Economie mondiale

« Une situation systémique qui est spécifique à la financiarisation comme phase historique »

Par Mis en ligne le 27 mars 2015

La lutte menée face au capi­tal par les travailleurs/​travailleuses et les couches urbaines et rurales pau­pé­ri­sées par­tout dans le monde se déroule aujourd’hui dans le cadre de l’économie et la société capi­ta­liste mon­diale à un moment spé­ci­fique de son his­toire, qui est aussi celle de l’humanité. La crise éco­no­mique et finan­cière – qui a com­mencé en juillet-août 2007, connu un pre­mier moment paroxys­tique en sep­tembre 2008 (faillite de Lehmann) et débou­ché sur une réces­sion mon­diale suivie d’une stag­na­tion sans fin [1] – est bien plus qu’une nou­velle « très grande crise ».

Elle marque à un degré jamais connu avant les limites his­to­riques du capi­ta­lisme qui, faute d’avoir pu être trans­cen­dées, annoncent une nou­velle époque de bar­ba­rie. Cette der­nière inclut cen­tra­le­ment le bas­cu­le­ment, dif­fé­ren­cié bien entendu entre pays et conti­nents, dans les formes d’exploitation et les condi­tions d’existence des tra­vailleurs et des masses pau­pé­ri­sées, mais aussi le chan­ge­ment cli­ma­tique et d’autres dimen­sions de la crise envi­ron­ne­men­tale (par exemple les pol­lu­tions chi­miques) dont ils sont déjà le plus sou­vent les pre­miers à subir les consé­quences. Enfin, elle est mar­quée par des guerres nou­velles dont les popu­la­tions pau­pé­ri­sées sont une fois encore les pre­mières vic­times, comme au Proche et au Moyen-Orient.

Les luttes menées par les tra­vailleurs et les opprimé·e·s sont mor­ce­lées entre pays. Dans le cadre euro­péen, lors des années 1990, les grandes grèves avaient un écho d’un pays à l’autre ; ces avan­cées n’ont pas résisté à la crise et la montée du chô­mage. La mise en concur­rence directe des tra­vailleurs sur le plan de l’emploi et des salaires entre pays d’un même conti­nent — ainsi que d’un conti­nent à l’autre – dans le cadre de l’économie mon­dia­li­sée pré­sente donne à chaque bour­geoi­sie, quelle que soit sa place dans la struc­ture hié­rar­chique chan­geante du capi­tal mon­dial, une posi­tion de force inédite his­to­ri­que­ment à l’égard de ses « propres » tra­vailleurs, tra­vailleurs immi­grés com­pris. Elle est ados­sée au capi­tal comme rap­port d’exploitation et de domi­na­tion mon­dial et c’est au capi­tal com­pris ainsi que les tra­vailleurs se heurtent en der­nière ins­tance, par­tout où ils se trouvent.

Ce texte vise à contri­buer à une carac­té­ri­sa­tion de ce moment his­to­rique. Il porte sur des ques­tions spé­ci­fiques rela­tives au mou­ve­ment éco­no­mique du capi­ta­lisme mon­dial (presque rien ne sera dit sur le chan­ge­ment cli­ma­tique). Il est com­plé­men­taire à celui écrit en août 2014 [2]. Quelques argu­ments sont repris ou déve­lop­pés. Il est fait d’une com­bi­nai­son de rap­pels théo­riques essen­tiels (dont je fais l’exégèse, ce qui est consi­déré très sou­vent comme « archaïque », mais reste néces­saire) sur les­quels je prends appui pour déve­lop­per des élé­ments d’interprétation et pré­sen­ter des don­nées empi­riques rela­tives à des ques­tions qui n’attirent pas l’attention qu’elles méritent. Cette pre­mière partie est cen­trée prin­ci­pa­le­ment sur la pro­duc­tion et l’appropriation de la plus-value dans le cadre de l’économie mon­dia­li­sée.

La seconde partie por­tera sur l’accumulation, à partir des années 1960, de capi­tal sous la forme de capi­tal fictif, les nou­veaux types d’actifs spé­cu­la­tifs créés dans les années 1990, la crise finan­cière de 2007-2008 et la puis­sance que la finance a conser­vée. C’est dans la seconde partie que sera traité le « shadow ban­king ».

Le marché mon­dial plei­ne­ment consti­tué

Depuis le tour­nant du ving­tième siècle, disons pour donner une date depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001, nous sommes aux termes du pro­ces­sus énoncé par Marx comme quoi « le marché mon­dial est contenu dans la notion même de capi­tal ». Après Marx et Engels, parmi les grands pen­seurs révo­lu­tion­naires c’est sur­tout Trotski qui a déve­loppé cet énoncé et ses consé­quences. On peut donc prendre comme point de départ la Préface à l’édition fran­çaise de La révo­lu­tion per­ma­nente lorsqu’il écrit contre la théo­rie du « socia­lisme en un seul pays » déve­loppé par Staline :

« Le mar­xisme pro­cède de l’économie mon­diale consi­dé­rée non comme la simple addi­tion de ses unités natio­nales, mais comme une puis­sante réa­lité indé­pen­dante créée par la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail et par le marché mon­dial qui, à notre époque, domine tous les mar­chés natio­naux ».

La qua­lité de « puis­sante réa­lité indé­pen­dante » de l’économie mon­diale s’exprime d’abord dans le fait que l’anarchie de la pro­duc­tion capi­ta­liste et « les lois imma­nentes de la pro­duc­tion capi­ta­liste impo­sée par la concur­rence comme lois coer­ci­tives externes à chaque capi­ta­liste indi­vi­duel » [3] a le marché mon­dial comme ter­rain. Elle fait d’autant plus de ravages qu’elle s’impose à de très grands groupes indus­triels et com­mer­ciaux sou­te­nus par des appa­reils d’État qui sont les pro­ta­go­nistes d’une intense riva­lité oli­go­po­lis­tique dont les consé­quences leur échappent.

Les mou­ve­ments du prix du pétrole en sont un exemple : huit ans après une phase de très forte hausse, en 2014 une chute bru­tale. Ils sont la consé­quence de chan­ge­ments dans les sources d’approvisionnement et dans la stra­té­gie géo­po­li­tique des États-Unis à l’égard de l’Arabie saou­dite (sans parler d’accentuations de sa pres­sion sur le Venezuela et sur la Russie), mais leur effet d’ensemble est de retar­der encore la « reprise ». La vitesse de pro­pa­ga­tion mon­diale des crises finan­cières, dont 2008 a fourni un exemple, est celle de cette « puis­sante réa­lité indé­pen­dante » qui naît de la consti­tu­tion du marché mon­dial.

L’économie mon­diale est un ensemble hié­rar­chisé. Si « l’Angleterre et l’Inde, les États-Unis et le Brésil (sont) les élé­ments d’une plus haute unité qui s’appelle l’économie mon­diale », ils n’y occupent pas la même place. Au moment où Trotski écrit, les uns en ont déter­miné la confi­gu­ra­tion en tant que puis­sance impé­ria­liste, les autres s’y sont vu assi­gner une place subor­don­née de pays colo­nial ou néo­co­lo­nial. Certains ont pu ensuite en sortir du fait de l’entre-déchirement des États impé­ria­listes et du mou­ve­ment de libé­ra­tion natio­nale des années 1945-1980. Pour beau­coup de pays, le terme néo­co­lo­nial demeure une carac­té­ri­sa­tion exacte et pour d’autres encore la meilleure approxi­ma­tion pour défi­nir une situa­tion de pays subis­sant les effets de ce qui est nommé pudi­que­ment des « rap­ports asy­mé­triques ».

Poursuivons la lec­ture : « L’évolution du capi­ta­lisme – si on la consi­dère dans sa réa­lité his­to­rique et non dans les for­mules abs­traites du second tome du Capital, qui conservent pour­tant toute leur impor­tance comme phase de l’analyse – s’est faite de toute néces­sité par une exten­sion sys­té­ma­tique de sa base. Au cours de son déve­lop­pe­ment et, par consé­quent, au cours de la lutte contre ses propres contra­dic­tions inté­rieures, chaque capi­ta­lisme natio­nal se tourne de plus en plus vers les réserves du “marché exté­rieur”, c’est-à-dire de l’économie mon­diale ».

C’est à partir des « contra­dic­tions inté­rieures » des États-Unis et de l’Europe qu’il faut encore ana­ly­ser la genèse et l’essor de la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal contem­po­raine, dite aussi mon­dia­li­sa­tion « néo­li­bé­rale ». C’est aux États-Unis qu’il faut recher­cher les germes de la crise éco­no­mique et finan­cière mon­diale ouverte en juillet-août 2007. C’est eux qui ont mis en mou­ve­ment la « puis­sante réa­lité indé­pen­dante » telle qu’elle s’est mani­fes­tée sous la forme de très grande crise de 2008 sur des mar­chés finan­ciers où la ten­dance à l’autonomie du capi­tal-argent por­teur d’intérêts et du capi­tal fictif avait été portée à un niveau hors de tout contrôle. À partir du tour­nant du siècle, sous l’effet de ses « propres contra­dic­tions inté­rieures », la Chine, réduite à un statut semi-colo­nial à la fin du XIXe siècle, puis deve­nue un espace d’accumulation auto­cen­trée, s’est tour­née elle aussi « vers les réserves du “marché exté­rieur” », avec une forte dépen­dance à l’égard des expor­ta­tions, ainsi que l’établissement du fait de ses besoins en matières pre­mières et l’importance de ses capi­taux des rap­ports de domi­na­tion éco­no­mique avec des États afri­cains et de riva­lité avec de « vieux » pays indus­triels rele­vant en gros de l’analyse faite au cha­pitre VII de L’impérialisme, stade suprême.

