Renouveler la social-démocratie ?

Par Mis en ligne le 09 novembre 2010

Un cer­tain nombre de per­son­na­li­tés aca­dé­miques et syn­di­cales s’attelle à renou­ve­ler la social-démo­cra­tie (1). C’est une bonne nou­velle. Depuis plu­sieurs années en effet, la pensée sur ce sujet est en effet muette. Comme si la social-démo­cra­tie était deve­nue une réfé­rence gênante à l’université et parmi l’élite syn­di­cale. Pourtant, la social-démo­cra­tie comme pers­pec­tive théo­rique et poli­tique a pour­tant une longue his­toire. Pourquoi est-elle dis­pa­rue de la carte ? Et quelles sont les condi­tions, aujourd’hui, pour reprendre le débat ?

La « fin de l’histoire »

Il y main­te­nant 40 ans plus ou moins, le capi­ta­lisme contem­po­rain est entré dans une longue crise à la fois éco­no­mique, sociale, cultu­relle, poli­tique. Les « trente glo­rieuses » arri­vaient à matu­rité, tant par la contes­ta­tion des domi­nés que par la volonté des domi­nants d’arracher les acquis obte­nus après la Deuxième guerre mon­diale (l’«État pro­vi­dence»). Ce grand retour­ne­ment a par la suite été struc­turé par le « rea­ga­nisme » et le « that­ché­risme » mis en place dans les pays capi­ta­listes pour briser la résis­tance popu­laire, notam­ment syn­di­cale. Parallèlement, l’impérialisme états-unien a entre­pris de désta­bi­li­ser à une échelle inédite l’URSS déjà minée par ses contra­dic­tions internes, jusqu’à l’implosion du « socia­lisme réel­le­ment exis­tant » (1989). Tout cela devait mener comme le néo­con­ser­va­teur états-unien Francis Fukuyama le disait, à la fin de l’histoire, au « triomphe défi­ni­tif » du capitalisme.

Le basculement

Devant cet assaut, des cou­rants se récla­mant de la social-démo­cra­tie ont amorcé un tour­nant impor­tant. Mis de l’avant par le bri­tan­nique Tony Blair, une « troi­sième voie » pro­po­sait d’en finir avec la vision social-démo­crate tra­di­tion­nelle, qua­li­fiée de « dépas­sée», « vieillotte», trop atta­chée à l’État-providence et aux acquis sociaux. Le projet a connu bien des adap­ta­tions mais fina­le­ment, il a abouti à influen­cer des partis social-démo­crate en Europe et ailleurs. Bousculés par l’assaut néo­li­bé­ral, des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes ont entre­pris de déman­te­ler le filet de sécu­rité sociale, de pri­va­ti­ser le sec­teur public, de déré­gle­men­ter les ins­ti­tu­tions finan­cières, sous pré­texte d’être dans l’air du temps. Le prin­ci­pal argu­ment était qu’il fal­lait être « réa­liste», s’«adapter aux nou­velles réa­li­tés » et pré­ser­ver un cer­tain nombre d’acquis quitte à en lais­ser tomber d’autres.

Le « déficit zéro » et autres aventures néolibérales

À Ottawa, le gou­ver­ne­ment libé­ral cen­triste (dirigé par Jean Chrétien et de Paul Martin) s’est empressé de sabrer dans les dépenses sociales et l’assurance-chômage. Des gou­ver­ne­ments pro­vin­ciaux du NPD sont éga­le­ment allés dans ce sens. Au Québec, le PQ a éga­le­ment amorcé un virage à droite. Des poli­tiques néo­li­bé­rales simi­laires ont été mises en place (le « défi­cit zéro») sous pré­texte d’assainir les finances publiques. Des mil­liers de postes de la fonc­tion publique, notam­ment en santé, ont été abolis. Parallèlement, cet État amai­gri pro­po­sait à la société de prendre en charge (au moins par­tiel­le­ment) le filet de sécu­rité sociale sous la forme du « déve­lop­pe­ment com­mu­nau­taire » et de « l’économie sociale » qui devaient, dans cette optique, prendre le relais de l’État-providence. Entre-temps, nos gou­ver­ne­ments (à Ottawa comme à Québec) conver­geaient dans la pro­mo­tion tout azimut des poli­tiques de libre-échange et d’intégration des Amériques sous la gou­verne des États-Unis (projet de l’ALÉNA et de la ZLÉA). Sur plu­sieurs de ces poli­tiques, les grandes cen­trales syn­di­cales ont emboité le pas (notam­ment sur la poli­tique du « défi­cit « zéro).

