Pourquoi nous avons quitté nos fermes pour venir à Copenhague

Par Mis en ligne le 15 décembre 2009

Nous, le mou­ve­ment inter­na­tio­nal de pay­sans La Via Campesina, venons à Copenhague depuis les cinq coins du monde, après avoir quitté nos fermes, nos ani­maux, nos forêts, et même nos familles dans les hameaux et les vil­lages pour nous joindre à vous tous. Pourquoi est-ce si impor­tant pour nous de venir de si loin ? Il y a un cer­tain nombre de rai­sons à cela.

Discours d’Henry Saragih, Coordinateur Général de La Via Campesina
Ouverture du Klimaforum, Copenhague, 7 décembre 2009

D’abord, nous vou­lons vous dire que ce chan­ge­ment cli­ma­tique a déjà de sérieux impacts sur nous. Cela cause des inon­da­tions, des séche­resses, et l’éruption de mala­dies qui toutes causent des gros pro­blèmes à nos récoltes. Je tiens à sou­li­gner que les pay­sans ne sont pas à l’origine de ces pro­blèmes. Au contraire, ce sont les pol­lueurs à l’origine des émis­sions qui détruisent les cycles natu­rels. C’est pour­quoi nous, les petits pro­duc­teurs, nous sommes venus ici pour dire que nous ne paye­rons pas pour leurs erreurs. Et nous deman­dons à ceux qui sont à l’origine des émis­sions de faire face à leurs res­pon­sa­bi­li­tés.

Ensuite, je vou­drais par­ta­ger avec vous quelques don­nées sur qui sont vrai­ment les émet­teurs de gaz à effet de serre dans l’agriculture : une nou­velle donnée montre clai­re­ment que l’agriculture indus­tria­li­sée et le sys­tème ali­men­taire glo­ba­lisé sont res­pon­sables de 44 à 57% du total des émis­sions de gaz à effet de serre. Ce chiffre peut être décom­posé comme suit : les acti­vi­tés agri­coles sont res­pon­sables pour entre 11 et 15% ; le net­toyage des terres et la défo­res­ta­tion pour 15 à 18% sup­plé­men­taires ; l’industrie agroa­li­men­taire, l’emballage etle trans­port causent entre 15 et 20%, la décom­po­si­tion de déchets orga­niques causent 3 à 4%. Cela signi­fie que le sys­tème ali­men­taire actuel est un gros pol­lueur.

La ques­tion à laquelle nous devons répondre main­te­nant est : com­ment résol­vons-nous le chaos cli­ma­tique et la faim, et com­ment garan­tis­sons-nous de meilleures condi­tions de vie aux pay­sans, quand le sec­teur agri­cole lui-même est res­pon­sable pour plus de la moitié des émis­sions ? Nous croyons que c’est le modèle indus­tria­lisé d’agriculture et l’agri busi­ness qui sont à la base du pro­blème, car ces pour­cen­tages que je viens de men­tion­ner pro­viennent de la défo­res­ta­tion et de la conver­sion de forêts natu­relles en plan­ta­tions de mono­cul­tures, acti­vi­tés menées par des cor­po­ra­tions de l’agri busi­ness. Non par les pay­sans. De si impor­tantes émis­sions de méthane par l’agriculture sont aussi le fait de l’utilisation d’urée comme fer­ti­li­sant pétro­chi­mique par le biais de la révo­lu­tion verte, très promue par la Banque mon­diale. Parallèlement, la libé­ra­li­sa­tion com­mer­ciale de l’agriculture promue par les accords de libre-échange (ALE), et par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), contri­bue aux émis­sions de gaz à effet de serre, en raison de l’industrie et du trans­port agroa­li­men­taires par­tout dans le monde.

Si nous vou­lons vrai­ment nous atta­quer à la crise du chan­ge­ment cli­ma­tique, la seule solu­tion est de stop­per l’agriculture indus­trielle. L’agribusiness n’a pas seule­ment contri­bué lar­ge­ment à la crise du climat, elle a aussi mas­sa­cré les pay­sans du monde. Des mil­lions de pay­sans et pay­sannes par­tout dans le monde, ont été expul­sés de leurs terres. Des mil­lions d’autres subissent des vio­lences chaque année à causes de conflits fon­ciers en Afrique, en Asie, en Amérique latine. Ce sont des pay­sans et pay­sannes et des gens sans terre qui com­posent la majo­rité des plus d’un mil­liard de per­sonnes affa­mées dans le monde. Et à cause de la libé­ra­li­sa­tion du com­merce, de nom­breux petits pro­duc­teurs se sui­cident en Asie du Sud. Par consé­quent, en finir avec l’agriculture com­mer­ciale est notre seule issue.

