Un réalisme intransigeant – à l’occasion du cinquantenaire de la New Left Review

Mis en ligne le 28 avril 2010

Par Razmig Keucheyan

Née en 1960, la NLR « pre­mière mou­ture » est animée par des intel­lec­tuels cri­tiques du « vieux » mou­ve­ment ouvrier issus majo­ri­tai­re­ment des Cultural Studies (Stuart Hall, E.P Thompson, Raymond Williams). L’équipe est rajeu­nie en 1962 avec l’arrivée d’une nou­velle géné­ra­tion d’intellectuels qui reste en partie aux com­mandes de la revue aujourd’hui (Tariq Ali, Robin Blackburn, Alexander Cockburn, Perry Anderson). La NLR s’inscrit contre le sous-déve­lop­pe­ment théo­rique de la gauche bri­tan­nique et son éloi­gne­ment du mar­xisme. S’inspirant des Temps modernes sar­triens, la NLR est depuis 50 ans une revue de gauche radi­cale, ouverte au monde, atten­tive aux mou­ve­ments poli­tiques et sociaux, mais aussi à la culture, sur­tout depuis sa refonte en 2000.

« … il y a une erreur de pers­pec­tive à vou­loir ana­ly­ser avec les lunettes de Jürgen Habermas et de John Rawls une époque qui a pro­duit Ernst Jünger et Antonio Gramsci, Carl Schmitt et Léon Trotski. »

Enzo Traverso, 1914-1945. La guerre civile euro­péenne

Le renou­veau de l’édition cri­tique que l’on constate en France à l’heure actuelle a eu son équi­valent dans la Grande-Bretagne des années 1960. Les édi­tions Amsterdam, Prairies ordi­naires, Agone, la Fabrique, Zones ou Lignes (parmi d’autres), occupent dans le champ intel­lec­tuel fran­çais contem­po­rain une posi­tion ana­logue à celle de la New Left Review (NLR) lors de sa fon­da­tion, il y a de cela cin­quante ans. Prenant acte de la médio­crité de la pro­duc­tion intel­lec­tuelle natio­nale, ces édi­teurs indé­pen­dants ont entre­pris depuis quelques années une vaste opé­ra­tion de tra­duc­tions de cou­rants cri­tiques étran­gers. Et ainsi porté à l’attention du public fran­çais des auteurs de l’importance de Fredric Jameson, David Harvey, Mike Davis, Franco Moretti, Giorgio Agamben, Judith Butler, Slavoj Zizek, ou encore les subal­ter­nistes indiens. La France avait été pen­dant les trois pre­miers quarts du 20e siècle un pays nova­teur en matière de pensée cri­tique (mar­xisme inclus). Dès la seconde moitié des années 1970, elle devient un centre mon­dial de la réac­tion, à la faveur de ce que l’historien état­su­nien Michael Scott Christofferson a nommé le « moment anti­to­ta­li­taire » [1]. La vague de tra­duc­tions en cours conduira sans doute à terme à l’émergence de nou­velles géné­ra­tions d’intellectuels cri­tiques basés en France, nour­ris de ces réfé­rences venues de l’étranger. Comme le montre l’histoire de la NLR, celles-ci subi­ront d’importantes muta­tions au contact de l’environnement dans lequel elles arrivent, jusqu’à donner lieu à des cou­rants de pensée sui gene­ris.

