Que reste-t-il de la commission Bouchard-Taylor ?

En 2007, des questions comme celles des accommodements, de l’immigration – voire du racisme –  font presque quotidiennement la manchette et deviennent le sujet principal des forums de discussion et de nombreuses conversations privées alors qu’auparavant l’expression même « d’accommodement » était inconnue du grand public. Ainsi contre toute attente, le débat explose dans la société québécoise et s’intensifie en monopolisant toutes les tribunes. C’est au creux de cette vague médiatique que le premier ministre Jean Charest commence à surfer sur le dossier des accommodements raisonnables. Politique et gestion de crise oblige, il faut calmer les esprits et surtout ne pas compromettre l’intégration de la population née hors Québec qui se chiffre désormais à 11,5  % selon le recensement de 2006 de Statistiques Canada.  Charest lance donc la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles.

Gérard Bouchard et Charles Taylor, dotés d’un budget de cinq millions de dollars et soutenus par un comité-conseil de 15 spécialistes, commandent 13 recherches universitaires, analysent 900 mémoires déposés et de nombreux courriels du forum de discussion, conduisent 31 groupes-sondes, rencontrent 59 experts, proposent un forum de discussion sur Internet recevant plus de 400 000 visites et se déplacent dans toutes les régions du Québec pour consulter la population. Au terme de cet exercice fastidieux, Bouchard et Taylor déposent un volumineux rapport fort documenté qui conclut à l’absence de crise. Les recommandations portent principalement sur la nécessité de mettre en place des pratiques d’harmonisation des différences culturelles et des balises à l’attention des employés de l’État. Il faudra également renforcer la politique d’intégration des immigrants et l’interculturalisme par voie législative.

Plaidoyer de l’interculturalisme – qui se veut une solution québécoise de rechange au multiculturalisme canadien – le rapport consacre un « nous » qui en réalité se dissout derrière un autre « nous », celui-là composé de « 7 millions d’ambitions » dans un pays qui devient sans acteurs quand sa réalisation se fond dans le dogme du marché. En ce sens, le rapport répond à la commande du gouvernement libéral : démontrer la nécessité de cette différence qui doit produire et se reproduire dans l’indifférenciation et l’indifférence du marché.

L’apparition de la crise des accommodements, le code de vie fantasque d’Hérouxville, la commission Bouchard-Taylor auront mis en évidence les germes de l’intolérance durant ces événements, mais la décision du gouvernement de ne rien faire de cette démarche nous oblige à nous questionner. Trancher en pointant du doigt l’Autre – en l’occurrence, l’autre femme musulmane, participe de la simplification du débat. Que tous les citoyens soient soumis aux mêmes règles à la douane, lors d’un vote ou pour des raisons de sécurité, semble évident. Que tous les employés de l’État assument leur devoir de neutralité dans l’exercice de leur fonction est un devoir qui peut être assumé quel que soit le costume que l’on porte. Que la décision après ce débat si lourd de tensions et si chargé de points de vue opposés se porte sur l’élimination d’un seul signe religieux porté exclusivement par les femmes donne à réfléchir. Car « nous », occidentaux, lisons pour la plupart la symbolique du voile à travers le prisme des images fabriquées depuis le 11 septembre 2001 par les médias. Il incarne alors la guerre, la violence et la soumission de toutes les femmes musulmanes et devient en quelque sorte un étendard contre la  démocratie.

Extrait d’un texte paru dans le numéro 5 des NCS, Migrations : Stratégies, acteurs et résistances