Sur les rapports sociaux et leur articulation

Par Mis en ligne le 07 juillet 2011

«(…) l’essence humaine n’est pas une abs­trac­tion inhé­rente à l’individu isolé. Dans sa réa­lité, elle est l’ensemble des rap­ports sociaux.»
(Marx, Thèses sur Feuerbach, 1845)

Bien qu’il soit loin de consti­tuer une réfé­rence domi­nante dans le champ des sciences sociales, le concept de rap­ports sociaux a fini par y avoir droit de cité. Il n’en est que plus éton­nant de consta­ter que très peu des auteurs qui l’emploient se sont donné la peine de le défi­nir, se conten­tant au mieux de défi­ni­tions concer­nant ses dif­fé­rentes décli­nai­sons (rap­ports sociaux de classes, rap­ports sociaux de sexes, rap­ports sociaux de géné­ra­tions, etc.). A for­tiori, de nom­breuses ques­tions sou­le­vées par l’usage de ce concept demeurent pen­dantes, dont celles rela­tives à l’articulation des dif­fé­rents rap­ports sociaux, ou sont au mieux trai­tées dans le cadre de recherches empi­riques dont la portée est néces­sai­re­ment limi­tée. L’objectif de cet article est d’aborder quelques-unes de ces ques­tions. Les dimen­sions nous impo­se­ront cepen­dant de nous en tenir à l’énoncé de quelques pro­po­si­tions limi­naires, sans pou­voir déployer toute l’argumentation qu’elles néces­si­te­raient en droit.

Définition du concept de rap­port social

Dans l’usage qui en est ordi­nai­re­ment fait dans ses dif­fé­rentes décli­nai­sons, le concept de rap­port social désigne un prin­cipe de divi­sion d’une for­ma­tion sociale de dimen­sion macro et de portée poli­tique. Chacun des termes de cette défi­ni­tion néces­site quelques éclair­cis­se­ments.

Par prin­cipe de divi­sion, nous enten­dons un ensemble de pro­ces­sus qui tendent à sépa­rer la tota­lité des membres d’une for­ma­tion sociale en deux ou plu­sieurs grou­pe­ments, non seule­ment dif­fé­ren­ciés par les attri­buts sociaux (res­sources, rôles et sta­tuts, posi­tions et dis­po­si­tions, etc.) de leurs membres res­pec­tifs, mais encore hié­rar­chi­sés entre eux (tout rap­port social com­prend donc des domi­nants et des domi­nés) et, de ce fait, enga­gés dans une lutte per­pé­tuelle, le plus sou­vent sourde et latente, mais pou­vant à l’occasion deve­nir mani­feste et ouverte, aux formes et moda­li­tés mul­tiples. Cette lutte empêche les rap­ports sociaux de se fixer et plus encore de se figer dans une forme ou for­mule défi­ni­tive.

Les grou­pe­ments ainsi défi­nis n’existent, quant à eux, que dans et par ce prin­cipe de divi­sion que consti­tuent le rap­port social ou les rap­ports sociaux qui leur donnent nais­sance et qui les déter­minent en per­ma­nence. C’est d’ailleurs tout l’intérêt du concept de rap­port social que d’éviter ainsi de féti­chi­ser ces grou­pe­ments, que ce soit en les réi­fiant (sub­stan­ti­fiant) ou en les per­son­ni­fiant, le plus sou­vent les deux à la fois. Le concept de rap­port social permet d’affirmer et de com­prendre que ces grou­pe­ments n’existent que dans et par ses rap­ports qui pos­sèdent sur eux une pri­mauté à la fois logique et onto­lo­gique.

Les pro­ces­sus visés par le concept de rap­port social sont, à chaque fois, de portée macro (selon le cas : éco­no­mique, socio­lo­gique, poli­tique, idéo­lo­gique, etc.) Ils concernent et mettent en jeu, autre­ment dit, la for­ma­tion sociale consi­dé­rée dans sa tota­lité, ce que Georges Gurvitch nom­mait la « société glo­bale», en tant qu’elle consti­tue une unité résul­tant de l’organisation de l’ensemble des inter­re­la­tions entre ses membres, chaque rap­port social consti­tuant pré­ci­sé­ment un moment (un élé­ment com­po­sant) de cette orga­ni­sa­tion.

Les dif­fé­rents rap­ports sociaux concourent ainsi à consti­tuer et à défi­nir le pou­voir poli­tique au sein de la for­ma­tion sociale consi­dé­rée. J’entends ici par pou­voir poli­tique la mono­po­li­sa­tion (tou­jours par­tielle et tou­jours réver­sible), par une partie des membres de la société, de la puis­sance sociale, de la capa­cité de la société glo­bale d’agir sur elle-même, de s’auto(re)produire : la capa­cité de se diri­ger (de se fixer des fina­li­tés), de s’organiser (de se fixer ses normes et ses règles) et de se contrô­ler. On aura com­pris que le pou­voir poli­tique ainsi entendu com­prend un champ bien plus large et des formes bien variées que celui et celles que recouvre habi­tuel­le­ment l’Etat qui, lorsqu’il existe, n’en est au mieux que le noyau.

