Que reste-t-il de la commission Bouchard-Taylor ?

Par Mis en ligne le 19 mars 2011

En 2007, des ques­tions comme celles des accom­mo­de­ments, de l’immigration – voire du racisme – font presque quo­ti­dien­ne­ment la man­chette et deviennent le sujet prin­ci­pal des forums de dis­cus­sion et de nom­breuses conver­sa­tions pri­vées alors qu’auparavant l’expression même « d’accommodement » était incon­nue du grand public. Ainsi contre toute attente, le débat explose dans la société qué­bé­coise et s’intensifie en mono­po­li­sant toutes les tri­bunes. C’est au creux de cette vague média­tique que le pre­mier ministre Jean Charest com­mence à surfer sur le dos­sier des accom­mo­de­ments rai­son­nables. Politique et ges­tion de crise oblige, il faut calmer les esprits et sur­tout ne pas com­pro­mettre l’intégration de la popu­la­tion née hors Québec qui se chiffre désor­mais à 11,5 % selon le recen­se­ment de 2006 de Statistiques Canada. Charest lance donc la Commission de consul­ta­tion sur les pra­tiques d’accommodement reliées aux dif­fé­rences culturelles.

Gérard Bouchard et Charles Taylor, dotés d’un budget de cinq mil­lions de dol­lars et sou­te­nus par un comité-conseil de 15 spé­cia­listes, com­mandent 13 recherches uni­ver­si­taires, ana­lysent 900 mémoires dépo­sés et de nom­breux cour­riels du forum de dis­cus­sion, conduisent 31 groupes-sondes, ren­contrent 59 experts, pro­posent un forum de dis­cus­sion sur Internet rece­vant plus de 400 000 visites et se déplacent dans toutes les régions du Québec pour consul­ter la popu­la­tion. Au terme de cet exer­cice fas­ti­dieux, Bouchard et Taylor déposent un volu­mi­neux rap­port fort docu­menté qui conclut à l’absence de crise. Les recom­man­da­tions portent prin­ci­pa­le­ment sur la néces­sité de mettre en place des pra­tiques d’harmonisation des dif­fé­rences cultu­relles et des balises à l’attention des employés de l’État. Il faudra éga­le­ment ren­for­cer la poli­tique d’intégration des immi­grants et l’interculturalisme par voie législative.

Plaidoyer de l’interculturalisme – qui se veut une solu­tion qué­bé­coise de rechange au mul­ti­cul­tu­ra­lisme cana­dien – le rap­port consacre un « nous » qui en réa­lité se dis­sout der­rière un autre « nous », celui-là com­posé de « 7 mil­lions d’ambitions » dans un pays qui devient sans acteurs quand sa réa­li­sa­tion se fond dans le dogme du marché. En ce sens, le rap­port répond à la com­mande du gou­ver­ne­ment libé­ral : démon­trer la néces­sité de cette dif­fé­rence qui doit pro­duire et se repro­duire dans l’indifférenciation et l’indifférence du marché.

L’apparition de la crise des accom­mo­de­ments, le code de vie fan­tasque d’Hérouxville, la com­mis­sion Bouchard-Taylor auront mis en évi­dence les germes de l’intolérance durant ces évé­ne­ments, mais la déci­sion du gou­ver­ne­ment de ne rien faire de cette démarche nous oblige à nous ques­tion­ner. Trancher en poin­tant du doigt l’Autre – en l’occurrence, l’autre femme musul­mane, par­ti­cipe de la sim­pli­fi­ca­tion du débat. Que tous les citoyens soient soumis aux mêmes règles à la douane, lors d’un vote ou pour des rai­sons de sécu­rité, semble évident. Que tous les employés de l’État assument leur devoir de neu­tra­lité dans l’exercice de leur fonc­tion est un devoir qui peut être assumé quel que soit le cos­tume que l’on porte. Que la déci­sion après ce débat si lourd de ten­sions et si chargé de points de vue oppo­sés se porte sur l’élimination d’un seul signe reli­gieux porté exclu­si­ve­ment par les femmes donne à réflé­chir. Car « nous », occi­den­taux, lisons pour la plu­part la sym­bo­lique du voile à tra­vers le prisme des images fabri­quées depuis le 11 sep­tembre 2001 par les médias. Il incarne alors la guerre, la vio­lence et la sou­mis­sion de toutes les femmes musul­manes et devient en quelque sorte un éten­dard contre la démocratie.

Extrait d’un texte paru dans le numéro 5 des NCS, Migrations : Stratégies, acteurs et résistances

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