­tion, pre­nons acte et tirons parti du fait que les uni­ver­si­tés sont les usines à connais­sances du capi­ta­lisme de demain (mani­feste Edu-Factory). Exigeons un statut sala­rial pour les « pré­caires cog­ni­tifs » qui sont des tra­vailleurs essen­tiels, depuis les années de Master, le doc­to­rat et les post-doc jusqu’au pre­mier emploi stable ; pous­sons jusqu’au bout la logique de « pro­jets » promue par les réfor­ma­teurs pour dis­soudre les signa­tures d’auteurs indi­vi­duels dans des « auteurs-col­lec­tifs », dont le nom soit appro­priables par tout groupe de cher­cheurs (Bourfouka). Repensons les dis­cours du savoir à partir de leur fron­tière exté­rieure, la tra­duc­tion : der­rière les faci­li­tés de l’anglais global, koinè des uni­ver­si­taires mon­dia­li­sés, mesu­rons ce qui se gagne et ce qui se perd dans les pas­sages en tra­duc­tion, mesu­rons quelle pers­pec­tive com­mune des connais­sances humaines s’enrichit de leurs spé­ci­fi­ci­tés lin­guis­tiques locales (Solomon et le n° 29 de Multitudes). Un troi­sième ver­sant de ce dos­sier pro­pose de mul­tiples décen­tre­ments de pers­pec­tive, afin de dépas­ser le champ hexa­go­nal des luttes « contre les lois Pécresse ». Entre la cor­rup­tion post-sovié­tique, l’air frais d’une inter­na­tio­na­li­sa­tion syno­nyme de néo­li­bé­ra­lisme anglo­phone, les fumis­te­ries des nou­velles sciences du busi­ness, les recon­fi­gu­ra­tions dis­ci­pli­naires post-mar­xistes et les ambi­va­lences des ten­ta­tives de résis­tances « par le bas », c’est l’altérité d’un miroir étran­ge­ment fami­lier que nous offre la situa­tion russe, ana­ly­sée ici de deux points de vue com­plé­men­taires (Maiatsky, Magun). L’image d’Epinal du « modèle uni­ver­si­taire amé­ri­caine » est par ailleurs battue en brèche par une pré­sen­ta­tion syn­thé­tique des stra­ti­fi­ca­tions qui struc­turent le sys­tème états-unien, ainsi que par le récit des résis­tances ren­con­trées par les réduc­tions de salaires impo­sées à l’Université de Californie durant l’été 2009 (Newfield). Loin de ne nous envoyer que les inquié­tants clas­se­ments de Shanghai, la Chine peut aussi nous ins­pi­rer une réflexion de fond sur le besoin d’une langue com­mune (putong­hua) (Solomon). Enfin, un article ana­lyse le mou­ve­ment qui s’est élevé contre les réformes de l’éducation supé­rieure en Italie, sous le titre d’Onda ano­male, pour ouvrir d’autres pers­pec­tives de mobi­li­sa­tions poli­tiques (Giordano). L’axe de réflexion qui tra­verse tous les articles de cette majeure fait sur­tout appa­raître les mou­ve­ments de résis­tance à la pri­va­ti­sa­tion de l’enseignement et de la recherche comme lieux de fer­men­ta­tion des nou­veaux savoirs et des nou­velles pra­tiques du commun émer­gentes dans nos nou­velles formes de vie sociale. Les Universités Nomades mises en place depuis plu­sieurs années, les « uni­ver­si­tés popu­laires » émer­gées à l’occasion des grèves de ce prin­temps, les campus alter­na­tifs, les tracts et les jour­naux mili­tants, ainsi que toutes les autres formes d’auto-organisation acti­viste fraient la voie dont doivent s’inspirer les uni­ver­si­tés de demain pour être à la hau­teur des défis et des pos­sibles de notre époque. Loin des lamen­ta­tions de la per­fu­sion, ce dos­sier pro­pose donc d’inscrire l’avenir des uni­ver­si­tés dans une réa­lité carac­té­ri­sée par la dif­fu­sion : l’enseignement, le savoir et la recherche sont appe­lés à concer­ner, de façon dif­fuse, l’ensemble des citoyens. C’est la sépa­ra­tion (ins­ti­tu­tion­nelle et concep­tuelle) entre « cher­cheur » et « non-cher­cheur », « étu­diant » et « non-étu­diant », « ensei­gnant » et « non-ensei­gnant » – c’est à dire entre un « dedans » et un « dehors » de l’université – qu’il faut remettre fon­da­men­ta­le­ment en cause. Nous sommes appe­lés à être tous de per­pé­tuels étu­diants-ensei­gnants-cher­cheurs. S’il faut savoir pré­ser­ver les uni­ver­si­tés comme des lieux pri­vi­lé­giés où sont amor­ties les pres­sions de l’utilité et de la pro­fi­ta­bi­lité immé­diates, il faut aussi savoir les ima­gi­ner comme des lieux de mul­ti­ver­si­tudes, favo­ri­sant la mul­ti­pli­cité de savoirs qui se renou­vellent sans cesse et dont le poten­tiel de dif­fu­sion est his­to­ri­que­ment inouï. Il nous reste à inven­ter les nou­velles moda­li­tés – for­cé­ment dif­fuses et mul­ti­ver­si­taires – d’auto-organisation des savoirs.

[1] Nous remer­cions Antonella Corsani et Carlo Vercellone qui nous ont aidés à monter ce dos­sier.

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