Pourquoi on s’attaque aux retraites

Par , Mis en ligne le 13 décembre 2013

La crise déclen­chée en 2007-2008 est venue rap­pe­ler une fois de plus à quel point les régimes de retraite par capi­ta­li­sa­tion sont vul­né­rables aux fluc­tua­tions des cours bour­siers et com­ment les épargnes de plu­sieurs années, voire de toute une vie de tra­vail, peuvent être anéan­ties en quelques jours, sinon gra­ve­ment déva­lo­ri­sées. Non seule­ment ces régimes, tant du sec­teur public que du sec­teur privé, ont-ils subi de lourdes pertes finan­cières au cours des deux der­nières années, mais ils ont été gra­ve­ment frap­pés par les faibles taux d’intérêt de la der­nière décen­nie et accu­lés en grand nombre à d’irréparables dés­équi­libres finan­ciers.

Les régimes par capi­ta­li­sa­tion, plus pré­ci­sé­ment les régimes « à pres­ta­tions déter­mi­nées » 1, dont tant d’individus se sont lais­sés convaincre qu’ils consti­tuaient une garan­tie inébran­lable en raison même de leur capi­ta­li­sa­tion, sont deve­nus un véri­table cau­che­mar au cours de la der­nière décen­nie. Étant pour la plu­part en défi­cit de capi­ta­li­sa­tion ou de sol­va­bi­lité 2, ils sont depuis lors soumis à d’intenses pres­sions patro­nales appe­lant à leur conver­sion en régimes « à coti­sa­tions déter­mi­nées », qui reportent l’ensemble du risque sur les sala­riés coti­sants, forcés de gérer eux-mêmes les pla­ce­ments sur les­quels repo­se­ront des reve­nus de retraite dont la valeur indé­ter­mi­née dépen­dra des aléas des mar­chés.

En découlent une indi­vi­dua­li­sa­tion de la pro­tec­tion en vue de la retraite, déjà bien en place avec le régime des REER, et une trans­for­ma­tion par le fait même des sala­riés et de la popu­la­tion en géné­ral en bour­si­co­teurs, dont la pré­oc­cu­pa­tion obses­sion­nelle à l’égard des mar­chés bour­siers devient une dimen­sion natu­relle de la vie (consul­ta­tion quo­ti­dienne des cotes en bourse dans l’attente anxieuse de meilleurs ren­de­ments, inévi­ta­ble­ment obte­nus au détri­ment des tra­vailleurs actifs sur le dos des­quels ils sont réa­li­sés), alors même qu’ils contri­buent à ali­men­ter la course spé­cu­la­tive qui ruine pério­di­que­ment les épargnes.

Une ques­tion majeure découle de ces constats. Souhaite-t-on pré­ser­ver ce sys­tème des retraites par capi­ta­li­sa­tion en dépit de ses graves tenants et abou­tis­sants ? Ne serait-il pas plus oppor­tun de s’engager dans la voie d’un radi­cal chan­ge­ment de cap vers des retraites par répar­ti­tion fon­dées sur la soli­da­rité entre les géné­ra­tions, en vertu des­quelles les coti­sa­tions des tra­vailleurs actifs financent direc­te­ment les pres­ta­tions des retrai­tés sans passer par les mar­chés finan­ciers ?

La Pension de sécu­rité de la vieillesse au Canada repose déjà sur un tel sys­tème qui est par ailleurs le fon­de­ment des retraites dans la plu­part des pays euro­péens, où le capi­tal finan­cier fait des pieds et des mains pour tenter de leur sub­sti­tuer des retraites par capi­ta­li­sa­tion.

Ce sys­tème était aussi la norme dans l’ensemble de l’Amérique latine jusqu’à ce que le rou­leau com­pres­seur néo­li­bé­ral lui sub­sti­tue des régimes par capi­ta­li­sa­tion dans plu­sieurs pays. D’abord au Chili sous la dic­ta­ture de Pinochet, où une pri­va­ti­sa­tion com­plète des retraites fut impo­sée dès les années 1980, puis dans l’Argentine néo­li­bé­rale de Carlos Menem, qua­li­fiée de « meilleur élève du FMI », où furent implan­tées ser­vi­le­ment en 1994 les recom­man­da­tions de la Banque mon­diale, alors diri­gée par celui qui est aujourd’hui le pre­mier conseiller éco­no­mique de Barack Obama, Lawrence Summers.

Mais le bilan néga­tif de qua­torze années de ce régime a été fait en Argentine où le gou­ver­ne­ment a décidé à la fin de 2008, à une écra­sante majo­rité des deux chambres et avec l’appui des syn­di­cats, de natio­na­li­ser les régimes de retraite et d’en réta­blir le carac­tère équi­table qui pré­va­lait aupa­ra­vant sous le régime des retraites par répar­ti­tion.

À la lumière de cet exemple, doit-on en conclure que la natio­na­li­sa­tion des régimes de retraite serait la voie à suivre ? Si fondée ait-elle été en Argentine pour enrayer la cor­rup­tion et le pillage des régimes par leurs ges­tion­naires privés au détri­ment des retrai­tés, il va de soi qu’elle ne sau­rait à elle-même suf­fire. Pour illus­trer à partir de notre situa­tion locale, n’oublions pas que la Caisse de dépôt et pla­ce­ment du Québec, qui gère en par­ti­cu­lier les fonds des régimes de retraite gou­ver­ne­men­taux, ainsi que ceux du Régime des rentes et du Fonds d’amortissement des régimes de retraite, est une entité gou­ver­ne­men­tale, mais que, inves­tis sur les mar­chés finan­ciers, ces fonds ont perdu 25 % de leur valeur en 2008, dans la déban­dade de 40 mil­liards de dol­lars dont la Caisse a été vic­time. On en conclut faci­le­ment qu’un régime de retraite natio­na­lisé qui demeu­re­rait un régime par capi­ta­li­sa­tion ne règle­rait pas le pro­blème cen­tral de l’exposition aux aléas du marché.

(Ce texte est paru à l’origine dans L’Express des retraité-es publié par l’Organisation des retraité-es de l’entretien du trans­port de Montréal de décembre 2013).

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