Du néolibéralisme au social-libéralisme

Au début des années 2000, le néo­li­bé­ra­lisme était domi­nant dans plu­sieurs pays, y com­pris dans les États gou­ver­nés par le centre ou le centre-gauche (États-Unis, France, Espagne, Québec, etc.). Mais rapi­de­ment, il est devenu clair que l’«assainissement » des finances publiques n’était pas vrai­ment le but des nou­velles poli­tiques. En réa­lité, les domi­nants ont pro­fité du déman­tè­le­ment par­tiel du filet de sécu­rité sociale pour aggra­ver les écarts sociaux en leur faveur. Parallèlement, ils ont imposé une libé­ra­li­sa­tion de l’activité éco­no­mique faci­li­tant la « finan­cia­ri­sa­tion » ainsi qu’une cer­taine « mon­dia­li­sa­tion » per­met­tant aux entre­prises de dépla­cer capi­taux et pro­jets d’un bout à l’autre de la pla­nète dans une sorte de course vers le plus pro­fi­table. De cela a émergé une « éco­no­mie-casino » qui, de « bulles » en bulles, a abouti à l’effondrement de 2008. Entre-temps, la for­mi­dable attaque contre le monde du tra­vail s’est pour­sui­vie, notam­ment en dis­lo­quant le sys­tème de rela­tions indus­trielles anté­rieur. Malheureusement il faut le dire, bien des partis social-démo­crates se sont mis à gérer ce néo­li­bé­ra­lisme en essayant de l’humaniser.

La « guerre sans fin »

Également, le social-libé­ra­lisme s’est aligné der­rière les objec­tifs impé­ria­listes de recon­quête du monde, en pas­sant par le déman­tè­le­ment des anciens pays de l’Europe de l’Est jusqu’aux agres­sions répé­tées contre les peuples du Moyen-Orient. Certes, le virage néo­con­ser­va­teur aux États-Unis, pré­cur­seur de la crise actuelle, a un peu secoué ce nou­veau « consen­sus » entre les pays capi­ta­listes, mais glo­ba­le­ment, les États, même ceux de sen­si­bi­lité cen­triste ou centre-gauche, ont accepté (par­fois avec rési­gna­tion), le virage imposé par la droite « pure et dure», y com­pris au Québec et au Canada. C’est ainsi que des partis et des gou­ver­ne­ments de centre-gauche se sont mis à « inter­ve­nir » en Afghanistan, à « punir » les Palestiniens, à faire pres­sion sur le Venezuela, tout cela dans le cadre d’une stra­té­gie mili­ta­riste orches­trée par Washington.