Naissance de la New Left Review

La NLR naît en 1960 de la fusion des rédac­tions de The New Reasoner et de la Universities and Left Review. Ces publi­ca­tions relèvent de la « first New Left », qui appa­raît autour de 1956. Cette année est celle de la crise de Suez, de l’écrasement de l’insurrection de Budapest par les chars sovié­tiques, et du rap­port Khroutchev sur les crimes de Staline. La « pre­mière » nou­velle gauche est com­po­sée d’intellectuels sou­vent membres du parti com­mu­niste bri­tan­nique, mais qui rompent avec lui à cette occa­sion. La cri­tique du sta­li­nisme et plus géné­ra­le­ment du « vieux » mou­ve­ment ouvrier (com­mu­niste et social-démo­crate) en est une marque dis­tinc­tive. Parmi les figures de la NLR des com­men­ce­ments, on trouve ainsi E.P. Thompson, Raymond Williams, Stuart Hall, Ralph Miliband, C. Wright Mills, Charles Taylor et Alasdair MacIntyre. La fine fleur de l’intelligentsia anglo-amé­ri­caine de l’époque, en somme, des fon­da­teurs des cultu­ral stu­dies que sont Williams et Hall à l’historien de la classe ouvrière anglaise Thompson, en pas­sant par les futurs phi­lo­sophes poli­tiques « com­mu­nau­ta­riens » Taylor et MacIntyre. La défense d’un socia­lisme « huma­niste » aux accents roman­tiques – carac­té­ris­tique com­mune de la nou­velle gauche mon­diale – est la ban­nière sous laquelle se placent ces pen­seurs.

Une équipe plus jeune prend le relai dès 1962. C’est peu ou prou la même qui, cinq décen­nies plus tard, conti­nue à impul­ser à la revue ses prin­ci­pales orien­ta­tions. Elle inclut Tariq Ali, Robin Blackburn – qui diri­gera la revue de 1983 à 1999 -, Gareth Stedman Jones, Alexander Cockburn, Tom Nairn, Fred Halliday, ainsi que celui qui en prend la direc­tion pour deux décen­nies, et auquel l’histoire de la NLR est le plus étroi­te­ment liée, Perry Anderson [2]. Le modèle dont s’inspire la nou­velle équipe est Les Temps modernes, fondés par Sartre et Beauvoir au sortir de la seconde guerre mon­diale. Il s’agit de faire vivre une revue socia­liste – à cer­taines périodes révo­lu­tion­naire – en un sens large mais radi­cal, en prise avec les mou­ve­ments poli­tiques et sociaux, mais réso­lu­ment indé­pen­dante. Une carac­té­ris­tique de la NLR qui la rap­proche de son illustre modèle (certes aujourd’hui mécon­nais­sable) est l’idée que la lutte des classes se livre autant dans la théo­rie et la culture que dans le champ poli­tique pro­pre­ment dit. C’est ainsi que depuis les ori­gines, et sans doute davan­tage encore depuis les années 2000, les articles consa­crés à la lit­té­ra­ture (Franco Moretti, Roberto Schwarz), au cinéma (Peter Wollen, Fredric Jameson), ou à l’art moderne et contem­po­rain (Hal Foster, T.J. Clark), y figurent en bonne place. La créa­tion d’un « nou­veau sens commun », selon l’expression d’un Gramsci dont les ani­ma­teurs de la revue sont de fins connais­seurs, implique d’aborder l’analyse de la culture comme on aborde celle de la poli­tique : en stra­tège.

