Quelle stratégie ? Résurgence des mouvements sociaux, combativité et politique

image001La crise économique mondiale provoque des résistances, des luttes, des grèves et même des soulèvements. De nouveaux mouvements comme ceux des Indignées et des Occupons ont fait leur apparition, mais il y a un décalage entre l’explosivité de la situation sociale et sa traduction dans l’action politique. De nouvelles formes d’organisation apparaissent, mais beaucoup sont instables et plusieurs s’avèrent éphémères. Plus encore, il n’y a jamais eu en même temps une crise aussi globale et profonde du capitalisme et un mouvement ouvrier aussi faible.

Pourtant, les luttes contre les plans d’austérité se multiplient. Les grèves générales se sont succédé en Grèce, au Portugal et en Espagne. Au Québec, en Grande-Bretagne, au Chili, en Italie et ailleurs, les manifestations étudiantes ont montré le fort degré d’explosivité des luttes sociales. L’indignation s’est répandue comme une traînée de poudre pour dénoncer l’oligarchie capitaliste (le 1 %) et les inégalités sociales.

Au cœur des mouvements sociaux, il y a la lutte contre les privatisations et la marchandisation des services publics, de l’éducation, de la sécurité sociale, des retraites, etc. Il y a aussi la résistance à la baisse du niveau de vie, aux délocalisations, à la précarité et au chômage. L’accumulation de ces expériences, le degré de combinaison entre la crise sociale, la crise politique et le niveau d’auto-organisation peuvent constituer des points tournants.

Néanmoins, les luttes, même les plus massives, ne débouchent pas actuellement sur des reculs des classes dominantes et sur des gains pour les salariées, les femmes, les écologistes… Même si, en réaction aux attaques des classes dominantes et des gouvernements, le rythme des luttes connaît une croissance, on ne voit pas encore de dynamique politique suffisamment forte pour inverser les décennies de contre-réformes libérales et créer les bases d’une contre-offensive générale au profit des exploitées et des opprimées. En somme, le système tient, par défaut peut-être, ses adversaires n’arrivant pas à proposer une alternative stratégique rassembleuse et stimulante.

Si la gauche anticapitaliste récuse l’idée d’une fatalité économique (comme s’il y avait une main invisible qui dirigeait le système), c’est parce qu’elle comprend que ce sont les politiques d’une oligarchie qui l’organisent. Les contestations du système se sont succédé, mais sans l’ébranler. Selon toute évidence, il semble y avoir une panne stratégique à gauche. Or, la résurgence des mouvements sociaux de ces dernières années a remis à l’ordre du jour la question de la stratégie à développer par la gauche radicale et anticapitaliste. Quels sont ses défis à la fois politiques et intellectuels ?

Une montée sans précédent depuis quarante ans des luttes sociales

À partir de 1999, la montée internationale de l’altermondialisme a ouvert la voie à la contestation globale du système. Non seulement a-t-il résisté avec succès aux diktats d’organismes internationaux comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mais il a opposé aux riches de ce monde et à leurs politiciennes, réunies chaque année à Davos en Suisse, des forums sociaux dynamiques et innovateurs, qui ont donné confiance aux mouvements sociaux dans leur capacité à contester la société au profit des 99 % de la population exclue des avantages du capitalisme financiarisé et mondialisé.

Au début du xxie siècle, la résistance aux méfaits du néolibéralisme a été particulièrement forte et massive en Amérique latine : guerre de l’eau en Bolivie (2000), renversement du régime argentin débouchant sur une crise révolutionnaire (2001), soulèvement pour le retour au pouvoir de Chávez chassé du pouvoir par un coup d’État (2003), etc. Depuis, plusieurs pays ont vu l’élection de gouvernements de gauche ou de centre gauche.