Les quelques lignes qui pré­cèdent laissent clai­re­ment entendre qu’il existe, dans toutes les socié­tés humaines, une plu­ra­lité de rap­ports sociaux. Car aucune de ces socié­tés, même les plus simples, ne se laisse réduire à un unique prin­cipe de divi­sion interne. Cette plu­ra­lité fonde la dif­fé­rence entre rap­ports sociaux et rela­tions sociales (inter­in­di­vi­duelles), au-delà de la dif­fé­rence entre les niveaux d’analyse de la réa­lité sociale aux­quels ren­voie ces deux concepts (res­pec­ti­ve­ment le niveau macro et le niveau micro). Cela signi­fie notam­ment qu’une même rela­tion sociale peut mettre simul­ta­né­ment en jeu, selon une confi­gu­ra­tion qui demande à être ana­ly­sée à chaque fois, une plu­ra­lité de rap­ports sociaux pré­ci­sé­ment.

Ce constant posé, reste le pro­blème de l’articulation entre les dif­fé­rents rap­ports sociaux au niveau macro, qui est leur niveau spé­ci­fique d’existence. La suite de cet article se pro­pose d’avancer à ce sujet quelques pro­po­si­tions sup­plé­men­taires, sur la base des trois pré­sup­po­sés de leur auto­no­mie rela­tive (les dif­fé­rents rap­ports sociaux dis­posent chacun d’une auto­no­mie rela­tive au sein de leurs déter­mi­na­tions réci­proques), de leur hié­rar­chie (dans le jeu de leurs déter­mi­na­tions réci­proques, cer­tains rap­ports sociaux peuvent avoir plus de poids et d’importance que d’autres, sans que ces der­niers n’en perdent pour autant leur spé­ci­fi­cité et leur auto­no­mie rela­tive) et de la rela­ti­vité spatio-tem­po­relle de leurs confi­gu­ra­tions d’ensemble (leur degré d’autonomie tout comme leur hié­rar­chie sont variables dans l’espace et le temps, selon la forme ou le type de société glo­bale consi­dé­rée). Aussi les pro­po­si­tions sui­vantes ne visent-elles que l’articulation des rap­ports sociaux au sein de ce type par­ti­cu­lier de société glo­bale (de mode de pro­duc­tion) qu’est le capi­ta­lisme.

Les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion : défi­ni­tion et pri­mauté

Le concept de rap­ports sociaux de pro­duc­tion est sans doute l’un des apports concep­tuels les plus fon­da­men­taux de Marx et, à sa suite, de la pensée mar­xiste aux sciences sociales. Rappelons pour com­men­cer que Marx entend par là les rap­ports sociaux que, à l’intérieur d’une for­ma­tion sociale donnée, les hommes nouent entre eux au sein du procès social de pro­duc­tion de leurs condi­tions maté­rielles, mais aussi, pour partie, ins­ti­tu­tion­nelles, d’existence. Le plu­riel dont le terme est constam­ment affu­blé chez Marx alerte sur le fait qu’il s’agit d’un com­plexe de rap­ports qui arti­culent, à chaque fois d’une manière spé­ci­fique : d’une part, les rap­ports des pro­duc­teurs à leurs moyens de pro­duc­tion ainsi qu’à leurs moyens de consom­ma­tion ; d’autre part, les rap­ports des pro­duc­teurs entre eux ainsi qu’aux non pro­duc­teurs ; enfin les rap­ports des pro­duc­teurs et des non pro­duc­teurs au pro­duit du tra­vail social.

