Renouveler la social-démocratie ?

Un certain nombre de personnalités académiques et syndicales s’attelle à renouveler la social-démocratie (1). C’est une bonne nouvelle. Depuis plusieurs années en effet, la pensée sur ce sujet est en effet muette. Comme si la social-démocratie était devenue une référence gênante à l’université et parmi l’élite syndicale. Pourtant, la social-démocratie comme perspective théorique et politique a pourtant une longue histoire. Pourquoi est-elle disparue de la carte ? Et quelles sont les conditions, aujourd’hui, pour reprendre le débat ?

La «fin de l’histoire»

Il y maintenant 40 ans plus ou moins, le capitalisme contemporain est entré dans une longue crise à la fois économique, sociale, culturelle, politique. Les «trente glorieuses» arrivaient à maturité, tant par la contestation des dominés que par la volonté des dominants d’arracher les acquis obtenus après la Deuxième guerre mondiale (l’«État providence»). Ce grand retournement a par la suite été structuré par le «reaganisme» et le «thatchérisme» mis en place dans les pays capitalistes pour briser la résistance populaire, notamment syndicale. Parallèlement, l’impérialisme états-unien a entrepris de déstabiliser à une échelle inédite l’URSS déjà minée par ses contradictions internes, jusqu’à l’implosion du «socialisme réellement existant» (1989). Tout cela devait mener comme le néoconservateur états-unien Francis Fukuyama le disait, à la fin de l’histoire, au «triomphe définitif» du capitalisme.

Le basculement

Devant cet assaut, des courants se réclamant de la social-démocratie ont amorcé un tournant important. Mis de l’avant par le britannique Tony Blair, une «troisième voie» proposait d’en finir avec la vision social-démocrate traditionnelle, qualifiée de «dépassée», «vieillotte», trop attachée à l’État-providence et aux acquis sociaux. Le projet a connu bien des adaptations mais finalement, il a abouti à influencer des partis social-démocrate en Europe et ailleurs. Bousculés par l’assaut néolibéral, des gouvernements progressistes ont entrepris de démanteler le filet de sécurité sociale, de privatiser le secteur public, de déréglementer les institutions financières, sous prétexte d’être dans l’air du temps. Le principal argument était qu’il fallait être «réaliste», s’«adapter aux nouvelles réalités» et préserver un certain nombre d’acquis quitte à en laisser tomber d’autres.

Le «déficit zéro» et autres aventures néolibérales

À Ottawa, le gouvernement libéral centriste (dirigé par Jean Chrétien et de Paul Martin) s’est empressé de sabrer dans les dépenses sociales et l’assurance-chômage. Des gouvernements provinciaux du NPD sont également allés dans ce sens. Au Québec, le PQ a également amorcé un virage à droite. Des politiques néolibérales similaires ont été mises en place (le «déficit zéro») sous prétexte d’assainir les finances publiques. Des milliers de postes de la fonction publique, notamment en santé, ont été abolis. Parallèlement, cet État amaigri proposait à la société de prendre en charge (au moins partiellement) le filet de sécurité sociale sous la forme du «développement communautaire» et de «l’économie sociale» qui devaient, dans cette optique, prendre le relais de l’État-providence. Entre-temps, nos  gouvernements (à Ottawa comme à Québec) convergeaient dans la promotion tout azimut des politiques de libre-échange et d’intégration des Amériques sous la gouverne des États-Unis (projet de l’ALÉNA et de la ZLÉA). Sur plusieurs de ces politiques, les grandes centrales syndicales ont emboité le pas (notamment sur la politique du «déficit «zéro).