En 2003, le mouvement altermondialiste a réussi à organiser la plus grande manifestation antiguerre de l’histoire : en février, de 12 à 13 millions de personnes ont défilé aux quatre coins de la planète sans parvenir cependant à empêcher l’invasion de l’Irak par les troupes coalisées sous la direction de l’impérialisme états-unien.

En 2011, en Afrique du Nord, c’est le Printemps arabe. Le peuple occupe la rue et les places publiques où il affronte les forces de répression. Dans ces pays, les morts se comptent par centaines, voire par milliers. Toutefois, la force de la mobilisation est telle que le dictateur tunisien, Zine el-Abidine Ben Ali, est chassé du pouvoir.

Quelques semaines plus tard, c’est au tour du dictateur égyptien, Hosni Moubarak. À son tour, Mouammar Khadafi est chassé du pouvoir en Libye, mais après une guerre civile dévastatrice et des frappes en territoire libyen sous l’égide de l’ONU. Dans différents pays du Proche-Orient, particulièrement en Syrie, mais aussi au Royaume du Bahreïn et au Yémen, les peuples se sont mobilisés contre les dictateurs, exigeant certes la démocratie – qui est le ciment de la lutte –, mais aussi un développement social et économique qui leur est favorable.

La profondeur de la question sociale et son impact sur le déclenchement des révolutions du Printemps arabe sont sûrement la dimension la plus occultée par les médias occidentaux. Les soulèvements populaires surviennent à la suite de la crise financière et économique mondiale. Ils sont l’expression de la révolte contre les politiques néolibérales imposées par les régimes autoritaires et encouragées par les institutions financières internationales, comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.

Les mesures néolibérales ont servi à l’affaiblissement croissant puis au démantèlement des services publics, à la suppression de subventions, en particulier pour des biens de première nécessité, tout en accélérant les processus de privatisation au profit des classes dirigeantes liées au pouvoir politique et au capital étranger. Ces politiques ont appauvri l’ensemble des populations des sociétés concernées. Cependant, deux groupes ont été plus gravement atteints : les étudiantes et les salariées. Ces deux groupes ont été au cœur et à la tête des mouvements de contestation.

En 2008, le mouvement ouvrier en Tunisie et en Égypte mène des luttes très dures. En Tunisie, c’est le soulèvement des ouvriers des mines de la région de Gafsa. L’Égypte a connu le plus grand mouvement social depuis la Seconde Guerre mondiale avec un mouvement impressionnant de grèves notamment dans les usines de Mahala el Kubra. La grève générale proclamée le 11 janvier 2011 en Tunisie et les journées de grèves générales menées dans toute l’Égypte ont été décisives pour faire tomber les dictatures de ces pays. La classe ouvrière a donc joué un rôle crucial dans les révolutions tunisienne et égyptienne. Là où les luttes ont vaincu sans une guerre civile dévastatrice, c’est précisément là où le mouvement ouvrier a joué un rôle primordial dans la révolution démocratique.

La lutte des peuples arabes est enclenchée. Elle est loin d’être terminée comme le montre la chute du président Mohamed Morsi en Égypte. Les manifestations massives réclamant son départ ont montré un rejet croissant du projet néolibéral réactionnaire et de plus en plus autoritaire des Frères musulmans, mais aussi la forte aspiration du peuple égyptien à la liberté et à la justice sociale. Mais, pour l’instant, c’est l’armée qui tient le haut du pavé. Elle a profité de la grogne populaire pour accaparer le pouvoir.

Au cours de l’année 2011, le mouvement de résistance à l’offensive d’austérité néolibérale fait irruption au Portugal et en Espagne. Le mouvement des Indignées occupe, comme les masses arabes l’on fait, les places publiques. L’élargissement de la résistance se poursuit et s’amplifie en Grèce puis en Turquie avec l’occupation de la place Taksim, à Istanbul, mais aussi en Islande, où à deux reprises la population, descendue dans la rue pour forcer la tenue d’un référendum, a rejeté avec force les projets gouvernementaux de sauvetage des banques. Le peuple a obligé un gouvernement au grand complet à démissionner et les principales banques ont été nationalisées.

