Renouveau du syndicalisme : quel projet de société ?

Par Mis en ligne le 11 novembre 2012

La CSN a un nou­veau pré­sident, Jacques Létourneau. On en a fait peu de cas dans les médias. Rien n’empêche. Il pro­pose à la CSN de s’inscrire dans un mou­ve­ment de renou­veau du syn­di­ca­lisme dont il a été beau­coup ques­tion lors du der­nier congrès. Dans son allo­cu­tion le nou­veau pré­sident note que les Chambres de com­merce et le Conseil du patro­nat ne se gênent pas pour cri­ti­quer la force sup­po­sée des syn­di­cats qui empêchent le plein épa­nouis­se­ment de l’entreprise. Cette affir­ma­tion du patro­nat est tota­le­ment démenti par nombre d’études qui démontrent bien la montée de la pré­ca­rité dans le monde du tra­vail tant au Québec qu’au plan inter­na­tio­nal (délo­ca­li­sa­tions, sous-trai­tance sys­té­ma­ti­sée, créa­tion de petites unités de tra­vail fran­chi­sées, etc.). Résultat global depuis plus de 25 ans : un affai­blis­se­ment géné­ra­lisé du syn­di­ca­lisme.

En même temps, le nou­veau pré­sident de la CSN, annonce que ce renou­veau passe par la défense des tra­vailleurs non syn­di­qués qui n’ont pas de régime de retraite. Question sociale urgente qui repré­sente un impor­tant défi. Simultanément, le renou­veau, ose­rais-je dire, passe assu­ré­ment par un enga­ge­ment socio­po­li­tique redé­fini de la cen­trale sur des enjeux de société plus larges, enga­ge­ment qui peut, entre autre chose, s’appuyer sur les avan­cées issues de l’expérience syn­di­cale des outils finan­ciers que la Centrale a mis sur pied.

La CSN a tou­jours eu des posi­tions pro­gres­sistes depuis les années 1970 dans la foulée d’un projet de société bien illus­tré par un mani­feste (lar­ge­ment dif­fusé et dis­cuté dans le mou­ve­ment) et l’ouverture d’un 2e front comme on disait à l’époque. Aujourd’hui, force est de consta­ter que la timi­dité règne à cet égard. L’élection au Québec de sep­tembre der­nier en a été la plus belle démons­tra­tion. Mis à part les groupes éco­lo­gistes qui l’ont prise très au sérieux de même que les asso­cia­tions étu­diantes qui étaient déjà for­te­ment mobi­li­sées, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales, com­mu­nau­taires, coopé­ra­tives et d’économie sociale tout comme les groupes de femmes n’ont pas dit un mot. Au len­de­main des élec­tions non plus. Pendant que les orga­ni­sa­tions de repré­sen­ta­tion poli­tique du sec­teur privé, et tout par­ti­cu­liè­re­ment les Chambres de com­merce, ne se pri­vaient pas de jouer les alar­mistes face aux nou­velles mesures fis­cales (et autres) du gou­ver­ne­ment Marois. Cherchez l’erreur !

Or depuis quelques années, des pro­po­si­tions ont pris forme dans cer­taines orga­ni­sa­tions, notam­ment à la Caisse d’économie soli­daire Desjardins, à Fondaction et au GESQ, pro­po­si­tions qui ont même fait leur chemin jusqu’à Rio+20 par l’intermédiaire du Forum inter­na­tio­nal des Rencontres du Mont-Blanc (RMB). Leur contenu est de la plus grande actua­lité pour le renou­veau conjoint du syn­di­ca­lisme et du « modèle qué­bé­cois de déve­lop­pe­ment » remis sur l’avant-scène dans le dis­cours d’ouverture du gou­ver­ne­ment Marois. En quoi consiste ce renou­veau qu’on trouve libellé sous forme de 5 grands chan­tiers et de 20 pro­po­si­tions ?

D’abord, par le constat qu’une nou­velle convic­tion s’installe à demeure : il faut revi­si­ter notre modèle de déve­lop­pe­ment compte tenu du défi éco­lo­gique auquel nous fai­sons main­te­nant face. Il devient donc urgent de trans­for­mer le modèle éco­no­mique domi­nant, qui a pris la forme d’un nou­veau capi­ta­lisme sau­vage depuis 20 ans en pro­vo­quant la crise ali­men­taire, éner­gé­tique et cli­ma­tique que nous tra­ver­sons. Il est faux de pré­tendre que nous sommes condam­nés à pro­duire tou­jours plus sans égard aux éco­sys­tèmes de la pla­nète comme le disent sans même une petite gêne les Lucien Bouchard de ce monde. En fait la ques­tion n’est-elle pas comme le disent les éco­no­mistes Gadrey et Lipietz : quoi faire croître et quoi faire décroître ? D’où l’importance de poli­tiques syn­di­cales fortes matière de déve­lop­pe­ment durable.