Sous l’angle des rap­ports des pro­duc­teurs à leurs moyens de pro­duc­tion (terre, matières pre­mières, sources d’énergie, outils et machines, infra­struc­tures pro­duc­tives, etc.) et aux moyens de consom­ma­tion (indi­vi­duels ou col­lec­tifs) est déter­mi­nante la pro­priété des moyens de pro­duc­tion, autre­ment dit l’ensemble des règles sociales (juri­diques, morales, poli­tiques, reli­gieuses, etc.) – de fait ou de droit – qui régissent les condi­tions d’appropriation des moyens de pro­duc­tion par les pro­duc­teurs et qui fixent les formes sous les­quelles cette appro­pria­tion a lieu. Les rap­ports des pro­duc­teurs entre eux ainsi qu’aux non pro­duc­teurs cor­res­pondent à ce qu’on dénomme clas­si­que­ment la divi­sion sociale du tra­vail : la répar­ti­tion entre l’ensemble des membres de la société des dif­fé­rentes acti­vi­tés à tra­vers les­quelles la société assure sa propre repro­duc­tion maté­rielle et, pour partie, ins­ti­tu­tion­nelle. Est ici déter­mi­nante la divi­sion (sépa­ra­tion et hié­rar­chi­sa­tion) entre tra­vail maté­riel (les tra­vaux opé­rant sur la nature afin de l’approprier aux usages humains) et tra­vail imma­té­riel (les tra­vaux opé­rant sur les rap­ports sociaux et leurs média­tions mul­tiples) tout comme celle, trans­ver­sale à la pré­cé­dente, entre tra­vail « intel­lec­tuel » (les fonc­tions de direc­tion, de concep­tion, d’organisation et de contrôle) et tra­vail « manuel » (les fonc­tions d’exécution). Quant aux rap­ports des pro­duc­teurs et des non pro­duc­teurs au pro­duit social (à la tota­lité de la richesse sociale pro­duite), et notam­ment au sur­pro­duit social (à la part du pro­duit social non immé­dia­te­ment néces­saire à la repro­duc­tion des condi­tions maté­rielles et per­son­nelles de la pro­duc­tion), ils impliquent de prendre en consi­dé­ra­tion non seule­ment les rap­ports de répar­ti­tion (ou de dis­tri­bu­tion), au sens clas­sique du terme, qui fixent la part de la richesse sociale dont chaque groupe peut dis­po­ser, mais encore et sur­tout les formes sous les­quelles se trouvent déter­mi­nés les dif­fé­rents usages pos­sibles du sur­pro­duit social.

Ces quelques élé­ments de défi­ni­tion suf­fisent à com­prendre que les rap­ports sociaux de pro­duc­tion ne se réduisent ni à l’organisation tech­nique de la pro­duc­tion, aux moda­li­tés de ges­tion de l’activité pro­duc­tive, ni même à des rap­ports stric­te­ment éco­no­miques, limi­tés à la seule acti­vité de pro­duc­tion par les hommes de leurs condi­tions maté­rielles d’existence. A tra­vers la pro­priété des moyens de pro­duc­tion, la divi­sion sociale du tra­vail, la répar­ti­tion de la richesse sociale et le contrôle de l’usage du sur­pro­duit social, les rap­ports de pro­duc­tion déter­minent, dans une large mesure, la struc­ture sociale dans son ensemble. C’est en ce sens que Marx en fait les rap­ports sociaux fon­da­men­taux, ceux qui servent de base à tout l’édifice de la société.

Cette pri­mauté des rap­ports de pro­duc­tion se trouve encore ren­for­cée dans le cadre du capi­ta­lisme. Les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion pré­sentent en effet un cer­tain nombre de spé­ci­fi­ci­tés remar­quables. D’une part, l’expropriation des pro­duc­teurs, leur sépa­ra­tion de fait et de droit des moyens de pro­duc­tion, alors que tous les rap­ports pré­ca­pi­ta­listes de pro­duc­tion repo­saient sur une forme d’unité immé­diate entre pro­duc­teurs et moyens de pro­duc­tion, tantôt « libre » (comme dans la com­mu­nauté pri­mi­tive, les dif­fé­rentes formes de com­mu­nauté patriar­cale qui en sont déri­vées ou encore la petite pro­duc­tion mar­chande simple), tantôt contrainte (comme dans l’esclavage ou le ser­vage où le pro­duc­teur lui-même est assi­milé de force aux moyens de pro­duc­tion). D’autre part, la mar­chan­di­sa­tion non seule­ment de la plus grande part du pro­duit social, mais encore et sur­tout des dif­fé­rents « fac­teurs de pro­duc­tion » : forces de tra­vail aussi bien que moyens de pro­duc­tion. Enfin, l’extorsion d’un sur­tra­vail (d’une quan­tité de tra­vail excé­dant ce qui est néces­saire à la repro­duc­tion de la force sociale de tra­vail) sous forme d’une plus-value, secret de la valo­ri­sa­tion du capi­tal, de la pos­si­bi­lité pour ce der­nier d’apparaître comme une « valeur en procès » ainsi que le dit Marx : une valeur capable de se conser­ver et de s’accroître en un inces­sant procès cyclique, au cours duquel tout et tous se trouvent sub­su­més sous l’exigence de sa repro­duc­tion constante et illi­mi­tée.

