L’Afrique du Sud et le Canada

Par Mis en ligne le 14 décembre 2013

Le décès du leader de l’ANC Nelson Mandela a été un moment de recueille­ment pour des tas de gens en Afrique du Sud et dans le monde. Il y avait le sen­ti­ment qu’un géant de la démo­cra­tie et de la lutte contre le racisme s’éteignait tout en lais­sant der­rière un mes­sage opti­miste et com­ba­tif, ce qui montre que la popu­la­tion n’est pas indif­fé­rente. Pour autant, le concert d’éloges avait un goût un peu amer. À entendre les médias, tout le monde avait par­ti­cipé à la grande lutte. Tout le monde a tou­jours aimé Mandela. Tout le monde a tou­jours été contre l’apartheid : la droite, la gauche, les syn­di­cats, les chambres de com­merce. Ce n’était pas hon­nête et donc, sans vou­loir res­sus­ci­ter des vieux conflits, il faut rame­ner les faits.

Le colo­nia­lisme

Le sys­tème d’oppression racial en Afrique du Sud s’est pro­gres­si­ve­ment en place dès l’arrivée des colons hol­lan­dais en 1652. Par la suite, l’Empire bri­tan­nique (1806) a conti­nué l’expropriation des Africains tout en per­pé­trant des mas­sacres de grande enver­gure. Au début du ving­tième siècle à la suite de la décou­verte des gise­ments d’or, la Grande-Bretagne s’imposait contre les des­cen­dants hol­lan­dais, les Afrikaners. Au Canada à cette époque, les élites s’inscrivaient tout à fait dans la défense du glo­rieux Empire bri­tan­nique, d’où leur appui à l’écrasement des rebelles (1899-1902).

Il faut aussi se sou­ve­nir que des mani­fes­ta­tions ont éclaté à Montréal contre ce qui était dénoncé comme une « guerre impé­ria­liste ». Plus tard (1910), le Dominion de l’Union sud-afri­caine a établi un sys­tème de « réserves », comme au Canada, pour confi­ner la majo­rité noire sur 13 % du ter­ri­toire (87 % étant réservé aux Blancs). Malgré les efforts de l’ANC (née en 1912), les pro­tes­ta­tions paci­fiques et les péti­tions n’ont pas fait bouger le régime raciste qui bien pro­fité de l’appui de ses « pro­tec­teurs » occi­den­taux. À l’époque, l’Afrique entière est sous le joug colo­nial. Cette « nor­ma­lité » est accep­tée par tous les gou­ver­ne­ments cana­diens.

L’apartheid

En 1948, le Parti natio­nal dirigé par les des­cen­dants des colons hol­lan­dais ont rem­porté les élec­tions pour ins­ti­tu­tion­na­li­ser ce sys­tème en lui don­nant un nom, l’apartheid » (« déve­lop­pe­ment séparé »). Le dis­cours est devenu ouver­te­ment raciste, mais en réa­lité, peu de choses ont changé sur le ter­rain. La majo­rité noire est restée sans droit, confi­née aux ter­ri­toires afri­cains (les « ban­tous­tans »), sauf ceux qui obte­naient le « droit » de tra­vailler, à très bas salaires, dans les indus­tries et les mines des Blancs, locaux ou étran­gers. En 1961, le Parti natio­nal pro­cla­mait la République d’Afrique du Sud qui s’est reti­rée du Commonwealth où sous l’influence des nou­veaux pays indé­pen­dants afri­cains on dénon­çait l’apartheid, ce à quoi s’est joint (c’est à son hon­neur) le Premier ministre pro­gres­siste-conser­va­teur de l’époque, John Diefenbaker. Entre-temps, les inves­tis­se­ments étran­gers ont afflué en Afrique du Sud où les pro­fits étaient élevés et où la contes­ta­tion sociale était sous contrôle.

Dans le tour­billon de la Guerre froide

Dans les années sub­sé­quentes, le gou­ver­ne­ment sud-afri­cain s’est acharné à détruire la résis­tance. Après le mas­sacre de Sharpeville (1960), les mou­ve­ments de résis­tance étaient inter­dits. Avec l’appui de la CIA, le régime de l’apartheid a déman­telé l’ANC et arrêté ses chefs dont Nelson Mandela. L’Afrique du Sud était alors consi­dé­rée comme un bas­tion de l’Occident dans une Afrique tur­bu­lente. Malgré les reven­di­ca­tions des États afri­cains membres de l’ONU, les pays occi­den­taux ont refusé de consi­dé­rer des sanc­tions contre le régime de l’apartheid.

À Soweto en 1976, des mil­liers de jeunes étaient vio­lem­ment répri­més. Encore là, Ottawa, Washington et les autres n’ont pas bougé. Quand l’Afrique du Sud a envahi le nouvel État indé­pen­dant de l’Angola, on l’a laissé faire. Au Québec à l’époque, des ONG et des syn­di­cats lan­çaient une cam­pagne de soli­da­rité avec l’Angola. À l’opposé, le Premier ministre Pierre Trudeau refu­sait de parler aux mou­ve­ments qu’il consi­dé­rait comme des « ter­ro­ristes ».

