Sortir du néolibéralisme

Par , Mis en ligne le 16 décembre 2013

Le néo­li­bé­ra­lisme est en crise mais il est tou­jours domi­nant. La posi­tion par rap­port au néo­li­bé­ra­lisme joue un rôle poli­tique majeur. On a pu le véri­fier dans tous les pays du Maghreb et du Machrek dans la période récente. Après 2011, le nou­veau cycle de luttes et de révo­lu­tions avait ouvert, et ouvre tou­jours, de grands espoirs. Ils ont par­ti­cu­liè­re­ment mis sur le devant de la scène les ques­tions des liber­tés et les ques­tions sociales. Les gou­ver­ne­ments issus des élec­tions en Tunisie et en Egypte se sont révé­lés com­plè­te­ment acquis au néo­li­bé­ra­lisme.

Comme dans beau­coup de pays dans le monde, notam­ment en Europe, ils attendent leur salut éco­no­mique des capi­taux inter­na­tio­naux, des « inves­tis­se­ments directs étran­gers ». Les forces qui s’y opposent affichent un rejet du néo­li­bé­ra­lisme, mais le plus sou­vent, elles ne mettent pas en avant les mesures concrètes et les poli­tiques pour sortir du néo­li­bé­ra­lisme. Que peut répondre l’altermondialisme à la ques­tion « Comment sortir du néo­li­bé­ra­lisme ? »

La situa­tion glo­bale

La situa­tion glo­bale est carac­té­ri­sée par ce que l’on a convenu d’appeler la crise et qui s’approfondit depuis 2008. La dimen­sion finan­cière, la plus visible, est une consé­quence qui se tra­duit dans les crises ouvertes ali­men­taires, éner­gé­tiques, cli­ma­tiques, moné­taires, etc. La crise struc­tu­relle arti­cule quatre dimen­sions : éco­no­miques et sociales, celle des inéga­li­tés sociales et de la cor­rup­tion ; éco­lo­giques avec la mise en danger de l’écosystème pla­né­taire ; géo­po­li­tiques avec la fin de l’hégémonie des Etats-Unis, la crise du Japon et de l’Europe et la montée de nou­velles puis­sances ; idéo­lo­giques avec l’interpellation de la démo­cra­tie, les pous­sées xéno­phobes et racistes.

Il s’agit en fait d’une triple crise emboî­tée : une crise du néo­li­bé­ra­lisme en tant que phase de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste ; une crise du sys­tème capi­ta­liste lui-même qui com­bine la contra­dic­tion spé­ci­fique du mode de pro­duc­tion, celle entre capi­tal et tra­vail, et celle entre les modes pro­duc­ti­vistes et les contraintes de l’écosystème pla­né­taire ; une crise de civi­li­sa­tion qui découle de l’interpellation des rap­ports entre l’espèce humaine et la nature qui ont défini la moder­nité occi­den­tale et qui ont marqué cer­tains des fon­de­ments de la science contem­po­raine.

Les résis­tances des peuples ont accen­tué la crise du néo­li­bé­ra­lisme ; elles confirment le rôle des luttes sociales et cultu­relles dans l’épuisement de cette phase de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. Les inéga­li­tés sociales, le chô­mage, la pré­ca­ri­sa­tion ont fait bais­ser la consom­ma­tion popu­laire et ouvert une crise de « sur­pro­duc­tion ». Le recours au sur­en­det­te­ment a trouvé ses limites ; par l’extension des mar­chés finan­ciers déri­vés, il a conta­miné tous les mar­chés de valeurs.

L’explosion des « sub­primes » a marqué le pas­sage de la dette des ménages à la dette des entre­prises ban­caires. Le sau­ve­tage des banques par les Etats a ouvert la crise des dettes publiques. La réduc­tion des défi­cits par les plans d’austérité est sup­po­sée per­mettre une solu­tion à cette crise sans remettre en cause les pro­fits et en main­te­nant le contrôle par le marché mon­dial des capi­taux et les pri­vi­lèges des action­naires. Les résis­tances popu­laires s’y opposent.

