Quelle stratégie ? Résurgence des mouvements sociaux, combativité et politique

Préface à l’édition française du livre, Richard Poulin

Par , Mis en ligne le 11 décembre 2013

image001La crise éco­no­mique mon­diale pro­voque des résis­tances, des luttes, des grèves et même des sou­lè­ve­ments. De nou­veaux mou­ve­ments comme ceux des Indignées et des Occupons ont fait leur appa­ri­tion, mais il y a un déca­lage entre l’explosivité de la situa­tion sociale et sa tra­duc­tion dans l’action poli­tique. De nou­velles formes d’organisation appa­raissent, mais beau­coup sont instables et plu­sieurs s’avèrent éphé­mères. Plus encore, il n’y a jamais eu en même temps une crise aussi glo­bale et pro­fonde du capi­ta­lisme et un mou­ve­ment ouvrier aussi faible.

Pourtant, les luttes contre les plans d’austérité se mul­ti­plient. Les grèves géné­rales se sont suc­cédé en Grèce, au Portugal et en Espagne. Au Québec, en Grande-Bretagne, au Chili, en Italie et ailleurs, les mani­fes­ta­tions étu­diantes ont montré le fort degré d’explosivité des luttes sociales. L’indignation s’est répan­due comme une traî­née de poudre pour dénon­cer l’oligarchie capi­ta­liste (le 1 %) et les inéga­li­tés sociales.

Au cœur des mou­ve­ments sociaux, il y a la lutte contre les pri­va­ti­sa­tions et la mar­chan­di­sa­tion des ser­vices publics, de l’éducation, de la sécu­rité sociale, des retraites, etc. Il y a aussi la résis­tance à la baisse du niveau de vie, aux délo­ca­li­sa­tions, à la pré­ca­rité et au chô­mage. L’accumulation de ces expé­riences, le degré de com­bi­nai­son entre la crise sociale, la crise poli­tique et le niveau d’auto-organisation peuvent consti­tuer des points tour­nants.

Néanmoins, les luttes, même les plus mas­sives, ne débouchent pas actuel­le­ment sur des reculs des classes domi­nantes et sur des gains pour les sala­riées, les femmes, les éco­lo­gistes… Même si, en réac­tion aux attaques des classes domi­nantes et des gou­ver­ne­ments, le rythme des luttes connaît une crois­sance, on ne voit pas encore de dyna­mique poli­tique suf­fi­sam­ment forte pour inver­ser les décen­nies de contre-réformes libé­rales et créer les bases d’une contre-offen­sive géné­rale au profit des exploi­tées et des oppri­mées. En somme, le sys­tème tient, par défaut peut-être, ses adver­saires n’arrivant pas à pro­po­ser une alter­na­tive stra­té­gique ras­sem­bleuse et sti­mu­lante.

Si la gauche anti­ca­pi­ta­liste récuse l’idée d’une fata­lité éco­no­mique (comme s’il y avait une main invi­sible qui diri­geait le sys­tème), c’est parce qu’elle com­prend que ce sont les poli­tiques d’une oli­gar­chie qui l’organisent. Les contes­ta­tions du sys­tème se sont suc­cédé, mais sans l’ébranler. Selon toute évi­dence, il semble y avoir une panne stra­té­gique à gauche. Or, la résur­gence des mou­ve­ments sociaux de ces der­nières années a remis à l’ordre du jour la ques­tion de la stra­té­gie à déve­lop­per par la gauche radi­cale et anti­ca­pi­ta­liste. Quels sont ses défis à la fois poli­tiques et intel­lec­tuels ?

Une montée sans pré­cé­dent depuis qua­rante ans des luttes sociales

À partir de 1999, la montée inter­na­tio­nale de l’altermondialisme a ouvert la voie à la contes­ta­tion glo­bale du sys­tème. Non seule­ment a-t-il résisté avec succès aux dik­tats d’organismes inter­na­tio­naux comme l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC), mais il a opposé aux riches de ce monde et à leurs poli­ti­ciennes, réunies chaque année à Davos en Suisse, des forums sociaux dyna­miques et inno­va­teurs, qui ont donné confiance aux mou­ve­ments sociaux dans leur capa­cité à contes­ter la société au profit des 99 % de la popu­la­tion exclue des avan­tages du capi­ta­lisme finan­cia­risé et mon­dia­lisé.

