Pourquoi on s’attaque aux retraites

 

La crise déclenchée en 2007-2008 est venue rappeler une fois de plus à quel point les régimes de retraite par capitalisation sont vulnérables aux fluctuations des cours boursiers et comment les épargnes de plusieurs années, voire de toute une vie de travail, peuvent être anéanties en quelques jours, sinon gravement dévalorisées. Non seulement ces régimes, tant du secteur public que du secteur privé, ont-ils subi de lourdes pertes financières au cours des deux dernières années, mais ils ont été gravement frappés par les faibles taux d’intérêt de la dernière décennie et acculés en grand nombre à d’irréparables déséquilibres financiers.

Les régimes par capitalisation, plus précisément les régimes «à prestations déterminées» 1, dont tant d’individus se sont laissés convaincre qu’ils constituaient une garantie inébranlable en raison même de leur capitalisation, sont devenus un véritable cauchemar au cours de la dernière décennie. Étant pour la plupart en déficit de capitalisation ou de solvabilité 2, ils sont depuis lors soumis à d’intenses pressions patronales appelant à leur conversion en régimes « à cotisations déterminées », qui reportent l’ensemble du risque sur les salariés cotisants, forcés de gérer eux-mêmes les placements sur lesquels reposeront des revenus de retraite dont la valeur indéterminée dépendra des aléas des marchés.

En découlent une individualisation de la protection en vue de la retraite, déjà bien en place avec le régime des REER, et une transformation par le fait même des salariés et de la population en général en boursicoteurs, dont la préoccupation obsessionnelle à l’égard des marchés boursiers devient une dimension naturelle de la  vie (consultation quotidienne des cotes en bourse dans l’attente anxieuse de meilleurs rendements, inévitablement obtenus au détriment des travailleurs actifs sur le dos desquels ils sont réalisés), alors même qu’ils contribuent à alimenter la course spéculative qui ruine périodiquement les épargnes.

Une question majeure découle de ces constats. Souhaite-t-on préserver ce système des retraites par capitalisation en dépit de ses graves tenants et aboutissants ? Ne serait-il pas plus opportun de s’engager dans la voie d’un radical changement de cap vers des retraites par répartition fondées sur la solidarité entre les générations, en vertu desquelles les cotisations des travailleurs actifs financent directement les prestations des retraités sans passer par les marchés financiers ?

La Pension de sécurité de la vieillesse au Canada repose déjà sur un tel système qui est par ailleurs le fondement des retraites dans la plupart des pays européens, où le capital financier fait des pieds et des mains pour tenter de leur substituer des retraites par capitalisation.

Ce système était aussi la norme dans l’ensemble de l’Amérique latine jusqu’à ce que le rouleau compresseur néolibéral lui substitue des régimes par capitalisation dans plusieurs pays. D’abord au Chili sous la dictature de Pinochet, où une privatisation complète des retraites fut imposée dès les années 1980, puis dans l’Argentine néolibérale de Carlos Menem, qualifiée de « meilleur élève du FMI », où furent implantées servilement en 1994 les recommandations de la Banque mondiale, alors dirigée par celui qui est aujourd’hui le premier conseiller économique de Barack Obama, Lawrence Summers.

Mais le bilan négatif de quatorze années de ce régime a été fait en Argentine où le gouvernement a décidé à la fin de 2008, à une écrasante majorité des deux chambres et avec l’appui des syndicats, de nationaliser les régimes de retraite et d’en rétablir le caractère équitable qui prévalait auparavant sous le régime des retraites par répartition.

À la lumière de cet exemple, doit-on en conclure que la nationalisation des régimes de retraite serait la voie à suivre ? Si fondée ait-elle été en Argentine pour enrayer la corruption et le pillage des régimes par leurs gestionnaires privés au détriment des retraités, il va de soi qu’elle ne saurait à elle-même suffire. Pour illustrer à partir de notre situation locale, n’oublions pas que la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui gère en particulier les fonds des régimes de retraite gouvernementaux, ainsi que ceux du Régime des rentes et du Fonds d’amortissement des régimes de retraite, est une entité gouvernementale, mais que, investis sur les marchés financiers, ces fonds ont perdu 25 % de leur valeur en 2008, dans la débandade de 40 milliards de dollars dont la Caisse a été victime. On en conclut facilement qu’un régime de retraite nationalisé qui demeurerait un régime par capitalisation ne règlerait pas le problème central de l’exposition aux aléas du marché.

(Ce texte est paru à l’origine dans L’Express des retraité-es publié par l’Organisation des retraité-es de l’entretien du transport de Montréal de décembre 2013).