Un tro­pisme conti­nen­tal carac­té­rise la NLR des pre­mières décen­nies. Un constat fon­da­teur qu’effectuent ses membres est que le mar­xisme bri­tan­nique est sous-déve­loppé. Nulle trace dans la Grande-Bretagne du milieu du 20e siècle – et le monde anglo-saxon plus en géné­ral – de cou­rants de l’importance de l’Ecole de Francfort, des mar­xismes ita­liens (Gramsci, Della Volpe, l’opéraïsme), de l’existentialisme sar­trien, ou du struc­tu­ra­lisme althus­sé­rien. Les ori­gines de ce sous-déve­lop­pe­ment théo­rique remontent au seuil de l’époque moderne. Perry Anderson et Tom Nairn ont déve­loppé l’idée – passée à la pos­té­rité sous le nom de « thèse d’Anderson-Nairn » – selon laquelle la Grande-Bretagne a connu une révo­lu­tion pré­ma­tu­rée au XVIIe siècle. Les élé­ments bour­geois étant qua­si­ment absents de la société de l’époque, elle fut pour l’essentiel menée par l’aristocratie ter­rienne. Terrifiée par les consé­quences de la révo­lu­tion fran­çaise, et par la puis­sance de son propre pro­lé­ta­riat – expé­ri­men­tée à l’occasion du char­tisme – la bour­geoi­sie anglaise n’a pas joué un rôle moteur sur le plan éco­no­mique et cultu­rel. N’ayant jamais réa­lisé un chan­ge­ment social radi­cal, elle n’a pas non plus eu à le théo­ri­ser. C’est pour­quoi la pensée socio­lo­gique, fille des révo­lu­tions des 18e et 19e siècles, n’a pas trouvé en Grande-Bretagne un ter­reau fer­tile. La France, l’Allemagne et l’Italie ont quant à elles généré d’importantes théo­ries du chan­ge­ment et des fon­de­ments de l’ordre social, dont les œuvres de Durkheim, Weber et Pareto (res­pec­ti­ve­ment) sont les points hauts. Ceci a donné lieu par contre­coup à l’émergence dans ces pays de puis­sants cou­rants mar­xistes, ver­sants pro­lé­ta­riens de la socio­lo­gie (bour­geoise). En Grande-Bretagne, les causes qui expliquent l’absence de la socio­lo­gie expliquent aussi celle du mar­xisme.

La NLR se donne pour objec­tif de remé­dier à cette situa­tion, en impor­tant et tra­dui­sant mas­si­ve­ment les cou­rants cri­tiques conti­nen­taux. Les nom­breuses variantes de mar­xisme sont bien sûr à l’honneur, mais le struc­tu­ra­lisme ou cer­tains cou­rants de la psy­cha­na­lyse tra­versent éga­le­ment la Manche par son entre­mise. La NLR et New Left Books, la maison d’édition liée à la revue – aujourd’hui Verso -, ont ainsi consti­tué la prin­ci­pale sinon seule voie d’entrée vers le monde anglo-saxon d’Antonio Gramsci, Theodor Adorno, André Gorz, Louis Althusser, Lucio Colletti, Galvano Della Volpe, Walter Benjamin, Henri Lefebvre, Nicos Poulantzas, Georg Lukacs, Karl Korsch, Paul Feyerabend, Ernest Mandel, ou Mikhaïl Bakhtine… Au début des années 1980, Perry Anderson constate que la greffe enta­mée deux décen­nies plus tôt a pris [3] . Le centre de gra­vité du mar­xisme bas­cule dans le der­nier quart du 20e siècle dans le monde anglo-saxon. La NLR n’est certes pas le seul acteur édi­to­rial à pou­voir se pré­va­loir de ce succès. D’autres revues (para)marxistes y ont contri­bué, parmi les­quelles Semiotext(e), Telos, New German Critique, Theory and Society, Radical Philosophy, Economy and Society et Critical Inquiry. Le mar­xisme a en outre été lit­té­ra­le­ment expulsé d’Europe de l’Ouest, et par­ti­cu­liè­re­ment de France lors de la « grande catas­trophe » des années 1980. L’éradication du mar­xisme conti­nen­tal a fait res­sor­tir a contra­rio l’existence de mar­xismes dyna­miques dans ces terres d’adoption. Mais l’on peut sou­hai­ter aux édi­teurs fran­çais qui tra­duisent aujourd’hui des auteurs anglo-saxons eux-mêmes pro­duits d’une vague anté­rieure de tra­duc­tions de pen­seurs conti­nen­taux vers l’anglais de ren­con­trer une for­tune simi­laire.