Marx n’a cessé de sou­li­gner que, de la sorte, les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion tendent à s’autonomiser par rap­port aux pro­duc­teurs et, plus lar­ge­ment, par rap­port à l’ensemble des agents sociaux et même la société glo­bale : à se fixer en un sys­tème de rap­ports réi­fiés (parce que confon­dus avec leurs sup­ports maté­riels) et féti­chi­sés (douées d’une appa­rence sur­hu­maine), en don­nant ainsi nais­sance à un monde à la fois enchanté et ter­ri­fiant où les hommes doivent se sou­mettre aux choses (pour­tant leurs propres pro­duits), auto­no­mi­sées sous forme de mar­chan­dises, d’argent, de capi­tal, de titres de pro­priété ou de crédit, d’abstractions mathé­ma­tiques (comp­tables), etc., et fonc­tion­nant selon ses propres lois : celles de « l’économie ». C’est sous cette forme que se réa­lise et s’affirme la pri­mauté des rap­ports de pro­duc­tion sur les autres rap­ports sociaux au sein du capi­ta­lisme, sans abolir pour autant leur spé­ci­fi­cité et auto­no­mie propres, comme nous allons le voir à pré­sent.

Les rap­ports de classes et les rap­ports inter­na­tio­naux

Les rap­ports de classes et les rap­ports inter­na­tio­naux contem­po­rains trouvent incon­tes­ta­ble­ment leur matrice dans les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion. Il s’en faut de beau­coup cepen­dant que les pre­miers se réduisent aux seconds. Montrons-le briè­ve­ment dans l’un et l’autre cas.

Les rap­ports de classe. Par le régime de pro­priété de moyens sociaux de pro­duc­tion, par les formes de divi­sion sociale et par la répar­ti­tion de la richesse sociale qu’ils imposent, les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion divisent incon­tes­ta­ble­ment la société glo­bale en un ensemble de classes sociales. Entendons qu’ils y intro­duisent des sépa­ra­tions, des oppo­si­tions et des conflits d’intérêts entre des grou­pe­ments macro­so­cio­lo­giques d’individus par­ta­geant une situa­tion iden­tique, voi­sine ou sem­blable au sein de ces rap­ports comme au-delà d’eux (des niveaux de for­ma­tion géné­rale et pro­fes­sion­nelle, des condi­tions de tra­vail et d’emploi, des formes et des niveaux de rému­né­ra­tion, des condi­tions d’existence, des pra­tiques sociales, etc., iden­tiques ou simi­laires), par­ta­geant en somme une com­mu­nauté de destin (de néces­si­tés et de pos­si­bi­li­tés, de contraintes et d’opportunités). Autant de condi­tions objec­tives (maté­rielles et ins­ti­tu­tion­nelles) de pos­si­bi­lité de l’avènement d’un sujet col­lec­tif sur la base de leur rap­pro­che­ment et de leur soli­da­rité.

Cependant, l’actualisation de cette pos­si­bi­lité ou non, les formes et les degrés de son éven­tuelle actua­li­sa­tion, la dyna­mique même de cette der­nière (sa per­ma­nence, sa montée en puis­sance, au contraire sa régres­sion, sa fluc­tua­tion dans l’espace et le temps) va dépendre, pour cha­cune des classes sociales, de bien d’autres fac­teurs que les seules déter­mi­na­tions des rap­ports de classes par les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion et leur dyna­mique que nous venons de men­tion­ner.

En pre­mier lieu, du pro­ces­sus de la lutte des classes. Processus com­plexe, qui tra­verse et déter­mine tous les champs sociaux, dont les enjeux et les ter­rains sont tou­jours à la fois éco­no­miques, poli­tiques, idéo­lo­giques, dont les formes sont tantôt mani­festes tantôt latentes, sa dyna­mique alter­nant les conjonc­tures d’exacerbation et d’accalmie, selon une tem­po­ra­lité qui lui en partie propre. Processus dia­lec­tique aussi en ce sens que, s’il contri­bue fon­da­men­ta­le­ment à faire adve­nir les classes sociales comme des sujets col­lec­tifs (c’est dans et par la lutte des classes que les classes sociales se ras­semblent, s’organisent, s’unifient autour d’un projet poli­tique et une vision du monde – en ce sens, pas de classes sans lutte des classes), il s’agit aussi inver­se­ment d’un pro­ces­sus qui peut, d’une part, décom­po­ser les classes, en accen­tuant les cli­vages entre frac­tions et couches à l’intérieur d’elles et en favo­ri­sant l’autonomie éven­tuelle de ces der­nières, d’autre part, com­po­ser les classes en des ensembles plus vastes, en sus­ci­tant des alliances entre dif­fé­rentes classes, frac­tions ou couches qui peuvent donner nais­sance à des blocs sociaux, sous la direc­tion (hégé­mo­nie) de l’une d’entre elles, au sein des­quelles ces der­niers « fusionnent » pour partie entre elles. La com­plexité du pro­ces­sus de la lutte des classes s’enrichit enfin des déter­mi­na­tions liées à l’existence de l’Etat, en tant que résul­tat de la lutte des classes (conden­sa­tion du rap­ports de force entre elles), mais que reten­tit sur cette lutte et sur chacun de ses pro­ta­go­nistes, d’une manière spé­ci­fique, dif­fé­rente selon qu’il s’agit de la classe (ou frac­tion) domi­nante ou des dif­fé­rentes classes domi­nées.

