Bilan à froid

Par Mis en ligne le 06 septembre 2012

Il faudra quelques jours, voire quelques semaines pour décor­ti­quer le résul­tat des élec­tions du 4 sep­tembre. D’emblée, je pense que la gauche doit faire un bilan sans com­plai­sance. Pour le moment, voici quelques constats qui méri­te­raient d’être explo­rés davan­tage et qui ne font d’effleurer un cer­tain nombre de ques­tions qu’il sera néces­saire de dis­cu­ter à fonds.

L’ « incident »

  • L’attentat visant Pauline Marois a créé beau­coup d’émoi, avec raison. Les médias se sont empres­sés de pré­sen­ter cela comme un acte de délire et de faire passer la tuerie sur le dos d’un détra­qué, ce que le sus­pect semble être (pour le moment).
  • Cependant, on passe sous silence la cam­pagne de haine qui sévit contre le PQ, l’idée de la sou­ve­rai­neté ou du réfé­ren­dum notam­ment, dans les médias au Canada-anglais, sur­tout dans les médias pou­belles (Quebecor Sun), mais aussi dans des médias habi­tuel­le­ment moins sul­fu­reux (CBC par exemple). Cette cam­pagne de haine glisse faci­le­ment vers un racisme plus ou moins subtil s’exprimant contre les Québécois « braillards », qui « chialent tout le temps et qui vivent au cro­chet du Canada », etc.
  • En marge ou à l’extrême droite de ce dis­cours pro­fi­lèrent des réseaux sociaux plus ou moins visibles où on entend de véri­tables appels au meurtre. Tout cela consti­tue un ter­rain fer­tile pour ce genre d’action de des­pe­rado. On est en droit de se vou­loir ques­tion­ner quelles sont les causes plus larges de l’incident, sans que cela n’implique quelque « théo­rie » de la conspi­ra­tion que ce soit.

La victoire de la droite

La droite qué­bé­coise a soli­de­ment gagné les élec­tions. Le pour­cen­tage des votes (autour de 60 %) pour le PLQ et la CAQ indique cela sans équi­voque. Bien sûr, toutes sortes de rai­sons ont motivé les élec­teurs et élec­trices de voter pour ces for­ma­tions. Également, le PLQ et la CAQ ne sont pas iden­tiques. Mais il n’en demeure pas moins que ces partis sont à droite et qu’ils sont des adver­saires abso­lus de tout chan­ge­ment pro­gres­siste au Québec. Aussi bien le PLQ que la CAQ le disent sans gêne :

  • Il faut réta­blir l’équilibre bud­gé­taire de l’État et rem­bour­ser la dette, ce qui veut dire refi­ler la fac­ture aux classes popu­laires.
  • Il faut pri­va­ti­ser et déman­te­ler des pans entiers du sec­teur public hérité de la révo­lu­tion tran­quille.
  • Il faut affai­blir stra­té­gi­que­ment les syn­di­cats par toutes sortes de moyens.
  • Il faut accep­ter les poli­tiques fis­cales et moné­taires déter­mi­nées dans une large part par Ottawa et donc accé­lé­rer les « réformes néo­li­bé­rales ».
  • Il faut réso­lu­ment rester au sein de la confé­dé­ra­tion cana­dienne.
  • Une majo­rité de la popu­la­tion a voté pour cela, ce qui n’est pas rien. Certes, il faut tenir compte du fait qu’une partie impor­tante de l’électorat a été motivé par la peur dis­sé­mi­née par les médias et les for­ma­tions de droite. Considération tech­nique mais impor­tante : les « indé­cis » dans les son­dages sont majo­ri­tai­re­ment des gens qui votent à droite, mais qui ne le disent pas, ce qui fausse les son­dages.
  • La droite « tra­di­tion­nelle » (le PLQ) domine tota­le­ment sur le plan des appuis élec­to­raux des mino­ri­tés anglo­phone et allo­phone. Ce n’est pas nou­veau, mais on aurait pu penser que dans les cir­cons­tances (les scan­dales entou­rant le gou­ver­ne­ment Charest) que cela aurait été fra­gi­lisé. Mais pour le moment, cette réa­lité semble inamo­vible, tant est puis­sant le sen­ti­ment de peur de 20 % de la popu­la­tion par rap­port à l’hypothèse de la sou­ve­rai­neté, ce à quoi il faut ajou­ter un autre % impor­tant (com­posé majo­ri­tai­re­ment de fran­co­phones de + de 55 ans) et qui refuse éga­le­ment toute pers­pec­tive de chan­ge­ment.
  • Legault a perdu son pari, mais la CAQ va demeu­rer. Il y a d’abord la vieille base popu­liste (adé­quiste) qui est rela­ti­ve­ment solide et qui peut se main­te­nir entre 15 et 20 %. Et il y aura ensuite les efforts de Legault pour miser sur les pro­blèmes à venir du PLQ (pré­vi­sibles dans la lignée de la Commission Charbonneau) pour aller gri­gno­ter dans les marges du PLQ. Il se peut cepen­dant que le projet de Legault s’enfonce dans des que­relles internes vu le fait qu’il s’agit d’une coa­li­tion dis­pa­rate glo­ba­le­ment de droite mais où sub­sistent des frac­tures (la droite « extrême », cer­tains « natio­na­listes mous », etc.).
  • Last but not least, l’État fédé­ral (le seul « vrai » État au Canada) peut être content de la tour­nure des choses. Répondant de « Canada inc » et de « Québec inc », cet État sait qu’avec le PLQ, il dis­pose d’une « valeur sûre », soli­de­ment ancré dans le dis­po­si­tif éta­tique et de classe au Canada. En plus, l’État dis­pose d’un « plan b » avec la CAQ qui consti­tue une sorte de police d’assurance, en quelque sorte. La situa­tion qui se pré­sente au Québec permet à Harper de conti­nuer dans sa révo­lu­tion conser­va­trice.