Aujourd’hui « pro­cé­der de l’économie mon­diale » exi­ge­rait de placer la Chine au centre de l’analyse et non d’en faire une grande éco­no­mie qu’on essaie (ou non) d’inclure à la fin d’analyses dont les États-Unis res­tent le pivot. C’est la Chine qui a permis au capi­ta­lisme mon­dial d’éviter en 2009 que la réces­sion partie des États-Unis se trans­forme en une dépres­sion de type 1930. L’injection d’argent pour sauver le sys­tème finan­cier n’aurait pas réussi si l’accumulation mas­sive de capi­tal réel en Chine n’avait pas assuré un vaste débou­ché aussi bien aux machines indus­trielles alle­mandes qu’aux matières pre­mières de base en pro­ve­nance des pays voi­sins d’Asie et d’Amérique du Sud.

Aujourd’hui la faible reprise état­su­nienne a un effet bien infé­rieur sur l’état de l’économie mon­diale que le ralen­tis­se­ment de la crois­sance chi­noise rat­tra­pée par la sur­ac­cu­mu­la­tion de moyens de pro­duc­tion et tri­bu­taire des rap­ports éco­no­miques et poli­tiques du sys­tème chi­nois dont la bulle immo­bi­lière et la for­ma­tion d’un « shadow ban­king » chi­nois sont les mani­fes­ta­tions.

Comme je l’ai écrit dans l’article d’août 2014 [voir article sur ce site, en date du 11 août 2014, onglet éco­no­mie], le FMI et l’OCDE font désor­mais des pro­jec­tions mon­diales dans les­quelles la Chine est cen­trale, dont faute des com­pé­tences par­ti­cu­lières deman­dées je n’ai pas à cher­cher à com­prendre la métho­do­lo­gie. Dans des pays comme le Brésil les effets de chan­ge­ments dans la demande chi­noise sont désor­mais chif­frés. Mais une « macroé­co­no­mie mon­diale », mar­xienne ou marxo-key­né­sien-struc­tu­ra­liste fait ter­ri­ble­ment défaut [4].

La divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail aujourd’hui

Le capi­tal accu­mulé et cen­tra­lisé dans le cadre des éco­no­mies de l’État-nation s’étend vers l’extérieur par l’investissement direct, autant et dans beau­coup de sec­teurs plus que par les expor­ta­tions. L’émergence contem­po­raine du « marché mon­dial plei­ne­ment consti­tué » est le résul­tat suc­ces­si­ve­ment de l’internationalisation des groupes finan­ciers à domi­nante indus­trielle [5] des années 1965-1985, dans un cadre d’économies à accu­mu­la­tion auto­cen­trée encore par­tiel­le­ment pro­té­gées, puis à partir des années 1990 de la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal pro­pre­ment dite. Celle-ci est née de la libé­ra­li­sa­tion et de la déré­gle­men­ta­tion qui ont été orga­ni­sées d’abord par des opé­ra­tions et flux finan­ciers par les pays du G7, le FMI et la Banque mon­diale à partir des années 1978-1982, puis par des échanges com­mer­ciaux, de l’investissement direct à l’étranger (IDE) dans le cadre de l’OMC.

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La libé­ra­li­sa­tion, la déré­gle­men­ta­tion et la mon­dia­li­sa­tion finan­cières ont été la pre­mière étape et en quelque sorte le fer de lance de la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal, mais la dimen­sion déci­sive en est l’articulation entre la libé­ra­li­sa­tion des échanges com­mer­ciaux et celle de l’investissement direct à l’étranger (IDE). A partir de 1994, c’est à l’OMC que la partie essen­tielle se joue pour le capi­tal finan­cier et les gou­ver­ne­ments du G7. La pleine inté­gra­tion de la Chine au marché mon­dial par son adhé­sion à l’OMC en marque la pleine réus­site et repré­sente le moment d’apogée de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale.

Aujourd’hui, les déci­sions d’investissement des grands groupes finan­ciers à domi­nante indus­trielle et com­mer­ciale et les formes orga­ni­sa­tion­nelles prises par cet inves­tis­se­ment sont le fac­teur le plus puis­sant dans la déter­mi­na­tion de la place et des formes d’insertion des dif­fé­rentes éco­no­mies natio­nales dans la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail. 80 % des échanges mon­diaux com­portent l’intervention d’une TNC (Transnational cor­po­ra­tion, ou STN). Il n’y a que les États-Unis et la Chine où les gou­ver­ne­ments dis­posent d’une cer­taine marge de déci­sion concer­nant leur inser­tion dans la divi­sion du tra­vail mon­diale.

L’usage qu’ils en font reflète les rap­ports anta­go­nistes de classe avec les tra­vailleurs et dans le cas état­su­nien la confi­gu­ra­tion interne du capi­tal dans la phase de finan­cia­ri­sa­tion du capi­ta­lisme mon­dia­lisé. Les éco­no­mies capi­ta­listes indus­trielles qui avaient pu aupa­ra­vant par­tiel­le­ment choi­sir, à l’aide de poli­tiques plus ou moins réflé­chies et déli­bé­rées, leur place dans la divi­sion du tra­vail – l’Allemagne, la France, le Japon, plus tard la Corée du Sud – ont peu de marge. Ils subissent les aléas de la demande mon­diale pour les mar­chan­dises pro­duites ou sont enfer­més dans des choix effec­tués il y a plu­sieurs décen­nies. (C’est le cas de la France avec le nucléaire et les indus­tries mili­taires « clas­siques »).

Un cas tout par­ti­cu­lier est celui du Royaume-Uni dont la place est construite sur l’institution mul­ti­cen­te­naire de valo­ri­sa­tion du capi­tal argent qu’est la City. Dans le cadre de la finan­cia­ri­sa­tion du capi­ta­lisme mon­dial, le Brésil et l’Argentine sont rede­ve­nus des pour­voyeurs de matières pre­mières minières et agri­coles.

Mais au-delà de ces situa­tions encore aisé­ment iden­ti­fiables, la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail est très com­plexe. Au terme des deux étapes d’internationalisation et de mon­dia­li­sa­tion pro­pre­ment dite, plus de la moitié des impor­ta­tions mon­diales de pro­duits manu­fac­tu­rés concernent des biens inter­mé­diaires (biens pri­maires, pièces déta­chées et com­po­sants, et pro­duits semi-finis), et plus de 70 % des impor­ta­tions mon­diales de ser­vices concernent des ser­vices inter­mé­diaires, comme les ser­vices aux entre­prises.

C’est le résul­tat suc­ces­sif et com­biné de l’accroissement des échanges intra-indus­tries (échanges croi­sés repré­sen­tant une divi­sion du tra­vail de plus en plus fine à laquelle de petites et moyennes entre­prises peuvent par­ti­ci­per), des échanges intra­groupes entre les filiales des STN (36 % du com­merce mon­dial en 2006) et enfin les méca­nismes orga­ni­sa­tion­nels de cap­ta­tion par les STN de valeur pro­duite dans des entre­prises plus faibles aux­quels le terme « chaînes de valeur glo­bales » (CVG) devrait être réservé stric­te­ment. [6] Une sous-sec­tion spé­ci­fique leur est consa­crée plus bas.

Le fait qu’aujourd’hui la majeure partie des tran­sac­tions inter­na­tio­nales de biens et de ser­vices est faite d’intrants inter­mé­diaires, tra­duit l’internationalisation du moment P du cir­cuit com­plet du capi­tal (A-M-P-M’-À ») et sa com­plexi­fi­ca­tion. Dans la plu­part des éco­no­mies, envi­ron un tiers des impor­ta­tions des mar­chan­dises dites « biens inter­mé­diaires » finissent en expor­ta­tions. Plus l’économie est petite, plus cette part est impor­tante, mais même aux États-Unis et au Japon, elle atteint res­pec­ti­ve­ment 17 % et 22 % de la pro­duc­tion totale. L’intensité décu­plée de l’exploitation que connaissent, dans le cadre des CVG, une très grande partie des tra­vailleurs des pays, notam­ment en Asie du Sud-Est, sera ana­ly­sée plus loin, mais il faut poser tout de suite les condi­tions qui la rendent pos­sible.

Concurrence inter­na­tio­nale entre tra­vailleurs et armée indus­trielle de réserve mon­diale

La libé­ra­li­sa­tion des IDE et des échanges de mar­chan­dises dans le cadre de l’OMC, qui est plus accen­tuée encore dans le cadre ins­ti­tu­tion­nel de mar­chés uniques comme celui de l’Union euro­péenne, a eu pour consé­quence de mettre en concur­rence directe sur le plan de l’emploi et des salaires les tra­vailleurs entre pays d’un même conti­nent ainsi que d’un conti­nent à l’autre. C’est là que se trouve le socle des rap­ports entre le capi­tal et le tra­vail au plan mon­dial qui donne à chaque bour­geoi­sie, quelle que soit sa place dans la struc­ture hié­rar­chique chan­geante du capi­tal mon­dial, un avan­tage objec­tif immé­diat, dont elle n’avait jamais béné­fi­cié avant, dans ses rap­ports avec ses « propres » tra­vailleurs, tra­vailleurs immi­grés inclus. Pour en abor­der l’analyse et com­prendre la portée on peut d’abord relire le pas­sage du Manifeste du parti com­mu­niste où Marx et Engels parlent de la concur­rence que le capi­tal crée entre les tra­vailleurs et des moyens aux­quels ceux-ci ont recours dans leur lutte pour en limi­ter les ravages :

« Les inté­rêts, les condi­tions d’existence au sein du pro­lé­ta­riat, s’égalisent de plus en plus, à mesure que la machine efface toute dif­fé­rence dans le tra­vail et réduit presque par­tout le salaire à un niveau éga­le­ment bas. Par suite de la concur­rence crois­sante des bour­geois entre eux et des crises com­mer­ciales qui en résultent, les salaires deviennent de plus en plus instables ; le per­fec­tion­ne­ment constant et tou­jours plus rapide de la machine rend la condi­tion de l’ouvrier de plus en plus pré­caire ; les col­li­sions indi­vi­duelles entre l’ouvrier et le bour­geois prennent de plus en plus le carac­tère de col­li­sions entre deux classes. Les ouvriers com­mencent par former des coa­li­tions contre les bour­geois pour la défense de leurs salaires. Ils vont jusqu’à consti­tuer des asso­cia­tions per­ma­nentes pour être prêts en vue de rébel­lions éven­tuelles. Çà et là, la lutte éclate en émeute.

Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c’est un triomphe éphé­mère. Le résul­tat véri­table de leurs luttes est moins le succès immé­diat que l’union gran­dis­sante des tra­vailleurs. Cette union est faci­li­tée par l’accroissement des moyens de com­mu­ni­ca­tion qui sont créés par une grande indus­trie et qui per­mettent aux ouvriers de loca­li­tés dif­fé­rentes de prendre contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour cen­tra­li­ser les nom­breuses luttes locales, qui par­tout revêtent le même carac­tère, en une lutte natio­nale, en une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte poli­tique, et l’union que les bour­geois du moyen âge met­taient des siècles à éta­blir avec leurs che­mins vici­naux, les pro­lé­taires modernes la réa­lisent en quelques années grâce aux che­mins de fer.

Cette orga­ni­sa­tion du pro­lé­ta­riat en classe, et donc en parti poli­tique, est sans cesse détruite de nou­veau par la concur­rence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît tou­jours, et tou­jours plus forte, plus ferme, plus puis­sante. Elle pro­fite des dis­sen­sions intes­tines de la bour­geoi­sie pour l’obliger à recon­naître, sous forme de loi, cer­tains inté­rêts de la classe ouvrière : par exemple le bill de dix heures en Angleterre. »

Depuis que ceci a été écrit par Marx et Engels, le cadre de la lutte syn­di­cale et poli­tique pour les salaires et les lois sociales a effec­ti­ve­ment tou­jours été natio­nal, avec un degré d’efficacité dont l’une des variables a été l’appel de dif­fé­rentes bour­geoi­sies aux réserves de main-d’œuvre dans les cam­pagnes et leur recours à l’immigration. L’AIT, la Seconde Internationale et la Troisième dans ses pre­mières années (en gros jusqu’à la ques­tion de la révo­lu­tion chi­noise et l’appui, puis la subor­di­na­tion poli­tique à Chang Kaï-chek) ont permis aux partis ouvriers révo­lu­tion­naires et réfor­mistes radi­caux natio­naux de se ren­con­trer et de cher­cher à se forger des théo­ries et des appré­cia­tions de la situa­tion com­mune.

Ces partis n’ont jamais coor­donné des luttes ouvrières même dans des pays voi­sins. Et il n’y a que le texte de Trotski sur les États-Unis socia­listes d’Europe [textes de 1923 et 1926] qui esquisse l’idée d’une divi­sion du tra­vail orga­ni­sée entre partis révo­lu­tion­naires de dif­fé­rents pays. L’aspiration majeure des cou­rants inter­na­tio­na­listes authen­tiques de la Seconde et de la Troisième inter­na­tio­nale, puis de la Quatrième a été de mener la lutte com­mune contre la guerre, celle de 1914 comme celle de 1939, et de donner leur appui et leur aide aux luttes de libé­ra­tion natio­nale dans les pays colo­niaux. Dans le cas euro­péen, les années 1960 et 1970 l’appui aux luttes de libé­ra­tion natio­nale et, dans une moindre mesure, le combat contre les armes nucléaires ont été les seuls ter­rains d’un inter­na­tio­na­lisme effec­tif.

La libé­ra­li­sa­tion des IDE et des échanges de mar­chan­dises a fait du marché mon­dial consti­tué le ter­rain sur lequel le mou­ve­ment de créa­tion d’une « sur­po­pu­la­tion rela­tive » par rap­port aux besoins en main-d’œuvre du capi­tal se pro­duit aujourd’hui.

Rappelons les termes uti­li­sés par Marx dans le cha­pitre XXV du Capital :

« La loi selon laquelle une masse tou­jours plus grande des élé­ments consti­tuants de la richesse peut, grâce au déve­lop­pe­ment continu des pou­voirs col­lec­tifs du tra­vail, être mise en œuvre avec une dépense de force humaine tou­jours moindre, cette loi qui met l’homme social à même de pro­duire davan­tage avec moins de labeurs, se tourne dans le milieu capi­ta­liste – où ce ne sont pas les moyens de pro­duc­tion qui sont au ser­vice du tra­vailleur, mais le tra­vailleur qui est au ser­vice des moyens de pro­duc­tion – en loi contraire, c’est-à-dire que, plus le tra­vail gagne en res­sources et en puis­sance, plus il y a pres­sion des tra­vailleurs sur leurs moyens d’emploi, plus la condi­tion d’existence du sala­rié, la vente de sa force de tra­vail, devient pré­caire. L’accroissement des res­sorts maté­riels et des forces col­lec­tives du tra­vail, plus rapide que celui de la popu­la­tion, s’exprime donc en la for­mule contraire, savoir : la popu­la­tion pro­duc­tive croit tou­jours en raison plus rapide que le besoin que le capi­tal peut en avoir. »

Le degré auquel le capi­tal a besoin d’acheter ou non la force de tra­vail a conduit Marx à dis­tin­guer pour la Grande-Bretagne au moment où il écrit Le Capital, « en dehors des grands chan­ge­ments pério­diques qui, dès que le cycle indus­triel passe d’une de ses phases à l’autre, sur­viennent dans l’aspect géné­ral de la sur­po­pu­la­tion rela­tive (…) quelques grandes caté­go­ries, quelques dif­fé­rences de forme for­te­ment pro­non­cées – la forme flot­tante, latente et stag­nante » de sur­po­pu­la­tion rela­tive. La pos­si­bi­lité pour le capi­tal de tel ou tel pays dont le rythme de l’accumulation était supé­rieur à d’autres de faire appel à l’immigration a donné à ce mou­ve­ment, à partir de la fin du dix-neu­vième siècle, un carac­tère inter­na­tio­nal accen­tué plus tard par la pos­ses­sion de colo­nies.

Carte-Flux-migratoires

La libé­ra­li­sa­tion des IDE et des flux de mar­chan­dises dou­blées des pro­ces­sus poli­tiques (chute de l’URSS, succès de la poli­tique de Deng en Chine) a conduit à l’incorporation, à partir du milieu des années 1990, à la force de tra­vail offerte au capi­tal les tra­vailleurs de Chine, de l’Inde et des pays de l’ex-Union sovié­tique. La force de tra­vail mon­diale a doublé entre 1980 et 2000. [7] Elle est esti­mée à 3.5 mil­liards de tra­vailleurs. [8] Sans que le niveau moyen des salaires soit fixé au niveau du marché mon­dial, ni même en Europe du marché unique. Ainsi, le « China wage », aujourd’hui plutôt celui du tra­vailleur viet­na­mien, et dans l’UE celui du tra­vailleur « faux clan­des­tin » (connu de la police) mis entre les mains du capi­ta­liste local (avec son statut de « sans-papiers ») ont néan­moins un statut de réfé­rence. Plus l’armée indus­trielle de réserve est élevée, plus la pos­si­bi­lité de flexi­bi­li­sa­tion du tra­vail et de pré­ca­ri­sa­tion des tra­vailleurs s’accroît.

C’est cette énorme masse de tra­vailleurs qui subit le mou­ve­ment de flux et de reflux de la demande par le capi­tal de force du tra­vail selon le moment du cycle de l’accumulation, aujourd’hui celui d’une crise mon­diale chro­nique. Elle le subit évi­dem­ment de façon dif­fé­ren­ciée par pays du fait, inter alia, de sa taille, du taux de crois­sance du PIB, de sa confi­gu­ra­tion en rap­port à l’économie mon­diale et du degré d’organisation poli­tique et de syn­di­ca­li­sa­tion des tra­vailleurs, ainsi que des types d’activités sec­to­rielles et du niveau d’éducation. Le jeu de la loi de la sur­po­pu­la­tion rela­tive est mon­dial, mais ce n’est qu’au niveau de chaque pays que les dif­fé­rentes strates de l’armée indus­trielle de réserve sont ana­ly­sables. C’est à la bour­geoi­sie et au gou­ver­ne­ment de chaque pays qu’il échoue de gérer les effets des phases de reflux des besoins de force du tra­vail du capi­tal et de déci­der les mesures sociales et poli­tiques en fonc­tion de la dimen­sion et des traits spé­ci­fiques de chaque strate.

Le capi­tal peut puiser dans les res­sources de force de tra­vail offerte par la sur­po­pu­la­tion rela­tive mon­diale en orga­ni­sant des flux migra­toires contrô­lés ou en allant vers les pays où elle se mani­feste de façon par­ti­cu­liè­re­ment forte. Les flux migra­toires contrô­lés (« faux clan­des­tins » inclus) béné­fi­cient aux entre­prises de toutes dimen­sions et de tous les sec­teurs d’activité. Se pro­je­ter là où la force de tra­vail est abon­dante et sans défense est à la portée seule­ment des grands groupes finan­ciers à domi­nante indus­trielle et com­mer­ciale.

La « finan­cia­ri­sa­tion » du capi­tal mon­dia­lisé

La relec­ture que j’ai faite du Capital pour cher­cher à cerner au mieux la notion de finan­cia­ri­sa­tion dans sa rela­tion avec la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal née de la libé­ra­li­sa­tion des inves­tis­se­ments et des échanges me conduisent à défi­nir la finan­cia­ri­sa­tion comme une phase spé­ci­fique de l’histoire du capi­ta­lisme dans laquelle :

1° l’appropriation de plus-value déjà créée s’est redé­ve­lop­pée aux côtés de la pro­duc­tion de plus-value allant jusqu’à l’emporter dans cer­taines confi­gu­ra­tions du rap­port capi­tal-tra­vail ;

2° profit, inté­rêt et rente tendent à se confondre en raison de formes d’interpénétration entre le capi­tal hau­te­ment concen­tré dans ses trois formes (capi­tal indus­triel, capi­tal com­mer­cial et capi­tal argent) et

3° enfin où le féti­chisme de l’argent a envahi toutes les acti­vi­tés sociales. Cette phase englobe et accen­tue les traits de l’impérialisme comme « capi­ta­lisme mono­po­liste » sur les­quels Lénine en par­ti­cu­lier a mis l’accent, à savoir son carac­tère para­si­taire et ren­tier.