Mais la trans­for­ma­tion de la classe en soi en classe pour soi – puisque c’est de cela qu’il s’agit ici en défi­ni­tive – dépend encore, en second lieu, de la capa­cité de la classe à opérer sur elle, dans le cours de la lutte des classes et sur la base des déter­mi­na­tions de la classe résul­tant de sa situa­tion dans les rap­ports de pro­duc­tion, un véri­table tra­vail visant à former une sub­jec­ti­vité de classe : à se doter d’une conscience de classe propre (de formes de conscience col­lec­tives appro­priées à sa situa­tion et à son hori­zon de pos­si­bi­lité his­to­rique), d’organisations et d’institutions propres (ses propres réseaux de convi­vance, de conni­vence et de socia­li­sa­tion, ses propres orga­ni­sa­tions asso­cia­tives, pro­fes­sion­nelles et par­ti­sanes, ses propres appa­reils, etc.); et, en défi­ni­tive, d’un pou­voir de classe propre, d’une capa­cité spé­ci­fique à peser sur le deve­nir de la société glo­bale. Ce qui sup­pose l’intervention de média­tions spé­ci­fiques (par exemple le déve­lop­pe­ment de réseaux d’intellectuels orga­niques propres à chaque classe, le déploie­ment d’un espace public propre à chaque classe, l’invention de pra­tiques sociales propres à chaque classe et qui ne soient pas seule­ment l’intériorisation de ses condi­tions objec­tives d’existence, etc.) Autant de moments d’autonomie des rap­ports de classe par rap­port aux rap­ports de pro­duc­tion.

Les rap­ports inter­na­tio­naux. Des consi­dé­ra­tions simi­laires peuvent se tenir muta­tis mutan­dis à propos de l’articulation entre les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion et les rap­ports inter­na­tio­naux. J’ai eu l’occasion de mon­trer par ailleurs que le déploie­ment des pre­miers génère une struc­ture géo­po­li­tique spé­ci­fique : un espace mon­dial à la fois homo­gène, frag­menté et hié­rar­chisé [1]. Cela revient tout sim­ple­ment à dire que, au sein du capi­ta­lisme, il ne peut pas exis­ter d’Etat mon­dial, que l’Etat y prend néces­sai­re­ment la forme d’un sys­tème d’Etats dont les élé­ments com­po­sants entre­tiennent entre eux des rap­ports com­plexes faits de coopé­ra­tion, de concur­rence, de riva­li­tés et, à l’occasion, de dépen­dance et de subor­di­na­tion, d’affrontements et même de confron­ta­tions pou­vant aller jusqu’à la lutte à mort, dont l’enjeu est le contrôle de la cir­cu­la­tion du capi­tal sous toutes ses formes (capi­tal-mar­chan­dise, capi­tal-argent et capi­tal pro­duc­tif) à tra­vers leurs fron­tières, dont dépend leur posi­tion rela­tive au sein de la hié­rar­chie tou­jours mou­vante qu’ils consti­tuent.

Cette struc­ture spé­ci­fique de l’espace mon­dial façonné par les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion ne va pas sans reten­tir sur la forme poli­tique glo­bale des socié­tés humaines qui s’y déploient ; plus pré­ci­sé­ment, elle va leur impo­ser ten­dan­ciel­le­ment la forme de nations. Et les rap­ports entre elles pren­dront donc la forme de rap­ports inter­na­tio­naux. Ainsi, tout comme les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion consti­tuent la matrice des rap­ports entre classes sociales, ils consti­tuent tout aussi la matrice des rap­ports inter­na­tio­naux, à tra­vers la média­tion de l’espace géo­po­li­tique homo­gène, frag­menté et hié­rar­chisé qu’ils génèrent.

Mais, tout comme dans le cas des rap­ports de classes, les rap­ports inter­na­tio­naux ne peuvent se réduire à leur déter­mi­na­tion par les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion que nous venons d’évoquer. Là encore, des uns aux autres, il faut inter­po­ser une série de média­tions qui leur assurent une auto­no­mie cer­taine.

