Se battre contre la pandémie, c’est se battre contre le capitalisme

René Charest et Pierre Beaudet, 22 avril 2021
Anne Plourde, chercheure à l’IRIS et post-doctorante à l’Université York. vient de publier chez Écosociété un ouvrage décapant, Le capitalisme, c’est mauvais pour la santé[1]. Elle met en relief le rôle du capitalisme dans cette détérioration du système public de santé et livre une critique abrasive du modèle de soins dominant, centré sur « le bon docteur, l’hôpital et le pilulier ». On l’a vu encore plus face à la crise de la pandémie, où le réseau socio sanitaire était très mal préparé. À l’occasion du lancement de l’ouvrage, une rencontre a eu lieu le 12 avril dernier avec Anne, accompagnée de René Charest (organisateur communautaire et syndicaliste), Jocelyne Bernier (chercheure dans le domaine de la santé et ex directrice de la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles) et Amir Khadir (médecin infectiologue et ex-membre de l’Assemblée nationale pour la circonscription de Mercier pour Québec Solidaire).

 

Pour Anne Plourde, le capitalisme est un système qui. par son fonctionnement même, « engendre des conditions de vie et de travail qui sont mauvaises pour la santé ». Quand le capitalisme s’est imposé au 18ième siècle notamment en Angleterre, des millions de personnes ont été amenées de gré ou de force dans les agglomérations urbaines surpeuplées où proliférait le travail salarié à 12 heures par jour. Cela fut une catastrophe.

Le grand tournant

Mais au bout d’un temps, les couches populaires et ouvrières en sont battus pour leurs droits et ont réussi à obtenir un service public minimum, ce qui s’est inscrit dans l’époque du Welfare State. Cependant dès les années 1980, un grand virage est survenu. Selon Anne Plourde, « l’élite économique y compris les médecins, qui avaient férocement combattu l’assurance-maladie et la mise en place de nouvelles institutions ont fait pression pour que l’État démantèle ce secteur public à petits feux. Leur travail de sape s’est infiltré au sein des partis politiques qui ont décidé qu’il fallait définancer le secteur public, le rendre moins attrayant, tant pour les usagers que pour les travailleurs ». Ce virage néolibéral, pour Jocelyne Bernier, reflétait le rapport de forces dans la société, avec les avancées des États et des forces capitalistes, et le déclin du socialisme, de la social-démocratie et des syndicats : « on a observé une aggravation des écarts, dans les pays capitalistes dits avancés d’une part, et entre ces pays et le reste de la planète. Ici des catégories plus vulnérables ont été durement frappées, dont les populations à faible revenu, les immigrants, les réfugiés ».

Les multiples déterminants de la santé

Pendant longtemps, « on a ignoré les méfaits de la détérioration de l’environnement naturel, de la pollution de l’air et de l’eau sur la santé », selon Amir Khadir. « Certes, les systèmes mis en place dans la phase keynésienne ont permis des améliorations (notamment avec les vaccins), mais les conditions qui déterminent la santé sont restées négligées, dont l’accès à l’eau propre et des infrastructures adéquates (comme le logement). Le pire exemple dans les pays capitalistes du Nord reste les États-Unis, où la santé maternelle et infantile, l’accès aux soins, les taux de vaccination sont totalement inadéquats, tout en imposant aux populations des coûts de 60-80% supérieurs en comparaison à ce qu’on voit dans les pays qui ont encore un système public, dans les pays scandinaves, mais aussi, dans une moindre mesure, au Canada.

Financiarisation du capitalisme = privatisation accrue de la santé

Dans les pays capitalistes de pointe, la privatisation de la santé et de l’éducation est devenue un grand enjeu. Le capital en se recentrant autour du secteur des finances et des services s’est retrouvé à la recherche de projets et d’entreprises susceptibles de faire fructifier les capitaux. Ce qui était du domaine public comme la santé et l’éducation est devenue une cible pour relancer l’accumulation. « Ce n’était pas une « conspiration, affirme Amir, mais la logique d’un système répondant aux profits des entreprises au lieu du bien public ». Mêmes des partis au départ progressistes comme le PQ ont accepté, sous la pression des élites économiques et des institutions financières, cette « logique » de la réduction des budgets du secteur public et le transfert vers le privé[2]. Capitalistes et élites politiques, souvent originaires de familles choyées, ont convergé au point où, selon Anne, « on assiste à la pratique des portes tournantes, où des ex-capitalistes deviennent ministres (François Legault) et des ex-ministres deviennent des capitalistes (Philippe Couillard) ».