Du néolibéralisme au social-libéralisme

Au début des années 2000, le néolibéralisme était dominant dans plusieurs pays, y compris dans les États gouvernés par le centre ou le centre-gauche (États-Unis, France, Espagne, Québec, etc.). Mais rapidement, il est devenu clair que l’«assainissement» des finances publiques n’était pas vraiment le but des nouvelles politiques. En réalité, les dominants ont profité du démantèlement partiel du filet de sécurité sociale pour aggraver les écarts sociaux en leur faveur. Parallèlement, ils ont imposé une libéralisation de l’activité économique facilitant la «financiarisation» ainsi qu’une certaine «mondialisation» permettant aux entreprises de déplacer capitaux et projets d’un bout à l’autre de la planète dans une sorte de course vers le plus profitable. De cela a émergé une «économie-casino» qui, de «bulles» en bulles, a abouti à l’effondrement de 2008. Entre-temps, la formidable attaque contre le monde du travail s’est poursuivie, notamment en disloquant le système de relations industrielles antérieur. Malheureusement il faut le dire, bien des partis social-démocrates se sont mis à gérer ce néolibéralisme en essayant de l’humaniser.

La «guerre sans fin»

Également, le social-libéralisme s’est aligné derrière les objectifs impérialistes de reconquête du monde, en passant par le démantèlement des anciens pays de l’Europe de l’Est jusqu’aux agressions répétées contre les peuples du Moyen-Orient. Certes, le virage néoconservateur aux États-Unis, précurseur de la crise actuelle, a un peu secoué ce nouveau «consensus» entre les pays capitalistes, mais globalement, les États, même ceux de sensibilité centriste ou centre-gauche, ont accepté (parfois avec résignation), le virage imposé par  la droite «pure et dure», y compris au Québec et au Canada. C’est ainsi que des partis et des gouvernements de centre-gauche se sont mis à «intervenir» en Afghanistan, à «punir» les Palestiniens, à faire pression sur le Venezuela, tout cela dans le cadre d’une stratégie militariste orchestrée par Washington.

Dur bilan

On se retrouve donc aujourd’hui devant un paysage social, économique, politique, dévasté. La crise financière, prévue et prévisible, permet aux dominants de déclencher une nouvelle offensive contre les acquis des trente glorieuses. Dépendamment du rapport de forces, cet assaut est violent, comme aux États-Unis par exemple, où les classes populaires sont paupérisées d’une manière qu’on n’avait pas vue depuis les années 1930. Entre-temps, la guerre sans fin continue avec Obama. La droite dure, qui a repris le pouvoir dans les pays industrialisés mène une furieuse offensive sur le plan idéologique, sous le couvert du populisme de droite qui vise les immigrants, les réfugiés et les plus vulnérables. Cette vision de «tout le monde contre tout le monde» défend l’aggravation des écarts et l’enrichissement des riches, quitte à reléguer aux «pauvres» à la compassion et la charité. Devant cela, les forces politiques social-démocrate sont démunies. Elles peuvent difficilement défendre l’État-providence qu’elles ont elles-mêmes contribué à démolir à l’époque où elles étaient au pouvoir. Au pire, lorsqu’elles reviennent au pouvoir, elles continuent de s’enliser dans un social-libéralisme de plus en en plus restrictif.

Quel renouvellement pour quelle social-démocratie ?

D’où la tiédeur des classes populaires, un peu partout dans le monde, à appuyer une social-démocratie appauvrie et diminuée, qui semble avoir perdu son âme. On constate en effet que les populations, méfiantes et mécontentes face aux politiques néolibérales, ne sont pas trop attirées par les partis se réclamant du centre ou de la social-démocratie. On assiste donc à un éparpillement de l’électorat, combiné à un énorme abstentionnisme électoral. Il n’est donc pas évident de dire, comme le sociologue de l’UQAM Joseph-Yvon Thériault, que «la social-démocratie est le seul projet qui sort du dernier siècle qui paraît réaliste et plausible» (2). Pour que le renouvellement de la social-démocratie ait effectivement lieu, il faudra des ruptures importantes, tant dans les pratiques que dans le discours. Il ne sera pas suffisant de procéder  à un simple «relookage». La «vieille» social-démocratie ne parvient pas à susciter l’enthousiasme, même parmi ses partisans traditionnels (le phénomène est particulièrement frappant dans les pays nordiques qui ont été la «forteresse» de la social-démocratie). Entre-temps, une partie de la population, désemparée et disloquée par le néolibéralisme, est attirée par des appels populistes, d’où l’essor des partis de droite et d’extrême droite. Une autre partie des électeurs et électrices regarde à gauche, ce que traduit la progression importante de Die Linke en Allemagne par exemple où ce parti semble réussir à ancrer les revendications social-démocrates traditionnelles (défense de l’État-providence) avec de nouvelles sensibilités écologistes, féministes, altermondialistes. Cette «nouvelle» social-démocratie, Yves Vaillancourt a raison de le dire (3), est surtout en montée en Amérique latine dans des pays comme l’Équateur et la Bolivie. Des mobilisations de masse, pluralistes, provenant de coalitions sociales inédites, forcent les gouvernements progressistes à imposer des «réformes radicales», qui comportent des éléments de refonte du système existant et des éléments de rupture avec le néolibéralisme.