L’exaspération des peuples a démas­qué la dic­ta­ture du pou­voir finan­cier et la « démo­cra­tie de basse inten­sité » qui en résulte. La cor­rup­tion est reje­tée parce qu’elle est sys­té­mique. Elle est dans sa forme actuelle consti­tu­tive du néo­li­bé­ra­lisme. Elle résulte de la fusion entre le poli­tique et le finan­cier qui cor­rompt struc­tu­rel­le­ment la classe poli­tique dans son ensemble. Le rejet de la cor­rup­tion va au-delà de la cor­rup­tion finan­cière ; il s’agit de la cor­rup­tion poli­tique. Comment faire confiance quand ce sont les mêmes, avec par­fois un autre visage, qui appliquent les mêmes poli­tiques, celles du capi­ta­lisme finan­cier.

Pendant ce temps, des chan­ge­ments font leur chemin, déter­mi­nant le très long terme. Parmi ces chan­ge­ments, il faut noter, à tra­vers la crise, les extra­or­di­naires bou­le­ver­se­ments scien­ti­fiques et tech­niques, par­ti­cu­liè­re­ment dans le numé­rique et les bio­tech­no­lo­gies. La révo­lu­tion cultu­relle portée par l’écologie exa­cerbe l’affrontement entre les pos­si­bi­li­tés ; celles de la domes­ti­ca­tion de ce pro­grès au ser­vice de l’exploitation et de l’aliénation ou celles de nou­velles ouver­tures au ser­vice de l’émancipation.

Il n’est pas tou­jours aisé de prendre du recul par rap­port à la pré­gnance du néo­li­bé­ra­lisme secoué mais tou­jours domi­nant. Le temps long des mou­ve­ments donne le recul néces­saire. Le mou­ve­ment ouvrier s’est construit depuis le milieu du 19ème siècle. Il a connu une période d’avancées de 1905 à 1970. Malgré les guerres et le fas­cisme, il a réussi des révo­lu­tions en Russie, en Chine et dans plu­sieurs pays du monde ; à tra­vers son alliance avec les mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale, il a qua­si­ment encer­clé les puis­sances colo­niales ; il a imposé des com­pro­mis sociaux et un « Welfare State » dans les pays du centre capi­ta­liste.

Depuis 1970, s’est ouverte une période de qua­rante ans de défaites et de régres­sions du mou­ve­ment social dans les pays déco­lo­ni­sés, dans les pays qui avaient connus des révo­lu­tions et dans les pays indus­tria­li­sés. Les bou­le­ver­se­ments et la crise pour­raient carac­té­ri­ser la fin de cette longue période de régres­sions, sans que l’on puisse défi­nir pré­ci­sé­ment ce qui va suivre.

Les ave­nirs pos­sibles

L’épuisement du néo­li­bé­ra­lisme ne signi­fie pas pour autant le dépas­se­ment du capi­ta­lisme. Il va débou­cher sur une nou­velle phase de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste avec une nou­velle logique, ses contra­dic­tions et de nou­velles forces anti-sys­té­miques. A plus long terme, la crise struc­tu­relle porte la confron­ta­tion entre plu­sieurs ave­nirs pos­sibles, entre plu­sieurs visions du monde. La stra­té­gie des mou­ve­ments se défi­nit par rap­port aux ave­nirs pos­sibles et aux concep­tions qui les sous-tendent. Ils ont été pré­ci­sés dans les débats du Sommet des peuples qui a été orga­nisé par les mou­ve­ments sociaux en contre point de la Conférence des Chefs d’Etat Rio+20, en juin 2012.

Trois hori­zons, trois concep­tions, se sont déga­gés : le ren­for­ce­ment sous d’autres formes de la finan­cia­ri­sa­tion et son exten­sion à la Nature ; un réamé­na­ge­ment du capi­ta­lisme fondé sur une régu­la­tion publique et une moder­ni­sa­tion sociale ; une rup­ture ouvrant sur une tran­si­tion éco­lo­gique, sociale et démo­cra­tique. Les situa­tions concrètes seront carac­té­ri­sées par des arti­cu­la­tions spé­ci­fiques entre ces trois logiques.