Alors qu’elle avait été jusque-là impor­ta­trice nette de théo­ries, la NLR com­mence alors à en expor­ter. Dès la fin des années 1960, plus de la moitié de son lec­to­rat se trouve déjà à l’extérieur de la Grande-Bretagne. La NLR est la pre­mière revue-monde, c’est-à-dire la pre­mière revue – toute ten­dance poli­tique confon­due – dont le théâtre des opé­ra­tions est d’emblée mon­dial. Les Etats-Unis concentrent une part gran­dis­sante du lec­to­rat, et font l’objet d’une atten­tion de plus en plus sou­te­nue de la part de la rédac­tion. Le tro­pisme conti­nen­tal des pre­miers temps se trans­forme ainsi, à partir de la seconde moitié des années 1970, en tro­pisme état­su­nien. C’est à ce moment-là que cer­taines célé­bri­tés amé­ri­caines qui font la répu­ta­tion de la revue jusqu’à ce jour, comme Mike Davis ou Robert Brenner, intègrent son comité édi­to­rial. Fredric Jameson, qui y publie en 1984 son essai clas­sique sur le post­mo­der­nisme [4] , fait éga­le­ment son appa­ri­tion. Perry Anderson lui-même s’américanise à cette époque, puisque quit­tant ses bureaux lon­do­niens, il occupe désor­mais une chaire d’histoire à l’université de Los Angeles en Californie (UCLA). Ce mou­ve­ment vers l’Ouest ne semble pas prêt de s’arrêter. L’Asie en géné­ral, et la Chine en par­ti­cu­lier, sont l’objet d’un nombre crois­sant d’articles au cours des années récentes. S’agit-il des signes annon­cia­teurs d’un troi­sième tro­pisme dans l’histoire de la NLR, à savoir un tro­pisme chi­nois ? Quoiqu’il en soit, on cher­che­rait en vain une région du monde, si recu­lée soit-elle, à laquelle la revue n’ait pas consa­cré un article, et sou­vent plu­sieurs. Que la NLR s’exprime dans la lingua franca de notre temps lui confère bien sûr un avan­tage com­pa­ra­tif sur d’autres revues, en termes de diver­sité natio­nale des contri­bu­teurs aussi bien que de volume du lec­to­rat (10’000 exem­plaires de chaque numéro vendus à l’heure actuelle).

La NLR s’est carac­té­ri­sée pen­dant un demi-siècle par un refus de la spé­cia­li­sa­tion. Non pas natu­rel­le­ment que les articles soient écrits par des incom­pé­tents, mais le type de divi­sion du tra­vail dis­ci­pli­naire qui a cours dans le monde uni­ver­si­taire a tou­jours été acti­ve­ment com­battu par la revue. Le refus de la spé­cia­li­sa­tion n’est pas une coquet­te­rie d’intellectuels aspi­rant à for­mu­ler un avis sur tout. Du point de vue mar­xiste, il a un fon­de­ment précis. Le capi­ta­lisme est une tota­lité (contra­dic­toire), dont la logique s’impose à tous les sec­teurs de la vie sociale. Afin de le com­battre, il est indis­pen­sable de situer la cri­tique au niveau même où opère le capi­tal, c’est-à-dire celui de la tota­lité. La lutte contre la frag­men­ta­tion des savoirs est de ce fait un enjeu poli­tique de pre­mière impor­tance [5]. Elle est cepen­dant d’autant plus dif­fi­cile que la divi­sion du tra­vail intel­lec­tuel s’accentue avec le temps, condi­tion d’un sys­tème basé sur l’augmentation constante de la pro­duc­ti­vité. La réponse socia­liste à ce défi capi­ta­liste est l’élaboration col­lec­tive – le gene­ral intel­lect -, seule à même de défrag­men­ter le savoir, et de l’élever au niveau de la tota­lité.

Les mains sales ?