Au début du xxie siècle, la résis­tance aux méfaits du néo­li­bé­ra­lisme a été par­ti­cu­liè­re­ment forte et mas­sive en Amérique latine : guerre de l’eau en Bolivie (2000), ren­ver­se­ment du régime argen­tin débou­chant sur une crise révo­lu­tion­naire (2001), sou­lè­ve­ment pour le retour au pou­voir de Chávez chassé du pou­voir par un coup d’État (2003), etc. Depuis, plu­sieurs pays ont vu l’élection de gou­ver­ne­ments de gauche ou de centre gauche.

En 2003, le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste a réussi à orga­ni­ser la plus grande mani­fes­ta­tion anti­guerre de l’histoire : en février, de 12 à 13 mil­lions de per­sonnes ont défilé aux quatre coins de la pla­nète sans par­ve­nir cepen­dant à empê­cher l’invasion de l’Irak par les troupes coa­li­sées sous la direc­tion de l’impérialisme états-unien.

En 2011, en Afrique du Nord, c’est le Printemps arabe. Le peuple occupe la rue et les places publiques où il affronte les forces de répres­sion. Dans ces pays, les morts se comptent par cen­taines, voire par mil­liers. Toutefois, la force de la mobi­li­sa­tion est telle que le dic­ta­teur tuni­sien, Zine el-Abidine Ben Ali, est chassé du pou­voir.

Quelques semaines plus tard, c’est au tour du dic­ta­teur égyp­tien, Hosni Moubarak. À son tour, Mouammar Khadafi est chassé du pou­voir en Libye, mais après une guerre civile dévas­ta­trice et des frappes en ter­ri­toire libyen sous l’égide de l’ONU. Dans dif­fé­rents pays du Proche-Orient, par­ti­cu­liè­re­ment en Syrie, mais aussi au Royaume du Bahreïn et au Yémen, les peuples se sont mobi­li­sés contre les dic­ta­teurs, exi­geant certes la démo­cra­tie – qui est le ciment de la lutte –, mais aussi un déve­lop­pe­ment social et éco­no­mique qui leur est favo­rable.

La pro­fon­deur de la ques­tion sociale et son impact sur le déclen­che­ment des révo­lu­tions du Printemps arabe sont sûre­ment la dimen­sion la plus occul­tée par les médias occi­den­taux. Les sou­lè­ve­ments popu­laires sur­viennent à la suite de la crise finan­cière et éco­no­mique mon­diale. Ils sont l’expression de la révolte contre les poli­tiques néo­li­bé­rales impo­sées par les régimes auto­ri­taires et encou­ra­gées par les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales, comme le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) et la Banque mon­diale.

Les mesures néo­li­bé­rales ont servi à l’affaiblissement crois­sant puis au déman­tè­le­ment des ser­vices publics, à la sup­pres­sion de sub­ven­tions, en par­ti­cu­lier pour des biens de pre­mière néces­sité, tout en accé­lé­rant les pro­ces­sus de pri­va­ti­sa­tion au profit des classes diri­geantes liées au pou­voir poli­tique et au capi­tal étran­ger. Ces poli­tiques ont appau­vri l’ensemble des popu­la­tions des socié­tés concer­nées. Cependant, deux groupes ont été plus gra­ve­ment atteints : les étu­diantes et les sala­riées. Ces deux groupes ont été au cœur et à la tête des mou­ve­ments de contes­ta­tion.

En 2008, le mou­ve­ment ouvrier en Tunisie et en Égypte mène des luttes très dures. En Tunisie, c’est le sou­lè­ve­ment des ouvriers des mines de la région de Gafsa. L’Égypte a connu le plus grand mou­ve­ment social depuis la Seconde Guerre mon­diale avec un mou­ve­ment impres­sion­nant de grèves notam­ment dans les usines de Mahala el Kubra. La grève géné­rale pro­cla­mée le 11 jan­vier 2011 en Tunisie et les jour­nées de grèves géné­rales menées dans toute l’Égypte ont été déci­sives pour faire tomber les dic­ta­tures de ces pays. La classe ouvrière a donc joué un rôle cru­cial dans les révo­lu­tions tuni­sienne et égyp­tienne. Là où les luttes ont vaincu sans une guerre civile dévas­ta­trice, c’est pré­ci­sé­ment là où le mou­ve­ment ouvrier a joué un rôle pri­mor­dial dans la révo­lu­tion démo­cra­tique.