La pre­mière concep­tion, celle du ren­for­ce­ment du néo­li­bé­ra­lisme, est celle de la finan­cia­ri­sa­tion de la Nature. Elle a été expo­sée dans le docu­ment de tra­vail pré­paré par les Nations Unies et les Etats, pour Rio+20. Dans cette vision, la sortie de la crise passe par la recherche du « marché illi­mité » néces­saire à la crois­sance. Elle fonde l’élargissement du marché mon­dial, qua­li­fié de marché vert, sur la finan­cia­ri­sa­tion de la Nature, la mar­chan­di­sa­tion du vivant et la géné­ra­li­sa­tion des pri­va­ti­sa­tions.

Cette approche recon­nait que la Nature pro­duit des ser­vices essen­tiels (elle capte le car­bone, elle puri­fie l’eau, etc.). Mais elle consi­dère que ces ser­vices sont dégra­dés parce qu’ils sont gra­tuits. Pour les amé­lio­rer, il faut les mar­chan­di­ser et les pri­va­ti­ser. Dans cette optique, seule la pro­priété privée per­met­trait une bonne ges­tion de la Nature qui serait confiée aux grandes entre­prises mul­ti­na­tio­nales, finan­cia­ri­sées. Il s’agit alors de res­treindre les réfé­rences aux droits fon­da­men­taux qui pour­raient affai­blir la pré­émi­nence des mar­chés. Il s’agit de subor­don­ner le droit inter­na­tio­nal au droit des affaires.

La deuxième concep­tion est celle du Green New Deal, défen­due par d’éminents éco­no­mistes de l’establishment comme Joseph Stiglitz, Paul Krugman et Amartya Sen sou­vent qua­li­fiés de néo-key­né­siens. Elle part de l’ « éco­no­mie verte » qu’il s’agit de maî­tri­ser. La pro­po­si­tion est celle d’un réamé­na­ge­ment en pro­fon­deur du capi­ta­lisme à partir d’une régu­la­tion publique et d’une redis­tri­bu­tion des reve­nus.

Elle est encore peu audible aujourd’hui car elle implique un affron­te­ment avec la logique domi­nante, celle du marché mon­dial des capi­taux, qui refuse les réfé­rences key­né­siennes et qui n’est pas prêt à accep­ter qu’une quel­conque infla­tion vienne dimi­nuer la reva­lo­ri­sa­tion des pro­fits. Il faut rap­pe­ler que le New Deal adopté en 1933 n’a été appli­qué avec succès qu’en 1945, après la deuxième guerre mon­diale.

La troi­sième concep­tion est celle des mou­ve­ments sociaux et citoyens qui a été expli­ci­tée dans le pro­ces­sus des forums sociaux mon­diaux. Ils pré­co­nisent une rup­ture, celle de la tran­si­tion sociale, éco­lo­gique et démo­cra­tique. Ils mettent en avant de nou­velles concep­tions, de nou­velles manières de pro­duire et de consom­mer. Citons : les biens com­muns et les nou­velles formes de pro­priété, la lutte contre le patriar­cat, le contrôle de la finance, la sortie du sys­tème de la dette, le buen-vivir et la pros­pé­rité sans crois­sance, la réin­ven­tion de la démo­cra­tie, les res­pon­sa­bi­li­tés com­munes et dif­fé­ren­ciées, les ser­vices publics fondés sur les droits et la gra­tuité. Il s’agit de fonder l’organisation des socié­tés et du monde sur l’accès aux droits pour tous et l’égalité des droits.

La stra­té­gie des mou­ve­ments défi­nit les alliances par rap­port à ces ave­nirs pos­sibles. L’urgence est de réunir tous ceux qui refusent la pre­mière concep­tion celle de la finan­cia­ri­sa­tion de la Nature. D’autant que l’imposition du sys­tème domi­nant malgré l’épuisement du néo­li­bé­ra­lisme porte les risques d’un néo-conser­va­tisme de guerre. Cette alliance est pos­sible d’autant que les mou­ve­ments sociaux ne sont pas indif­fé­rents aux amé­lio­ra­tions en termes d’emploi et de pou­voir d’achat que pour­rait appor­ter le Green New Deal.