Une revue socia­liste indé­pen­dante n’est pas loin d’être une contra­dic­tion dans les termes. Le refus de sépa­rer la théo­rie de la pra­tique est une condi­tion du mar­xisme, com­ment une publi­ca­tion s’en récla­mant pour­rait-elle se passer de liens orga­niques avec des partis et syn­di­cats ouvriers ? Cette contra­dic­tion a hanté la NLR depuis les ori­gines, comme elle a hanté de nom­breux col­lec­tifs intel­lec­tuels – Socialisme ou bar­ba­rie en est un autre – dans la seconde moitié du 20e siècle. Perry Anderson a consa­cré des pages lumi­neuses à ce pro­blème. La rup­ture entre la théo­rie et la pra­tique se trouve au fon­de­ment du mar­xisme « occi­den­tal », dont les repré­sen­tants ne se trouvent plus, contrai­re­ment aux mar­xistes « clas­siques », à la tête d’organisations ouvrières [6]. En éta­blis­sant cette dis­tinc­tion dans les années 1970, Anderson appelle au dépas­se­ment de cette contra­dic­tion dans le cas de la NLR elle-même. La défaite his­to­rique du mou­ve­ment ouvrier dans les années 1990 a dimi­nué l’acuité du pro­blème. L’indépendance de la NLR était en effet plus dif­fi­ci­le­ment défen­dable lorsque des orga­ni­sa­tions de masse exis­taient. Aujourd’hui, l’urgence est ailleurs, et sans doute avant tout dans le sau­ve­tage d’un héri­tage cri­tique ense­veli sous les décombres du mou­ve­ment ouvrier.

Son indé­pen­dance de prin­cipe n’a pas empê­ché la NLR de céder aux enthou­siasmes suc­ces­sifs d’une époque riche en évé­ne­ments poli­tiques. Dans les années 1960, la posi­tion domi­nante au sein du comité édi­to­rial est favo­rable au modèle « poly­cen­trique » du parti com­mu­niste ita­lien. Le PCI offre l’avantage par rap­port à ses homo­logues fran­çais et bri­tan­nique d’admettre en son sein des cou­rants oppo­si­tion­nels, tout en étant un authen­tique parti de masse. La figure tuté­laire est alors Antonio Gramsci, que la NLR contri­bue à faire connaître dans le monde anglo-saxon (on sait que les cultu­ral stu­dies en feront grand usage). Perry Anderson consa­crera ulté­rieu­re­ment un ouvrage à l’auteur des Cahiers de pri­sons, à une époque où il aura tou­te­fois pris quelques dis­tances avec lui [7] . Au cours de cette pre­mière période, la revue défend des idées proches de ce qui devien­dra par la suite l’ « euro­com­mu­nisme », et par­ti­cu­liè­re­ment des ver­sions de gauche de ce cou­rant, éla­bo­rée par exemple par Nicos Poulantzas. La Grande-Bretagne n’étant pas l’Italie, la NLR place quelques espoirs – rapi­de­ment déçus – dans le pre­mier gou­ver­ne­ment tra­vailliste d’Harold Wilson (1964). La revue est éga­le­ment partie pre­nante de la Campagne pour le désar­me­ment nucléaire (CND). Son inté­rêt pour la ques­tion de l’armement nucléaire ne se démenti pas au fil des ans, puisqu’au cours des années 1980, elle accueille les réflexions d’ E.P. Thompson consa­crée à l’ « extér­mi­nisme » comme stade ter­mi­nal de la civi­li­sa­tion [8].