Dur bilan

On se retrouve donc aujourd’hui devant un pay­sage social, éco­no­mique, poli­tique, dévasté. La crise finan­cière, prévue et pré­vi­sible, permet aux domi­nants de déclen­cher une nou­velle offen­sive contre les acquis des trente glo­rieuses. Dépendamment du rap­port de forces, cet assaut est violent, comme aux États-Unis par exemple, où les classes popu­laires sont pau­pé­ri­sées d’une manière qu’on n’avait pas vue depuis les années 1930. Entre-temps, la guerre sans fin conti­nue avec Obama. La droite dure, qui a repris le pou­voir dans les pays indus­tria­li­sés mène une furieuse offen­sive sur le plan idéo­lo­gique, sous le cou­vert du popu­lisme de droite qui vise les immi­grants, les réfu­giés et les plus vul­né­rables. Cette vision de « tout le monde contre tout le monde » défend l’aggravation des écarts et l’enrichissement des riches, quitte à relé­guer aux « pauvres » à la com­pas­sion et la cha­rité. Devant cela, les forces poli­tiques social-démo­crate sont dému­nies. Elles peuvent dif­fi­ci­le­ment défendre l’État-providence qu’elles ont elles-mêmes contri­bué à démo­lir à l’époque où elles étaient au pou­voir. Au pire, lorsqu’elles reviennent au pou­voir, elles conti­nuent de s’enliser dans un social-libé­ra­lisme de plus en en plus restrictif.

Quel renouvellement pour quelle social-démocratie ?

D’où la tié­deur des classes popu­laires, un peu par­tout dans le monde, à appuyer une social-démo­cra­tie appau­vrie et dimi­nuée, qui semble avoir perdu son âme. On constate en effet que les popu­la­tions, méfiantes et mécon­tentes face aux poli­tiques néo­li­bé­rales, ne sont pas trop atti­rées par les partis se récla­mant du centre ou de la social-démo­cra­tie. On assiste donc à un épar­pille­ment de l’électorat, com­biné à un énorme abs­ten­tion­nisme élec­to­ral. Il n’est donc pas évident de dire, comme le socio­logue de l’UQAM Joseph-Yvon Thériault, que « la social-démo­cra­tie est le seul projet qui sort du der­nier siècle qui paraît réa­liste et plau­sible » (2). Pour que le renou­vel­le­ment de la social-démo­cra­tie ait effec­ti­ve­ment lieu, il faudra des rup­tures impor­tantes, tant dans les pra­tiques que dans le dis­cours. Il ne sera pas suf­fi­sant de pro­cé­der à un simple « reloo­kage ». La « vieille » social-démo­cra­tie ne par­vient pas à sus­ci­ter l’enthousiasme, même parmi ses par­ti­sans tra­di­tion­nels (le phé­no­mène est par­ti­cu­liè­re­ment frap­pant dans les pays nor­diques qui ont été la « for­te­resse » de la social-démo­cra­tie). Entre-temps, une partie de la popu­la­tion, désem­pa­rée et dis­lo­quée par le néo­li­bé­ra­lisme, est atti­rée par des appels popu­listes, d’où l’essor des partis de droite et d’extrême droite. Une autre partie des élec­teurs et élec­trices regarde à gauche, ce que tra­duit la pro­gres­sion impor­tante de Die Linke en Allemagne par exemple où ce parti semble réus­sir à ancrer les reven­di­ca­tions social-démo­crates tra­di­tion­nelles (défense de l’État-providence) avec de nou­velles sen­si­bi­li­tés éco­lo­gistes, fémi­nistes, alter­mon­dia­listes. Cette « nou­velle » social-démo­cra­tie, Yves Vaillancourt a raison de le dire (3), est sur­tout en montée en Amérique latine dans des pays comme l’Équateur et la Bolivie. Des mobi­li­sa­tions de masse, plu­ra­listes, pro­ve­nant de coa­li­tions sociales inédites, forcent les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes à impo­ser des « réformes radi­cales», qui com­portent des élé­ments de refonte du sys­tème exis­tant et des élé­ments de rup­ture avec le néolibéralisme.

