Résistances et convergences dans l’Outaouais : après la brunante, l’aurore

Alfonso Ibarra Ramirez
Alfonso, réfugié politique de Colombie, est président du Conseil central de la CSN dans l’Outaouais
Les temps sont difficiles oui, bizarres même. Entre la brunante et l’aurore, de fois on se croirait dans un chapitre de « L’amour au temps du choléra » ou bien dans « Cent ans de solitude ». Nous traversons une pandémie dont on n’a pas fini d’entendre parler, des vagues, des variantes, des vaccins, des morts et encore des morts, et quelque part aussi de l’espoir. Au niveau mondial, des gouvernements qui instrumentalisent la crise pour se faire du capital politique, pour faire avancer leurs agendas partisans. Avec la cote de popularité historique du gouvernement québécois, nous ne sommes pas épargnés par ce phénomène. Malgré la bonhomie de François Legault, force est de constater le gouvernement de la CAQ n’est pas très sensible aux besoins sur le terrain de la plupart des travailleuses et des travailleurs. Entretemps, la négociation dans le secteur public touchant plus de 500 000 employés.ées de l’État, dure depuis presque un an et demi, alors que des projets de lois comme le PL-59, s’acharnent sur la classe ouvrière. La création d’un rapport de forces qui s’avère plus difficile que d’habitude, dans le contexte actuel.
En plus de tous ces défis collectifs, dans la région de l’Outaouais, il y a des particularités qui complexifient la situation. À la crise de santé publique s’ajoute la déclaration de l’état d’urgence au niveau du logement (depuis novembre 2020), sans compter le retard historique de la région par rapport aux autres régions administratives comparables au niveau du financement public en matière de justice sociale, santé, éducation et culture.
Un café avec ça ?
Pour illustrer ce retard, prenons l’exemple de la culture. Alors que les dépenses publiques moyennes au Québec par habitant s’élèvent à 33,18$, pour la région de l’Outaouais, ce montant est de 2,52$. Oui, vous avez bien lu, le prix d’un café[1].
Selon une étude de l’Institut et de recherches et d’informations socio-économiques (IRIS), ce sous-financement s’étend au niveau de l’éducation professionnelle et post-secondaire, ainsi que pour le système de santé et services sociaux, et ce; malgré le fait que la population de la région ait connu une augmentation, de plus de 20 % depuis 15 ans.  Selon cette même étude, les impacts du sous-financement de la région ont des conséquences directes sur l’accessibilité et la qualité des soins.  Par exemple, on observe le manque d’accessibilité aux services de première ligne, particulièrement une pénurie d’infirmiers·ères et de médecins spécialistes, se situant à 68 et 58 % respectivement de la moyenne québécoise, en disent long sur l’état de la situation[2]. L’IRIS estime que, « pour soutenir, en partie, les besoins de la population de l’Outaouais, la RAMQ dépense en moyenne 107 M$ annuellement en Ontario pour desservir des patients.es qui traversent la frontière provinciale. Si ces 107 M$ avaient été dépensés en Outaouais pour traiter des patients.es, ils auraient généré une hausse de 1650 emplois et des dépenses qui auraient une valeur ajoutée de 101,7 M$ au Québec.»[3].
Ce sous-financement a un impact néfaste au niveau de l’attraction et de la rétention du personnel, créant une surcharge énorme sur les gens qui restent dans le réseau. Il va sans dire que la pandémie n’a fait qu’accentuer ces problèmes.
Et quelque part aussi de l’espoir
La recherche faite par l’IRIS, qui a permis de brosser un portrait assez complet de la situation dans la région, s’inscrit dans une série d’actions que le collectif Équité Outaouais a fait de façon constante au cours des dernières années[4]. La reconnaissance du caractère particulier de la région de l’Outaouais, de la part de l’Assemblée nationale du Québec en 2019, ainsi que l’annonce récente de la construction d’un hôpital de 600 lits, sont les fruits avant tout -pas exclusivement-, de cette pression citoyenne, où convergent des personnes engagées, des groupes communautaires, des syndicats, entre autres.
Fidèle à son histoire des mobilisations ouvrières, populaires, citoyennes, les forces vives de notre région ont trouvé les moyens de poursuivre sa lutte. Le 31 mars dernier, dans une mobilisation historique organisée par l’intersyndicale de la région et malgré la pandémie, plus de 500 travailleuses et travailleurs se sont rassemblées devant les bureaux régionaux des députés caquistes, pour porter les justes revendications du secteur public. Une belle action collective a également eu lieu le 28 avril lors de la journée internationale des morts ou blessés au travail, pour dénoncer la réforme de la loi en santé et sécurité, avec le projet de loi PL-59.
Réfléchir pour mieux agir
Pour le 1er mai, date symbolique pour le mouvement ouvrier au niveau mondial, le collectif régional de mobilisation de l’Outaouais, important espace de convergence des groupes communautaires et syndicaux de la région, a décidé d’organiser des rencontres virtuelles, tenant compte des restrictions sur des activités présentielles dans notre zone rouge. À l’occasion du centenaire de Paulo Freire, le collectif a réfléchi à l’apport et l’influence de celui-ci, sur nos luttes communautaires et syndicales. Comment continuons-nous à être des espaces de formation politique et de transformation sociale? Quel est le projet de société qui guide nos actions ? Nous avons également tenu une conférence sur nos luttes ouvrières, qui nous a permis de creuser l’histoire et l’avenir de nos luttes. À travers ces échanges riches en contenu, nous avons pu réapproprier le sens même de notre action. Nous avons parlé des défis, mais surtout des alternatives et des options. Dans un moment historique comme celui que nous traversons, il faut réapprendre à rêver cette société nouvelle, il faut continuer à oser le travail en convergence, en tissant des nouveaux liens, en revisitant des chemins empruntés et surtout, en explorant de nouveaux. Ainsi après la brunante, l’aurore.
[1] Blanchette, R. (2019). Le sous-financement de la culture en Outaouais et du secteur patrimoine et muséologie en particulier. Équité Outaouais.
[2] Schepper, B. (2018). Effets du retard de financement public sur les systèmes de santé et d’éducation postsecondaire en Outaouais Retombées économiques d’un rattrapage. IRIS
[3] Ibid
[4] Équité Outaouais regroupe des syndicats, des organisations communautaires et des citoyens et citoyennes de cette vaste région où habitent plus de 451 000 personnes. Informations : www.equiteoutaouais.com