Les pays de la périphérie européenne – Islande, Irlande, Portugal, Grèce et Espagne – sont les premiers touchés par la crise. Ils ne sont toutefois pas les seuls : toute la zone euro est frappée. En Grèce, la résistance est particulièrement importante. Les grèves générales de vingt-quatre ou de quarante-huit heures succèdent aux manifestations et aux affrontements avec les forces de l’ordre. Aux élections de juin 2012, la gauche radicale organisée dans Syriza (Synaspismós Rhizospastikís Aristerás – Coalition de la gauche radicale) devient la deuxième force politique du pays et l’opposition officielle au gouvernement de coalition1 tandis que l’extrême droite néonazie fait son entrée au Parlement. La polarisation politique et sociale s’accroît2.

Partout, on se sert du prétexte du remboursement de la dette publique, conséquence directe de l’aide aux banques et aux industries capitalistes en difficulté, pour légitimer et renforcer les politiques d’austérité. Les élites dominantes veulent faire payer à la population les conséquences de la crise capitaliste : licenciements massifs dans les services publics, coupes sombres dans les dépenses sociales et de santé, attaques contre les retraites et les allocations de chômage, etc. Le 15 octobre 2011, plusieurs millions de manifestantes défilent dans les rues de 1 051 villes de 90 pays dans un vaste mouvement mondial de protestation contre la gestion de la crise économique des gouvernements au service des entreprises capitalistes.

À l’automne de 2011, avec le spectre du Printemps arabe en filigrane, le mouvement des Indignées se développe aux États-Unis, au Canada et au Québec, sous la forme du mouvement « Occupons3 ».

Bref, en 2011-2012, « le mouvement social et politique rebelle a refait irruption dans les rues et sur les places publiques aux quatre coins de la planète4 ». Si tous les pays n’ont pas été touchés par cette vague de mobilisations et ses nouvelles formes d’organisation, dans les États où il n’a pas pris une forme massive, des minorités actives tentent de lui faire prendre racine.

Le Honduras, la Colombie, le Brésil, le Chili, l’Italie et la Grande-Bretagne ont également vu se développer des luttes étudiantes massives. Au Québec, la grève contre la hausse des droits de scolarité, qui a duré plusieurs mois, a causé une véritable crise sociale. Elle a mobilisé jusqu’à 300 000 étudiantes sur les campus et a été marquée par d’innombrables actions d’éclat et de solidarité, par l’érection de piquets de grève, par des concerts de casseroles et par des centaines de manifestations dans différentes villes, dont certaines à Montréal ont mobilisé 200 000 personnes et plus.

Les actes de désobéissance civile, en particulier les manifestations spontanées illégales, se sont multipliés dans différents quartiers. En outre, chose exceptionnellement positive et importante, des assemblées autonomes de quartier ont été organisées un peu partout à Montréal pour appuyer la lutte étudiante5. Certaines sont toujours actives bien que la lutte se soit terminée par la victoire du mouvement étudiant et la défaite aux élections du Parti libéral, lequel avait piloté la hausse des droits de scolarité.

La gauche de la gauche

Les partis de la gauche traditionnelle se sont soumis aux politiques néolibérales, laissant un vide en ce qui concerne la représentation politique du mouvement ouvrier, décrédibilisant l’idée même de socialisme et de démocratie, c’est-à-dire l’alternative au capitalisme.