Les négo­cia­tions actuelles autour du climat, qui se basent sur des méca­nismes de com­merce du car­bone, appor­te­ront-elles des solu­tions au chan­ge­ment cli­ma­tique ? A cela nous répon­dons que les méca­nismes de com­merce de car­bone ne ser­vi­ront que les entre­prises et pays pol­lueurs, et appor­te­ront des désastres aux pay­sans et aux peuples indi­gènes dans les pays en déve­lop­pe­ment. Le méca­nisme REDD (Réduction des émis­sions liées à la défo­res­ta­tion et à la dégra­da­tion des forêts) a déjà expulsé de leurs terres de nom­breuses com­mu­nau­tés indi­gènes et de petits pro­duc­teurs dans les pays en voie de déve­lop­pe­ment. Et de plus en plus de terres arables sont trans­for­mées en plan­ta­tions d’arbres pour atti­rer les cré­dits car­bone.

Lors de la COP13 à Bali en 2007, Via Campesina a pro­posé la solu­tion des pay­sans sans terre et des petits pro­duc­teurs au chan­ge­ment cli­ma­tique, qui est : « Les pay­sans et pay­sannes refroi­dissent la pla­nète ». Ici à la COP15, nous venons une fois encore avec cette pro­po­si­tion, en l’appuyant sur les chiffres qui prouvent que cela pour­rait réduire pour plus de moitié les émis­sions mon­diales des gaz à effet de serre. Voici sur quoi sont basés ces chiffres : 1) récu­pé­rer des matières orga­niques dans le sol rédui­rait les émis­sions de 20à 35%. 2) ren­ver­ser la concen­tra­tion de la pro­duc­tion de viande dans les éle­vages indus­triels et réin­té­grer la pro­duc­tion conjointe d’animaux et de récoltes les rédui­rait de 5 à 9%. 3) Remettre les mar­chés locaux et les ali­ments frais au centre du sys­tème ali­men­taire les rédui­rait d’encore de 10 à 12%. 4) Mettre un terme au net­toyage de la terre et la défo­res­ta­tion enlè­ve­rait encore 15 à 18% des émis­sions. Rapidement, en reti­rant l’agriculture des mains des grosses cor­po­ra­tions de l’agribusiness et en la remet­tant entre celles des petits pro­duc­teurs, nous pou­vons réduire de moitié les émis­sions mon­diales de gaz à effets de serre. C’est ce que nous pro­po­sons, et nous appe­lons cela la « Souveraineté Alimentaire ».

Et pour par­ve­nir à cela, nous avons besoin que les mou­ve­ments sociaux tra­vaillent ensemble et luttent ensemble pour mettre un terme aux actuelles fausses solu­tions aujourd’hui sur la table des négo­cia­tions du climat. Ceci est indis­pen­sable, car sinon nous devrons faire face à une tra­gé­die encore plus grande au niveau mon­dial. En tant que mou­ve­ments sociaux, nous devons mettre notre propre agenda sur la table, car nous sommes les pre­mières vic­times cli­ma­tiques et les pre­miers réfu­giés cli­ma­tiques, par consé­quent la jus­tice cli­ma­tique est entre nos mains.

Au sommet de l’alimentation de la FAO en 1996, les gou­ver­ne­ments se sont enga­gés à réduire la faim de moitié d’ici 2015. La réa­lité est que le nombre de per­sonnes souf­frant de la faim a récem­ment aug­menté de manière dra­ma­tique. Nous ne vou­lons pas que la même chose arrive avec les dis­cus­sions sur le climat, et voir les émis­sions aug­men­ter encore d’avantage en dépit de ce que les gou­ver­ne­ments négo­cient au sein de l’UNFCCC.

Nous invi­tons tous les mou­ve­ments pré­sents à Copenhague à se ras­sem­bler pour mettre la jus­tice cli­ma­tique sur la table. La jus­tice cli­ma­tique ne sera atteinte que par le biais de la soli­da­rité et de la jus­tice sociale.

Copenhague, le 7 décembre 2009

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