La lutte des peuples arabes est enclen­chée. Elle est loin d’être ter­mi­née comme le montre la chute du pré­sident Mohamed Morsi en Égypte. Les mani­fes­ta­tions mas­sives récla­mant son départ ont montré un rejet crois­sant du projet néo­li­bé­ral réac­tion­naire et de plus en plus auto­ri­taire des Frères musul­mans, mais aussi la forte aspi­ra­tion du peuple égyp­tien à la liberté et à la jus­tice sociale. Mais, pour l’instant, c’est l’armée qui tient le haut du pavé. Elle a pro­fité de la grogne popu­laire pour acca­pa­rer le pou­voir.

Au cours de l’année 2011, le mou­ve­ment de résis­tance à l’offensive d’austérité néo­li­bé­rale fait irrup­tion au Portugal et en Espagne. Le mou­ve­ment des Indignées occupe, comme les masses arabes l’on fait, les places publiques. L’élargissement de la résis­tance se pour­suit et s’amplifie en Grèce puis en Turquie avec l’occupation de la place Taksim, à Istanbul, mais aussi en Islande, où à deux reprises la popu­la­tion, des­cen­due dans la rue pour forcer la tenue d’un réfé­ren­dum, a rejeté avec force les pro­jets gou­ver­ne­men­taux de sau­ve­tage des banques. Le peuple a obligé un gou­ver­ne­ment au grand com­plet à démis­sion­ner et les prin­ci­pales banques ont été natio­na­li­sées.

Les pays de la péri­phé­rie euro­péenne – Islande, Irlande, Portugal, Grèce et Espagne – sont les pre­miers tou­chés par la crise. Ils ne sont tou­te­fois pas les seuls : toute la zone euro est frap­pée. En Grèce, la résis­tance est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante. Les grèves géné­rales de vingt-quatre ou de qua­rante-huit heures suc­cèdent aux mani­fes­ta­tions et aux affron­te­ments avec les forces de l’ordre. Aux élec­tions de juin 2012, la gauche radi­cale orga­ni­sée dans Syriza (Synaspismós Rhizospastikís Aristerás – Coalition de la gauche radi­cale) devient la deuxième force poli­tique du pays et l’opposition offi­cielle au gou­ver­ne­ment de coa­li­tion1 tandis que l’extrême droite néo­na­zie fait son entrée au Parlement. La pola­ri­sa­tion poli­tique et sociale s’accroît2.

Partout, on se sert du pré­texte du rem­bour­se­ment de la dette publique, consé­quence directe de l’aide aux banques et aux indus­tries capi­ta­listes en dif­fi­culté, pour légi­ti­mer et ren­for­cer les poli­tiques d’austérité. Les élites domi­nantes veulent faire payer à la popu­la­tion les consé­quences de la crise capi­ta­liste : licen­cie­ments mas­sifs dans les ser­vices publics, coupes sombres dans les dépenses sociales et de santé, attaques contre les retraites et les allo­ca­tions de chô­mage, etc. Le 15 octobre 2011, plu­sieurs mil­lions de mani­fes­tantes défilent dans les rues de 1 051 villes de 90 pays dans un vaste mou­ve­ment mon­dial de pro­tes­ta­tion contre la ges­tion de la crise éco­no­mique des gou­ver­ne­ments au ser­vice des entre­prises capi­ta­listes.

À l’automne de 2011, avec le spectre du Printemps arabe en fili­grane, le mou­ve­ment des Indignées se déve­loppe aux États-Unis, au Canada et au Québec, sous la forme du mou­ve­ment « Occupons3 ».

Bref, en 2011-2012, « le mou­ve­ment social et poli­tique rebelle a refait irrup­tion dans les rues et sur les places publiques aux quatre coins de la pla­nète4 ». Si tous les pays n’ont pas été tou­chés par cette vague de mobi­li­sa­tions et ses nou­velles formes d’organisation, dans les États où il n’a pas pris une forme mas­sive, des mino­ri­tés actives tentent de lui faire prendre racine.