Un projet pour le Québec

La société qué­bé­coise, comme l’affirment les intel­lec­tuels qui veulent relan­cer la social-démo­cra­tie, pos­sède des atouts impor­tants pour résis­ter aux assauts néo­li­bé­raux. Elle a démon­tré à plu­sieurs reprises ces der­nières années, sa capa­cité de jeter de (gros) grains de sable dans l’engrenage. Fait à noter, cela est venu sur­tout de mobi­li­sa­tions de masse, comme lors des grèves de 2003 qui ont bloqué la « réin­gé­nie­rie » pro­mise par le gou­ver­ne­ment. Cette résis­tance « têtue » est ce qui a éga­le­ment empê­ché les méga pro­jets promus par Québec inc (la Centrale le Suroît, le trans­fert du casino, les divers pro­jets de CHUM, etc.) n’ayant aucune autre fina­lité que celle de per­mettre aux riches de s’enrichir. C’est cette résis­tance qui a conduit les étu­diants et les étu­diant-es à des vic­toires par­tielles, à sauver les CPE, à empê­cher le Canada de nous embar­quer dans l’aventure meur­trière de l’Irak. Ce sont les mani­fes­ta­tions de la FFQ qui ont remis sur la table les reven­di­ca­tions fémi­nistes et popu­laires endos­sées par une majo­rité de la popu­la­tion. On aime­rait bien, dans les appels à renou­ve­ler la social-démo­cra­tie, une pers­pec­tive qui mette donc de l’avant l’importance de ces résis­tances qui ne sont pas, on s’entend, un « but en soi», mais un moyen indis­pen­sable pour faire flan­cher les dominants.

Passer à une autre étape

L’essor des résis­tances menées par le mou­ve­ment popu­laire n’est pas, cepen­dant, le canal unique pour blo­quer le néo­li­bé­ra­lisme et éla­bo­rer des alter­na­tives. Il faut un projet poli­tique. Il faut que ce projet fonc­tionne en sym­biose, et non en oppo­si­tion et encore moins dans une rela­tion hié­rar­chique, avec le mou­ve­ment popu­laire. Il nous semble clair que ce projet ne peut être atta­ché au PQ et ce pour plu­sieurs rai­sons. Ce parti, qui a eu des impacts posi­tifs dans les années 1970 alors qu’il por­tait des reven­di­ca­tions popu­laires natio­nales et sociales, a mal vieilli, en s’alignant, par étapes suc­ces­sives, vers la droite (sou­ve­nons-nous de la confron­ta­tion majeure contre les syn­di­cats en 1982). Aujourd’hui il cherche à reprendre le pou­voir à tout prix, en ten­tant de se ral­lier les pers­pec­tives réac­tion­naires des « Lucides » et des débris de l’ADQ. Parallèlement à cette pro­po­si­tion en émerge une autre autour de Québec soli­daire. Elle est encore embryon­naire, peu connue, hési­tante, mais elle est sur la table. Elle intègre jus­te­ment les reven­di­ca­tions social-démo­crates dans ce qu’elles ont de contem­po­rain et de noble. Elle sait regar­der ailleurs éga­le­ment en écou­tant ce que demandent des jeunes, des immi­grants et des femmes. Elle est réel­le­ment en phase avec la thé­ma­tique éco­lo­gique qui sort du carcan étroit du « déve­lop­pe­ment » par le béton et les grands bar­rages. Elle s’ouvre au monde via les grandes expé­riences démo­cra­tiques d’Amérique latine et d’ailleurs où un « autre monde » est en train d’être construit, ce qui implique de blo­quer, ou moins d’entraver l’impérialisme états-unien qui conti­nue de domi­ner. Une « nou­velle » social-démo­cra­tie, doit en effet consi­dé­rer que le déman­tè­le­ment de l’appareil de contrôle mili­taire (OTAN) et éco­no­mique (Banque mon­diale, FMI, OMC) dominé par l’«Empire » est incon­tour­nable et indis­pen­sable. Certes, la tâche n’est pas petite !

Notes

(1) L’Institut de recherche sur le Québec convoque un col­loque sur le renou­vel­le­ment de la démo­cra­tie les 26-27 novembre pro­chains. Information : www​.Irec​.net

(2) L’urgence d’un projet poli­tique renou­velé », Entrevue dans Perspectives CSN, Octobre 2010

(3) Yves Vaillancourt, Le projet de société alter­na­tif en Équateur : Socialisme ou Social-démo­cra­tie du 21e siècle ?

Les commentaires sont fermés.