Mais de nom­breux mou­ve­ments constatent l’impossibilité de concré­ti­ser cette régu­la­tion publique dans les rap­ports de forces actuels. Ils consi­dèrent de plus que la crois­sance pro­duc­ti­viste cor­res­pon­dant à un capi­ta­lisme, même régulé, n’échappe pas aux limites de l’écosystème pla­né­taire. Dans la durée, et si le danger du néo-conser­va­tisme de guerre peut être évité, la confron­ta­tion posi­tive oppo­sera les tenants du green new deal et ceux du dépas­se­ment du capi­ta­lisme. Les alliances concrètes dépen­dront des situa­tions des pays et des grandes régions.

Les chan­ge­ments de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste

Les mou­ve­ments sociaux sont confron­tés à l’évolution de la mon­dia­li­sa­tion et aux bou­le­ver­se­ments géo­po­li­tiques. La bour­geoi­sie finan­cière reste encore au pou­voir et la logique domi­nante reste celle de la finan­cia­ri­sa­tion. Mais la mon­dia­li­sa­tion est en train d’évoluer et ses contra­dic­tions aug­mentent. Elle se tra­duit par une dif­fé­ren­cia­tion des situa­tions sui­vant les régions du monde, une sorte de dérive des conti­nents. Chaque grande région évolue avec des dyna­miques propres et les mou­ve­ments sociaux cherchent à s’adapter à ces nou­velles situa­tions. Cette évo­lu­tion modi­fie les condi­tions de la conver­gence des mou­ve­ments.

Dans la réflexion et les mobi­li­sa­tions sur la crise et la tran­si­tion, la dimen­sion géo­po­li­tique est sou­vent négli­gée. Elle est trop pensée de manière subor­don­née à la dimen­sion éco­no­mique et sociale alors que les conflits et les guerres rap­pellent que la géo­po­li­tique peut déter­mi­ner les situa­tions sociales et leurs issues.

Les nou­velles puis­sances par­ti­cipent du bas­cu­le­ment du monde. Mais ces « émer­gents » ne forment pas un ensemble homo­gène. Ils n’annulent pas la domi­na­tion actuelle qui reste une carac­té­ri­sa­tion per­ti­nente pour com­prendre l’état du monde et les rap­ports entre les pays. Mais, la domi­na­tion évolue et les rap­ports géo­po­li­tiques sont modi­fiés. Les nou­velles puis­sances s’imposent dans les grandes régions et contri­buent à leur dif­fé­ren­cia­tion.

La nature des éco­no­mies émer­gentes s’inscrit dans l’évolution de l’économie mon­diale. Dans les années 2000, plu­sieurs pays se sont impo­sés avec un taux de crois­sance sou­tenu, une balance com­mer­ciale excé­den­taire, des réserves de devises consi­dé­rables. Ces pays ont résisté à la crise de 2008. Il s’agit d’une tren­taine de pays dans le monde. Après l’émergence des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), un nou­veau groupe de pays s’affirme, le CIVETS (Colombie, Indonésie, Vietnam, Egypte, Turquie, Afrique du Sud).

Ce groupe de pays se carac­té­rise par des popu­la­tions jeunes, une éco­no­mie diver­si­fiée, un endet­te­ment sou­te­nable et une rela­tive volonté poli­tique. Ils conti­nuent à béné­fi­cier de forts inves­tis­se­ments étran­gers et d’une atten­tion par­ti­cu­lière des mul­ti­na­tio­nales. Il ne faut pas oublier aussi le rôle géo­po­li­tique de cer­tains pays ren­tiers à l’exemple de l’Arabie Saoudite et du Quatar.