Des ténors du milieu des affaires dont Conrad Black dénon­çaient les mou­ve­ments anti-apar­theid. Malgré le boy­cott de pays afri­cains, les jeux Olympiques de Montréal ont eu lieu avec la par­ti­ci­pa­tion de pays col­la­bo­rant ouver­te­ment avec l’Afrique du Sud dans le domaine spor­tif. Lorsque le PQ a été élu en 1976, le gou­ver­ne­ment de René Lévesque a au moins agi sym­bo­li­que­ment en reti­rant les vins sud-afri­cains des maga­sins de la SAQ.

L’essor du mou­ve­ment anti-apar­theid

Dans les années 1980 devant l’aggravation de la crise en Afrique du Sud et les mas­sacres per­pé­trés par l’Afrique du Sud en Angola, au Mozambique, en Namibie, au Zimbabwe, des sec­teurs impor­tants de la popu­la­tion au Canada, aux États-Unis, en Angleterre et ailleurs se sont orga­ni­sés dans un grand mou­ve­ment mon­dial contre l’apartheid. Il était néces­saire, esti­maient ces mou­ve­ments, de faire pres­sion contre le régime sud-afri­cain et le moyen était de dimi­nuer ou de mettre fin aux inves­tis­se­ments et au com­merce avec l’Afrique du Sud.

De grandes mul­ti­na­tio­nales ont ainsi été mises au pied du mur, tels Alcan, Québec Fer et Titane, Coca-Cola, Shell, General Motors. Mais jusqu’en 1985, le lobby animé par Conrad Black est resté très effi­cace. La crise en Afrique du Sud affir­mait-il, était le fruit d’une « conspi­ra­tion com­mu­niste inter­na­tio­nale ». Il met­tait de l’avant le mes­sage du chef tra­di­tion­nel Gatsha Buthelezi, qui condam­nait Mandela et se pré­sen­tait, avec l’appui du gou­ver­ne­ment sud-afri­cain, comme une « alter­na­tive modé­rée ».

Le tour­nant de Mulroney

Le Parti pro­gres­siste-conser­va­teur qui a pris le pou­voir en 1984 a alors été affecté par ce débat. Sous l’influence du ministre Joe Clark et du Premier Ministre Brian Mulroney, une pers­pec­tive « réa­liste » s’imposait. Il deve­nait en effet évident en effet que le régime de l’apartheid entrait dans une crise ter­mi­nale, inca­pable d’endiguer la résis­tance.

Des sec­teurs du monde des affaires sud-afri­cain le recon­nais­saient en enga­geant un dia­logue avec l’ANC. Dans plu­sieurs pays y com­pris le Canada et les États-Unis, le mou­ve­ment de boy­cot­tage et de dés­in­ves­tis­se­ment orga­nisé par les uni­ver­si­tés, les muni­ci­pa­li­tés et les syn­di­cats com­men­çaient à inquié­ter sérieu­se­ment les milieux finan­ciers. Ottawa décida alors de pous­ser dans le dos le Commonwealth, une ins­tance plutôt sym­bo­lique, mais qui avait une his­toire dans le dos­sier sud-afri­cain.

La très conser­va­trice Margareth Thatcher dut se rendre à l’évidence, de même que le Président Reagan aux États-Unis qui était alors isolé face à son opi­nion publique. De tout cela sont venues des sanc­tions rela­ti­ve­ment légères contre l’Afrique du Sud. Au Canada, ces sanc­tions étaient « volon­taires » puisqu’elles n’obligeaient pas, for­mel­le­ment, les entre­prises à dés­in­ves­tir. Néanmoins, plu­sieurs mul­ti­na­tio­nales ont sus­pendu gelé ou ralenti leurs opé­ra­tions, d’autant plus qu’elles deve­naient la cible des mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion. En 1986, une grande coa­li­tion qué­bé­coise a orga­nisé la venue de l’archevêque sud-afri­cain Desmond Tutu, qui venait de gagner le Prix Nobel de la paix.

Des mil­liers de per­sonnes l’ont acclamé. Le Premier Ministre qué­bé­coise Robert Bourassa, a alors promis lors d’une ren­contre avec Tutu de bouger dans le sens des sanc­tions (la Caisse de dépôts et de pla­ce­ments pos­sé­dait des actions dans des entre­prises œuvrant en Afrique du Sud). En 1987, les mêmes orga­ni­sa­tions qué­bé­coises orga­ni­saient un grand ras­sem­ble­ment au Palais des Congrès de Montréal pour accueillir des chefs de la résis­tance sud-afri­caine.