Mais nous ne pou­vons plus ensei­gner à sa suite, comme nous le fai­sions encore il y qua­rante ans, fût-ce en intro­dui­sant des nuances, que :

« Le capi­ta­lisme arrivé à son stade impé­ria­liste conduit aux portes de la socia­li­sa­tion inté­grale de la pro­duc­tion ; il entraîne en quelque sorte les capi­ta­listes, en dépit de leur volonté et sans qu’ils en aient conscience, vers un nouvel ordre social, inter­mé­diaire entre l’entière liberté de la concur­rence et la socia­li­sa­tion inté­grale. » Ou encore que : « De tout ce qui a été dit plus haut sur la nature éco­no­mique de l’impérialisme, il res­sort qu’on doit le carac­té­ri­ser comme un capi­ta­lisme de tran­si­tion ou, plus exac­te­ment, comme un capi­ta­lisme ago­ni­sant. » [9]

Ou alors il faut dire que ce capi­ta­lisme ago­ni­sant entraîne l’humanité et la civi­li­sa­tion dans son agonie. Disons à ce point, sans déve­lop­per l’argument, que les théo­ries dites stag­na­tio­nistes (dont la Monthly Review état­su­nienne est le prin­ci­pal sup­port) donnent une repré­sen­ta­tion gra­ve­ment erro­née du capi­tal dont le mou­ve­ment « sans fin et sans limites » le pousse à une agres­sion sans fin et dans des formes constam­ment renou­ve­lées contre les tra­vailleurs et contre le milieu natu­rel.

C’est d’abord sur une relec­ture du Capital que cette défi­ni­tion de la finan­cia­ri­sa­tion se fonde au plan théo­rique. Dans le livre II dans son étude du cir­cuit du capi­tal dans ses trois formes, Marx défi­nit le capi­tal indus­triel comme :

« le seul mode d’existence du capi­tal, où sa fonc­tion ne consiste pas seule­ment en appro­pria­tion, mais éga­le­ment en créa­tion de plus-values, autre­ment dit de sur­pro­duit. C’est pour­quoi il condi­tionne le carac­tère capi­ta­liste de la pro­duc­tion ; son exis­tence implique celle de la contra­dic­tion de classe entre capi­ta­listes et ouvriers sala­riés » (sou­li­gné par moi).

Puis vient l’observation que ce mode d’existence du capi­tal qui ne repose pas seule­ment sur l’appropriation de plus-value, mais sur sa pro­duc­tion sup­pose (a comme condi­tion) la subor­di­na­tion du capi­tal com­mer­cial et du capi­tal argent :

« ne repré­sente plus que les modes d’existence des dif­fé­rentes formes fonc­tion­nelles que le capi­ta­lisme indus­triel prend et rejette alter­na­ti­ve­ment dans la sphère de la cir­cu­la­tion, modes d’existence promus à l’indépendance et déve­lop­pés à part seule­ment en raison de la divi­sion sociale du tra­vail ». [10]

Pourtant trois para­graphes plus loin dans le même cha­pitre, Marx observe que même dans ces condi­tions, le capi­tal-argent revient au pre­mier plan dans les phases d’euphorie finan­cière :

« Toutes les nations adon­nées au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste sont prises pério­di­que­ment du ver­tige de vou­loir faire de l’argent sans l’intermédiaire du procès de pro­duc­tion ». Pourquoi ? « Parce que l’aspect argent de la valeur est sa forme indé­pen­dante et tan­gible, de sorte que la forme A-A’, dont le point de départ et le point d’arrivée sont de l’argent effec­tif, exprime de la façon la plus tan­gible l’idée “faire de l’argent”, prin­ci­pal moteur de la pro­duc­tion capi­ta­liste ». Et Marx de lancer, « le procès de pro­duc­tion capi­ta­liste appa­raît seule­ment comme un inter­mé­diaire inévi­table, un mal néces­saire pour faire de l’argent ».

La thèse que je défends est que même si ce « ver­tige » prend des formes paroxys­tiques à des moments donnés, comme dans les années et mois qui ont pré­cédé la crise finan­cière de 2007-2008, la recherche de la pri­mauté du cir­cuit court A-A » sur le cir­cuit A-M-P-M’-À » s’est enra­ci­née. Elle a un carac­tère sys­té­mique et marque main­te­nant le capi­ta­lisme de part en part. Le mode d’existence du capi­tal por­teur d’intérêt-capital fictif et du féti­chisme de l’argent qu’il engendre et qu’il pro­jette se réper­cute sur le pro­ces­sus de repro­duc­tion élar­gie dans son ensemble. Reprenons le cir­cuit com­plet A-M-P-M’-À ». Au moment A on trouve les très grandes banques et fonds finan­ciers, mais aussi les « fonds propres » (stockholder’s equity) et les réserves de tré­so­re­ries des grands groupes finan­ciers à domi­nante indus­trielle et com­mer­ciale.

Le capi­tal hau­te­ment concen­tré opé­rant au moment M’ du cir­cuit est devenu l’égal du capi­tal engagé dans la pro­duc­tion de plus-value, tandis qu’au moment P les moda­li­tés d’organisation et de fonc­tion­ne­ment du capi­tal « indus­triel » (mines, agro-indus­trie, manu­fac­tures et ser­vices) reposent aussi bien sur la pro­duc­tion de plus-value que sur des moda­li­tés d’appropriation de plus-value déjà pro­duite. La contra­dic­tion de classe oppose les ouvriers sala­riés urbains et ruraux ainsi que la pay­san­ne­rie là où elle existe encore, au capi­tal comme un bloc dont les niveaux et rythmes de ren­de­ment sont déter­mi­nés par des cri­tères dictés par le capi­tal argent. Au moment A » on trouve à la fois une oli­gar­chie finan­cière tout à fait iden­ti­fiable [11] (les 1 % état­su­niens) et la situa­tion en sur­plomb des « mar­chés » (finan­ciers) qui sont l’expression la plus pous­sée his­to­ri­que­ment du féti­chisme de l’argent et de la pré­ten­tion à l’autonomie du capi­tal argent. On peut aussi reprendre cette ana­lyse dans les termes de la théo­rie du capi­tal finan­cier.

Un siècle après Hilferding et Lénine « capi­tal finan­cier » et « finance capi­ta­liste »

À la dif­fé­rence des langues latines, la langue anglaise permet d’utiliser deux termes proches, mais dont la dis­tinc­tion est néces­saire aujourd’hui pour une ana­lyse qui cerne de près les rela­tions capi­ta­listes. D’un côté, la « finance capi­tal », le capi­tal finan­cier au sens de Hilferding et de Lénine, c’est-à-dire l’interrelation dans dif­fé­rentes confi­gu­ra­tions natio­nales des plus grandes banques et des plus grandes entre­prises. De l’autre, le « finan­cial capi­tal », aujourd’hui les grands conglo­mé­rats finan­ciers et les fonds de pla­ce­ment, agents de l’accumulation de capi­tal-argent por­teur d’intérêt-capital fictif qui opèrent sur les mar­chés finan­ciers, pour les­quels dans les langues latines il faut recou­rir au mot « finance » en fran­çais au sin­gu­lier [12] et en d’autres langues au plu­riel. [13]

Ce sont le rôle des fonds de pen­sion et pla­ce­ment finan­cier dans la cen­tra­li­sa­tion de l’épargne, le pas­sage de la banque au conglo­mé­rat finan­cier et l’intensité de l’influence fétiche des mar­chés finan­ciers qui créent la néces­sité d’introduire cette dis­tinc­tion entre « capi­tal finan­cier » et « finance ». Cela même si leurs rela­tions sont celles d’une inter­pé­né­tra­tion dont le terme « groupes finan­ciers à domi­nante indus­trielle » est l’une des mani­fes­ta­tions les plus étu­diées. Ce sont les élé­ments consti­tu­tifs de ce que je nomme « l’accumulation finan­cière pro­pre­ment dite », par oppo­si­tion à l’accumulation réelle de capi­tal pro­duc­tif de plus-value. Il en est ques­tion à dif­fé­rents moments dans trois cha­pitres suc­ces­sifs XXX, XXXI et XXXII du livre III du Capital inti­tu­lés par Engels pré­ci­sé­ment « Capital-argent et capi­tal réel ». Je me limite à une seule cita­tion :

« L’accumulation de capi­tal de prêt consiste sim­ple­ment en ceci : de l’argent se dépose comme argent prê­table. Ce procès dif­fère gran­de­ment de la trans­for­ma­tion réelle de l’argent (….) cette accu­mu­la­tion peut expri­mer des opé­ra­tions fort dif­fé­rentes de la véri­table accu­mu­la­tion. En période d’expansion d’accumulation réelle, l’accumulation de capi­tal-argent peut soit en être le résul­tat, soit être le résul­tat de phé­no­mènes qui accom­pagnent, mais en dif­fèrent tota­le­ment, soit enfin être le résul­tat d’interruptions de l’accumulation réelle. » [14]

Cette accu­mu­la­tion spé­ci­fique résulte bien sûr de la « plé­thore conti­nue de capi­tal-argent à cer­taines phases du cycle », dont le déve­lop­pe­ment se fait « de pair avec l’extension du crédit », mais elle est aussi la consé­quence d’autres phé­no­mènes : accrois­se­ment des dépôts pro­ve­nant de la rente fon­cière et de la divi­sion du profit entre inté­rêt et profit d’entreprise, excé­dents de tré­so­re­ries des capi­ta­listes indus­triels du fait de baisses de prix des matières pre­mières. Ici, comme au sujet du « ver­tige pério­dique » dis­cuté plus haut, je sou­tiens qu’on est passé de confi­gu­ra­tions encore lar­ge­ment de type conjonc­tu­rel à une situa­tion sys­té­mique qui est spé­ci­fique à la finan­cia­ri­sa­tion comme phase his­to­rique.

