Québec inc dans la tourmente

Par Mis en ligne le 04 septembre 2012

L’élection du 4 sep­tembre pour­rait révé­ler s’il fal­lait le faire les pro­fondes frac­tures qui divisent la société qué­bé­coise. Les domi­nants sont évi­dem­ment divi­sés. Devant la dérive de leur parti « orga­nique » (le PLQ), ils sont désem­pa­rés, car ils (la plu­part d’entre eux) savent que ce parti ne peut plus gou­ver­ner, du moins pour long­temps. Ce qui les choque est que cela fra­gi­lise le projet de pillage des res­sources à grande échelle dont ils rêvaient d’être les prin­ci­paux béné­fi­ciaires. En effet, le « Plan nord » et les pro­jets extrac­ti­vistes qui se mul­ti­plient le long du Saint-Laurent devaient relan­cer l’accumulation au profit de ce qui est mieux connu sous le nom de Québec inc. Certes, l’avancée de la CAQ est un « prix de conso­la­tion », mais en tout et pour tout, Québec inc a le vague à l’âme.

Éparpillement

Si on entre dans les détails, on constate que Québec inc est une réa­lité com­po­site qui repose sur un consen­sus clair mais étroit qui est celui de pour­suivre et même d’aggraver les réformes néo­li­bé­rales enta­mées depuis deux décen­nies. C’est une conver­gence peu sur­pre­nante qui cor­res­pond à la volonté de toutes les bour­geoi­sies de tous les États du G-8 qui espèrent liqui­der au plus vite l’héritage key­né­sien et forcer les couches moyennes et popu­laires à aban­don­ner les acquis arra­chés par le « grand com­pro­mis » de l’après-guerre. En même temps, c’est un ter­rain glis­sant pour ces élites, non seule­ment pour affron­ter les classes popu­laires, mais aussi parce que cela peut acti­ver les contra­dic­tions au sein même des diverses fac­tions en pré­sence. La crise ouverte depuis 2008 accen­tue ces cli­vages. En uti­li­sant le crash pour forcer encore plus la restruc­tu­ra­tion néo­li­bé­rale, le capi­tal enfonce la société toute entière dans une lente mais irré­sis­tible des­cente aux enfers. Les résis­tances popu­laires s’activent, les fac­tions per­dantes de la bour­geoi­sie se chi­canent avec les fac­tions gagnantes, c’est un chaos crois­sant.

Québec inc et Amérique du Nord inc

On oublie par­fois que Québec inc est en partie une suc­cur­sale de Canada inc ou de Amérique du Nord inc, c’est-à-dire une bour­geoi­sie qui agit essen­tiel­le­ment comme une com­po­sante ou un relai subal­terne du capi­tal cana­dien (et-ou états-unien). Cette partie de Québec inc a un poids éco­no­mique énorme, mais son influence poli­tique est limi­tée du fait de sa subal­ter­nité jus­te­ment. Néanmoins, elle a l’avantage de se trou­ver au cœur du capi­ta­lisme cana­dien, même lorsqu’il s’agit de firmes dont le siège est au Québec (comme Bombardier ou Power Corporation par exemple). Orphelin du PLQ, cette bour­geoi­sie d’envergure cana­dienne se replie sur son sou­tien fon­da­men­tal qui est l’État fédé­ral, sur­tout que celui-ci est pré­sen­te­ment soli­de­ment entre les mains d’un projet de droite bien orga­nisé. Mais elle est inquiète non seule­ment face à la dis­lo­ca­tion de ces outils tra­di­tion­nels, mais sur­tout par le glis­se­ment vers la gauche d’une grande partie de la société (les « carrés rouges »).

Les aspirations changeantes de la bourgeoisie « régionale »

Mais Québec inc, c’est aussi une bour­geoi­sie « régio­nale », dont les assises sont qué­bé­coises bien qu’elle aussi vise à se « nord-amé­ri­ca­ni­ser ». La sin­gu­la­rité de ce Québec inc est d’avoir été pen­dant long­temps un « pro­duit dérivé » de l’État qué­bé­cois de la révo­lu­tion tran­quille. C’était le grand rêve de Jacques Parizeau d’utiliser l’État qué­bé­cois éven­tuel­le­ment sou­ve­rain pour faire de cette bour­geoi­sie régio­nale (dont l’implantation est concen­trée dans les res­sources et les médias) une bour­geoi­sie au sens plein du terme. Au bout de la ligne cepen­dant, la bour­geoi­sie « régio­nale » n’a pas embar­qué dans le projet sou­ve­rai­niste qu’elle voyait trop « conta­miné » par les reven­di­ca­tions popu­laires. Aujourd’hui cette élite dont quelques fleu­rons (Quebecor) cherchent à se tailler une place au sein de l’establishment cana­dien est tentée d’embarquer dans l’aventure de la CAQ (elle avait déjà appuyée l’ADQ), essen­tiel­le­ment pour accé­lé­rer la liqui­da­tion de la révo­lu­tion tran­quille, ce qui passe par une grande confron­ta­tion avec les couches sociales et popu­laires. Pour pré­pa­rer le ter­rain, les Péladeau de notre monde mènent la « bataille des idées » sur une base popu­liste, déma­go­gique, agres­sive, natio­na­liste de droite, ciblant à la fois les immigrantEs et les syn­di­cats. En fai­sant cela espère-t-elle, cette bour­geoi­sie régio­nale se dote­rait d’une base popu­laire comme Stephen Harper a réussi à le faire avec le Parti Conservateur. Mais petit détail, on est au Québec ici et non en Alberta. Ce qui fait que le projet est plutôt risqué.

