Le projet Legault-Sirois sur l’économie:

Relancer Québec inc.

Par Mis en ligne le 21 juin 2011

La pla­te­forme éco­no­mique[1] de la Coalition pour l’avenir du Québec vise clai­re­ment une relance de ce qu’on appelle com­mu­né­ment Québec inc., c’est-à-dire la classe d’affaires qué­bé­coise, tant privée ou coopé­ra­tive qu’étatique. Cela n’est guère sur­pre­nant quand on sait que l’initiative pro­vient de deux hommes d’affaires notoires.

Dans la continuité plutôt que la rupture

Même si leur dis­cours demeure impré­gné par l’obsession de la per­for­mance et de la pro­duc­ti­vité carac­té­ris­tique des dis­ci­plines mana­gé­riales, leur projet se démarque de ceux de la nou­velle droite idéo­lo­gique qué­bé­coise sous plu­sieurs rap­ports. Ce projet ne renie pas l’héritage de la Révolution tran­quille. Au contraire, il sou­ligne les « gains impor­tants » qu’ont consti­tués « la prise de contrôle par les Québécois de l’ensemble des leviers éco­no­miques, et la for­ma­tion d’une classe d’entrepreneurs locaux qui ont connu du succès ». Les auteurs déplorent néan­moins que le modèle qué­bé­cois ait perdu de son lustre et appellent les asso­cia­tions syn­di­cales et patro­nales, ainsi que tous les acteurs sociaux, à jouer à nou­veau un rôle posi­tif de dia­logue et d’ouverture. En ce sens, ce projet s’inscrit dans un cer­tain conti­nuum his­to­rique. Il prend aussi la peine de pré­ci­ser que les chan­ge­ments envi­sa­gés « devront se faire en tenant compte des plus défa­vo­ri­sés et en main­te­nant une fis­ca­lité réso­lu­ment pro­gres­sive », mais sans éla­bo­rer davan­tage. À la dif­fé­rence de la nou­velle droite, ce projet ne consi­dère pas l’État comme une nui­sance, mais comme « un leader et maître d’œuvre dans les domaines de l’éducation et de la santé, et comme un accom­pa­gna­teur dans le domaine éco­no­mique ». Il valo­rise for­te­ment l’éducation et la for­ma­tion comme « les plus grands fac­teurs de créa­tion de richesse », même si les moyens pro­po­sés dans un autre plan d’action appa­raissent sin­gu­liè­re­ment abra­sifs à l’égard de la pro­fes­sion ensei­gnante.

Recréer les synergies entre les sociétés d’État et l’entreprise privée

Le cœur du projet demeure le ren­for­ce­ment du pou­voir éco­no­mique qué­bé­cois, com­pris comme asso­cia­tion entre l’État qué­bé­cois et la classe d’entrepreneurs qué­bé­coise. Pour cela, on compte sur un rôle plus inter­ven­tion­niste de la Caisse de dépôt et pla­ce­ment du Québec (CDPQ), où la même impor­tance serait accor­dée au mandat de déve­lop­pe­ment éco­no­mique qu’à celui de ren­de­ment sur les épargnes des dépo­sants. Ce qu’on demande à la Caisse, c’est d’investir davan­tage dans le capi­tal-actions d’entreprises qué­bé­coises. On pro­pose aussi la créa­tion d’un fonds de 5 mil­liards financé par la CDPQ et par un appel à l’épargne, pour prendre des par­ti­ci­pa­tions mino­ri­taires dans les pro­jets d’exploitation des res­sources natu­relles. Pour les auteurs, cela per­met­trait d’ajouter aux reve­nus tirés des rede­vances.

Soutenir et promouvoir l’entrepreneuriat québécois

Pour la pro­mo­tion de l’entrepreneuriat qué­bé­cois défaillant, les efforts d’imagination ne manquent pas. Certaines pro­po­si­tions visent le regrou­pe­ment des terres agri­coles par le biais de mutuelles afin de conser­ver leur pro­priété au Québec, ou encore des mesures fis­cales pour favo­ri­ser le trans­fert d’entreprises fami­liales à des proches. Pour encou­ra­ger les Québécois à inves­tir à long terme dans les actions d’entreprises à charte qué­bé­coise, on pro­pose de modu­ler entre 50 % et 100 % l’exonération pour les gains de capi­tal en fonc­tion de la durée de déten­tion des actions. On sou­hai­te­rait en outre ajou­ter une nou­velle mis­sion pour les fonds fis­ca­li­sés (FTQ, CSN et Desjardins) concer­nant spé­ci­fi­que­ment la com­mer­cia­li­sa­tion de pro­duits qué­bé­cois à l’étranger.

Pour favo­ri­ser les inves­tis­se­ments dans les tech­no­lo­gies, les auteurs envi­sagent un réamé­na­ge­ment des cré­dits d’impôts des entre­prises, sans tou­te­fois indi­quer ce qui serait sacri­fié. Ils pro­posent aussi la mise sur pied d’un régime public de fonds d’entreprises tech­no­lo­giques pour éviter que les PME qué­bé­coises soient rache­tées par les mul­ti­na­tio­nales. Sous cer­tains aspects, celui-ci fonc­tion­ne­rait comme l’ancien Régime d’épargne actions (REA).

Plusieurs angles morts

La dette publique pré­oc­cupe aussi les auteurs qui pro­posent de consa­crer 100 % des nou­velles rede­vances sur les res­sources natu­relles non renou­ve­lables pour rem­bour­ser la dette. Une telle pro­po­si­tion a sur­tout une valeur sym­bo­lique, étant donné les faibles ren­trées fis­cales pré­vi­sibles de ce côté dans un avenir pro­chain. Au lieu de se gar­ga­ri­ser avec des lieux com­muns éculés sur le far­deau de la dette, les auteurs du projet auraient mieux fait de pré­ci­ser le sort qu’ils réservent aux inves­tis­se­ments publics dans les infra­struc­tures, qui sont res­pon­sables du gros de l’accroissement de la dette publique depuis une décen­nie.

En somme, on se trouve en pré­sence d’un projet cohé­rent, mais de portée limi­tée, centré sur la pro­mo­tion des milieux d’affaires qué­bé­cois. Plusieurs ques­tions ayant des inci­dences éco­no­miques, comme les poli­tiques de sou­tien du revenu, la lutte à la pau­vreté, l’environnement, les rap­ports avec le fédé­ral, ne sont même pas effleu­rées. Il est tout aussi regret­table que le souci des inves­tis­se­ments ne se mani­feste pas à l’égard d’une éco­no­mie verte et des éner­gies renou­ve­lables. À ce sujet, la pla­te­forme demeure étran­ge­ment silen­cieuse.

Pierre Beaulne
Économiste CSQ

Juin 2011


[1] Coalition pour l’avenir du Québec, une éco­no­mie de pro­prié­taires et non de suc­cur­sales, juin 2011

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