Rencontre avec le philosophe Alain Badiou

« La politique communiste, c’est de travailler aux jointures »

Par Mis en ligne le 08 juillet 2011

Une vingtaine d’années après l’annonce de la mort du communisme, Alain Badiou, philosophe, écrivain et dramaturge, évoque, en marge d’une conférence organisée à Lille dans le cadre de Citéphilo 2010, la ténacité d’un engagement qui rejoint l’obstination, d’un idéal théorique et pratique de l’histoire.

Évoquant votre iti­né­raire et vos enga­ge­ments, pour­quoi citez-vous Arthur Rimbaud, qui écri­vait : « J’y suis. J’y suis tou­jours » ?

Alain Badiou. Je dis cela à propos des convic­tions qui étaient les miennes aux alen­tours de 1968. Toute une série des pro­blèmes poli­tiques et même exis­ten­tiels, que j’ai ren­con­trés à ce ­moment-là, demeurent et ne se sont pas déve­lop­pés selon les lignes qu’on pou­vait alors ima­gi­ner. Les pro­blèmes du type : « Que pour­rait être une nou­velle poli­tique ? », « Que pour­raient être de nou­velles formes d’organisation ? », « Qu’est-ce que c’est que la société éga­li­taire ? », « Comment sur­mon­ter la sépa­ra­tion entre le tra­vail intel­lec­tuel et le tra­vail manuel ? », « Que signi­fie le mot ouvrier ? », « Est-ce que l’on peut se passer d’un État oppres­sif et auto­ri­taire ou est-ce que l’on est obligé de le garder pour tou­jours ? »… Par consé­quent, je dis, comme ­Rimbaud : « J’y suis. J’y suis tou­jours. » Je n’ai pas entiè­re­ment changé contrai­re­ment à beau­coup d’autres. C’est une obs­ti­na­tion. Tant que la théo­rie hélio­cen­trique s’est pré­sen­tée comme une simple hypo­thèse, elle était répan­due et accep­tée aussi bien que celle qui pla­çait la Terre au centre de l’univers. Quand il s’est agi de Giordano Bruno ou bien de ­Galilée, la chose est deve­nue sul­fu­reuse.

Vous parlez d’« hypo­thèse com­mu­niste ». Cela ne sent-il pas un peu ses « beaux quar­tiers » ! « Hypothèse com­mu­niste » au fond, pour­quoi pas ? « Hypothèse com­mu­niste », une « hypo­thèse » parmi d’autres, cela ne mange pas de pain…

Alain Badiou. Les grands cris qui ont accueilli cette for­mule n’ont pas été : « Ah, bien, pour­quoi pas ! » Ce n’est pas comme ça que cela s’est passé. J’ai l’impression que même le terme « hypo­thèse » reste un peu violent pour pas mal de monde. Je ne crois pas que cela soit tel­le­ment « beaux quar­tiers ». Le mot com­mu­nisme est for­te­ment déva­lué aujourd’hui. Il a tra­versé des expé­riences qui font qu’il faut un peu le ramas­ser dans le ruis­seau. Il faut dire ce qui est. On peut com­men­cer ce « ramas­sage » en disant : « Eh bien, voilà, nous pou­vons réas­su­mer, refor­mu­ler cette hypo­thèse-là », à savoir, l’hypothèse que le destin de l’humanité n’est pas fixé une fois pour toutes au capi­ta­lisme et à la dic­ta­ture d’une oli­gar­chie finan­cière. On peut for­mu­ler cela et puis, au fur et à mesure que cette hypo­thèse va croi­ser des sec­teurs du réel de plus en plus grands, on la trans­for­mera en une idée, et puis fina­le­ment en une convic­tion, en une cer­ti­tude.

Vous passez de l’hypothèse à l’idée comme une chose active, comme une puis­sance d’action.

Alain Badiou. Une puis­sance, oui. Une puis­sance intel­lec­tuelle, une puis­sance de repré­sen­ta­tion, une puis­sance d’imagination d’ailleurs aussi. J’assume tout à fait que dans l’idée com­mu­niste, il y a un élé­ment de puis­sance ima­gi­naire de la tota­lité ou de l’histoire ou du destin de l’humanité. L’imagination est aussi une puis­sance. Je suis très peu vul­né­rable aux argu­ments du type : « C’est une utopie, c’est ima­gi­naire… » Que ­ferions-nous sans ce genre de puis­sance après tout ? Ça, c’est tou­jours pour nous conduire à nous rési­gner à l’état des choses comme il est : « Ne rêvez pas ! Restez bien là où c’est ! »

Vous évo­quez Marx dans votre réflexion sur la Commune en par­ti­cu­lier et le mar­xisme poli­tique issu de la Commune. Qu’en reste-t-il ?