Cette situa­tion est le résul­tat d’un long mou­ve­ment d’accumulation de capi­tal argent poten­tiel­le­ment de prêt, puis de capi­tal fictif dans ses formes clas­siques de créances, obli­ga­tions et actions et ensuite dans des formes de plus en plus pure­ment spé­cu­la­tives. Elle com­mence vers 1965 à la City, d’abord nour­rie par les pro­fits non réin­ves­tis des STN état­su­niennes, puis des com­mis­sions affé­rentes au recy­clage des pétro­dol­lars après 1973, puis du ser­vice des inté­rêts de la dette du Tiers-Monde. Avec la libé­ra­li­sa­tion et déré­gle­men­ta­tion finan­cière des années 1979-82, son point de gra­vité se déplace à New York et Chicago (les « futures »), sans que Londres ne cesse d’être la pre­mière place finan­cière pour cer­taines tran­sac­tions ainsi que le cœur du plus grand réseau inter­na­tio­nal de para­dis fis­caux.

La pre­mière moitié des années 1980 voit l’envol de la dette publique aux États-Unis et dans d’autres pays capi­ta­listes indus­tria­li­sés [15] avec une modi­fi­ca­tion qua­li­ta­tive dans la dimen­sion des flux d’intérêts avec voca­tion de se valo­ri­ser comme capi­tal de prêt. C’est alors que se déve­loppe l’écart, le ciseau entre la crois­sance de l’accumulation du capi­tal-argent et du capi­tal réel dont une approxi­ma­tion chif­frée pré­sen­tée sous forme de gra­phique se trouve dans l’article cité d’août 2014. C’est dans son creu­se­ment dans les années 1990 que s’amoncellent les ingré­dients de la crise finan­cière de 2007-2008. Ce sera l’objet de la seconde partie de ce texte.

Ici il faut cerner ce que cette accu­mu­la­tion finan­cière, dont une partie est le fait des groupes finan­ciers à domi­nante indus­trielle eux-mêmes, apporte comme chan­ge­ment à la confi­gu­ra­tion du capi­tal finan­cier dans sa défi­ni­tion clas­sique et au posi­tion­ne­ment et aux opé­ra­tions du « capi­ta­liste indus­triel ». Pour cela reprendre l’analyse pro­po­sée par Hilferding dans le cha­pitre XIV plus lon­gue­ment que ne le fait Lénine qui n’en cite qu’un court pas­sage. Hilferding sou­ligne d’abord que la concen­tra­tion indus­trielle et la concen­tra­tion ban­caire se déve­loppent en paral­lèle et se nour­rissent l’une l’autre :

« Le déve­lop­pe­ment de l’industrie capi­ta­liste a pour résul­tat l’accroissement de la concen­tra­tion des banques. Celle-ci à son tour est un fac­teur impor­tant de l’accroissement du degré de concen­tra­tion dans les car­tels et les trusts. La car­tel­li­sa­tion entraîne ainsi le grou­pe­ment des banques, comme celui-ci à son tour entraîne la car­tel­li­sa­tion. »

Aujourd’hui ce double mou­ve­ment se pour­suit comme pro­ces­sus de concen­tra­tion trans­na­tio­nal qui met les tra­vailleurs face à de très grandes STN et à des conglo­mé­rats finan­ciers mon­dia­li­sés. La car­tel­li­sa­tion inter­na­tio­nale consta­tée dans les années 1920 ainsi que celle qui s’est éta­blie au niveau natio­nal dans cer­tains pays et sous cer­taines formes a fait place à une riva­lité oli­go­po­lis­tique intense dans laquelle l’exploitation de la force de tra­vail est un « fac­teur de com­pé­ti­ti­vité » cen­tral. Chez Hilferding capi­tal-argent et capi­tal réel ne font qu’un. Le ban­quier est à sa manière un indus­triel. Les banques sont les repré­sen­tants des pro­prié­taires de l’argent cen­tra­lisé et « mettent à la dis­po­si­tion de l’industrie, non seule­ment tout le capi­tal de réserve de la classe capi­ta­liste, mais aussi la plus grande partie des fonds des classes non pro­duc­tives ». En même elles engagent dans l’industrie leurs fonds propres et se font indus­trielles :

« Une partie de plus en plus grande du capi­tal de l’industrie n’appartient pas aux indus­triels qui l’emploient. Ils n’en obtiennent la dis­po­si­tion que par la banque, qui repré­sente à leur égard le pro­prié­taire. En outre, la banque doit fixer une part de plus en plus grande de ses capi­taux dans l’industrie. Elle devient ainsi dans une mesure crois­sante capi­ta­liste indus­trielle. J’appelle le capi­tal ban­caire – par consé­quent capi­tal sous forme d’argent, qui est de cette manière trans­formé en réa­lité en capi­tal indus­triel – le capi­tal finan­cier. »

La forme de fusion qui s’opère entre capi­tal-argent et capi­tal réel est décrite ainsi :

« Si l’industrie tombe sous la dépen­dance du capi­tal ban­caire, cela ne veut pas dire pour autant que les magnats de l’industrie dépendent eux aussi des magnats de la banque. Bien plutôt, comme le capi­tal lui-même devient, à son niveau le plus élevé, capi­tal finan­cier, le magnat du capi­tal, le capi­ta­liste finan­cier, ras­semble de plus en plus la dis­po­si­tion de l’ensemble du capi­tal natio­nal sous forme de domi­na­tion du capi­tal ban­caire. Ici aussi l’union per­son­nelle joue un rôle impor­tant. » (dimen­sion sur laquelle Lénine a mis l’accent for­te­ment)

La « liqui­dité » recher­chée par les pro­prié­taires d’argent leur est garan­tie :

« Par rap­port aux pro­prié­taires (le capi­tal finan­cier) conserve tou­jours sa forme d’argent, il est placé par eux sous forme de capi­tal-argent, capi­tal por­tant inté­rêt, et peut tou­jours être retiré sous forme d’argent. »

Mais la sta­bi­lité des indus­triels l’est aussi :

« En réa­lité, la plus grande partie du capi­tal ainsi placé par les banques est trans­for­mée en capi­tal indus­triel, pro­duc­tif (moyens de pro­duc­tion et force de tra­vail), et fixée dans le pro­ces­sus de pro­duc­tion. »

On est très, très loin de cela aujourd’hui. Le ban­quier de Hilferding qui se fait indus­triel réunit les posi­tions du « capi­tal comme pro­priété » et du « capi­tal comme fonc­tion » que Marx dis­tingue et même oppose dans le livre III du Capital. Il n’impose pas des cri­tères pure­ment finan­ciers de « gou­ver­nance des entre­prises » et consi­dère qu’il est dans son inté­rêt de sou­te­nir l’investissement, l’accumulation de moyens de pro­duc­tion. À la place du ban­quier, on trouve aujourd’hui une per­son­ni­fi­ca­tion tout autre du capi­tal-argent, à savoir un ensemble d’organisations et d’institutions pos­sé­dant des traits esquis­sés dans son ana­lyse du capi­tal por­teur d’intérêt, posi­tion de « capi­tal comme pro­priété », « exté­rio­rité à la pro­duc­tion » et pro­pen­sion à engen­drer le rap­port féti­chisé où :

« le capi­tal semble être la source mys­té­rieuse et créant d’elle-même l’intérêt, son propre accrois­se­ment. L’objet (argent, mar­chan­dises, valeur) sim­ple­ment comme tel est main­te­nant déjà du capi­tal et le capi­tal appa­raît comme simple objet. L’argent acquiert ainsi la pro­priété de créer de la valeur, de rap­por­ter de l’intérêt, tout aussi natu­rel­le­ment que le poi­rier porte des poires. » [16]

Dernier point où la confi­gu­ra­tion a changé du tout au tout. Pour Hilferding le recul du capi­tal com­mer­cial :

« est défi­ni­tif et le déve­lop­pe­ment du capi­tal finan­cier réduit le com­merce abso­lu­ment et rela­ti­ve­ment et trans­forme le mar­chand, autre­fois si fier, en un simple agent de l’industrie mono­po­li­sée par le capi­tal finan­cier. »

Nous en sommes aujourd’hui très, très loin. Un très haut niveau de concen­tra­tion natio­nal et inter­na­tio­nal dans la dis­tri­bu­tion est l’un des déve­lop­pe­ments les plus mar­quants des qua­rante der­nières années. D’une part, les groupes de la dis­tri­bu­tion sont en mesure d’imposer leurs condi­tions d’accès au marché final des biens de consom­ma­tion et d’imposer un par­tage de la plus-value et du profit indus­triel en leur faveur même aux grands groupes ali­men­taires. D’autre part, ils orga­nisent direc­te­ment une inté­gra­tion ver­ti­cale en amont sous la forme de la sous-trai­tance et des nou­veaux modes opé­ra­toires des « chaînes de valeur » glo­bale.

La concen­tra­tion natio­nale et inter­na­tio­nale du capi­tal

Les grands groupes finan­ciers à domi­nante indus­trielle et com­mer­ciale com­binent la bru­ta­lité des rap­ports d’exploitation per­mise par la mise en concur­rence inter­na­tio­nale des tra­vailleurs et une sophis­ti­ca­tion orga­ni­sa­tion­nelle au regard des­quels la chaîne de mon­tage for­diste était une forme tech­no­lo­gique simple per­met­tant encore aux tra­vailleurs de se regrou­per faci­le­ment pour faire face au capi­tal. Le nombre très réduit et donc l’immense pou­voir éco­no­mique et poli­tique de ces groupes résulte d’un pro­ces­sus de cen­tra­li­sa­tion et de concen­tra­tion du capi­tal poussé à un stade sans com­mune mesure avec ce qu’il était il y a seule­ment une tren­taine d’années.

La liste de 500 groupes recen­sés par la revue Fortune de 500 ne retient que les plus gigan­tesques (conglo­mé­rats finan­ciers inclus). Leur nombre atteint 5000 si on en dresse une liste plus exhaus­tive. L’oligopole est la forme de marché abso­lu­ment domi­nante de l’étape actuelle de la mon­dia­li­sa­tion. Cette concen­tra­tion mon­diale du capi­tal très élevée aux moments M et M’ du cir­cuit du capi­tal, ainsi que le nombre res­treint (aujourd’hui sou­vent de l’ordre d’une dizaine ou même moins dans cer­tains domaines) des groupes qui mono­po­lisent le moment P, dans des rela­tions de riva­lité oli­go­po­lis­tique, dans chaque sec­teur ou branche indus­trielle, sont le résul­tat d’un long pro­ces­sus de cen­tra­li­sa­tion et de concen­tra­tion du capi­tal mené d’abord dans le cadre natio­nal puis dans le cadre mon­dia­lisé des années 1990.