Ces pays amorcent un inflé­chis­se­ment de la nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail. Même si l’affrontement sur les recherches et les nou­velles tech­no­lo­gies s’exacerbe et s’il peut y avoir des flé­chis­se­ments et des reculs par rap­port aux taux de crois­sance, il est peu pro­bable que la réor­ga­ni­sa­tion des échanges et des richesses revienne à l’ancienne situa­tion. On observe déjà une restruc­tu­ra­tion de la classe domi­nante mon­diale recom­po­sée avec les finan­ciers des nou­velles éco­no­mies. Les consé­quences géo­po­li­tiques majeures sont à venir.

Le cham­bou­le­ment géo­po­li­tique se tra­duit d’abord sur le plan éco­no­mique. Les éco­no­mies émer­gentes se déclarent pour une éco­no­mie ouverte mais ne laissent pas les mar­chés finan­ciers fixer les prix, les taux de change et orien­ter les inves­tis­se­ments. Les poli­tiques éco­no­miques laissent un rôle d’intervention stra­té­gique à l’Etat. Ils ne rompent pas avec le marché mon­dial des capi­taux mais tentent de maî­tri­ser leurs rap­ports notam­ment avec les fonds d’investissements publics. Ils cherchent des nou­velles poli­tiques éco­no­miques qui com­binent le res­pect des contraintes néo­li­bé­rales avec des poli­tiques de redis­tri­bu­tion par­tielles qui réduisent la pau­vreté mais ne com­pensent pas les inéga­li­tés.

A Durban, en mars 2013, au moment du qua­trième sommet des chefs d’Etat des BRICS, pour la pre­mière fois, un contre-sommet a été orga­nisé par les mou­ve­ments de ces mêmes pays. Des liai­sons ont été orga­ni­sées avec le FSM de Tunis. La convo­ca­tion de ce contre-sommet affi­chait la ques­tion : « BRICS : Anti-impe­ria­list, sub-impe­ria­list or in bet­ween ? » Les mou­ve­ments sociaux des pays émer­gents sont por­teurs de plu­sieurs reven­di­ca­tions : la volonté de négo­cia­tion sociale ; la démo­cra­ti­sa­tion ; le refus de la domi­na­tion et des oukases exté­rieurs. Ces mou­ve­ments joue­ront un rôle cen­tral dans la redé­fi­ni­tion du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste.

La stra­té­gie alter­mon­dia­liste

La pensée stra­té­gique, se construit dans l’articulation entre la ques­tion de l’urgence et celle de la trans­for­ma­tion struc­tu­relle. Il s’agit d’inscrire les réponses à l’urgence dans une pers­pec­tive de long terme. Dans les forums sociaux mon­diaux, deux pré­oc­cu­pa­tions sont pré­sentes : la défi­ni­tion de mesures immé­diates à impo­ser pour amé­lio­rer les condi­tions de vie des couches popu­laires et la néces­saire défi­ni­tion d’une orien­ta­tion alter­na­tive.

Pour sortir du néo­li­bé­ra­lisme, on peut défi­nir plu­sieurs démarches : dans le court terme, celle que peuvent enga­ger des gou­ver­ne­ments, sous la pres­sion des mou­ve­ments, pour défi­nir des poli­tiques nou­velles ; dans le moyen terme, les efforts pour faire évo­luer le sys­tème inter­na­tio­nal et gagner des marges de manœuvre ; dans le long terme, les poli­tiques alter­na­tives de dépas­se­ment du capi­ta­lisme. Toutes ces démarches doivent être enga­gées dès aujourd’hui.

Les mou­ve­ments mettent en avant que d’autres poli­tiques sont pos­sibles. Pour cela, il leur faut com­battre l’inertie des forces gou­ver­ne­men­tales qui sont per­sua­dées qu’il n’y a pas d’alternatives. Il faut répondre à cette fausse évi­dence en répon­dant aux rai­sons qui guident les gou­ver­ne­ments. Il y a plu­sieurs rai­sons qui conduisent les gou­ver­ne­ments à repro­duire les poli­tiques domi­nantes. Ils le font parce que les contraintes inter­na­tio­nales sont trop fortes et rendent très dif­fi­ciles des démarches indé­pen­dantes.