En pre­mier lieu, comme dans le cas des rap­ports de classe d’ailleurs, il faut tenir compte des luttes entre les nations (des conflits inter­na­tio­naux) sans les­quelles les nations n’existeraient pas ni ne pren­draient forme : les nations sont aussi, dans une cer­taine mesure, les pro­duits des conflits inter­na­tio­naux, dont les enjeux sont tou­jours leur posi­tion rela­tive au sein de l’espace mon­dial. Il n’existe aucune nation dont l’histoire ne soit faite de conflits avec d’autres nations, le plus sou­vent voi­sines, mais quel­que­fois plus éloi­gnées ; conflits dont nombre de ses élé­ments consti­tu­tifs – son ter­ri­toire évi­dem­ment, sa langue, ses ins­ti­tu­tions, son iden­tité col­lec­tive (la manière dont elle s’identifie, et d’abord à tra­vers la mémoire de ces conflits), etc. – portent les marques de leurs issues, quelles qu’elles aient été.

En deuxième lieu, tout comme une classe sociale, une nation ne peut prendre forme sans un tra­vail pro­pre­ment sécu­laire sur elle-même, tra­vail dont son Etat est à la fois le résul­tat global et le prin­ci­pal ins­tru­ment. Ce tra­vail consiste en l’occurrence essen­tiel­le­ment à « faire nation», à acqué­rir une unité trans­cen­dant ses divi­sions internes, qu’elles soient héri­tés des modes de pro­duc­tion pré­ca­pi­ta­listes (eth­nies, pro­vinces, régions), qu’elles résultent des rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion eux-mêmes (les divi­sions et conflits entre classes sociales) ou qu’elles soient les séquelles des conflits inter­na­tio­naux (pré­sence de mino­ri­tés allo­gènes ou étran­gères). En par­ti­cu­lier, une nation ne peut exis­ter que pour autant qu’elle par­vient à se consti­tuer comme un bloc social (un bloc natio­nal): un sys­tème com­plexes de rap­ports entre ses dif­fé­rentes classes sociales, impli­quant alliances, appuis, com­pro­mis entre elles, sous hégé­mo­nie d’une bour­geoi­sie natio­nale (ou d’une frac­tion de cette der­nière) et auquel l’Etat natio­nal sert d’armature ins­ti­tu­tion­nelle. Les rap­ports externes entre une nation et les autres nations dépendent donc aussi des rap­ports internes entre ses classes consti­tu­tives – et réci­pro­que­ment d’ailleurs. Ainsi, l’autonomie des rap­ports inter­na­tio­naux rela­ti­ve­ment aux rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion tient-elle aussi à la manière dont s’articulent rap­ports entre nations et rap­ports entre classes.

En der­nier lieu, il n’est pas de nation sans natio­na­lisme, c’est-à-dire dans féti­chisme de la nation. Comme tout féti­chisme, le natio­na­lisme consiste à auto­no­mi­ser le pro­duit par rap­port au pro­ces­sus de pro­duc­tion et à l’absolutiser. En l’occurrence, d’un pro­duit de l’histoire et des luttes entre les hommes, d’un arti­fice acci­den­tel de l’histoire, le natio­na­lisme va faire de la nation une sub­stance éter­nelle et sacrée, natu­relle autant que sur­na­tu­relle, dont il sacra­li­sera tous les élé­ments consti­tu­tifs (son ter­ri­toire, sa ou ses langues offi­cielles, ses usages, ses ins­ti­tu­tions, son his­toire et ses héros), qu’il pla­cera au-dessus de tout et de tous et dont la survie exi­gera à ses yeux, à l’occasion, jusqu’au sacri­fice suprême des siens. Mais ce même mode de pensée féti­chiste, qui génère patrio­tisme et chau­vi­nisme, engendre tout aussi bien la xéno­pho­bie, pou­vant aller jusqu’au racisme, en trans­for­mant les autres nations et leurs repré­sen­tants en des ava­tars de l’humanité d’une moindre valeur, voire en les excluant de l’ordre de l’humanité elle-même. Toute la fan­tas­ma­go­rie natio­na­liste, dont le poten­tiel de cri­mi­na­lité s’est plus d’une fois actua­li­ser dans l’histoire moderne et contem­po­raine, n’en contri­bue pas moins à auto­no­mi­ser ainsi les rap­ports inter­na­tio­naux à l’égard des rap­ports de pro­duc­tion.