Un projet pour le Québec

La société québécoise, comme l’affirment les intellectuels qui veulent relancer la social-démocratie, possède des atouts importants pour résister aux assauts néolibéraux. Elle a démontré à plusieurs reprises ces dernières années, sa capacité de jeter de (gros) grains de sable dans l’engrenage. Fait à noter, cela est venu surtout de mobilisations de masse, comme lors des grèves de 2003 qui ont bloqué la «réingénierie» promise par le gouvernement. Cette résistance «têtue» est ce qui a également empêché les méga projets promus par Québec inc (la Centrale le Suroît, le transfert du casino, les divers projets de CHUM, etc.) n’ayant aucune autre finalité que celle de permettre aux riches de s’enrichir. C’est cette résistance qui a conduit les étudiants et les étudiant-es à des victoires partielles, à sauver les CPE, à empêcher le Canada de nous embarquer dans l’aventure meurtrière de l’Irak. Ce sont les manifestations de la FFQ qui ont remis sur la table les revendications féministes et populaires endossées par une majorité de la population. On aimerait bien, dans les appels à renouveler la social-démocratie, une perspective qui mette donc de l’avant l’importance de ces résistances qui ne sont pas, on s’entend, un «but en soi», mais un moyen indispensable pour faire flancher les dominants.

Passer à une autre étape

L’essor des résistances menées par le mouvement populaire n’est pas, cependant, le canal unique pour bloquer le néolibéralisme et élaborer des alternatives. Il faut un projet politique. Il faut que ce projet fonctionne en symbiose, et non en opposition et encore moins dans une relation hiérarchique, avec le mouvement populaire. Il nous semble clair que ce projet ne peut être attaché au PQ et ce pour plusieurs raisons. Ce parti, qui a eu des impacts positifs dans les années 1970 alors qu’il portait des revendications populaires nationales et sociales, a mal vieilli, en s’alignant, par étapes successives, vers la droite (souvenons-nous de la confrontation majeure contre les syndicats en 1982). Aujourd’hui il cherche à reprendre le pouvoir à tout prix, en tentant de se rallier les perspectives réactionnaires des «Lucides» et des débris de l’ADQ. Parallèlement à cette proposition en émerge une autre autour de Québec solidaire. Elle est encore embryonnaire, peu connue, hésitante, mais elle est sur la table. Elle intègre justement les revendications social-démocrates dans ce qu’elles ont de contemporain et de noble. Elle sait regarder ailleurs également en écoutant ce que demandent des jeunes, des immigrants et des femmes. Elle est réellement en phase avec la thématique écologique qui sort du carcan étroit du «développement» par le béton et les grands barrages. Elle s’ouvre au monde via les grandes expériences démocratiques d’Amérique latine et d’ailleurs où un «autre monde» est en train d’être construit, ce qui implique de bloquer, ou moins d’entraver l’impérialisme états-unien qui continue de dominer. Une «nouvelle» social-démocratie, doit en effet considérer que le démantèlement de l’appareil de contrôle militaire (OTAN) et économique (Banque mondiale, FMI, OMC) dominé par l’«Empire» est incontournable et indispensable. Certes, la tâche n’est pas petite !

Notes

(1)    L’Institut de recherche sur le Québec convoque un colloque sur le renouvellement de la démocratie les 26-27 novembre prochains. Information : www.Irec.net

(2)    L’urgence d’un projet politique renouvelé », Entrevue dans Perspectives CSN, Octobre 2010

(3) Yves Vaillancourt, Le projet de société alternatif en Équateur : Socialisme ou Social-démocratie du 21e siècle?