Dans les années 1970, la NLR se déporte vers la gauche, et se rap­proche de concep­tions plus clas­si­que­ment léni­nistes de la lutte des classes. Elle tra­verse d’abord un bref épi­sode maoïste et althus­sé­rien, qui sera l’occasion d’une polé­mique homé­rique entre Perry Anderson et E.P. Thompson sur le rôle de la « théo­rie » dans l’analyse his­to­rique et la poli­tique révo­lu­tion­naire [9]. L’impact com­biné des mou­ve­ments étu­diants en Occident et des luttes de libé­ra­tion dans le tiers-monde – le gué­va­risme et la révo­lu­tion viet­na­mienne notam­ment – conduit la revue à se rap­pro­cher du trots­kisme, en par­ti­cu­lier de la IVe Internationale et de son théo­ri­cien belge Ernest Mandel. L’influence plus ancienne de l’historien Isaac Deutscher, col­la­bo­ra­teur de Trotski réfu­gié en Angleterre, puis devenu son bio­graphe, conti­nue éga­le­ment à opérer. Certains membres de la NLR, parmi les­quels Tariq Ali, adhèrent à la IVe Internationale et y exercent pour un temps des fonc­tions de direc­tion. Même si elle ouvrira lar­ge­ment ses colonnes à Mandel et d’autres figures du trots­kisme, la revue conserve son auto­no­mie. Avec l’émergence de mou­ve­ments de masse après 1968, l’espoir s’installe de voir la cou­pure entre la théo­rie et la pra­tique enfin se résor­ber. Il sera comme on sait de courte durée. Alors que le that­ché­risme bat son plein, la NLR se rap­proche de la gauche du parti tra­vailliste, réunie autour de Tony Benn. La résis­tance à l’émergence de la « troi­sième voie » blai­riste se sol­dera elle aussi par un échec. Certains membres de la NLR par­ti­cipent à cette époque à des ini­tia­tives visant à doter la Grande-Bretagne d’une consti­tu­tion, ou d’y ins­tau­rer un scru­tin pro­por­tion­nel. La revue prend éga­le­ment posi­tion, sous la plume de Perry Anderson, en faveur de l’adhésion de la Grande-Bretagne à l’Europe, et défend la néces­sité de faire émer­ger une Europe fédé­rale, dans laquelle pour­raient se recons­ti­tuer les soli­da­ri­tés ouvrières.

Radicaliser le réa­lisme

Un abîme sépare le monde actuel de celui dans lequel est né la NLR. Comme le dit Perry Anderson dans un édi­to­rial paru à l’occasion du qua­ran­te­naire de la revue, tout l’arrière-plan de réfé­rences théo­riques sur lequel elle repo­sait dans les années 1960 et 1970 a été balayé par la contre-révo­lu­tion néo­li­bé­rale. Qui aujourd’hui sait encore situer avec tant soit peu de pré­ci­sion l’un ou l’autre des pen­seurs tra­duits et com­men­tés par la NLR à l’époque ? A sup­po­ser même que les jeunes géné­ra­tions s’y inté­ressent, elles auraient le plus grand mal à se pro­cu­rer leurs ouvrages mêmes les plus connus. (Que le lec­teur essaie seule­ment de mettre la main sur un exem­plaire d’Histoire et conscience de classe, l’un des livres les débat­tus autour de 1968.) L’effacement de cette culture mar­xiste, qui avait péné­tré le sens commun de sec­teurs non négli­geables de la popu­la­tion, s’est accom­pa­gné de la montée en puis­sance, à l’intérieur même des pen­sées cri­tiques, de cou­rants non-mar­xistes : post­struc­tu­ra­lisme (Foucault, Deleuze, Derrida), socio­lo­gie cri­tique de Bourdieu, deuxième (Habermas, Apel) et troi­sième (Honneth, Fraser) Ecoles de Francfort, études post­co­lo­niales… L’hégémonie dans l’ordre des théo­ries cri­tiques dont a joui le mar­xisme pen­dant près d’un siècle n’est plus. Que l’on se réjouisse de ce fait ou qu’on le déplore, il crée une situa­tion nou­velle, dont les impli­ca­tions doivent être pen­sées. Célébrer un plu­ra­lisme enfin (re)trouvé est un peu court, car après tout, c’est sur ses effets poli­tiques réels qu’une théo­rie cri­tique doit être éva­luée.