Depuis la fin des années 1970, les résultats électoraux de la social-démocratie ont connu d’importantes fluctuations6. En 1997-1998, l’Union européenne a compté onze gouvernements sociaux-démocrates, travaillistes et socialistes sur quinze. Aujourd’hui, la situation leur est plus défavorable. Les armes traditionnelles de la politique keynésienne, notamment la politique monétaire, avec le jeu des dévaluations, et la politique budgétaire, avec des déficits importants, ne peuvent plus avoir cours puisque les pays sont corsetés par leur appartenance à l’Union européenne et à la zone euro. Depuis les années 1980, l’identité sociale-démocrate est devenue beaucoup moins programmatique, sociologique et culturelle. Elle est donc plus fragile, dépendante électoralement des résultats de sa politique, nourrissant moins que par le passé un sentiment d’appartenance. D’où un fort désir d’adaptation aux « nouvelles réalités », incarné par le terme de « modernisation ».

Le New Labour Party de Tony Blair avec sa « troisième voie » a présenté une synthèse nouvelle du réformisme social-démocrate avec le libéralisme (d’où le terme « social-libéral » pour décrire ses politiques). À l’opposé, il existe toujours une « vieille gauche » dans les partis socialistes et sociaux-démocrates. Elle est proche des courants critiques du capitalisme mondialisé et privilégie les dépenses publiques et une réglementation plus stricte du secteur privé. Dans certaines conditions, cette gauche quitte les partis sociaux-démocrates pour fonder de nouvelles organisations, comme cela a été le cas en Allemagne avec Die Linke7 et en France avec le Parti de gauche (PG)8, tandis qu’en Grèce, elle ralliait Syriza.

La politique des partis sociaux-démocrates, qui s’est adaptée à la mondialisation néolibérale, semble donc évoluer dans un vide sidéral. Elle n’a pas la capacité ni la volonté de revenir à des politiques keynésiennes de plein emploi et de restaurer l’État dit providence.

C’est dans cette situation qu’une nouvelle gauche émerge. Cette émergence est marquée par une diversité d’expériences en fonction des situations nationales et par les rythmes différenciés du recul du mouvement ouvrier traditionnel. Dans certains pays, ce sont des militantes issues de la tradition des partis communistes ou rompant avec la social-démocratie qui donnent leur empreinte aux nouveaux partis, ailleurs, ce sont ceux issus de la tradition révolutionnaire minoritaire (extrême gauche) qui donnent le ton. En Europe centrale et orientale, on a vu apparaître des organisations politiques nouvelles issues de l’expérience des luttes ouvrières des dernières années.

Or, malgré certains succès, ces organisations sont encore loin de constituer une alternative gouvernementale. La Grèce est une exception. Une coalition de partis de la gauche radicale a réussi à devenir candidate au pouvoir gouvernemental. Elle est née officiellement en 2004 du regroupement de Synaspismós (Coalition de la gauche, des mouvements et de l’écologie)9 avec la Gauche du renouveau écologique et communiste (Ananeotiki Kommounistiki kai Oikologiki Aristera – AKOA)10, la Gauche ouvrière internationaliste (DiethnistikiErgatiki Aristera – DEA)11, le Mouvement de la gauche unifiée dans l’action (Kinisi gia tin Enotita Drasis tis Aristeras – KEDA)12 et les Citoyens actifs (Energoi Polites)13. Syriza a réussi à attirer en son sein les militantes qui ont rompu avec le PASOK et sa politique de gestion de l’austérité imposée par la « troïka ».

En France, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA)14, créé en 2009, n’a pas su attirer les militantes en rupture avec le PS. Au contraire, il a même perdu beaucoup de ses membres au Front de gauche animé par Mélanchon et son PG15. Au Portugal, le Bloc de gauche (Bloco de Esquerda) a été construit à partir de 1999 sur la base d’une alliance d’organisations de la gauche révolutionnaire : le Parti socialiste révolutionnaire (trotskiste), l’Union démocratique populaire (ex-maoïste pro-albanais) et Politica XXI, un petit courant qui a rompu avec le Parti communiste portugais.