Au plan natio­nal, un pro­ces­sus conjoint de cen­tra­li­sa­tion indus­trielle et finan­cière remonte au début du XXe siècle dans le cas de l’Allemagne, les États-Unis et le Japon sous des formes propres à chaque pays. En France, la forte cen­tra­li­sa­tion finan­cière n’a pas vu un déve­lop­pe­ment simi­laire dans l’industrie avant les années 1960 où il s’est fait sous l’impulsion de l’État et a même pris un nom « créa­tion de cham­pions natio­naux ». Aux États-Unis après une phase de trente ans après la Seconde Guerre mon­diale où les lois anti­trust ont été appli­quées, on a vu une reprise du mou­ve­ment au milieu des années 1980 sous l’effet du début de la déré­gle­men­ta­tion finan­cière. Le cas de la Grande-Bretagne est très par­ti­cu­lier.

C’est la cen­tra­li­sa­tion par le marché bour­sier de Londres qui a financé l’expansion impé­riale bri­tan­nique du XIXe siècle ainsi que la domi­na­tion bri­tan­nique de pays semi-colo­niaux en Amérique latine, Argentine en tête. L’importance du marché bour­sier n’est pas allée de pair avec la for­ma­tion de très grandes banques (pen­dant très long­temps la Lloyd enga­gée dans l’assurance mari­time a été la plus grande société finan­cière bri­tan­nique), un petit nombre seule­ment de grands groupes inter­na­tio­na­li­sés (ICI, Unilever, Glaxo) ont été consti­tués, de sorte que les com­pa­gnies pétro­lières British Petroleum et Royal Dutch-Shell ont été et res­tent les STN bri­tan­niques les plus fortes.

La seconde moitié des années 1980 voit le début des fusions-acqui­si­tions (M & A) trans­fron­tières que la CNUCED com­mence à dénom­brer. Après un court reflux, entre 1991 et 1993, elles prennent leur plein essor à partir de 1997, attei­gnant un pre­mier pic en 2000 et après un léger ralen­tis­se­ment un second pic en 2007. La vague de fusions-acqui­si­tions trans­na­tio­nales de la fin des années 1990 a été portée en par­ti­cu­lier par la pri­va­ti­sa­tion des grandes entre­prises de ser­vice (télé­coms, élec­tri­cité, eau) notam­ment en Amérique latine et par la mon­dia­li­sa­tion des grands groupes de la dis­tri­bu­tion (le second groupe mon­dial Carrefour ayant poussé le pro­ces­sus très loin). C’est de ces fusions-acqui­si­tions trans­na­tio­nales que résulte dans beau­coup d’industries le niveau actuel de concen­tra­tion mon­diale.

Les prin­ci­pales excep­tions sont Microsoft, Apple, Google, Facebook, dont la crois­sance a été « endo­gène », pour autant bien entendu qu’on fasse abs­trac­tion de la longue pro­jec­tion mon­diale du capi­ta­lisme état­su­nien et de leur ados­se­ment à la puis­sance tech­no­lo­gique (liée au mili­taire) et finan­cière de l’État amé­ri­cain. L’entrée de groupes chi­nois et de quelques autres « pays émer­gents » dans la liste des plus grands groupes mon­diaux résulte éga­le­ment pour l’instant d’un pro­ces­sus de concen­tra­tion natio­nale sur­tout dans le pétrole, les métaux de base et l’agro-industrie (et bien sûr le sec­teur ban­caire) [17].

Mais les groupes des pays émer­gents s’internationalisent en employant éga­le­ment la voie des fusions-acqui­si­tions. Ils font partie inté­grante, fût-ce dans des sec­teurs où prime les « dota­tions natu­relles » [18] du « capi­ta­lisme des oli­go­poles-mono­poles géné­ra­lisé » dont parle Samir Amin. (Il recon­naît qu’il existe éga­le­ment « des oli­go­poles dans les pays du Sud », mais il leur attri­bue encore une capa­cité à com­battre ceux du « Nord » et même à opérer encore une « décon­nexion ».) [19]

Le « pro­cédé violent de l’annexion », le pou­voir oli­go­po­lis­tique et les « chaînes de valeur mon­diales »

Dans le livre pre­mier du Capital s’agissant du capi­tal indus­triel Marx éta­blit une dis­tinc­tion qui s’est perdue ensuite entre d’une part « la concen­tra­tion qui se confond avec l’accumulation » et de l’autre « un procès fon­ciè­re­ment dis­tinct, la concen­tra­tion de capi­taux déjà formés, la fusion d’un nombre supé­rieur de capi­taux en un nombre moindre, en un mot, la cen­tra­li­sa­tion pro­pre­ment dite. » Derrière la cen­tra­li­sa­tion, il y a deux méca­nismes. Il y a : « le pro­cédé violent de l’annexion – cer­tains capi­taux deve­nant des centres de gra­vi­ta­tion si puis­sants à l’égard d’autres capi­taux qu’ils en détruisent la cohé­sion indi­vi­duelle et s’enrichissent de leurs élé­ments désa­gré­gés – (et) la fusion d’une foule de capi­taux soit déjà formée, soit en voie de for­ma­tion, s’accomplissant par le pro­cédé plus dou­ce­reux des socié­tés par actions, etc.

L’effet éco­no­mique en res­tera le même. L’échelle éten­due des entre­prises sera tou­jours le point de départ d’une orga­ni­sa­tion plus vaste du tra­vail col­lec­tif, d’un déve­lop­pe­ment plus large de ses res­sorts maté­riels, en un mot, de la trans­for­ma­tion pro­gres­sive de procès de pro­duc­tion par­cel­laires et rou­ti­niers en procès de pro­duc­tion socia­le­ment com­bi­nés et scien­ti­fi­que­ment ordon­nés. »

Les études sur la finan­cia­ri­sa­tion des groupes indus­triels se sont foca­li­sées sur le pla­ce­ment finan­cier de leurs pro­fits ainsi que sur leurs opé­ra­tions spé­cu­la­tives sur les mar­chés des déri­va­tifs [20]. Mais les dimen­sions les plus impor­tantes de leur finan­cia­ri­sa­tion se trouvent dans les formes actuelles du « pro­cédé violent de l’annexion » et la mise en place par les groupes de méca­nismes d’appropriation de la plus-value qui fusionnent profit et rente dans la pro­duc­tion indus­trielle elle-même. De fait, la défi­ni­tion de la finan­cia­ri­sa­tion que j’ai pro­po­sée plus haut repose sur une atten­tion par­ti­cu­lière portée aux chaînes de valeur mon­diales (CVM). L’appropriation-centralisation par les groupes oli­go­po­lis­tiques de plus-value créée par de petites entre­prises ou par des « tra­vailleurs indé­pen­dants » est le trait cen­tral qui conduit à son tour aux formes et aux situa­tions d’exploitation du tra­vail par­ti­cu­liè­re­ment féroce d’aujourd’hui.

Dans le sens spé­ci­fique pris par ce terme suite à une évo­lu­tion sur une ving­taine d’années, les CVM sont défi­nis dans une étude de l’OCDE comme « l’ensemble des acti­vi­tés menées par une entre­prise pour mettre un pro­duit sur le marché, depuis sa concep­tion jusqu’à son uti­li­sa­tion finale. » [21] Le terme désigne plus pré­ci­sé­ment l’organisation par les très grands groupes oli­go­po­lis­tiques d’une divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail aux étapes P-M’ du cir­cuit du capi­tal, allant de la créa­tion d’un modèle (design) à sa pro­duc­tion et à sa dis­tri­bu­tion en pas­sant par la logis­tique. La pro­duc­tion est située, moyen­nant sous-trai­tance à des capi­ta­listes locaux, dans les pays où l’armée indus­trielle de réserve est à la fois abon­dante et sans défense et la com­mer­cia­li­sa­tion se fait dans tous les pays où il y une demande finale soit par des maga­sins en fran­chi­sage, soit par les très grands groupes de la dis­tri­bu­tion.

Samir Amin parle de façon imagée d’une situa­tion où les mono­poles-oli­go­poles « ne sont plus des îles, fussent-elles impor­tantes, dans un océan de firmes qui ne le sont pas, mais un sys­tème inté­gré (dans lequel) les petites et moyennes entre­prises et même de grandes entre­prises (…) sont enfer­mées dans des réseaux de moyens de contrôle mis en place en amont et en aval des centres oli­go­po­lis­tiques ». [22]

On sait gré à l’OCDE d’écrire dans son étude que « les pro­grès tech­no­lo­giques ont permis l’émergence des CVM, mais la libé­ra­li­sa­tion des échanges et de l’investissement a éga­le­ment joué un rôle. » Les CVM sont le résul­tat de la libé­ra­li­sa­tion des échanges com­mer­ciaux et des IDE autant que des pro­grès conti­nus des tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion (TIC). Les plus impor­tantes sont celles qui ont com­biné des sys­tèmes de télé­com­mu­ni­ca­tions tou­jours moins oné­reux et plus fiables et l’utilisation de logi­ciels de ges­tion de l’information et d’ordinateurs de plus en plus puis­sants.

Elles ont réduit les coûts et accé­léré la vitesse de la coor­di­na­tion d’activités com­plexes au sein et entre des entre­prises. Parallèlement la conte­neu­ri­sa­tion, la stan­dar­di­sa­tion et l’automatisation du trans­port des mar­chan­dises ont en fait de même pour la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises. Ici encore l’OCDE recon­naît que « les poli­tiques de déré­gle­men­ta­tion dans des seg­ments clés des sec­teurs du trans­port et des infra­struc­tures, comme le trans­port aérien, ont éga­le­ment contri­bué à la baisse des coûts ».