Alain Badiou. Il en reste beau­coup de choses. Le mar­xisme, c’est quand même la convic­tion que l’organisation actuelle du monde est domi­née par le capi­ta­lisme, que l’apparence démo­cra­tique doit être dénon­cée au profit d’une ana­lyse des oli­gar­chies de pro­prié­taires, de pos­sé­dants et de finan­ciers qui dirigent les choses. Tout cela est acquis. Tout le monde est d’accord sur cette partie du mar­xisme qui est entrée dans la vision com­mune des choses. Ce qui, par contre, n’y est pas entré du tout, après avoir joué un très grand rôle, c’est le ver­sant poli­tique et idéo­lo­gique du mar­xisme, pré­ci­sé­ment, la vision com­mu­niste à la fin des fins, la convic­tion, non seule­ment que le monde est comme cela, c’est-à-dire avec le capi­ta­lisme, la lutte des classes, le pro­lé­ta­riat, les pauvres et les riches… mais qu’il y a un sens du mou­ve­ment, un sens de l’histoire qui est orienté vers le dépas­se­ment de tout cela. Cela, c’est, aujourd’hui, abso­lu­ment contesté et cri­ti­qué. Je mets l’accent là-­des­sus parce que c’est la partie affai­blie, la partie qu’on déclare morte du mar­xisme. Au fond, saluer aujourd’hui le Marx grand éco­no­miste, grand ana­lyste de la société de son temps, etc., c’est cela qui « ne mange pas de pain ». Par contre, saluer le Marx qui annonce la pos­si­bi­lité et la via­bi­lité d’une hypo­thèse radi­ca­le­ment dif­fé­rente, d’une orga­ni­sa­tion sociale entiè­re­ment bou­le­ver­sée, ce n’est pas du tout à la mode.

Vous faites une cri­tique assez acerbe de la concep­tion de l’État socia­liste, du parti ou de l’État parti. La ques­tion de l’État, dans le mar­xisme, est une ques­tion essen­tielle.

Alain Badiou. Bien sûr, c’est une ques­tion cru­ciale. Il est évident que la ques­tion qui est de savoir quel est le rap­port entre État et société civile, la nature de classe de l’État, le pou­voir d’État, tout cela, est très impor­tant. Ce que je pense cepen­dant c’est que l’on ne peut pas réduire la ques­tion de la poli­tique à la ques­tion de la prise du pou­voir d’État. Il y a eu une expé­rience his­to­rique là-dessus, qui a compté, qui a été très impor­tante mais qui a été aussi, par beau­coup d’aspects, très néga­tive, et qui montre que cette ques­tion de l’État ne peut pas être sub­sti­tuée à toutes les autres et que ce n’est pas sim­ple­ment le pas­sage d’une forme d’État à une autre qui est en ques­tion mais une ques­tion beau­coup plus pro­fonde de réor­ga­ni­sa­tion de la société tout entière qui ne peut pas se faire sous la férule d’un État des­po­tique ou ter­ro­riste. Le concept qui est sur le gril, c’est le concept, aujourd’hui, de dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat : c’est le concept d’une phase dic­ta­to­riale à tra­vers laquelle on brise le vieux et on crée le nou­veau. Cette phase dic­ta­to­riale semble avoir dévoré à la fois ses agents, ses acteurs et ses par­ti­sans dans une géné­ra­li­sa­tion de l’usage de la vio­lence qui n’a pas été féconde. Je reviens sur cette ques­tion de l’État comme une ques­tion qui est à nou­veau ouverte. Aujourd’hui, les révo­lu­tion­naires de tout acabit et de toutes ten­dances, les pro­tes­ta­taires même, n’ont pas sur la ques­tion de l’État une vision claire. Il faut com­men­cer un peu avant le pro­blème de l’État, c’est-à-dire, en réa­lité, à : « Où en sommes-nous de la ques­tion de l’organisation ? » D’un point de vue pra­tique, c’est le point essen­tiel. Le parti comme organe entiè­re­ment ordonné à la prise du pou­voir d’État, que ce soit d’ailleurs le parti qui envi­sage cela par la vio­lence comme c’était le cas des partis léni­nistes, ou que ce soit le cas du parti qui l’envisage dans la moda­lité paci­fique et par­le­men­taire : le parti comme machine à prendre le pou­voir ne me semble pas un orga­nisme appro­prié à l’avenir com­mu­niste.