Le Honduras, la Colombie, le Brésil, le Chili, l’Italie et la Grande-Bretagne ont éga­le­ment vu se déve­lop­per des luttes étu­diantes mas­sives. Au Québec, la grève contre la hausse des droits de sco­la­rité, qui a duré plu­sieurs mois, a causé une véri­table crise sociale. Elle a mobi­lisé jusqu’à 300 000 étu­diantes sur les campus et a été mar­quée par d’innombrables actions d’éclat et de soli­da­rité, par l’érection de piquets de grève, par des concerts de cas­se­roles et par des cen­taines de mani­fes­ta­tions dans dif­fé­rentes villes, dont cer­taines à Montréal ont mobi­lisé 200 000 per­sonnes et plus.

Les actes de déso­béis­sance civile, en par­ti­cu­lier les mani­fes­ta­tions spon­ta­nées illé­gales, se sont mul­ti­pliés dans dif­fé­rents quar­tiers. En outre, chose excep­tion­nel­le­ment posi­tive et impor­tante, des assem­blées auto­nomes de quar­tier ont été orga­ni­sées un peu par­tout à Montréal pour appuyer la lutte étu­diante5. Certaines sont tou­jours actives bien que la lutte se soit ter­mi­née par la vic­toire du mou­ve­ment étu­diant et la défaite aux élec­tions du Parti libé­ral, lequel avait piloté la hausse des droits de sco­la­rité.

La gauche de la gauche

Les partis de la gauche tra­di­tion­nelle se sont soumis aux poli­tiques néo­li­bé­rales, lais­sant un vide en ce qui concerne la repré­sen­ta­tion poli­tique du mou­ve­ment ouvrier, décré­di­bi­li­sant l’idée même de socia­lisme et de démo­cra­tie, c’est-à-dire l’alternative au capi­ta­lisme.

Depuis la fin des années 1970, les résul­tats élec­to­raux de la social-démo­cra­tie ont connu d’importantes fluc­tua­tions6. En 1997-1998, l’Union euro­péenne a compté onze gou­ver­ne­ments sociaux-démo­crates, tra­vaillistes et socia­listes sur quinze. Aujourd’hui, la situa­tion leur est plus défa­vo­rable. Les armes tra­di­tion­nelles de la poli­tique key­né­sienne, notam­ment la poli­tique moné­taire, avec le jeu des déva­lua­tions, et la poli­tique bud­gé­taire, avec des défi­cits impor­tants, ne peuvent plus avoir cours puisque les pays sont cor­se­tés par leur appar­te­nance à l’Union euro­péenne et à la zone euro. Depuis les années 1980, l’identité sociale-démo­crate est deve­nue beau­coup moins pro­gram­ma­tique, socio­lo­gique et cultu­relle. Elle est donc plus fra­gile, dépen­dante élec­to­ra­le­ment des résul­tats de sa poli­tique, nour­ris­sant moins que par le passé un sen­ti­ment d’appartenance. D’où un fort désir d’adaptation aux « nou­velles réa­li­tés », incarné par le terme de « moder­ni­sa­tion ».

Le New Labour Party de Tony Blair avec sa « troi­sième voie » a pré­senté une syn­thèse nou­velle du réfor­misme social-démo­crate avec le libé­ra­lisme (d’où le terme « social-libé­ral » pour décrire ses poli­tiques). À l’opposé, il existe tou­jours une « vieille gauche » dans les partis socia­listes et sociaux-démo­crates. Elle est proche des cou­rants cri­tiques du capi­ta­lisme mon­dia­lisé et pri­vi­lé­gie les dépenses publiques et une régle­men­ta­tion plus stricte du sec­teur privé. Dans cer­taines condi­tions, cette gauche quitte les partis sociaux-démo­crates pour fonder de nou­velles orga­ni­sa­tions, comme cela a été le cas en Allemagne avec Die Linke7 et en France avec le Parti de gauche (PG)8, tandis qu’en Grèce, elle ral­liait Syriza.

La poli­tique des partis sociaux-démo­crates, qui s’est adap­tée à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, semble donc évo­luer dans un vide sidé­ral. Elle n’a pas la capa­cité ni la volonté de reve­nir à des poli­tiques key­né­siennes de plein emploi et de res­tau­rer l’État dit pro­vi­dence.

C’est dans cette situa­tion qu’une nou­velle gauche émerge. Cette émer­gence est mar­quée par une diver­sité d’expériences en fonc­tion des situa­tions natio­nales et par les rythmes dif­fé­ren­ciés du recul du mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel. Dans cer­tains pays, ce sont des mili­tantes issues de la tra­di­tion des partis com­mu­nistes ou rom­pant avec la social-démo­cra­tie qui donnent leur empreinte aux nou­veaux partis, ailleurs, ce sont ceux issus de la tra­di­tion révo­lu­tion­naire mino­ri­taire (extrême gauche) qui donnent le ton. En Europe cen­trale et orien­tale, on a vu appa­raître des orga­ni­sa­tions poli­tiques nou­velles issues de l’expérience des luttes ouvrières des der­nières années.