Les rap­ports de sexes et les rap­ports de géné­ra­tions

Avec les rap­ports de sexes et les rap­ports de géné­ra­tions, la pro­fon­deur his­to­rique et la den­sité socio-anthro­po­lo­gique que le déve­lop­pe­ment des rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion a conduit à rema­nier sont bien plus impor­tantes que dans le cas des rap­ports de classes et des rap­ports inter­na­tio­naux. Car si, au sens strict, ces der­niers sont des pures créa­tions du capi­ta­lisme, toute for­ma­tion sociale pré­ca­pi­ta­liste com­por­tait déjà ses propres rap­ports sociaux de sexes et rap­ports sociaux de géné­ra­tions. Pour cette simple raison déjà, l’autonomie de ces der­niers rela­ti­ve­ment aux rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion est plus grande que ne l’est celle des rap­ports de classes et des rap­ports inter­na­tio­naux. Cette auto­no­mie se trouve ren­for­cée par l’articulation directe et étroite entre les rap­ports sociaux de sexes et les rap­ports sociaux de géné­ra­tions eux-mêmes. Pour autant, les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion demeurent bien en posi­tion déter­mi­nante à leur égard.

Définition. Le concept de rap­ports sociaux de sexes désigne l’ensemble des rap­ports sociaux à tra­vers les­quels se trouvent géné­rés les sexes sociaux (ou genres), c’est-à-dire les modèles cultu­rels (les pra­tiques, les usages, les signi­fi­ca­tions, les valeurs, etc.) qui servent de struc­tures (de cadre) aux rela­tions entre les indi­vi­dus qui se trou­ve­ront consti­tués comme hommes ou comme femmes et aux déter­mi­na­tions du mas­cu­lin et du fémi­nin dans une société donnée. Ce concept pré­sup­pose, d’une part, que le sexe (le rôle et statut d’homme ou de femme dévolu à un indi­vidu) n’est pas seule­ment ni même d’abord une déter­mi­na­tion natu­relle (bio­lo­gique), mais fon­da­men­ta­le­ment une construc­tion sociale, qui va de sur­croît donner lieu à des inté­rio­ri­sa­tions psy­chiques diverses de la part des indi­vi­dus. D’autre part, cette construc­tion s’opère à tra­vers un ensemble de rap­ports (conju­guant sépa­ra­tion, oppo­si­tion et com­plé­men­ta­rité, oppres­sion et riva­lité) fixant les contours et les conte­nus (maté­riels, ins­ti­tu­tion­nels, sym­bo­liques) de chacun des sexes. Si bien que, tout comme les classes ou les nations, les sexes n’existent que dans et par les rap­ports qui les défi­nissent et les consti­tuent réci­pro­que­ment.

Parler de rap­ports sociaux de géné­ra­tions revient à pré­sup­po­ser que les géné­ra­tions, tout comme les sexes, sont des construc­tions sociales et non pas des don­nées natu­relles. Cette pro­po­si­tion ne sus­cite guère de doute lorsque l’on prend le terme de géné­ra­tions dans un sens res­treint, en enfer­mant les géné­ra­tions dans le cadre fami­lial. Les rap­ports sociaux de géné­ra­tions dési­gnent alors les rap­ports liant et oppo­sant à la fois enfants, parents, grands-parents voire arrière-grands-parents (en incluant éven­tuel­le­ment des col­la­té­raux aux dif­fé­rents niveaux géné­ra­tion­nels). Rapports per­son­nels, faits de face à face quo­ti­dien, de corps à corps, d’interpénétration psy­chique même, mais dont l’intimité et la sym­bo­lique natu­ra­liste (les rela­tions de sang) ne par­viennent pas à mas­quer le carac­tère de construc­tion sociale à qui connaît leur extrême variété dans l’espace des cultures humaines et dans le temps his­to­rique des socié­tés humaines. Ce carac­tère de construc­tion sociale se trouve encore ren­forcé par la logique de dons et de contre-dons, sou­vent for­te­ment média­ti­sés dans le temps, qui y régit tout aussi bien la cir­cu­la­tion des flux affec­tifs et sym­bo­liques que celle des biens maté­riels ou des échanges de ser­vices.

Mais il en va de même en dehors du cercle fami­lial, pour ce qu’on peut appe­ler (faute de mieux) les géné­ra­tions sociales par oppo­si­tion aux géné­ra­tions fami­liales. Il s’agit alors des rap­ports liant et oppo­sant dif­fé­rentes classes d’âge (enfance, ado­les­cence, jeu­nesse, matu­rité, vieillesse, etc.,) qui sont, là encore, des caté­go­ries sociales et non pas des caté­go­ries natu­relles. Elles pro­cèdent d’un décou­page de la conti­nuité bio­lo­gique menant l’individu humain de sa nais­sance à sa mort en dif­fé­rentes tranches ou périodes, confé­rant à cha­cune des attri­buts sociaux dif­fé­rents, qui ne doivent leur exis­tence et leur sens (leur contenu) qu’à ce décou­page pré­ci­sé­ment. Par exemple, elle fixe avec plus ou moins de rigueur à cha­cune son statut et son rôle, ce qui est selon le cas exigé, recom­mandé, toléré ou au contraire inter­dit. Au sein de cette struc­ture géné­ra­tion­nelle peuvent à l’occasion prendre forme des géné­ra­tions sociales au sens de Karl Mannheim : au sens de grou­pe­ments socio­lo­giques com­po­sés d’individus ayant sen­si­ble­ment le même âge et par­ta­geant un vécu socio-his­to­rique commun [2].