Les études uni­ver­si­taires, prin­ci­pa­le­ment état­su­niennes [23], ont établi voici quinze ans une dis­tinc­tion entre les chaînes dites « buyer-domi­na­ted » et celles dites « pro­du­cer-led » ou « pro­du­cer-domi­na­ted », mais la dif­fé­rence s’est lar­ge­ment estom­pée. Les chaînes s’articulant autour de groupes comme Wal-Mart qui exploitent leur posi­tion de monop­sone de contrôle à l’accès à d’importants seg­ments du marché final mon­dial, à com­men­cer par celui des États-Unis, ou qui ont établi comme Carrefour des filiales à l’étranger [24] sont clai­re­ment buyer-domi­na­ted. Avec les chaînes construites par des groupes comme Nike, pro­to­type des pre­mières études de cas, la marque devient impor­tante. Les mar­chan­dises sont rela­ti­ve­ment simples (vête­ments, articles ména­gers et jouets) et le coût des inves­tis­se­ments manu­fac­tu­riers repor­tés sur les sous-trai­tants de sorte que seule­ment les coûts de construc­tion des réseaux logis­tiques et de mar­ke­ting sont sup­por­tés par les groupes.

Les groupes-chefs de file des CVM se concentrent exclu­si­ve­ment sur le design, le mar­ke­ting et le réseau de dis­tri­bu­tion. Ils montent de vastes réseaux de « four­nis­seurs indé­pen­dants » dans des confi­gu­ra­tions sug­gé­rées par la figure ci-jointe [placée sous le tableau des écarts sala­riaux]. Les four­nis­seurs en bout de chaînes sont des capi­ta­listes locaux adeptes de l’exploitation for­ce­née. Dans l’habillement contrôlé par les grandes marques (Zara, Mango, HM, etc.), le Bangladesh – où de très impor­tants acci­dents du tra­vail ont eu lieu (catas­trophe du Rana Plaza en 2013) – en est, du côté de l’organisation de la pro­duc­tion, l’exemple par excel­lence. Les tra­vailleurs sont dans le cas des pays asia­tiques très majo­ri­tai­re­ment des femmes. Partout leurs salaires sont très infé­rieurs au niveau moyen.

Source : http://​www​.labour​be​hind​the​la​bel​.org/​a​b​o​u​t​-​u​s​/​i​t​e​m​/​5​8​7​-​l​e​t​s​-​c​l​e​a​n​-​u​p​-​f​a​s​h​i​o​n​-​2​0​0​7​-​u​pdate

Source : Koen de Backer, OECD Work on Global Value Chains and Trade in Value Added,(Presentation at the COMPNET Conference, Dublin, 13 March, 2013.

On trouve ensuite les CVM dans les indus­tries dont les mar­chan­dises finales sont mar­quées par une coexis­tence et com­bi­nai­son de « hautes tech­no­lo­gies » repo­sant sur la R-D et de moyennes tech­no­lo­gies stan­dar­di­sées. C’est le cas notam­ment de l’électronique, mais aussi de l’automobile et l’industrie phar­ma­ceu­tique. Les grands groupes contrôlent la concep­tion et l’organisation de la divi­sion inter­na­tio­nale de la pro­duc­tion, assem­blage com­pris, entre des firmes plus petites dans dif­fé­rents pays. Le savoir-faire en matière de tech­no­lo­gie [y com­pris la concep­tion, etc.] et de pro­duc­tion consti­tue une com­pé­tence stra­té­gique. Il n’y a pas de trans­fert-par­tage de tech­no­lo­gie de quelque impor­tance avec de poten­tiels concur­rents locaux sauf quand un pays pos­sé­dant un marché très impor­tant peut en contrô­ler l’accès [cas de la Chine aujourd’hui]. Dans l’électronique les sous-trai­tants peuvent de très grosses entre­prises et même des groupes trans­na­tio­naux.

C’est le cas du groupe taï­wa­nais adossé en fait à l’appareil d’État du PCC [Parti com­mu­niste], Foxconn qui est la plus grosse entre­prise d’assemblage élec­tro­nique du monde et four­nis­seur de toutes les plus grandes marques du sec­teur [Apple, Sony, HP, Dell, Nintendo, Nokia, Motorola, Microsoft]. Elle est deve­nue une STN en acqué­rant 10 % du capi­tal du groupe japo­nais Sharp et pos­sède des sites de pro­duc­tion dans une dou­zaine de pays, dont le Brésil avec cinq usines et l’UE avec des usines en République tchèque, en Slovaquie et en Hongrie. Dans son usine de Longhua à Shenzhen ce sont entre 250,000 et 300,000 tra­vailleurs qui connaissent des condi­tions de tra­vail et de vie mili­ta­ri­sées sinon concen­tra­tion­naires. [25]

Enfin les CVM ont des dimen­sions qui relèvent immé­dia­te­ment de la finance. Elle a été pré­cé­dée par ce qui a été nommé les « nou­velles formes d’investissement » où un trans­fert de tech­no­lo­gie ou l’accès à un marché valait à un groupe une part du capi­tal dans une entre­prise-jointe [26], mais est deve­nue main­te­nant une pra­tique régu­lière sur une très grande échelle. Dans les sec­teurs indus­triels où la tech­no­lo­gie est impor­tante, les rede­vances de la pro­priété intel­lec­tuelle, bre­vets et licences, repré­sentent avec les chan­ge­ments du droit inter­na­tio­nal une source de rente tou­jours plus impor­tante. [27]

Mais il y a sur­tout la géné­ra­li­sa­tion du report par les STN sur les sous-trai­tants comme sur les maga­sins en fran­chise en bout de chaîne [en aval], du coût des inves­tis­se­ments. Il n’est pas exa­miné dans le texte de l’OCDE, mais il l’est dans les rap­ports récents sur les STN de la CNUCED. Qualifiées de « non-equity modes of inter­na­tio­nal pro­duc­tion », soit « modes de pro­duc­tion inter­na­tio­nale sans par­ti­ci­pa­tion au capi­tal » [MPISPC], elles incluent une large gamme de rela­tions de domi­na­tion-subor­di­na­tion dans la pro­duc­tion et la com­mer­cia­li­sa­tion des mar­chan­dises, qu’il s’agisse de biens ou de ser­vices : contrats de sous-trai­tance et de fran­chise. [28]

La CNUCED a évalué gros­siè­re­ment pour 2010 le mon­tant des MPISPC à 2000 mil­liards de dol­lars, com­paré aux 1650 mil­liards de dol­lars d’IDE la même année.

Les indus­tries ou sec­teurs où l’exploitation des tra­vailleurs et la cen­tra­li­sa­tion de la plus-value sont orga­ni­sées au moyen des CVM et des MPISPC sont en géné­ral ceux qui béné­fi­cient par­ti­cu­liè­re­ment de la libé­ra­li­sa­tion de l’investissement et des échanges et où la com­po­si­tion orga­nique du capi­tal penche net­te­ment du côté de l’intensité du tra­vail. Le degré de concen­tra­tion en terme de nombre de groupes indus­triels signi­fie un ache­mi­ne­ment de degré de concen­tra­tion ana­logue de plus-value et de sur­pro­duit vers les grandes places finan­cières au nombre des­quelles il y a les places d’Asie du Sud-Est.

Pour avoir une vue d’ensemble du capi­tal finan­cier dans toutes ses com­po­santes, il faudra dans l’article sui­vant intro­duire dans le tableau géné­ral les opé­ra­tions du capi­tal concen­tré dans sec­teurs dits « extrac­ti­vistes » [29], main­te­nant étu­diées de mieux en mieux, où le profit et la rente sur les res­sources natu­relles se confondent, puis celles des conglo­mé­rats finan­ciers for­te­ment inter­na­tio­na­li­sés de la banque et des assu­rances. Ce n’est qu’alors qu’il devien­dra pos­sible de creu­ser l’analyse du capi­tal fictif et de ses opé­ra­tions. Mais on peut déjà conclure que la croyance fétiche que « l’argent aurait la pro­priété de créer de la valeur, de rap­por­ter de l’intérêt, tout aussi natu­rel­le­ment que le poi­rier porte des poires » repose sur des rap­ports d’exploitation mon­diaux extrê­me­ment forts. [Cet article a été écrit pour la revue Herramienta d’Argentine ; Francois Chesnais et Aldo Casas nous l’on fait par­ve­nir, Rédaction A l’Encontre]

Publié par Alencontre le 1 — mars — 2015

Notes

[1] Voir les der­nières pré­vi­sions en baisse du FMI.

http://​www​.imf​.org/​e​x​t​e​r​n​a​l​/​p​u​b​s​/​f​t​/​w​e​o​/​2​0​1​4​/​u​p​d​a​t​e/02/

