La liberté d’expression : aller au-delà des apparences

Dalie Giroux[1]

Ce qui est en jeu dans la manière dont se pose actuellement la défense de la liberté d’expression n’est que peu lié à l’érosion du droit de s’exprimer librement des tenants de la dominance. Dans la définition que le droit canadien nous en donne, la liberté d’expression n’a jamais autant eu les moyens de se réaliser. Mathieu Bock-Côté a le droit de publier un livre dont le titre réduit ses adversaires politiques au statut de virus, et il a le droit de dire plusieurs fois par semaine depuis plusieurs années dans le quotidien le plus lu au Québec. Éric Duhaime a le droit de livrer des fausses informations à l’antenne d’une des radios les plus écoutées de la capitale, et de s’en défendre. Tous les citoyens lambda qui ont un compte Facebook peuvent déverser leur fiel exclusionniste, conspirationniste, raciste ou mensonger dans les réseaux de parole électronique, moyennant quelques restrictions d’accès ponctuelles sans conséquence. Un professeur peut dire le N-word dans une salle de classe, même s’il risque de se faire chahuter par ses étudiants et de se faire une réputation de provocateur, même s’il est possible que la direction se penche sur le cas à la suite de plaintes reçues.

De la contestation subalterne

L’enjeu, tel qu’il se joue ici et maintenant, disons au Québec, n’est pas la liberté d’expression comme telle, mais il est en partie lié à ce fait que ce qui se fait entendre, ce qui s’immisce dans le débat, c’est une contestation disons subalterne, relativement nouvelle, plurielle et complexe, de l’hégémonie culturelle et politique blanche, nationale, occidentale, de classe moyenne.

Si cette contestation apparaît « radicale » du point de vue dominant, nonobstant certaines des formes que cette contestation prend, c’est que celle-ci remet en question les fondements même de la dominance, et de l’ordre social tel qu’il est établi et justifié depuis les centres traditionnels. Et cela, semble de ce point de vue dominant, inacceptable, irrecevable, insultant – ce que l’on dit « censuré », du point de vue dominant, référant à la liberté d’expression, c’est le fait, oh éminemment contestable, que le fondement historique du privilège ne devrait pas être questionné.

Les périls de l’unanimisme

Ainsi, les cas de débats récents qui entourent l’usage du « mot en N » dans les universités (forme de déboulonnage de statues, puisque les mots sont des symboles irrigués de signification collective) ont été interprété de manière consensuelle comme un appel à la censure. Et dans cette foulée, les gens qui ont revendiqué une remise en question du vocabulaire, des héritages et des cadres d’analyse qui président à la reproduction de la culture et du pouvoir dans notre société, ont été dépeint comme des radicaux, des extrémistes, des inquisiteurs. Ceux qui les ont appuyés, une minorité, ont été perçu comme se mettant à genou devant des clientèles, comme des mous, comme des têtes brûlées, voire, comme des traitres à la nation. L’unanimisme, essentiellement québécois, dans la condamnation a de quoi surprendre, et l’absence d’une considération plus large du contexte en jeu dans ces revendications ponctuelles me semble carrément louche.

Reconnaissance de la dignité

Il est possible, avec un minimum d’attention, de retenue, de recul (des vertus qui, j’ose le croire, s’épanouissent particulièrement dans un contexte où l’on peut jouir de la liberté universitaire), de considérer que la demande de ne pas prononcer le mot en N constitue une injonction urgente de reconnaissance. Reconnaissance de la dignité des personnes, reconnaissance de l’actualité des enjeux posés par le racisme et le colonialisme historique, reconnaissance de la continuité des schèmes d’exclusion qui structurent la réalité sociale, économique, politique et culturelle dans laquelle nous évoluons communément, qui que nous soyons.

Avec un minimum d’attention, de retenue, de recul, il est possible (il est opportun) de situer ces revendications ponctuelles dans un continuum, dans une réalité partagée, et de l’inscrire dans une trame de parole qui insiste, qui s’affirme, et qui lime la pensée dominante par le bas : Joyce Echaquan, l’hôpital de Joliette, l’hôpital de Roberval, Val-d’Or, le rapport Viens, le Centre de détention de l’immigration de Laval, Mamadi Camara, le profilage racial, Alexandre Bissonnette, le fait que 42% des femmes en prison au Canada sont autochtones, le fait que le Québec base sa stratégie industrielle sur l’exploitation des territoires non-cédés des Innus, des Attikamekws, des Anichinabés, le fait que deux des quatre partis représentés à l’Assemblée nationale refusent de reconnaître l’existence du racisme systémique, le fait qu’ils répètent sur cette question les vitupération des chroniqueurs de tabloïds et qu’ils se confortent dans leurs choix en consultant leur page Facebook.

Question de pouvoir

Dans ce contexte, la défense de la liberté d’expression ne vise pas toujours, pas seulement, et parfois pas nécessairement à protéger un droit de s’exprimer qui serait menacé. Il s’agit plutôt d’une lutte politique pour le maintien d’une configuration inégalitaire de facto de la capacité d’accumuler du pouvoir et du capital dans les sociétés occidentales, cette stase d’après-guerre où le pillage global nommé colonialisme a porté tous ses fruits à maturité pour des blocs électoraux significatifs – qu’on a appelé « classes moyennes ». En témoigne le fait que tous les élus de manière unanime, devant un tweet qui accuse le Québec de racisme, préfèrent défendre l’orgueil national que de remettre en question l’ordre raciste des choses qui fait qu’une femme meure sous les insultes des infirmières parce qu’elle est autochtone.

Prendre de front les oppressions structurelles

La liberté universitaire, tout comme la liberté d’expression dont elle découle, est un cadre par lequel il devrait être possible de prendre de front les oppressions structurelles qui limitent de manière systémique la liberté de parole : on peut dès lors entendre cette liberté non pas comme la prérogative d’un individu de prononcer les mots qu’il lui plait dans l’ordre qu’il lui plait (cela semble trop simple, trop facile), mais plutôt comme la participation privilégiée à une responsabilité partagée, celle de prendre soin des espaces de parole commune – la pédagogie comme la démocratie sont à ce prix, qui est celui de la liberté de chacun et de tous, selon le mouvement réel des rapports actuels et vivants. C’est l’autonomie de la connaissance des collectifs par eux-mêmes, et de leurs capacités de vivre bien qui est en jeu.

 

[1] Professeure à l’Institut d’études féministes et de genre de l’Université d’Ottawa.