Des coups d’état de dif­fé­rente nature sont pos­sibles ; du coup d’état finan­ciers au coup d’état mili­taire, il y a une gamme de désta­bi­li­sa­tions pos­sibles. Ils le font parce qu’il y a tou­jours une raison d’attendre ; des élec­tions, une consti­tu­tion, de meilleures situa­tions. Ils le font parce qu’ils sont conser­va­teurs, pro­fon­dé­ment conser­va­teurs et garants de l’ordre social ; et les poli­tiques néo­li­bé­rales sont la repré­sen­ta­tion la plus ache­vée du conser­va­tisme.

Ils le font parce qu’ils pensent qu’ils peuvent trou­ver des amé­na­ge­ments ; ainsi par exemple ceux qui expliquent que le capi­tal arabe leur don­nera des marges de manœuvre alors qu’ils savent très bien que la condi­tion préa­lable mise par le capi­tal arabe est de suivre la doc­trine du FMI. Ils le font parce qu’ils y croient, par réa­lisme, parce qu’il n’y a pas d’autre moyen que l’investissement étran­ger pour doper la crois­sance et répondre aux pro­blèmes d’emploi et de niveau de vie.

Les poli­tiques nou­velles

Dans cer­taines condi­tions, des gou­ver­ne­ments peuvent être tentés de mettre en œuvre des poli­tiques qui s’écartent du néo­li­bé­ra­lisme, c’est-à-dire de la pré­do­mi­nance abso­lue du marché mon­dial des capi­taux et de l’ajustement struc­tu­rel des socié­tés à ce marché. Deux situa­tions peuvent y conduire. D’une part, les contra­dic­tions entre les mar­chés et les éco­no­mies émer­gentes qui ren­contrent les limites qui résultent du contrôle du marché mon­dial par l’hégémonie occi­den­tale.

D’autre part, des mou­ve­ments sociaux peuvent conduire à des chan­ge­ments de gou­ver­ne­ments, voire de régimes, qui vou­draient répondre aux aspi­ra­tions popu­laires. Les poli­tiques des nou­velles puis­sances émer­gentes et les poli­tiques des régimes pro­gres­sistes ont des points com­muns. Elles ne se confondent pas, mais elles pour­raient conduire à des rap­pro­che­ments ou même à des alliances contre l’hégémonie des mar­chés finan­ciers, pour une réforme du sys­tème éco­no­mique mon­dial.

En Amérique Latine, les mou­ve­ments influencent des régimes « desar­rol­lis­tas » ou déve­lop­pe­men­ta­listes qui tentent de mettre en place des poli­tiques post-néo­li­bé­rales. Des poli­tiques qui ne sont pas du tout anti­ca­pi­ta­listes et qui com­binent des gages au marché mon­dial des capi­taux et des poli­tiques sociales à l’échelle natio­nale avec des redis­tri­bu­tions. En Asie, dans plu­sieurs grands pays, des alliances dif­fé­ren­ciées com­binent des bour­geoi­sies éta­tiques, natio­nales et mon­dia­li­sées. Des alliances spé­ci­fiques et contra­dic­toires sont ten­tées avec les bour­geoi­sies éta­tiques qui par­tagent le contrôle de l’appareil pro­duc­tif avec les bour­geoi­sies pri­vées « natio­nales » et les mul­ti­na­tio­nales.

C’est en Amérique latine, à tra­vers la diver­sité des pays où les mou­ve­ments ont pesé sur l’évolution des régimes, que nous pou­vons iden­ti­fier les ten­ta­tives et les expé­riences qui marquent les poli­tiques post-néo­li­bé­rales. C’est le cas en Argentine, au Brésil, en Bolivie, en Equateur, en Uruguay, au Venezuela.