Refus de considérer les alternatives

Dans les années 1970 avec les cliniques populaires, « des citoyens, raconte Jocelyne,  s’étaient pris en charge avec l’aide d’étudiants progressistes en médecine. C’est de cela qu’est née la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles Et plus tard des CLSC ». Le projet était d’offrir à la population « une approche globale, avec des soins de santé, mais aussi des interventions sur les déterminants non-médicaux comme les conditions vie, la pauvreté, la santé mentale. La Clinique comptait sur des médecins et des infirmières dévoué-es, mais aussi sur des travailleurs sociaux, des thérapeutes, des aides familiales ». Par la suite, des gouvernements ont détourné les CLSC de leur vocation originale en réduisant les services connexes. Plus récemment sous l’impact des réformes Barette, ils ont été absorbés dans les méga centres hospitaliers où l’ancrage territorial et les soins de proximité n’existent plus. Ce faisant, selon Jocelyne, « la dynamique interdisciplinaire pour accompagner les gens dans leurs milieux de vie s’est effritée. On a privatisé les services à domicile (en les renvoyant à des OBNL) où le travail est mal payé et les conditions précarisées ». Comme avec la grande industrie et ses méthodes « LEAN », les actes médicaux sont programmés comme dans une chaîne de montage, comme si le citoyen était une machine qu’il fallait réparer. Entretemps, les médecins ont acquis plus de pouvoir avec les Groupes de médecine familiale (GMF), qui sont des entités crées, gérés et dominés par des médecins. Parallèlement, on a consacré une part de plus en plus grande aux médicaments gérés par quelques grands conglomérats pharmaceutiques, qui bénéficient par ailleurs des recherches dans les universités, avec des fonds publics. Depuis 40 ans, le budget de la santé public a été réduit de 20 %[3]. Seulement à Montréal, on a fermé 9 hôpitaux[4]. La pandémie du COVID-19 et ses impacts gravissimes sont une conséquence d’une politique qui, selon Anne, « a tout concentré dans un système hospitalo-centriste. C’est en bonne partie pour cela que le gouvernement a pris beaucoup de temps avant de se rendre compte que le problème était dramatique dans les CHSLD ».

Réparer les dégâts

Pour Jocelyne, la solution est, en gros, assez simple : « il fait prendre le temps de connaître les gens qui ont besoin de services, arrêter de les considérer comme des « cas à problèmes ». C’est clair que la santé uniquement curative, technique, médicale, technologisée, a fait son temps. Il faut « soigner, au sens global, les communautés, ancrer nos institutions de santé sur le plan local, démocratiser la gestion ». C’est un peu revenir au projet des CLSC, qui était d’ailleurs considéré à l’époque comme très inspirant par plusieurs études internationales. « On a besoin, affirme Amir, de CLSC robustes, avec des moyens et du personnel du pouvoir. Cela exige une approche décentralisée, plus fine, basée sur des enquêtes. Tout centraliser, de la production des masques à l’administration des vaccins, est un non-sens ».

Une contre-offensive à l’horizon

Selon Jocelyne, les femmes ont toujours et restent encore au centre du CARE, à la maison ou dans les institutions, avec les aidantes-naturelles, les infirmières, les préposées et en général le personnel de la santé et des services sociaux.  » La pandémie a démontré que l’approche de base préconisée par l’Organisation mondiale de la santé, est incontournable : de solides politiques publiques, des environnements sociaux et environnementaux axés sur les besoins de la société et non le profit, une action communautaire systématique avec une place bien établie dans les débats publics, la formation continue des personnes impliquées ». Pour en arriver là affirme Amir, il faudra confronter les privilèges des médecins : « Les médecins spécialistes québécois, comme moi, sont les mieux payés de toute l’Amérique du Nord. Je gagne trois fois plus que mes collègues en Italie. C’est inadmissible ». Il y a cependant une bonne nouvelle : « dans mon entourage professionnel, de plus en plus de jeunes médecins sont convaincus qu’il n’y a aucune place pour le privé dans la santé. Avec la pandémie, le système capitaliste est déculotté. Seule une resocialisation à tous les niveaux pourra rétablir la situation et sauver des vies ».

[1] https://ecosociete.org/livres/le-capitalisme-c-est-mauvais-pour-la-sante).

[2] C’est ce qui est arrivé notamment en 1982 alors que le gouvernement péquiste de l’époque avait décrété une baisse drastique des salaires dans la fonction publique selon le « principe » présenté comme étant une obligation de réduire les dépenses.

[3] Per capita, la baisse des investissements publics dans la santé a été de 25 %.

[4] Les recherches de Jean-Claude St-Onge, toutes publiées chez Écosociété, ont bien démontré cette évolution.