Le PQ

  • Cette « amère vic­toire » (l’expression de Michel David) repré­sente le pire des scé­na­rios pour le PQ. Sa base élec­to­rale ne lui per­met­tra pas de confron­ter le PLQ et la CAQ sinon que sur des ques­tions secon­daires. Le PQ n’a pas pro­gressé d’un iota depuis le début de la cam­pagne. Il repré­sente une force mino­ri­taire à Montréal et à Québec, les deux centres urbains où se retrouve plus de 60 % de la popu­la­tion.
  • N’en déplaise à Jean-François Lisée, le gou­ver­ne­ment péquiste aurait les pieds et les mains liés. Il est pra­ti­que­ment impos­sible d’imaginer que sur des ques­tions sub­stan­tielles, le PLQ ou la CAQ pour­ront appuyer le gou­ver­ne­ment, même si, pour des rai­sons dif­fé­ren­ciées, ces deux partis n’auront pas le goût de retour­ner rapi­de­ment en élec­tion. Mais ils auront une grande marge de manœuvre pour blo­quer l’agenda légis­la­tif et mettre le PQ au pied du mur sur plu­sieurs grands débats. La situa­tion se pré­sen­tait dif­fé­rem­ment pour le gou­ver­ne­ment mino­ri­taire de Harper entre 2006 et 2011, du fait que sur plu­sieurs grands dos­siers, la poli­tique de l’opposition (le PLC) coïn­ci­dait avec celle d’Harper. Ce n’est pas le cas main­te­nant au Québec.
  • Dans plus de la moitié des cir­cons­crip­tions empor­tées par le PQ, c’est l’effet de divi­sion du vote entre le PLQ et la CAQ qui lui a permis de l’emporter, et non une aug­men­ta­tion de son vote. Malgré les brouillages du sys­tème de vota­tion anti-démo­cra­tique qu’on a imposé au Québec, le fait de pla­fon­ner à 33% ne peut pas per­mettre au PQ (ni à aucun parti) d’atteindre la masse cri­tique.
  • Dans une dizaine de cir­cons­crip­tions, c’est le pro­ces­sus inverse, car le PQ a perdu parce que le vote a été divisé avec QS et ON. Dans ce contexte, on peut dire que le refus de Marois de négo­cier avec les « petits » partis a appro­fondi la défaite.
  • Le PQ demeure un ennemi irré­duc­tible pour Québec inc. Les domi­nants, toutes ten­dances confon­dues, estiment qu’il faut l’éradiquer. Cette réa­lité mène à la fin du rêve de Jacques Parizeau qui vou­lait convaincre une partie au moins de Québec inc d’embarquer dans le projet sou­ve­rai­niste.