Quelles sont les mesures mar­quantes de ces poli­tiques :

  • Un trai­te­ment poli­tique de la ques­tion de la dette (rem­bour­se­ment anti­cipé au Brésil, annu­la­tion en Argentine, audit en Equateur)
  • Un contrôle du sec­teur finan­cier et la créa­tion de Fonds d’investissement sou­ve­rain
  • Une ten­ta­tive de contrôle des matières pre­mières et des res­sources natu­relles
  • Une redis­tri­bu­tion des reve­nus (Bourse fami­liale, allo­ca­tion loge­ment, poli­tique sala­riale, pro­tec­tion sociale)
  • Le sou­tien aux sec­teurs créa­teurs d’emploi et de reve­nus
  • Une poli­tique envi­ron­ne­men­tale inci­ta­tive
  • Une poli­tique fis­cale et la lutte contre les para­dis fis­caux et judi­ciaires
  • La lutte contre le pré­ca­riat
  • Un ren­for­ce­ment de l’Etat social (édu­ca­tion, santé, pro­tec­tion sociale)
  • La sou­ve­rai­neté ali­men­taire et la défense de l’agriculture pay­sanne
  • Les poli­tiques urbaines, les trans­ports, la pré­ven­tion pour la sécu­rité urbaine, la pla­ni­fi­ca­tion ter­ri­to­riale
  • Une pla­ni­fi­ca­tion ter­ri­to­riale et une stra­té­gie de relo­ca­li­sa­tion
  • Un sys­tème démo­cra­tique, c’est à dire un sys­tème qui garan­tis­seles liber­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives
  • Des efforts de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive (décen­tra­li­sa­tion citoyenne, muni­ci­pa­li­tés, bud­gets par­ti­ci­pa­tifs)
  • Une poli­tique moné­taire volon­ta­riste
  • La construc­tion de grandes régions (Mercosur, Alba, …)

Les poli­tiques concrètes dépendent des pays et des situa­tions. Il y a des limites et de nom­breuses cri­tiques. Si ces poli­tiques ont conso­lidé des évo­lu­tions éco­no­miques rapides et si elles ont conduit à des réduc­tions signi­fi­ca­tives de la pau­vreté, les inéga­li­tés sociales ont conti­nué à s’approfondir. Les ten­sions se sont accrues entre les classes moyennes et les classes popu­laires. La pri­ma­ri­sa­tion des éco­no­mies a servi à ali­men­ter la crois­sance (soja, acca­pa­re­ment des terres, exploi­ta­tions minières). Les alliances avec les agro-expor­ta­teurs ont pesé sur la pay­san­ne­rie.

Il y a quand même des pos­si­bi­li­tés de poli­tiques nou­velles. Ne rien faire, en arguant des contraintes exté­rieures, c’est repro­duire et conso­li­der le sys­tème social et la subor­di­na­tion au marché mon­dial des capi­taux. Ces poli­tiques nou­velles peuvent être enga­gées sans attendre le chan­ge­ment du sys­tème mon­dial. Les mou­ve­ments sociaux peuvent occu­per cet espace pour impo­ser des négo­cia­tions et une dis­cus­sion publique sur les orien­ta­tions poli­tiques.

Les pers­pec­tives

Les pro­po­si­tions de poli­tiques éco­no­miques et sociales ne prennent leur sens que si elles s’inscrivent dans des pro­po­si­tions de long terme. C’est le fon­de­ment de la stra­té­gie du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Articuler des pro­po­si­tions immé­diates, pour amé­lio­rer les condi­tions de vie des couches popu­laires, avec une alter­na­tive qui implique une rup­ture plus fon­da­men­tale avec la logique domi­nante. Il n’y a pas de chances pour une nou­velle poli­tique si on reste dans le court terme. Deux condi­tions sont néces­saires pour enga­ger une trans­for­ma­tion struc­tu­relle. Engager une trans­for­ma­tion du sys­tème inter­na­tio­nal, du cadre éco­no­mique mon­dial qui per­mette des marges de manœuvre par rap­port à la doxa néo­li­bé­rale. Engager une orien­ta­tion alter­na­tive.