Dans un geste remar­qué, Joe Clark avait donné la main au repré­sen­tant de l’ANC, Thabo Mbeki (il est devenu pré­sident après le départ de Mandela). L’aide maté­rielle aux mou­ve­ments de libé­ra­tion et à des pays comme l’Angola et le Mozambique, qui venait des orga­ni­sa­tions anti-apar­theid, a été com­plé­men­tée par un sou­tien modeste de l’Agence cana­dienne de déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal

Le début de la fin

À la fin de la décen­nie, l’apartheid subis­sait de dures défaites, notam­ment en Angola contre les forces ango­laises et cubaines. Des négo­cia­tions se sont enga­gées pour impo­ser le retrait des forces sud-afri­caines de l’Angola et per­mettre l’indépendance de la Namibie (éga­le­ment occu­pée par l’Afrique du Sud). À Ottawa à la Chambres des com­munes, le gou­ver­ne­ment Mulroney a pro­posé une motion deman­dant la libé­ra­tion de Nelson Mandela. Des par­le­men­taires de droite du Parti Réformiste ont voté contre, tou­jours convain­cus que Mandela était un « ter­ro­riste ».

Mais fina­le­ment, le vent a tourné. En 1990, Mandela était libéré. Le gou­ver­ne­ment sud-afri­cain était encore déter­miné à « sauver les meubles » en pro­po­sant une démo­cra­tie « à géo­mé­trie variable » et la pro­tec­tion des « droits » des Blancs. Mais la pres­sion, tant à l’intérieur de l’Afrique du Sud que dans le monde, était trop forte. Les États-Unis et leurs alliés ont alors changé de stra­té­gie. Ils ont fait pres­sion sur Mandela pour qu’il s’engage à res­pec­ter les accords finan­ciers et com­mer­ciaux signés par le gou­ver­ne­ment de l’apartheid (dont une dette de plu­sieurs mil­liards de dol­lars).

Ils vou­laient aussi que l’ANC renonce à res­ti­tuer les biens mal acquis comme les terres et les res­sources volées à la popu­la­tion afri­caine. Finalement, rési­gné et inquiet, Mandela a écrit au Fonds moné­taire inter­na­tio­nal pour affir­mer que les « grandes réformes » seraient remises à plus tard. Au Canada, le milieu des affaires et le gou­ver­ne­ment Chrétien (élu en 1993) se sont réjouis. Après l’élection de 1994 qui por­tait Mandela au pou­voir, la nou­velle Afrique du Sud s’engageait dans la libé­ra­li­sa­tion de son éco­no­mie. Des entre­prises publiques étaient pri­va­ti­sées. On repor­tait la réforme des ser­vices publics des. La décep­tion a été très grande parmi la popu­la­tion, mais dans les milieux finan­ciers, c’était la fête.

La nou­velle Afrique du Sud

Au tour­nant des années 2000 après le départ de Mandela, cette offen­sive néo­li­bé­rale s’est conso­li­dée. Les pays occi­den­taux dont les États-Unis et le Canada ont encou­ragé l’Afrique du Sud à deve­nir le cham­pion du néo­li­bé­ra­lisme en Afrique. Un nou­veau « par­te­na­riat » pour l’Afrique, le NEPAD, a été financé entre autre par le Canada pour pro­mou­voir les pres­crip­tions néo­li­bé­rales qui ont causé tant de dom­mage. Les pro­blèmes de pau­vreté et de vio­lence ont été exa­cer­bés dans un pays qui reste au sommet de l’inégalité des reve­nus dans le monde.

La répres­sion est restée sévère contre les pro­tes­ta­tions popu­laires, ce qui rap­pelle mal­heu­reu­se­ment la période de l’apartheid. Finalement, le suc­ces­seur de Mandela, Thabo Mbeki, a été mis dehors par son propre parti, l’ANC, qui n’en pou­vait plus de voir cette dérive. Dans les pays avoi­si­nants et sur le conti­nent un peu par­tout, l’Afrique du Sud post-apar­theid s’est pré­sen­tée de plus en plus comme le nou­veau « gen­darme ». Les États-Unis veulent qu’elle prenne le relais pour mater les tur­bu­lences, d’autant plus qu’ils sont alors empê­trés dans la guerre sans fin au Moyen-Orient.

La lutte conti­nue

Aujourd’hui en Afrique du Sud, de nou­velles géné­ra­tions ont repris le dra­peau de la résis­tance. Des mou­ve­ments sociaux s’expriment dans les usines (grèves géné­rales) et dans les « town­ships » (bidon­villes) où pré­valent la pau­vreté et l’exclusion comme à l’époque de l’apartheid. Le gou­ver­ne­ment est bous­culé de toutes parts, ce qui crée un malaise social et poli­tique pro­fond. Entre-temps, les pays occi­den­taux insistent pour que le cap néo­li­bé­ral soit main­tenu même si la réa­lité rap­pelle à tout le monde que les poli­tiques en cours sont des­truc­tives.

Avant sa mort, c’est Mandela lui-même qui a dénoncé la ter­rible mal­ges­tion de la crise du SIDA, long­temps niée par le gou­ver­ne­ment de l’ANC. Il a dénoncé éga­le­ment les agres­sions des États-Unis et de ses alliés subal­ternes contre les pays et peuples, notam­ment au Moyen-Orient. En ce moment, de nou­velles crises sont en ges­ta­tion en Afrique du Sud. Face au néo-apar­theid, les camps demeurent retran­chés. Il y a la résis­tance popu­laire d’un côté. Et le pou­voir bien implanté des élites locales et inter­na­tio­nales.

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