L’État québécois et la bourgeoisie

Québec inc, c’est aussi la couche supé­rieure de l’État et de ses nom­breux appa­reils dont les grandes entre­prises issues de la révo­lu­tion tran­quille (comme Hydro-Québec, la SAQ et sur­tout la Caisse de dépôts) et de l’expansion du sec­teur public en géné­ral. On pour­rait mettre dans cette fac­tion les grands ges­tion­naires du Mouvement Desjardins, du Fonds de soli­da­rité de la FTQ et de quelques ins­ti­tu­tions finan­cières qui existent en bonne partie à cause de leur proxi­mité avec l’État qué­bé­cois. Cette « bour­geoi­sie » ne dis­pose pas, comme dans le sec­teur privé, de la pro­priété des moyens de pro­duc­tion. Elle joue cepen­dant un rôle impor­tant dans des dis­po­si­tifs éta­tiques qui servent le capi­ta­lisme « col­lec­tif » dont elle par­tage bien sûr les valeurs. Pour autant, cette élite est éga­le­ment ambigüe. Le projet de Parizeau lui aurait donné un rôle cen­tral, mais cela n’a pas marché. De par sa posi­tion de classe, elle ne veut pas d’un Québec qui se met­trait à part dans l’ensemble capi­ta­liste nord-amé­ri­cain (pas ques­tion d’aller par exemple dans de réformes qui remet­traient en ques­tion les piliers du capi­ta­lisme finan­cia­risé actuel). Pour ces rai­sons, cette élite reste très hési­tante face au PQ qui aurait du être, logi­que­ment par­lant, son prin­ci­pal véhi­cule. Dans la confu­sion actuelle, on constate que de plus en plus de ces grands ges­tion­naires de l’État lorgnent vers un « plan B » qui est d’abandonner le navire et de se mettre au ser­vice de Canada inc (on se sou­vient de l’ex PDG de la Caisse de Dépôts Henri-Paul Rousseau main­te­nant au ser­vice de Power Corp).

Le merveilleux monde de la PME

Québec inc enfin, c’est une masse de petites et moyennes entre­prises dont la vul­né­ra­bi­lité est énorme, car ils res­tent de petits maillons dans la chaîne. Quelquefois natio­na­listes (ils sont en géné­ral écra­sés par le grand capi­tal nord-amé­ri­cain), ils sont sou­cieux de ne pas nuire à leur inser­tion dans cette chaîne, inser­tion qui depuis l’ALÉNA les place dans un axe nord-sud davan­tage que sur un axe est-ouest. C’était le deuxième rêve de Parizeau qui espé­rait que ce pro­ces­sus accen­tue­rait la dis­lo­ca­tion de l’entité cana­dienne et qui per­met­trait au Québec de deve­nir un État indé­pen­dant et capi­ta­liste « normal » et comme les autres. Mais aujourd’hui, les patrons des PME sont peu tentés par l’aventure sou­ve­rai­niste. Par défi­ni­tion, ils n’ont pas de projet sinon que celui de ter­mi­ner l’année fis­cale dans le noir en espé­rant un vague statu quo (que cela soit avec le PLQ ou la CAQ). L’influence de ces PME est inver­se­ment pro­por­tion­nelle à celle des capi­ta­listes régio­naux ou inté­grés dans Canada inc, c’est-à-dire éco­no­mi­que­ment insi­gni­fiante mais poli­ti­que­ment puis­sante. Les petits patrons en effet détiennent des sym­bo­liques leviers de pou­voir au niveau local (mai­ries, chambres de com­merce, caisses pop, conseils régio­naux des élus, etc.), ce qui leur permet d’avoir de l’influence auprès du peuple qu’ils connaissent bien puisqu’ils en pro­viennent !!!

L’absence de projets

Cet épar­pille­ment de l’élite qué­bé­coise explique en bonne partie l’absence d’un consen­sus poli­tique. Dans ce moment d’oscillation, le PQ tente un come-back qui est un peu sa der­nière chance, mais la tâche sera ardue. Québec inc au-delà de ses diver­gences par­lera d’une seule voix pour blo­quer toute vel­léité de réforme sérieuse, soit à l’Assemblée natio­nale même (sur­tout si le gou­ver­ne­ment est mino­ri­taire), soit à l’extérieur via les menaces et le chan­tage qui ont déjà com­mencé (fer­me­tures d’entreprises, délo­ca­li­sa­tions de sièges sociaux, dés­in­ves­tis­se­ment, etc.). Cette agres­sion sera réper­cu­tée à la puis­sance n au Canada par l’État fédé­ral et Canada inc dans une volonté claire et expli­cite de « détruire les sépa­ra­tissses »… Ce face-à-face sera sans com­pro­mis, au point où il serait sur­pre­nant qu’on laisse même Pauline Marois le choix de pra­ti­quer une bonne « gou­ver­nance » vague­ment natio­na­liste. Reste alors un autre « détail » : l’irruption des couches moyennes et popu­laires, qui ont déjoué les pro­jets des domi­nants à plu­sieurs reprises dans le passé, et qui pour­raient conti­nuer leur inso­lente rébel­lion aujourd’hui… Après tout, c’est éga­le­ment une ten­dance mon­diale non ?!?

Les commentaires sont fermés.