Avec les années 2000, la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale entre en force. Les Dragons et les Tigres d’Asie s’écrasent, la finance capi­ta­liste passe pro­gres­si­ve­ment aux postes de com­mande à l’échelle inter­na­tio­nale, le FMI et la Banque Mondiale font déjà depuis un moment la pluie et le beau temps, etc. Sauf que ! Un grand ras­sem­ble­ment à Seattle en 1999 devient le signe annon­cia­teur d’une société civile inter­na­tio­nale émer­gente. Le Forum social mon­dial (FSM) se réunit pour une pre­mière fois en 2001 à Porto Alegre au Brésil. Mais il y a autre chose moins visible qui émerge : le syn­di­ca­lisme se recom­pose à la même échelle en 2006 (la créa­tion de CSI), le mou­ve­ment des agri­cul­teurs et des pay­sans aussi. Le mou­ve­ment coopé­ra­tif a fait de même dans un coup d’envoi de son congrès de 2009 à Genève sans comp­ter les ini­tia­tives des RMB de 2011, le Sommet Desjardins/​ACI en cette année 2012 et les 10,000 par­ti­ci­pants au congrès de l’ACI de Manchester il y a à peine quelques jours.

Il y a là le début de quelque chose qui n’a pas cesser de pro­gres­ser pen­dant toute la der­nière décen­nie. À tâtons certes, mais sans perdre son élan ini­tial. Il y a un inédit et un saut qua­li­ta­tif : le début de décloi­son­ne­ment des luttes (jusque là très sec­to­rielles), un chan­ge­ment d’échelle (depuis trop long­temps repliées sur le local et le natio­nal), une urgence éco­lo­gique qui fait son chemin en ques­tion­nant l’économie domi­nante. Bref, nous entrons dans l’ère de la tran­si­tion éco­lo­gique de l’économie.

La tran­si­tion éco­lo­gique de l’économie va deman­der beau­coup en termes de volonté poli­tique de nos gou­ver­ne­ments. C’est pré­ci­sé­ment ce qui rend urgent l’entrée en scène des mou­ve­ments sociaux sur ce plan. Car des inves­tis­se­ments majeurs seront néces­saires pour trans­for­mer nos infra­struc­tures tel que le pas­sage à la prio­rité du trans­port en commun ; une pro­duc­tion éner­gé­tique qui passe des éner­gies fos­siles aux éner­gies renou­ve­lables ; des bâti­ments indus­triels, com­mer­ciaux, rési­den­tiels assu­rant le maxi­mum d’efficacité éner­gé­tique ; une agri­cul­ture et une fores­te­rie éco­lo­gi­que­ment inten­sive, etc. Cela ne peut se faire que par une pro­duc­tion glo­bale verte en expan­sion et une volonté poli­tique qui four­nit des inci­ta­tifs en ce sens (une éco­fis­ca­lité par exemple). Le contraire de ce que les tenants des mul­ti­na­tio­nales (celles du gaz de schiste notam­ment) avancent.

En d’autres termes, le syn­di­ca­lisme doit faire mou­ve­ment avec d’autres orga­ni­sa­tions dans la construc­tion d’un rap­port de forces pour un modèle alter­na­tif de déve­lop­pe­ment autour de deux pôles :

a) S’assurer de déve­lop­per mas­si­ve­ment des filières durables comme celle des éner­gies renou­ve­lables (éolien, solaire, géo­ther­mique) ; comme celle de l’agriculture éco­lo­gi­que­ment inten­sive à grande échelle (pas seule­ment au niveau micro) et de la trans­for­ma­tion de nos pro­duits agri­coles ici même ; comme celle de la bio­masse de 2e géné­ra­tion pour ali­men­ter le chauf­fage des éta­blis­se­ments publics ; comme celle de la bio­mé­tha­ni­sa­tion (biogaz à partir de nos déchets domes­tiques pour rem­pla­cer le pétrole des véhi­cules mobi­li­sés par le ser­vice public) ; comme celui l’aménagement durable des forêts sous ges­tion de coopé­ra­tives ; comme celui du trans­port col­lec­tif par mono­rail élec­trique reliant Montréal, Québec et les prin­ci­pales villes régio­nales (Trois-Rivières, Saguenay, Sherbrooke…) tel que l’avance une étude de fai­sa­bi­lité pro­duite par l’Institut de recherche éco­no­mique contem­po­raine (IREC).

b) S’assurer d’inciter, voire de forcer la décrois­sance dans d’autres filières comme la conver­sion de raf­fi­ne­ries de pétrole, le mora­toire sur le gaz et le pétrole de schiste, le refus de voir des minières s’alimenter au diesel plutôt qu’à l’électricité dans le déve­lop­pe­ment du plan Nord, etc.

Or quand on lit le dis­cours d’ouverture du gou­ver­ne­ment Marois, il indique très clai­re­ment qu’il s’en va dans cette direc­tion si… et mais… Car il y a un si et un mais : si ce gou­ver­ne­ment est cerné par les forces vives du capi­ta­lisme qué­bé­cois, il n’y arri­vera pas. Je ne suis pas en train de dire : tous der­rière le Parti Québécois. Je dis sim­ple­ment : pre­nons acte du déblo­cage en cours ! Ne rai­son­nons pas comme si rien de qua­li­ta­ti­ve­ment dif­fé­rent n’était arrivé le 4 sep­tembre ! Et retra­vaillons les lignes de force d’un projet de société qui nous démarque du « tout au marché», de l’influence de plus en plus mar­quée des lob­bies des mul­ti­na­tio­nales et qui nous rap­pro­che­rait d’un renou­veau de notre stra­té­gie de mise en route d’un modèle de déve­lop­pe­ment autre. À défaut de quoi le syn­di­ca­lisme comme d’autres mou­ve­ments res­te­ront des spec­ta­teurs ou des gérants d’estrade de ce qui se passe dans l’espace public.

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