Pour la trans­for­ma­tion du sys­tème éco­no­mique mon­dial, de nom­breuses pro­po­si­tions immé­diates ont été avan­cées dans le Forums sociaux mon­diaux depuis dix ans. Par exemple : la sup­pres­sion des para­dis fis­caux et juri­diques ; la taxe sur les tran­sac­tions finan­cières ; la sépa­ra­tion des banques de dépôts et des banques d’affaires ; la socia­li­sa­tion du sec­teur finan­cier ; l’interdiction des mar­chés finan­ciers déri­vés ; les redis­tri­bu­tions de reve­nus ; la pro­tec­tion sociale uni­ver­selle ; les droits des migrants et la liberté de cir­cu­la­tion ; les négo­cia­tions envi­ron­ne­men­tales et cli­ma­tiques ; un nou­veau sys­tème moné­taire inter­na­tio­nal ; etc.

Il s’agit d’instaurer un sys­tème éco­no­mique fondé sur la régu­la­tion publique mul­ti­la­té­rale en rom­pant avec un libre-échange qui n’a rien de libre et qui ins­taure le dum­ping géné­ra­lisé (dum­ping social, dum­ping fiscal, dum­ping envi­ron­ne­men­tal, dum­ping moné­taire). Il s’agit aussi d’empêcher la main mise par les grands groupes finan­ciers et les Etats des moyens de com­mu­ni­ca­tions, d’informations et du numé­rique.

Ces pro­po­si­tions ne sont pas révo­lu­tion­naires en elles-mêmes. Elles sont reprises aujourd’hui par des éco­no­mistes de l’establishement et même par cer­tains gou­ver­ne­ments. Mais ces décla­ra­tions ne sont pas sui­vies d’effet car elles néces­sitent une rup­ture avec le dogme néo­li­bé­ral et la dic­ta­ture des mar­chés finan­ciers. Et ce sont tou­jours ces forces qui sont domi­nantes et qui n’accepteront pas, sans affron­te­ments, de renon­cer à leurs gigan­tesques pri­vi­lèges.

L’orientation alter­na­tive s’est déga­gée dans les forums sociaux mon­diaux. C’est l’approche de la tran­si­tion sociale, éco­lo­gique et démo­cra­tique qui se défi­nit dans les FSM. C’est celle de l’accès aux droits pour toutes et tous et de l’égalité des droits, du local au pla­né­taire. On peut orga­ni­ser chaque société et le monde autre­ment que par la logique domi­nante de la subor­di­na­tion au marché mon­dial des capi­taux. Les mou­ve­ments sociaux pré­co­nisent une rup­ture, celle de la tran­si­tion sociale, éco­lo­gique et démo­cra­tique.

Ils mettent en avant de nou­velles concep­tions, de nou­velles manières de pro­duire et de consom­mer. A partir des pra­tiques, ces nou­velles notions se tra­duisent par des approches nou­velles : les biens com­muns ; le buen vivir et la pros­pé­rité sans crois­sance ; les droits de la Nature ; la lutte contre le patriar­cat ; la régu­la­tion citoyenne ; la démo­cra­ti­sa­tion radi­cale de la démo­cra­tie ; la sou­ve­rai­neté ali­men­taire ; l’achèvement de la déco­lo­ni­sa­tion ; les droits des migrants et la liberté de cir­cu­la­tion ; les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et le droit inter­na­tio­nal.

Cette alter­na­tive se construit à partir des luttes et des résis­tances, car résis­ter c’est créer. Elle se tra­duit dans la recherche de poli­tiques publiques d’égalité des droits. Elle s’invente à partir des alter­na­tives concrètes qui sont mises en œuvre dans les socié­tés et la lutte pour que ces alter­na­tives se tra­duisent par plus de liber­tés et ne soient pas retour­nées par la recherche du profit dans plus d’inégalités, d’injustice et une remise en cause des liber­tés. Les enjeux de la nou­velle révo­lu­tion se pré­cisent : la défi­ni­tion de nou­veaux rap­ports sociaux et cultu­rels, de nou­veaux rap­ports entre l’espèce humaine et la Nature, la nou­velle phase de la déco­lo­ni­sa­tion et la réin­ven­tion de la démo­cra­tie.

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