Le Parti socialiste écossais (SSP) a été fondé en 1998 à l’initiative du courant trotskiste exclu du Parti travailliste, connu par le nom de son journal, The Militant. En 2003, avec 130 000 voix, il a obtenu six députées au Parlement écossais et est apparu comme l’opposition de gauche au Parti travailliste en Écosse. Mais, en 2006, il connaissait une scission, ce qui l’a passablement affaibli. Née en 1989 au Danemark, la Enhedslisten : de rød-grønne (La liste de l’unité : les rouges et les verts – appelée aussi l’Alliance rouge et verte), en regroupant les Socialistes de gauche (Venstresocialisterne – VS), le Parti communiste danois (Danmarks Kommunistiske Parti – DKP) et le Parti socialiste des travailleurs (Socialistisk Arbejderparti – SAP, section danoise de la IVe Internationale), peut être considéré comme le précurseur de ces nouveaux partis et coalitions. L’Alliance a des députées au Parlement danois depuis 1994. Lors des élections législatives danoises de 2011, avec ses 12 députées, elle a multiplié par trois sa représentation au Folketing.

La situation est très différente dans la « nouvelle Europe ». Le stalinisme et ses « mensonges déconcertants » d’abord, et la restauration capitaliste ensuite, y ont créé une confusion idéologique jusqu’à faire perdre tout sens à des concepts comme « gauche », « droite », « socialisme », etc. Les travailleurs et les travailleuses ont assisté à la transformation des directeurs de leurs entreprises publiques en PDG souvent propriétaires des entreprises privatisées.

Les anciens partis d’État, appelés « ouvriers » ou « communistes », se sont emparés de l’étiquette « socialiste » ou « social-démocrate », se sont autoproclamés « la gauche » après avoir conduit la restauration du capitalisme. Efficacement réprimée de 1945 à 1989, la gauche révolutionnaire a complètement disparu du paysage politique. Grâce à son mouvement syndical indépendant, qui a émergé dans les années 1980, la Pologne fait figure d’exception. En novembre 2001 des syndicalistes ont créé un parti politique sous le nom « Alternative – Parti du travail », qui devient, en 2004, le Parti polonais du travail (Polska Partia Pracy – PPP). Les syndicalistes des mines, de la sidérurgie, de l’automobile, de l’aéronautique et, depuis 2008, des hypermarchés Tesco en forment l’ossature. Mais l’influence du PPP est encore limitée.

En Amérique du Nord, c’est le désert à l’exception du Québec, où un nouveau parti de gauche, Québec solidaire, est apparu en 2006, à suite de la fusion de l’Union des forces progressistes et d’Option citoyenne. Avec ses 14 000 membres, ce parti écologiste, démocrate, féministe et souverainiste, a obtenu, aux élections de septembre 2012, 6,03 % du suffrage populaire et a fait élire deux députées. C’est un parti qui accepte en son sein des « collectifs », ce qui lui permet de rassembler pratiquement toutes les forces de la gauche radicale16, à l’exception des plus sectaires.

L’impasse stratégique

« Nous sommes les 99 % ». Ce slogan a frappé l’imagination comme aucun autre. Il dressait un véritable réquisitoire contre l’inégalité obscène de la richesse, des revenus et du pouvoir, au profit des classes dominantes. C’est l’affirmation d’une conscience de classe de la part d’un mouvement qui proclame défendre les intérêts de la vaste majorité de la population – les 99 % – contre les intérêts de l’oligarchie, le 1 % de la population. Cette compréhension donne au mouvement une capacité de convergence mondiale dans le refus de payer pour une crise créée par l’oligarchie capitaliste.

Il y a peu de temps, la gauche radicale voyait mal comment introduire la question de la lutte de classe dans l’arène publique, coincée qu’elle était par le discours dominant en faveur d’une prétendue classe moyenne, objet de toutes les attentions des partis de droite et de la social-démocratie, prétexte à toutes les coupes dans les services publics et à l’austérité budgétaire, au nom d’une baisse de ses impôts. En fait, cette classe pléthorique dite moyenne semblait comprendre toute la population à l’exclusion des laissées-pour-compte exclues du marché du travail et de l’élite de la société, la bourgeoisie et ses cadres économiques, politiques et médiatiques.

