Radicalisation à Copenhague

Par Mis en ligne le 15 décembre 2009

De nou­veaux acteurs ont apparu dans l’arène cli­ma­tique, qui témoignent d’un élar­gis­se­ment du mou­ve­ment cli­ma­tique à des groupes alter­mon­dia­listes, et d’une crise de légi­ti­mité des porte-paroles tra­di­tion­nels.

Ces der­niers jours à Copenhague, deux évè­ne­ments ont sus­ci­tés des remous, et ont fait couler de l’encre. Avec un peu de dis­tance, ils méritent de s’y attar­der un moment. Il s’agit des mani­fes­ta­tions de samedi, les plus grandes pour la cause cli­ma­tique à ce jour, et de plu­sieurs sus­pen­sions des négo­cia­tions, dues à la colère des Etats afri­cains et à la révolte des pays insu­laires autour du tout petit Tuvalu. Ces évè­ne­ments sont le signe de nou­velles frac­tures, qui tra­versent à la fois les négo­cia­tions et la société civile mon­diale réunie aux marges de la négo­cia­tion.

La mani­fes­ta­tion de samedi, colo­rée et tres diverse, réunis­sait pour la pre­mière fois les dif­fé­rents mou­ve­ments verts et des forces contes­ta­taires plus tra­di­tion­nelles autour de la ques­tion cli­ma­tique. « Justice cli­ma­tique » était le mot d’ordre, fédé­rant des tribus aussi dif­fé­rents que Greenpeace et le conseil mon­dial des églises, les végans et l’Internationale socia­liste, dif­fé­rents mou­ve­ments anti­nu­cléaires et des asso­cia­tions huma­ni­taires. La tona­lité géné­rale de la mani­fes­ta­tion était nou­velle.

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Des pan­cartes comme « blabla, arrétez de parler, agis­sez », « la pla­nète ne négocie pas » ou « on n’a pas de pla­nete B » sou­li­gnaient l’urgence de passer à l’action. Il y avait aussi des recom­man­da­tions met­tant en cause le cadrage des négoc­tia­tions actuelles. Un pre­mier thème était la « dette cli­ma­tique » des pays déve­lop­pés, un deuxième la mise en cause de la « finance car­bone ». Ce nou­veau ton cri­tique et radi­cal culmi­nait dans la décla­ra­tion adop­tée par le « forum du peuple » :« chan­geons le sys­tème, pas le climat ». On voyait, éga­le­ment une nou­veauté, quelques figures phares du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, telle Vandana Shiva, qui lança aux mani­fes­tants ras­sem­blés devant le Bella Center, où se déroulent les négo­cia­tions : « c’est là-bas que le puis­sants négo­cient. Je ne pose­rais jamais les pieds dans ce bâti­ment, je ne par­ti­ci­pe­rais pas à cette cor­rup­tion ».

Ce ton témoigne d’une dés­illu­sion crois­sante avec le pro­ces­sus de négo­cia­tions, mais aussi d’une cer­taine défiance vis-à-vis d’une frac­tion des ONG envi­ron­ne­men­tales, qui est pro­fon­dé­ment impli­quée dans les négo­cia­tions, prend des res­pon­sa­bi­li­tés, essaie de faire avan­cer les choses de l’intérieur, mais qui du coup se pro­fes­sio­na­lise, adopte une atti­tude plus prag­ma­tique, et parle sou­vent le même jargon cli­ma­tique que les négo­cia­teurs. Ce pro­blème, qui est au fond unpro­blème de représen­ta­tion de la société civile, est illus­tré par le succes inouï d’une nou­velle ini­tia­tive, 350​.org. Née il y a à peine un an et demi, ce réseau très large et très peu struc­turé fonc­tionne sur un prin­cipe d’activisme créa­tif et local. 350​.org a orga­nisé en 2007 l’action « Step it Up » dans plu­sieurs dizaines de pays à tra­vers le monde. Un de ses sept (!) membres per­ma­nents nous confie :

« On est dif­fé­rent des ONG tra­di­tion­nelles comme Greenpeace, qui ont un mes­sage très précis, une struc­ture d’organisation déter­mi­née et qui veulent contrô­ler leur mes­sage. Nous, on a un objec­tif, 350 ppm, mais sinon, tout le monde est libre. On dit aux gens : voilà notre mes­sage, prenez-le, faites-en ce que vous voulez. Il y a des groupes à tra­vers le monde, que l’on n’a jamais vu, qu’on ne connaît pas. Ils peuvent s’enregistrer sur notre site, mais il y en a, qui ne l’ont pas fait – on ne contrôle pas, et c’est ok ».