La gauche

  • La gauche a réussi avec brio à faire élire Amir de Françoise. À cela s’ajoute la belle per­for­mance de quelques can­di­dats tels Manon Massé, Serge Roy, Andres Fonticella et plu­sieurs autres. Il y a une pro­gres­sion du vote (à 6%, donc + 2,2% par rap­port à l’élection pré­cé­dente), ce qui veut pro­ba­ble­ment dire que plus 225 000 per­sonnes ont voté QS. Ce n’est pas rien. Si on ajoute à cela que la cam­pagne a été menée dans presque toutes les cir­cons­crip­tions du Québec avec des mil­liers de mili­tant-es qui se sont impli­qué-es et une infra­struc­ture de cam­pagne de loin supé­rieure à ce qui exis­tait avant, on doit consta­ter le pro­grès et les avan­cées.
  • Le résul­tat est tou­te­fois en-des­sous des attentes (on espé­rait 8 % et plus de 2 élu-es). Rétroactivement, on constate que ces attentes étaient en partie exa­gé­rées, basées sur des « son­dages internes » un peu vite faits et ne tenant pas compte du fac­teur des « indé­cis » (qui en réa­lité votent à droite).
  • La vic­toire de Françoise est le résul­tat de sa pres­ta­tion au débat des chefs plutôt que l’émergence de QS comme un projet poli­tique cohé­rent et cré­dible. Cette vic­toire est certes encou­ra­geante, mais sa signi­fi­ca­tion poli­tique est dimi­nuée du fait qu’elle dépend en bonne partie d’un effet média­tique qui joue géné­ra­le­ment contre la gauche (il y a des excep­tions heu­reu­se­ment).
  • Autres réa­li­tés plutôt néga­tives : le vote de gauche ne sort pas de Montréal-centre, pas dans les régions (même là où existe une tra­di­tion syn­di­cale et pro­gres­siste comme l’Abitibi ou la Côte nord), ni non plus dans les com­mu­nau­tés non-fran­co­phones (peut être un peu à Laurier-Dorion grâce au tra­vail acharné d’Andres Fonticella). Par ailleurs, une partie impor­tante de l’électorat sym­pa­thique à la gauche a accepté l’argument du PQ pour le « vote stra­té­gique ».
  • Les orga­ni­sa­tions popu­laires et syn­di­cales sont res­tées à l’écart de la cam­pagne (à part quelques excep­tions comme le Conseil cen­tral de la CSN à Montréal et de syn­di­cats locaux), se conten­tant de dénon­cer Charest. Les étu­diants ont été plus expli­cites, bien que la CLASSE ait adopté un dis­cours rela­ti­ve­ment abs­ten­tion­niste se réfu­giant dans le para­digme de la « non-par­ti­san­ne­rie ». Le fait que des mil­liers d’organisations popu­laires un peu par­tout dans le monde ne voient rien de mal (au contraire) à appuyer des partis de gauche ne semble pas faire chan­ger cette men­ta­lité au Québec. C’est un gros obs­tacle.

À suivre

  • Un bilan ou plutôt des bilans seront réa­li­sés d’ici peu par les diverses com­po­santes du mou­ve­ment popu­laire, ce qui per­met­tra de voir beau­coup plus clair. Il faudra tra­vailler fort pour iden­ti­fier ce qui aurait pu être fait dans la der­nière cam­pagne. La ques­tion peut être plus urgente qu’elle ne le paraît, car le risque est fort que nous devrions retour­ner en cam­pagne élec­to­rale bien­tôt !
  • Peut-être le plus impor­tant sera éga­le­ment de com­men­cer à construire une stra­té­gie devant le nou­veau contexte du gou­ver­ne­ment péquiste mino­ri­taire. Il me sem­ble­rait impor­tant d’éviter que la droite et ses nom­breux intel­lec­tuels de ser­vice ne mono­po­lisent le débat et même qu’on puisse aider nos deux élu-es QS à éla­bo­rer des outils pour « parler fort » à Québec. Il faut uti­li­ser le maxi­mum d’espace pour se faire entendre, ce qui est tout un défi dans le contexte des médias « ber­lus­co­ni­sés » et de l’omniprésence de la droite.
  • Quelques thèmes qui pour­raient être explo­rés :
    • Comment la gauche peut s’enraciner davan­tage dans les régions et parmi les com­mu­nau­tés immi­grantes ?
    • Que faire par rap­port à la « reli­gion » de la non-par­ti­san­ne­rie qui pré­vaut dans le mou­ve­ment popu­laire et qui bloque le débat sur la néces­sité de lier les luttes popu­laires et la bataille poli­tique ?
    • Sur quelles bases dia­lo­guer avec le PQ notam­ment dans le cadre de l’Assemblée natio­nale ? Quelles sont les pro­po­si­tions qui pour­raient désta­bi­li­ser la majo­rité (de droite) ?
    • La gauche doit-elle envi­sa­ger d’intervenir sur le ter­rain muni­ci­pal (une bonne partie de l’implantation de la droite se situe là) ?

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