Articulation. Rapports sociaux de sexe et rap­ports sociaux de géné­ra­tion s’articulent notam­ment au sein de la struc­ture fami­liale. Ils consti­tuent ainsi un com­plexe spé­ci­fique de rap­ports que l’on peut nommer rap­ports de repro­duc­tion puisqu’ils struc­turent le pro­ces­sus par lequel se trouve repro­duit non seule­ment la popu­la­tion com­po­sant une for­ma­tion sociale donnée, mais encore une partie des modèles cultu­rels qui viennent infor­mer socia­le­ment cette der­nière – en somme le pro­ces­sus de trans­mis­sion de son double patri­moine natu­rel (géné­tique) et cultu­rel. Les sys­tèmes de parenté, dans leur double dimen­sion d’alliance et de filia­tion, mettent en forme ces rap­ports de repro­duc­tion.

Cette arti­cu­la­tion forte entre rap­ports de sexes et rap­ports de géné­ra­tions laisse cepen­dant clai­re­ment aper­ce­voir la marge d’autonomie rela­tive des uns par rap­port aux autres. Car ni les pre­miers ni les seconds ne se réduisent au procès de repro­duc­tion dont la famille est le siège, ne se rédui­sant ni les uns ni les autres à l’univers fami­lial.

Quant à leur arti­cu­la­tion avec les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion, elle s’opère, elle aussi, à la fois dans le cadre de la struc­ture fami­liale tout comme au-delà d’elle. Dans le cadre fami­lial, cette arti­cu­la­tion met en jeu la repro­duc­tion de la force de tra­vail, moment cru­cial de la repro­duc­tion des rap­ports de pro­duc­tion, dont l’institution fami­liale consti­tue l’un des opé­ra­teurs dans des rap­ports de com­plé­men­ta­rité et de concur­rence avec l’Etat (l’école, la pro­tec­tion sociale) et le marché (la cir­cu­la­tion mar­chande de la force de tra­vail). Au-delà de la famille, cette arti­cu­la­tion met en jeu la divi­sion sociale du tra­vail, moment des rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion, qui affecte des posi­tions dif­fé­rentes et inégales aux hommes et aux femmes, tout comme aux dif­fé­rentes géné­ra­tions sociales.

Sur l’un et l’autre plan, dans le cadre fami­lial comme au-delà de lui, le carac­tère déter­mi­nant des rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion appa­raît clai­re­ment. Ce sont ces rap­ports dont le déve­lop­pe­ment a imposé la famille nucléaire, avec sa confi­gu­ra­tion par­ti­cu­lière de rap­ports de sexes et de rap­ports de géné­ra­tions, comme modèle domi­nant puis exclu­sif de struc­ture fami­liale, mar­gi­na­li­sant puis éli­mi­nant d’autres struc­tures fami­liales pri­mi­ti­ve­ment concur­rentes (telles la famille souche ou la famille patriar­cale), au sein de l’Europe occi­den­tale tout d’abord en tant que ber­ceau his­to­rique de ces rap­ports, puis dans le res­tant des socié­tés humaines au fur et à mesure où elles se sont trou­vées inté­grées dans leur orbite. Ce sont ces mêmes rap­ports qui ont, par ailleurs, modi­fié et qui conti­nuent à modi­fier les règles régis­sant les rap­ports entre hommes et femmes tout comme ceux entre les dif­fé­rentes géné­ra­tions au sein de la divi­sion sociale du tra­vail, en y abo­lis­sant d’anciennes fron­tières et inéga­li­tés entre eux pour en tracer des nou­velles. Enfin, c’est la pré­va­lence de ces rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion qui, plus lar­ge­ment, fixent les stan­dards socio­cul­tu­rels (par exemple ceux véhi­cu­lés par la publi­cité, la mode, le sport, etc.) qui façonnent aujourd’hui les sté­réo­types du mas­cu­lin et du fémi­nin, tout comme de l’enfant, de l’ado, du junior, du senior et du vieux.

[1] Cf. La pré­his­toire du capi­tal. Le deve­nir-monde du capi­ta­lisme I, Editions Page deux, Lausanne, 2010, pages 43-75. [2] K. Mannheim, Le pro­blème des géné­ra­tions [1928], Nathan, 1990.

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Cet article d’Alain Bihr a été publié dans la revue Raison pré­sente, N° 178, 2e tri­mestre 2011.

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