[2] François Chesnais, Remarques sur la situa­tion de l’économie capi­ta­liste mon­diale sept ans après le début de la crise éco­no­mique et finan­cière mon­diale, www.alencontre 11 août 2014 [3] Voir Engels dans Anti-Dühring : « Nul ne sait quelle quan­tité de ses pro­duits par­vien­dra sur le marché ni même quelle quan­tité il en faudra ; nul ne sait si son pro­duit indi­vi­duel trou­vera à son arri­vée un besoin réel, s’il reti­rera ses frais ou même s’il pourra vendre. C’est le règne de l’anarchie de la pro­duc­tion sociale. Mais la pro­duc­tion mar­chande comme toute autre forme de pro­duc­tion a ses lois ori­gi­nales, imma­nentes, insé­pa­rables d’elle ; et ces lois s’imposent malgré l’anarchie, en elle, par elle. Elles se mani­festent dans la seule forme qui sub­siste de lien social, dans l’échange, et elles pré­valent en face des pro­duc­teurs indi­vi­duels comme lois coer­ci­tives de la concur­rence. Elles sont donc, au début, incon­nues à ces pro­duc­teurs eux-mêmes et il faut d’abord qu’ils les découvrent peu à peu par une longue expé­rience. Elles s’imposent donc sans les pro­duc­teurs et contre les pro­duc­teurs comme lois natu­relles de leur forme de pro­duc­tion, lois à l’action aveugle. Le pro­duit domine les pro­duc­teurs. » [4] L’économiste mar­xiste anglais Michael Roberts en est très conscient, mais ses efforts se limitent à essayer d’inclure la Chine dans le mou­ve­ment d’un « taux de profit mon­dial ». Voir son article de 2012 https://​the​nex​tre​ces​sion​.files​.word​press​.com/​2​0​1​2​/​0​7​/​r​o​b​e​r​t​s​_​m​i​c​h​a​e​l​-​a​_​w​o​r​l​d​_​r​a​t​e​_​o​f​_​p​r​o​f​i​t.pdf [5] C’est le terme pro­posé très tôt par François Morin et retenu par tous ceux qui ont tra­vaillé en France sur l’internationalisation du capi­tal pro­duc­tif. Voir Morin, La struc­ture finan­cière du capi­ta­lisme fran­çais, Calmann-Lévy, Paris, 1974. [6] La CNUCED et l’OCDE les chiffrent main­te­nant en bloc sous l’appellation de CVG (80 % des échanges mon­diaux) ce qui ôte leur spé­ci­fi­cité. [7] L’analyse la plus syn­thé­tique est celle de l’économiste du tra­vail état­su­nien Richard Freeman dans un article de 2010. http://​www​.the​glo​ba​list​.com/​w​h​a​t​-​r​e​a​l​l​y​-​a​i​l​s​-​e​u​r​o​p​e​-​a​n​d​-​a​m​e​r​i​c​a​-​t​h​e​-​d​o​u​b​l​i​n​g​-​o​f​-​t​h​e​-​g​l​o​b​a​l​-​w​o​r​k​f​orce/ [8] http://​www​.mckin​sey​.com/​i​n​s​i​g​h​t​s​/​e​m​p​l​o​y​m​e​n​t​_​a​n​d​_​g​r​o​w​t​h​/​t​h​e​_​w​o​r​l​d​_​a​t​_work [9] Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capi­ta­lisme, cha­pitres I et X. [10] Marx, Le Capital, vol. 2, Éditions Sociales, tome 4, p. 53. (Le cir­cuit du capi­tal-argent) [11] Oxfam « Wealth : Having It All and Wanting More », January

http://​policy​-prac​tice​.oxfam​.org​.uk/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​w​e​a​l​t​h​-​h​a​v​i​n​g​-​i​t​-​a​l​l​-​a​n​d​-​w​a​n​t​i​n​g​-​m​o​r​e​-​3​38125

[12] D’où le titre dû à Dominique Lévy du livre col­lec­tif de 2006 du Séminaire mar­xiste, La Finance capi­ta­liste. [13] En fait le livre de Hilferding porte, dans les condi­tions de faible finan­cia­ri­sa­tion de son époque, sur l’un et sur l’autre et même en termes de trai­te­ment en lon­gueur plus sur la « finance » que sur le « capi­tal finan­cier », inter­re­la­tion des grandes entre­prises car­tel­li­sées avec les banques qui les contrôlent. [14] Marx, Le Capital, vol. III, Éditions Sociales, tome 7, p. 168. [15] Les dettes illé­gi­times [16] Marx, Le Capital, vol. III, Éditions Sociales, t.7, p. 56. [17] Les Américains observent atten­ti­ve­ment la for­ma­tion de très grands groupes chi­nois dans l’électronique. Voir par exemple http://​know​ledge​.whar​ton​.upenn​.edu/​a​r​t​i​c​l​e​/​e​m​e​r​g​i​n​g​-​m​a​r​k​e​t​-​m​u​l​t​i​n​a​t​i​o​n​a​l​s​-​n​e​w​-​g​i​a​n​t​s​-​o​n​-​t​h​e​-​b​lock/ [18] Sur le Brésil voir l’étude docu­men­tée http://​www​.insead​.edu/​f​a​c​u​l​t​y​r​e​s​e​a​r​c​h​/​r​e​s​e​a​r​c​h​/​d​o​c​.​c​f​m​?​d​i​d​=​52564 [19] « On peut ima­gi­ner que les “conflits Nord/​Sud” sont appe­lés à prendre beau­coup d’ampleur dans les années à venir. Les réponses que le “Sud” don­nera à ces défis pour-raient alors consti­tuer l’axe majeur de la remise en ques­tion du sys­tème mon­dia­lisé. Une remise en ques­tion qui n’est pas direc­te­ment celle du “capi­ta­lisme”, mais qui est assu­ré­ment celle de la mon­dia­li­sa­tion com­man­dée par la domi­na­tion des oli­go­poles. La sub­stance de ces réponses du Sud devrait donc être pré­ci­sée dans une pers­pec­tive de contri­bu­tion à armer les peuples et les États du Sud face à l’agression des oli­go­poles de la triade, faci­li­ter leur “décon­nexion” rela­tive par rap­port au sys­tème de la mon­dia­li­sa­tion en place, pro­mou­voir des alter­na­tives de coopé­ra­tion Sud-Sud mul­tiples consé­quentes ». http://​www​.cahiers​du​so​cia​lisme​.org/​2​0​1​0​/​1​1​/​2​3​/​l​e​-​c​a​p​i​t​a​l​i​s​m​e​-​d​e​s​-​o​l​i​g​o​p​o​l​e​s​-​g​e​n​e​r​a​l​i​s​e​-​m​o​n​d​i​a​l​i​s​e​-​e​t​-​f​i​n​a​n​c​i​a​rise/ [20] Voir long­temps avant les autres le tra­vail de Claude Serfati « Le rôle actif des groupes à domi­nante indus­trielle dans la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie », dans François Chesnais (coord.), La Mondialisation finan­cière, Genèse, enjeux et coûts, Syros, Paris, 1996, puis plus récem­ment celui de Greta Krippner, « The Financialization of the American Economy. » Socio-Economic Review 3, 2005. [21] Économies inter­con­nec­tées : com­ment tirer parti des chaînes de valeur mon­diales, OCDE, 2013.

http://​www​.oecd​.org/​f​r​/​s​t​i​/​i​n​d​/​e​c​o​n​o​m​i​e​s​-​i​n​t​e​r​c​o​n​n​e​c​t​e​e​s​-​C​V​M​-​s​y​n​t​h​e​s​e.pdf

[22] Samir Amin, L’implosion du capi­ta­lisme contem­po­rain. Automne du capi­ta­lisme, prin­temps des peuples ? Éditions Delga, Paris, 2012, p. 15 [23] Le pion­nier en est Gary Gereffi. [24] Une étude uni­ver­si­taire por­tant en par­ti­cu­lier sur Carrefour écrit en conclu­sion : « Les acti­vi­tés d’approvisionnement et d’implantation des grands dis­tri­bu­teurs des pro­duits ali­men­taires dans les pays émer­gents ou en voie de déve­lop­pe­ment ont un impact élevé sur la struc­ture de la chaîne ali­men­taire de ces pays. Grâce à l’ampleur des volumes de vente trai­tés, le dis­tri­bu­teur inter­na­tio­nal dis­pose d’une puis­sance de négo­cia­tion avec les four­nis­seurs locaux. Cette puis­sance lui permet d’imposer à ses four­nis­seurs ses pra­tiques, sys­tèmes d’achat, stan­dards de qua­lité de pro­duits et un prix d’achat plus bas. Par rap­port à ces dis­tri­bu­teurs de grande taille, les four­nis­seurs locaux sont dans une posi­tion de grande dépen­dance. Les dis­tri­bu­teurs tendent à négo­cier direc­te­ment avec les pro­duc­teurs ou les four­nis­seurs, en sup­pri­mant les “inter­mé­diaires” locaux. Enfin, le dis­tri­bu­teur inter­na­tio­nal intro­duit des nou­velles tech­no­lo­gies et pra­tiques en matière de ges­tion de la logis­tique dans le pays d’accueil ». L’étude oublie de dire qu’il apporte son expé­rience dans l’exploitation intense de ses propres sala­riés en maga­sin et en caisse. www​.col​lo​que​mont​pel​lier​.free​.fr/​c​o​m​i​ndus/… /Com_Cao_Dupuis_2009.pdf [25] http://​www​.monde​-diplo​ma​tique​.fr/​2​0​1​2​/​0​6​/​P​O​U​I​L​L​E​/​47866 et http://​www​.peuples​-soli​daires​.org/​f​o​x​c​o​n​n​-​d​e​s​-​c​o​n​d​i​t​i​o​n​s​-​d​e​-​t​r​a​v​a​i​l​-​i​n​h​u​m​a​i​n​e​s​-​p​o​u​s​s​e​n​t​-​a​u​-​s​u​i​cide/ [26] Voir mon livre, La mon­dia­li­sa­tion du capi­tal, Syros, 1997, p.99-101. [27] Claude Serfati, « Financial Dimensions of Transnational Corporations, Global Value Chain and Technical Innovation. » Journal ofInnovation Economics, 2008 2. [28] Dans le World Investment Report de 2011, la CNUCED en donne une défi­ni­tion très large, illus­trée par une liste non exhaus­tive : « contract manu­fac­tu­ring, ser­vices out­sour­cing, contract far­ming, fran­chi­sing, licen­sing, mana­ge­ment contracts and other types of contrac­tual rela­tion­ships through which TNCs coor­di­nate acti­vi­ties in their global value chains (GVCs) (…) without owning an equity stake in those firms » (page 122). [29] José Seoane, Emilio Taddei y Clara Algranati, Extractivismo, Despojo y Crisis Climatica, Desafíos para los movi­mien­tos sociales y los proyec­tos eman­ci­pa­to­rios de Nuestra América, Ediciones Herramienta | Editorial El Colectivo, GEAL, Buenos Aires, 2013 et José Seoane, Emilio Taddei y Clara Algranati, Extractivismo, Despojo y Crisis Climatica, Desafíos para los movi­mien­tos sociales y los proyec­tos eman­ci­pa­to­rios de Nuestra América, Ediciones Herramienta, Editorial El Colectivo, GEAL, Buenos Aires, 2013 ; Victor M. Figueroa Sepulveda, Industrial Colonialismo in Latin America. The Third Stage, Brill, 2013.

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