Puis, grâce aux mobilisations, ces mêmes questions, qui avaient disparu depuis si longtemps du discours politique, se sont soudainement retrouvées au centre de la scène publique. Les mouvements de lutte ont créé un climat dans lequel il est à nouveau possible de placer le pouvoir de classe au centre de la stratégie politique de la gauche radicale et où une stratégie de lutte combative semble plus appropriée que toutes les compromissions d’un « partenariat social » qui n’a pas permis d’obtenir des gains significatifs, avalisant plus souvent qu’autrement les reculs sur le plan des salaires et des conditions de travail17.

L’actuelle politisation de la jeunesse semble être davantage marquée par l’anarchisme que par le socialisme. Il est vrai que l’échec historique du « socialisme réellement (in)existant » pèse beaucoup pour expliquer la dynamique de cette politisation. La faillite du « socialisme » de la social-démocratie pèse également considérablement. Mais ce n’est pas la seule explication.

Ces mouvements sont caractérisés par une forte exigence de démocratie, par l’importance accordée aux réseaux sociaux pour favoriser la mobilisation, la communication et les débats, par la nécessité de fonctionner au moyen d’une démocratie participative dans l’organisation même du mouvement. Et les organisations se réclamant du socialisme révolutionnaire étaient soit staliniennes, c’est-à-dire non démocratiques, soit trotskistes, un courant politique certes démocratique, mais éparpillé, qui donne l’impression de maintenir contre vents et marées différentes chapelles incompréhensibles au commun des mortels, d’autant que leurs programmes et leurs propositions d’action les distinguent peu les unes des autres.

Plusieurs des textes de ce livre soulignent que le milieu anarchiste a été davantage préoccupé par le processus même de la mobilisation et par la tactique que par la stratégie. On note une forte préoccupation à l’égard des micro-politiques, une volonté de s’assurer que les réunions respectent certains principes, tenus comme sacro-saints, mais les questions de renforcement de l’organisation et de sa pérennisation ou encore celles concernant le pouvoir d’État ne sont pas au cœur de leurs préoccupations. On note également une prédilection pour les manifestations spectaculaires en vue de frapper l’imagination populaire, mais, en même temps, une forte résistance à réfléchir sur leurs conséquences à long terme. Alors que les militantes de ce milieu ont joué un rôle très important dans la dynamisation des mobilisations, l’absence d’une stratégie de leur part pour vaincre le capitalisme est consternante.

Peut-on se contenter d’une gauche seulement protestataire qui anime des mouvements sociaux, mais qui refuse de lutter pour le pouvoir ? Si la spontanéité et l’improvisation peuvent favoriser un moment révolutionnaire, elles sont loin de garantir une révolution.

Les leçons tirées des expériences stratégiques du xxe siècle expliquent en partie ce refus de l’organisation dans un parti politique voué à la conquête du pouvoir d’État. Deux conceptions stratégiques ont dominé la gauche au cours du xxe siècle : le parlementarisme de la social-démocratie et l’avant-gardisme des partis dits léninistes. À première vue, ces deux conceptions ont fait faillite. Les partis sociaux-démocrates ont depuis longtemps cessé de tisser des liens avec les mobilisations de masse et les combats de la classe ouvrière.

C’est l’aboutissement d’une trajectoire au cours de laquelle les partis socialistes ont changé leur vocation pour accéder au gouvernement et gérer le capitalisme. Ils ont rejeté le marxisme pour donner des gages aux classes dominantes : désormais, la révolution n’avait plus aucun sens, seules les réformes comptaient. Cependant, aujourd’hui, même les réformes semblent avoir disparu de leur horizon, hormis celles qui sont adaptées aux politiques néolibérales. Ils sont désormais les hérauts de la « compétitivité » des entreprises et de l’austérité budgétaire. Une fois au pouvoir, peu les distinguent des partis bourgeois de droite.