Or, malgré cer­tains succès, ces orga­ni­sa­tions sont encore loin de consti­tuer une alter­na­tive gou­ver­ne­men­tale. La Grèce est une excep­tion. Une coa­li­tion de partis de la gauche radi­cale a réussi à deve­nir can­di­date au pou­voir gou­ver­ne­men­tal. Elle est née offi­ciel­le­ment en 2004 du regrou­pe­ment de Synaspismós (Coalition de la gauche, des mou­ve­ments et de l’écologie)9 avec la Gauche du renou­veau éco­lo­gique et com­mu­niste (Ananeotiki Kommounistiki kai Oikologiki Aristera – AKOA)10, la Gauche ouvrière inter­na­tio­na­liste (DiethnistikiErgatiki Aristera – DEA)11, le Mouvement de la gauche uni­fiée dans l’action (Kinisi gia tin Enotita Drasis tis Aristeras – KEDA)12 et les Citoyens actifs (Energoi Polites)13. Syriza a réussi à atti­rer en son sein les mili­tantes qui ont rompu avec le PASOK et sa poli­tique de ges­tion de l’austérité impo­sée par la « troïka ».

En France, le Nouveau Parti anti­ca­pi­ta­liste (NPA)14, créé en 2009, n’a pas su atti­rer les mili­tantes en rup­ture avec le PS. Au contraire, il a même perdu beau­coup de ses membres au Front de gauche animé par Mélanchon et son PG15. Au Portugal, le Bloc de gauche (Bloco de Esquerda) a été construit à partir de 1999 sur la base d’une alliance d’organisations de la gauche révo­lu­tion­naire : le Parti socia­liste révo­lu­tion­naire (trots­kiste), l’Union démo­cra­tique popu­laire (ex-maoïste pro-alba­nais) et Politica XXI, un petit cou­rant qui a rompu avec le Parti com­mu­niste por­tu­gais.

Le Parti socia­liste écos­sais (SSP) a été fondé en 1998 à l’initiative du cou­rant trots­kiste exclu du Parti tra­vailliste, connu par le nom de son jour­nal, The Militant. En 2003, avec 130 000 voix, il a obtenu six dépu­tées au Parlement écos­sais et est apparu comme l’opposition de gauche au Parti tra­vailliste en Écosse. Mais, en 2006, il connais­sait une scis­sion, ce qui l’a pas­sa­ble­ment affai­bli. Née en 1989 au Danemark, la Enhedslisten : de rød-grønne (La liste de l’unité : les rouges et les verts – appe­lée aussi l’Alliance rouge et verte), en regrou­pant les Socialistes de gauche (Venstresocialisterne – VS), le Parti com­mu­niste danois (Danmarks Kommunistiske Parti – DKP) et le Parti socia­liste des tra­vailleurs (Socialistisk Arbejderparti – SAP, sec­tion danoise de la IVe Internationale), peut être consi­déré comme le pré­cur­seur de ces nou­veaux partis et coa­li­tions. L’Alliance a des dépu­tées au Parlement danois depuis 1994. Lors des élec­tions légis­la­tives danoises de 2011, avec ses 12 dépu­tées, elle a mul­ti­plié par trois sa repré­sen­ta­tion au Folketing.

La situa­tion est très dif­fé­rente dans la « nou­velle Europe ». Le sta­li­nisme et ses « men­songes décon­cer­tants » d’abord, et la res­tau­ra­tion capi­ta­liste ensuite, y ont créé une confu­sion idéo­lo­gique jusqu’à faire perdre tout sens à des concepts comme « gauche », « droite », « socia­lisme », etc. Les tra­vailleurs et les tra­vailleuses ont assisté à la trans­for­ma­tion des direc­teurs de leurs entre­prises publiques en PDG sou­vent pro­prié­taires des entre­prises pri­va­ti­sées.