La NLR – aujourd’hui diri­gée par Susan Watkins, pre­mière femme à exer­cer cette fonc­tion – semble enga­gée depuis la chute du mur de Berlin dans un vaste inven­taire de la situa­tion actuelle. Celui-ci concerne aussi bien la géo­po­li­tique – l’émergence pos­sible d’un « Beijing Consensus » à la place du « Washington Consensus » – que l’évolution du capi­ta­lisme et de ses crises, la culture contem­po­raine et son brouillage de la sépa­ra­tion entre culture « exi­geante » et « popu­laire », aussi bien que les dyna­miques urbaines à l’œuvre à l’échelle glo­bale. L’analyse des mou­ve­ments sociaux n’est pas en reste, la ques­tion des acteurs concrets de l’émancipation étant posée par la revue aujourd’hui comme par le passé. Une série d’articles s’inscrivant dans le sillage des Forums sociaux mon­diaux – inti­tu­lée A Movement of Movements – a entre­pris de car­to­gra­phier les foyers de résis­tance au néo­li­bé­ra­lisme. Des entre­tiens avec le diri­geant « sans-terre » bré­si­lien Joao Pedro Stedile, le théo­ri­cien de l’Empire et de la Multitude Michael Hardt, ou le repré­sen­tant de la « nou­velle gauche chi­noise » Wang Hui, apportent des éclai­rages sur les moda­li­tés de cette résis­tance. Quels rap­ports les mou­ve­ments sociaux actuels entre­tiennent-ils avec le mou­ve­ment ouvrier ? S’agit-il d’une conti­nua­tion de ce der­nier par d’autres moyens ? La cen­tra­lité en leur sein des thé­ma­tiques éco­lo­giques, fémi­nistes et post­co­lo­niales laisse-t-elle au contraire pré­sa­ger que l’histoire du mou­ve­ment ouvrier est ache­vée, et que l’on assiste à l’émergence de mou­ve­ments d’un type nou­veau ? Le rôle d’une revue comme la NLR – et quelques autres – n’est pas le même dans les deux cas. Dans le pre­mier, elle tâchera de rendre cohé­rent l’ancien et le nou­veau, c’est-à-dire plus pré­ci­sé­ment de mon­trer que l’ancien, contrai­re­ment aux appa­rences, est actuel. Dans le second, elle doit débar­ras­ser le nou­veau de la gangue de l’ancien – du poids des morts qui pèse sur l’esprit des vivants – afin qu’il exprime plei­ne­ment ce qui l’en dif­fé­ren­cie.

Selon Perry Anderson, un réa­lisme intran­si­geant est la prin­ci­pale vertu dont une revue cri­tique doit faire preuve dans les cir­cons­tances pré­sentes . Le réa­lisme doit être « intran­si­geant » parce qu’aucun accom­mo­de­ment avec l’ordre exis­tant n’est conce­vable. Le capi­ta­lisme consiste plus que jamais en l’organisation de l’injustice, la cri­tique de ses fon­de­ments ne sau­rait par consé­quent connaître de répit. Le bilan de la NLR à cet égard est impec­cable : cinq décen­nies jalon­nées de défaites de grande ampleur n’ont pas entamé le tran­chant de sa mise en cause de l’ordre établi. Mais l’intransigeance doit aussi être « réa­liste ». Jusqu’à preuve du contraire, le mou­ve­ment ouvrier a échoué dans sa ten­ta­tive d’instaurer une société socia­liste, alors qu’en de nom­breux endroits, l’émancipation a tourné au cau­che­mar. Le capi­ta­lisme tra­verse aujourd’hui l’une des plus graves crises de son his­toire. Malgré l’éclosion ça et là de résis­tances aux poli­tiques qui y ont conduit, aucune alter­na­tive glo­bale ni de mou­ve­ment social capable de l’incarner ne se pro­file. Si le néo­li­bé­ra­lisme est caduc en tant qu’idéologie de légi­ti­ma­tion, les poli­tiques qui s’en réclament sont encore lar­ge­ment implé­men­tées à l’échelle mon­diale. Ne pas se racon­ter d’histoire est dans ce contexte une condi­tion de la recons­truc­tion d’une pers­pec­tive géné­rale d’émancipation.

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