350​.org res­semble plus à ces nou­veaux réseaux sur le Web, qui tirent leur créa­ti­vité de la seule ini­tia­tive de leurs membres qu’aux ONG hau­te­ment hié­rar­chi­sées de type WWF et Greenpeace. Leur appa­ri­tion à ce point du pro­ces­sus est inté­res­sant. A un moment où même des membres émi­nents du GIEC semblent indi­quer que la barre des 2 degrés sera presque impos­sible à atteindre, vu les récentes évo­lu­tions et l’inertie des sys­tèmes éner­gé­tiques, 350​.org pré­co­nise des réduc­tions de 80% pour l’année 2050, cor­res­pon­dant à une sta­bi­li­sa­tion de la tem­pé­ra­ture autour de 1,5 degrés au dessus des tem­pé­ra­tures pré-indus­trielles. Leur mes­sage séduit, parce qu’il se situe en dehors de la pos­ture prag­ma­tique de cer­tains ONG verts. Et la mobi­li­sa­tion autour de la « jour­née mon­diale pour le Climat », orga­ni­sée à tra­vers le site 350​.org samedi der­nier, semble leur donner raison : des mani­fes­ta­tions étaient orga­ni­sées dans 137 pays du monde, en France dans une cin­quan­taine de villes.

Le cadrage qu’opère 350​.org rejoint celui d’une poi­gnée de pays et de popu­la­tions par­ti­cu­liè­re­ment atteints par le chan­ge­ment cli­ma­tique. Ainsi, quand l’organisation dénonce un « pacte sui­cide », et pro­pose de le trans­for­mer en « pacte de survie », les pays insu­laires se recon­naissent dans ce mes­sage. 350​.org entre­tient d’ailleurs des rela­tions étroites avec le groupe AOSIS, qui regroupe ces pays au sein de la Convention, et tout par­ti­cu­liè­re­ment avec le pré­sident des Maldives, Mohamed Nasheed, qui est une des per­son­na­li­tés sou­te­nant l’initiative. Le thème de « survie » est plus pré­sent à Copenhague que sur d’autres confé­rences dans le passé. Une mul­ti­tude de side-events offi­ciels, et de confé­rences paral­lèles met en scène des témoi­gnages ori­gi­naux, par des popu­la­tions indi­gènes comme les Inuits du Groenland, et les Aborigènes d’Australie.

Ces paroles, qui racontent la sali­ni­fi­ca­tion de res­sources en eau douce, la montée des eaux dans des zones vul­né­rables aux inon­da­tions, la fonte des gla­ciers, bref la dégra­da­tion des condi­tions de vie de popu­la­tions entières, et la dis­pa­ri­tion d’habitats tra­di­tion­nels, sont d’ailleurs étran­ge­ment dépla­cées dans l’ambiance géné­rale de la confé­rence. On y tend à dis­cu­ter des solu­tions plutôt que des pro­blèmes, à ana­ly­ser et abs­traire plutôt que de se concen­trer sur le local et maté­riel, et à dis­cu­ter dans la civi­lité et le prag­ma­tisme plutôt que dans des termes d’urgence et de néces­sité.

Or cette ambiance géné­rale a été à deux reprises inter­rom­pue par des petits inci­dents diplo­ma­tiques : on a retenu en France que l’Union Africaine a quitté la table des négo­cia­tions pour rap­pe­ler aux pays déve­lop­pés qu’ils ne doivent pas aban­don­ner la voie et le cadre du pro­to­cole de Kyoto. Or ce qui est passé presque inaperçu, c’est la petite révo­lu­tion des Etats insu­laires. Représentés par le Tuvalu, cette frac­tion des pays en déve­lop­pe­ment, tra­di­tion­nel­le­ment plus exi­geante que les autres, s’est déso­li­da­ri­sée du G77, Chine et Inde en tête, pour dénon­cer l’inaction et le jeu tac­tique de ces der­niers. L’intervention a sus­cité une brève sus­pen­sion de séance en pro­po­sant, en pleine ses­sion plé­nière, un amen­de­ment « juri­di­que­ment contrai­gnant » au Protocole : il assi­gne­rait, à partir de 2013, des objec­tifs de réduc­tion aux grands émer­gents qui repré­sentent désor­mais plus de la moitié des émis­sions mon­diales de gaz à effet de serre. Le Tuvalu (sau­riez-vous le trou­ver sur une carte ?) qui s’oppose ouver­te­ment à la Chine, porte-parole inof­fi­ciel du groupe G77 : dans l’atmosphere feu­trée des négo­cia­tions onu­siennes, cela res­semble à une révo­lu­tion. Les liens étroits entre société civile et négo­cia­tions deviennent d’ailleurs pal­pables quand on sait que la pro­po­si­tion du Tuvalu conte­nait un but de sta­bi­li­sa­tion de la crois­sance de la tem­pé­ra­ture moyenne de 1,5 C – ce qui cor­res­pond à 350ppm. Ce n’est pas un hasard.

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