Les anciens partis d’État, appe­lés « ouvriers » ou « com­mu­nistes », se sont empa­rés de l’étiquette « socia­liste » ou « social-démo­crate », se sont auto­pro­cla­més « la gauche » après avoir conduit la res­tau­ra­tion du capi­ta­lisme. Efficacement répri­mée de 1945 à 1989, la gauche révo­lu­tion­naire a com­plè­te­ment dis­paru du pay­sage poli­tique. Grâce à son mou­ve­ment syn­di­cal indé­pen­dant, qui a émergé dans les années 1980, la Pologne fait figure d’exception. En novembre 2001 des syn­di­ca­listes ont créé un parti poli­tique sous le nom « Alternative – Parti du tra­vail », qui devient, en 2004, le Parti polo­nais du tra­vail (Polska Partia Pracy – PPP). Les syn­di­ca­listes des mines, de la sidé­rur­gie, de l’automobile, de l’aéronautique et, depuis 2008, des hyper­mar­chés Tesco en forment l’ossature. Mais l’influence du PPP est encore limi­tée.

En Amérique du Nord, c’est le désert à l’exception du Québec, où un nou­veau parti de gauche, Québec soli­daire, est apparu en 2006, à suite de la fusion de l’Union des forces pro­gres­sistes et d’Option citoyenne. Avec ses 14 000 membres, ce parti éco­lo­giste, démo­crate, fémi­niste et sou­ve­rai­niste, a obtenu, aux élec­tions de sep­tembre 2012, 6,03 % du suf­frage popu­laire et a fait élire deux dépu­tées. C’est un parti qui accepte en son sein des « col­lec­tifs », ce qui lui permet de ras­sem­bler pra­ti­que­ment toutes les forces de la gauche radi­cale16, à l’exception des plus sec­taires.

L’impasse stra­té­gique

« Nous sommes les 99 % ». Ce slogan a frappé l’imagination comme aucun autre. Il dres­sait un véri­table réqui­si­toire contre l’inégalité obs­cène de la richesse, des reve­nus et du pou­voir, au profit des classes domi­nantes. C’est l’affirmation d’une conscience de classe de la part d’un mou­ve­ment qui pro­clame défendre les inté­rêts de la vaste majo­rité de la popu­la­tion – les 99 % – contre les inté­rêts de l’oligarchie, le 1 % de la popu­la­tion. Cette com­pré­hen­sion donne au mou­ve­ment une capa­cité de conver­gence mon­diale dans le refus de payer pour une crise créée par l’oligarchie capi­ta­liste.

Il y a peu de temps, la gauche radi­cale voyait mal com­ment intro­duire la ques­tion de la lutte de classe dans l’arène publique, coin­cée qu’elle était par le dis­cours domi­nant en faveur d’une pré­ten­due classe moyenne, objet de toutes les atten­tions des partis de droite et de la social-démo­cra­tie, pré­texte à toutes les coupes dans les ser­vices publics et à l’austérité bud­gé­taire, au nom d’une baisse de ses impôts. En fait, cette classe plé­tho­rique dite moyenne sem­blait com­prendre toute la popu­la­tion à l’exclusion des lais­sées-pour-compte exclues du marché du tra­vail et de l’élite de la société, la bour­geoi­sie et ses cadres éco­no­miques, poli­tiques et média­tiques.

Puis, grâce aux mobi­li­sa­tions, ces mêmes ques­tions, qui avaient dis­paru depuis si long­temps du dis­cours poli­tique, se sont sou­dai­ne­ment retrou­vées au centre de la scène publique. Les mou­ve­ments de lutte ont créé un climat dans lequel il est à nou­veau pos­sible de placer le pou­voir de classe au centre de la stra­té­gie poli­tique de la gauche radi­cale et où une stra­té­gie de lutte com­ba­tive semble plus appro­priée que toutes les com­pro­mis­sions d’un « par­te­na­riat social » qui n’a pas permis d’obtenir des gains signi­fi­ca­tifs, ava­li­sant plus sou­vent qu’autrement les reculs sur le plan des salaires et des condi­tions de tra­vail17.

L’actuelle poli­ti­sa­tion de la jeu­nesse semble être davan­tage mar­quée par l’anarchisme que par le socia­lisme. Il est vrai que l’échec his­to­rique du « socia­lisme réel­le­ment (in)existant » pèse beau­coup pour expli­quer la dyna­mique de cette poli­ti­sa­tion. La faillite du « socia­lisme » de la social-démo­cra­tie pèse éga­le­ment consi­dé­ra­ble­ment. Mais ce n’est pas la seule expli­ca­tion.