Vous évo­quez le retour de cette idée du com­mu­nisme avec pour symp­tôme une confé­rence qui s’est pro­duite à Londres récem­ment. Mais ne pensez-vous pas que, comme symp­tôme de ce retour, il y a ce qui se passe, notam­ment, en Amérique latine ?

Alain Badiou. Oui, bien sûr, je pense qu’il y a quan­tité d’expériences actuel­le­ment en cours. Mais le cœur de la ques­tion, ce sont les pays déve­lop­pés parce que ce sont eux qui portent à l’heure actuelle la nature la plus avan­cée des pro­blèmes. Je légi­time tout à fait ces expé­riences, je les admire et je les sou­tiens, je suis très heu­reux qu’elles existent mais je ne pense pas qu’elles puissent être para­dig­ma­tiques pour nous. Ce n’est pas un chemin pour nous.

Comment mouiller sa che­mise ?

Alain Badiou. On mouille sa che­mise en pra­ti­quant tout ce qu’on peut faire à partir de poli­tiques réelles dans la situa­tion où l’on se trouve. Je pré­cise bien que l’idée com­mu­niste est sous la condi­tion qu’il y ait une pra­tique réelle. Le point réel de l’idée com­mu­niste, c’est la poli­tique réelle. « Comment se mouiller ? » Eh bien, on se mouille en sachant quel type d’organisation on envi­sage dans le mou­ve­ment actuel contre le gou­ver­ne­ment Sarkozy. Est-ce que l’on voit surgir des formes d’organisation ? J’ai été très inté­ressé dans ce qui s’est passé récem­ment avec l’apparition du concept de grève par délé­ga­tion. Inventer de nou­velles figures d’action et d’organisation, c’est cela « mouiller sa che­mise » aujourd’hui. Et c’est être dans le sens du com­mu­nisme quand on se soucie d’être trans­ver­sal par rap­port aux formes sociales, de ne pas être enfermé dans sa bou­tique, quand on se soucie d’une éga­lité pra­tique, d’une éga­lité dans l’action avec d’autres gens que d’habitude on ne croise pas, on ne voit pas. « J’y suis. J’y suis tou­jours » : en effet, on y revient. Ce qui m’a beau­coup frappé en mai 1968, c’étaient les ten­ta­tives achar­nées et sys­té­ma­tiques de liai­sons orga­niques et d’actions com­munes entre les jeunes ouvriers et les étu­diants. C’étaient évi­dem­ment cela qui était tota­le­ment nou­veau. C’était une nou­veauté radi­cale. Cette nou­veauté, dans les grèves par délé­ga­tion, on la retrouve, on la retrouve trans­for­mée, réno­vée, et donc on peut dire que l’on n’y est tou­jours.

Mais c’est une nou­veauté bien para­doxale. À la ques­tion « Que faire ? » ne peut-on répondre : « Unissons-nous ! » Qu’est-ce que vous en pensez ? « Prolétaires de tous les pays unis­sons-nous ? »

Alain Badiou. Oui, cela serait très bien, vrai­ment, oui. C’est une excel­lente idée, il faut s’unir aux ouvriers chi­nois…

Aux ouvriers chi­nois, par exemple… Oui, mais ici, en France, « unis­sons-nous aussi ? »

Alain Badiou. Oui, unis­sons-nous aussi. Travaillons à orga­ni­ser des dia­go­nales d’action. On sait très bien, si l’on voit les mou­ve­ments de la der­nière période, qu’il y a, au fond, quatre ensembles sociaux qui sont sus­cep­tibles d’être mobi­li­sés et de s’engager. Il y a les étu­diants. Il y a la jeu­nesse popu­laire. Il y a ce qu’on peut appe­ler la grande masse des tra­vailleurs ordi­naires : ceux qu’on a vus notam­ment dans le mou­ve­ment récent et puis qu’on avait vus déjà aussi dans le grand mou­ve­ment contre les lois Juppé. Le qua­trième, c’est ce que j’appelle les pro­lé­taires nou­veaux venus, c’est-à-dire les sans-papiers, les gens qui viennent de l’étranger… Ces quatre ensembles, on peut les cré­di­ter de luttes, d’interventions, d’actions. Le pro­blème, c’est la join­ture. Le pro­blème, c’est que cela reste des uni­vers sépa­rés. La poli­tique com­mu­niste, c’est de tra­vailler aux join­tures. Cela ne se donne pas par soi-même, ce n’est pas spon­tané. Chacun de ces groupes peut se mani­fes­ter ou se déployer sur ses propres forces, mais les join­tures, il faut les fabri­quer.

Entretien réa­lisé par Jérôme Skalski

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