Dans toute l’Europe, les partis sociaux-démocrates et les syndicats qui leur sont liés font au mieux la promotion d’un retour à une certaine forme de keynésianisme. En Grèce et en Espagne, ce sont les partis socialistes qui ont mis en œuvre des programmes draconiens d’austérité et, en France, l’administration va-t-en-guerre de François Hollande adopte des mesures d’austérité budgétaire qui font mal aux salariées et aux retraitées.

Les partis d’inspiration léniniste ont souvent critiqué avec raison la social-démocratie. Les partis communistes de masse qui, comme la social-démocratie des premiers jours, étaient révolutionnaires, se sont rapidement transformés en chiens de garde d’une patrie du socialisme « (ir)réellement existante » et se sont adaptés à la démocratie parlementaire, jouant le rôle d’une opposition prônant des réformes compatibles avec le système. En particulier en Italie et en France (mais aussi ailleurs) avec le Front populaire, le « compromis historique » ou encore l’Union de la gauche.

Toutefois, à l’interne, ils souffraient d’un déficit démocratique chronique et autoritaire, lequel était confondu avec le léninisme. Toutes proportions gardées, c’était un déficit comparable à celui qui caractérisait le fonctionnement du parti-État dans les sociétés dites socialistes. À la suite de la chute du « communisme », à la fin des années 1980 et au début des années 1990, les partis communistes ont soit disparu, soit ont connu un déclin tel qu’ils ne sont plus une force politique importante. Certains ont su remettre en question leur tradition antidémocratique. À cause de l’activité désorganisatrice des organisations « marxistes-léninistes », le centralisme démocratique de type léniniste a été perçu comme étant la cause de l’anti­démocratisme des partis qui s’en réclamaient.

Pourtant, à l’origine, le centralisme démocratique est une simple systématisation de l’activité même du mouvement ouvrier. Si une assemblée ouvrière décide majoritairement de faire la grève, toutes les personnes, y compris celles mises en minorité, qui croyaient que ce n’était pas le bon moment de passer à l’action, vont faire grève. La décision prise démocratiquement est appliquée par toutes (centralisme). Lorsqu’une organisation s’autoproclamait le parti d’avant-garde, cela signifiait qu’elle savait mieux que tout un chacun quoi faire et comment le faire, proclamait toujours avoir raison (infaillibilité) et, lorsqu’elle avait tort, imputait les erreurs commises à ses membres, qui devaient procéder à une autocritique, plutôt que de questionner les décisions prises par une direction qui, par définition, était omnisciente. Cela n’avait rien à voir avec le léninisme ; cela relevait du bureaucratisme stalinien.

S’il y a un point qui a distingué les partis léninistes des partis sociaux-démocrates, c’est bien l’attitude par rapport à l’État. Les léninistes opposaient la dictature du prolétariat, c’est-à-dire l’État ouvrier dépérissant, à la gestion réformiste de l’État bourgeois. Autrement dit, la révolution socialiste, qui exige une prise de pouvoir extraparlementaire, était opposée à la simple arrivée par des élections au pouvoir gouvernemental. Du point de vue marxiste (et anarchiste), sans la destruction de l’État bourgeois, il est impossible de construire une société socialiste.

Or, l’expérience de l’Union soviétique et de ses satellites ainsi que celles de la Chine populaire, du Cambodge, de la Corée du Nord, du Vietnam ou du Laos ont largement déconsidéré l’idée même de dictature du prolétariat – qui, dans la tradition marxiste, s’oppose à la dictature du capital –, c’est-à-dire l’idée même d’une prise révolutionnaire du pouvoir.

Leo Panitch, Greg Albo et  Vivek Chibber (coord.) : Quelle stratégie ? Résurgence des mouvements sociaux, combativité et politique, Mont-Royal, M éditeur, 2013, 208 pages