Ces mou­ve­ments sont carac­té­ri­sés par une forte exi­gence de démo­cra­tie, par l’importance accor­dée aux réseaux sociaux pour favo­ri­ser la mobi­li­sa­tion, la com­mu­ni­ca­tion et les débats, par la néces­sité de fonc­tion­ner au moyen d’une démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive dans l’organisation même du mou­ve­ment. Et les orga­ni­sa­tions se récla­mant du socia­lisme révo­lu­tion­naire étaient soit sta­li­niennes, c’est-à-dire non démo­cra­tiques, soit trots­kistes, un cou­rant poli­tique certes démo­cra­tique, mais épar­pillé, qui donne l’impression de main­te­nir contre vents et marées dif­fé­rentes cha­pelles incom­pré­hen­sibles au commun des mor­tels, d’autant que leurs pro­grammes et leurs pro­po­si­tions d’action les dis­tinguent peu les unes des autres.

Plusieurs des textes de ce livre sou­lignent que le milieu anar­chiste a été davan­tage pré­oc­cupé par le pro­ces­sus même de la mobi­li­sa­tion et par la tac­tique que par la stra­té­gie. On note une forte pré­oc­cu­pa­tion à l’égard des micro-poli­tiques, une volonté de s’assurer que les réunions res­pectent cer­tains prin­cipes, tenus comme sacro-saints, mais les ques­tions de ren­for­ce­ment de l’organisation et de sa péren­ni­sa­tion ou encore celles concer­nant le pou­voir d’État ne sont pas au cœur de leurs pré­oc­cu­pa­tions. On note éga­le­ment une pré­di­lec­tion pour les mani­fes­ta­tions spec­ta­cu­laires en vue de frap­per l’imagination popu­laire, mais, en même temps, une forte résis­tance à réflé­chir sur leurs consé­quences à long terme. Alors que les mili­tantes de ce milieu ont joué un rôle très impor­tant dans la dyna­mi­sa­tion des mobi­li­sa­tions, l’absence d’une stra­té­gie de leur part pour vaincre le capi­ta­lisme est conster­nante.

Peut-on se conten­ter d’une gauche seule­ment pro­tes­ta­taire qui anime des mou­ve­ments sociaux, mais qui refuse de lutter pour le pou­voir ? Si la spon­ta­néité et l’improvisation peuvent favo­ri­ser un moment révo­lu­tion­naire, elles sont loin de garan­tir une révo­lu­tion.

Les leçons tirées des expé­riences stra­té­giques du xxe siècle expliquent en partie ce refus de l’organisation dans un parti poli­tique voué à la conquête du pou­voir d’État. Deux concep­tions stra­té­giques ont dominé la gauche au cours du xxe siècle : le par­le­men­ta­risme de la social-démo­cra­tie et l’avant-gardisme des partis dits léni­nistes. À pre­mière vue, ces deux concep­tions ont fait faillite. Les partis sociaux-démo­crates ont depuis long­temps cessé de tisser des liens avec les mobi­li­sa­tions de masse et les com­bats de la classe ouvrière.

C’est l’aboutissement d’une tra­jec­toire au cours de laquelle les partis socia­listes ont changé leur voca­tion pour accé­der au gou­ver­ne­ment et gérer le capi­ta­lisme. Ils ont rejeté le mar­xisme pour donner des gages aux classes domi­nantes : désor­mais, la révo­lu­tion n’avait plus aucun sens, seules les réformes comp­taient. Cependant, aujourd’hui, même les réformes semblent avoir dis­paru de leur hori­zon, hormis celles qui sont adap­tées aux poli­tiques néo­li­bé­rales. Ils sont désor­mais les hérauts de la « com­pé­ti­ti­vité » des entre­prises et de l’austérité bud­gé­taire. Une fois au pou­voir, peu les dis­tinguent des partis bour­geois de droite.

Dans toute l’Europe, les partis sociaux-démo­crates et les syn­di­cats qui leur sont liés font au mieux la pro­mo­tion d’un retour à une cer­taine forme de key­né­sia­nisme. En Grèce et en Espagne, ce sont les partis socia­listes qui ont mis en œuvre des pro­grammes dra­co­niens d’austérité et, en France, l’administration va-t-en-guerre de François Hollande adopte des mesures d’austérité bud­gé­taire qui font mal aux sala­riées et aux retrai­tées.

Les partis d’inspiration léni­niste ont sou­vent cri­ti­qué avec raison la social-démo­cra­tie. Les partis com­mu­nistes de masse qui, comme la social-démo­cra­tie des pre­miers jours, étaient révo­lu­tion­naires, se sont rapi­de­ment trans­for­més en chiens de garde d’une patrie du socia­lisme « (ir)réellement exis­tante » et se sont adap­tés à la démo­cra­tie par­le­men­taire, jouant le rôle d’une oppo­si­tion prô­nant des réformes com­pa­tibles avec le sys­tème. En par­ti­cu­lier en Italie et en France (mais aussi ailleurs) avec le Front popu­laire, le « com­pro­mis his­to­rique » ou encore l’Union de la gauche.

Toutefois, à l’interne, ils souf­fraient d’un défi­cit démo­cra­tique chro­nique et auto­ri­taire, lequel était confondu avec le léni­nisme. Toutes pro­por­tions gar­dées, c’était un défi­cit com­pa­rable à celui qui carac­té­ri­sait le fonc­tion­ne­ment du parti-État dans les socié­tés dites socia­listes. À la suite de la chute du « com­mu­nisme », à la fin des années 1980 et au début des années 1990, les partis com­mu­nistes ont soit dis­paru, soit ont connu un déclin tel qu’ils ne sont plus une force poli­tique impor­tante. Certains ont su remettre en ques­tion leur tra­di­tion anti­dé­mo­cra­tique. À cause de l’activité désor­ga­ni­sa­trice des orga­ni­sa­tions « mar­xistes-léni­nistes », le cen­tra­lisme démo­cra­tique de type léni­niste a été perçu comme étant la cause de l’anti­démocratisme des partis qui s’en récla­maient.

Pourtant, à l’origine, le cen­tra­lisme démo­cra­tique est une simple sys­té­ma­ti­sa­tion de l’activité même du mou­ve­ment ouvrier. Si une assem­blée ouvrière décide majo­ri­tai­re­ment de faire la grève, toutes les per­sonnes, y com­pris celles mises en mino­rité, qui croyaient que ce n’était pas le bon moment de passer à l’action, vont faire grève. La déci­sion prise démo­cra­ti­que­ment est appli­quée par toutes (cen­tra­lisme). Lorsqu’une orga­ni­sa­tion s’autoproclamait le parti d’avant-garde, cela signi­fiait qu’elle savait mieux que tout un chacun quoi faire et com­ment le faire, pro­cla­mait tou­jours avoir raison (infailli­bi­lité) et, lorsqu’elle avait tort, impu­tait les erreurs com­mises à ses membres, qui devaient pro­cé­der à une auto­cri­tique, plutôt que de ques­tion­ner les déci­sions prises par une direc­tion qui, par défi­ni­tion, était omni­sciente. Cela n’avait rien à voir avec le léni­nisme ; cela rele­vait du bureau­cra­tisme sta­li­nien.

S’il y a un point qui a dis­tin­gué les partis léni­nistes des partis sociaux-démo­crates, c’est bien l’attitude par rap­port à l’État. Les léni­nistes oppo­saient la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, c’est-à-dire l’État ouvrier dépé­ris­sant, à la ges­tion réfor­miste de l’État bour­geois. Autrement dit, la révo­lu­tion socia­liste, qui exige une prise de pou­voir extra­par­le­men­taire, était oppo­sée à la simple arri­vée par des élec­tions au pou­voir gou­ver­ne­men­tal. Du point de vue mar­xiste (et anar­chiste), sans la des­truc­tion de l’État bour­geois, il est impos­sible de construire une société socia­liste.

Or, l’expérience de l’Union sovié­tique et de ses satel­lites ainsi que celles de la Chine popu­laire, du Cambodge, de la Corée du Nord, du Vietnam ou du Laos ont lar­ge­ment décon­si­déré l’idée même de dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat – qui, dans la tra­di­tion mar­xiste, s’oppose à la dic­ta­ture du capi­tal –, c’est-à-dire l’idée même d’une prise révo­lu­tion­naire du pou­voir.

Leo Panitch, Greg Albo et Vivek Chibber (coord.) : Quelle stra­té­gie ? Résurgence des mou­ve­ments sociaux, com­ba­ti­vité et poli­tique, Mont-Royal, M édi­teur, 2013, 208 pages

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