L’Afrique du Sud et le Canada

Le décès du leader de l’ANC Nelson Mandela a été un moment de recueillement pour  des tas de gens en Afrique du Sud et dans le monde. Il y avait le sentiment qu’un géant de la démocratie et de la lutte contre le racisme s’éteignait tout en laissant derrière un message optimiste et combatif, ce qui montre que la population n’est pas indifférente. Pour autant, le concert d’éloges avait un goût un peu amer. À entendre les médias, tout le monde avait participé à la grande lutte. Tout le monde a toujours aimé Mandela. Tout le monde a toujours été contre l’apartheid : la droite, la gauche, les syndicats, les chambres de commerce. Ce n’était pas honnête et donc, sans vouloir ressusciter des vieux conflits, il faut ramener les faits.

Le colonialisme

Le système d’oppression racial en Afrique du Sud s’est progressivement en place dès l’arrivée des colons hollandais en 1652. Par la suite, l’Empire britannique (1806) a continué l’expropriation des Africains tout en perpétrant des massacres de grande envergure. Au début du vingtième siècle à la suite de la découverte des gisements d’or, la Grande-Bretagne s’imposait contre les descendants hollandais, les Afrikaners. Au Canada à cette époque, les élites s’inscrivaient tout à fait dans la défense du glorieux Empire britannique, d’où leur appui à l’écrasement des rebelles (1899-1902).

Il faut aussi se souvenir que des manifestations ont éclaté à Montréal contre ce qui était dénoncé comme une « guerre impérialiste ». Plus tard (1910), le Dominion de l’Union sud-africaine a établi un système de « réserves », comme au Canada, pour confiner la majorité noire sur 13 % du territoire (87 % étant réservé aux Blancs). Malgré les efforts de l’ANC (née en 1912), les protestations pacifiques et les pétitions n’ont pas fait bouger le régime raciste qui bien profité de l’appui de ses « protecteurs » occidentaux. À l’époque, l’Afrique entière est sous le joug colonial. Cette « normalité » est acceptée par tous les gouvernements canadiens.

L’apartheid

En 1948, le Parti national dirigé par les descendants des colons hollandais ont remporté les élections pour institutionnaliser ce système en lui donnant un nom, l’apartheid » (« développement séparé »). Le discours est devenu ouvertement raciste, mais en réalité, peu de choses ont changé sur le terrain. La majorité noire est restée sans droit, confinée aux territoires africains (les « bantoustans »), sauf ceux qui obtenaient le « droit » de travailler, à très bas salaires, dans les industries et les mines des Blancs, locaux ou étrangers. En 1961, le Parti national proclamait la République d’Afrique du Sud qui s’est retirée du Commonwealth où sous l’influence des nouveaux pays indépendants africains on dénonçait l’apartheid, ce à quoi s’est joint (c’est à son honneur) le Premier ministre progressiste-conservateur de l’époque, John Diefenbaker. Entre-temps, les investissements étrangers ont afflué en Afrique du Sud où les profits étaient élevés et où la contestation sociale était sous contrôle.

Dans le tourbillon de la Guerre froide

Dans les années subséquentes, le gouvernement sud-africain s’est acharné à détruire la résistance. Après le massacre de Sharpeville (1960), les mouvements de résistance étaient interdits. Avec l’appui de la CIA, le régime de l’apartheid a démantelé l’ANC et arrêté ses chefs dont Nelson Mandela. L’Afrique du Sud était alors considérée comme un bastion de l’Occident dans une Afrique turbulente. Malgré les revendications des États africains membres de l’ONU, les pays occidentaux ont refusé de considérer des sanctions contre le régime de l’apartheid.

À Soweto en 1976, des milliers de jeunes étaient violemment réprimés. Encore là, Ottawa, Washington et les autres n’ont pas bougé. Quand l’Afrique du Sud a envahi le nouvel État indépendant de l’Angola, on l’a laissé faire. Au Québec à l’époque, des ONG et des syndicats lançaient une campagne de solidarité avec l’Angola. À l’opposé, le Premier ministre Pierre Trudeau refusait de parler aux mouvements qu’il considérait comme des « terroristes ».

Des ténors du milieu des affaires dont Conrad Black dénonçaient les mouvements anti-apartheid. Malgré le boycott de pays africains, les jeux Olympiques de Montréal ont eu lieu avec la participation de pays collaborant ouvertement avec l’Afrique du Sud dans le domaine sportif. Lorsque le PQ a été élu en 1976, le gouvernement de René Lévesque a au moins agi symboliquement en retirant les vins sud-africains des magasins de la SAQ.

L’essor du mouvement anti-apartheid

Dans les années 1980 devant l’aggravation de la crise en Afrique du Sud et les massacres perpétrés par l’Afrique du Sud en Angola, au Mozambique, en Namibie, au Zimbabwe, des secteurs importants de la population au Canada, aux États-Unis, en Angleterre et ailleurs se sont organisés dans un grand mouvement mondial contre l’apartheid. Il était nécessaire, estimaient ces mouvements, de faire pression contre le régime sud-africain et le moyen était de diminuer ou de mettre fin aux investissements et au commerce avec l’Afrique du Sud.

De grandes multinationales ont ainsi été mises au pied du mur, tels Alcan, Québec Fer et Titane, Coca-Cola, Shell, General Motors. Mais jusqu’en 1985, le lobby animé par Conrad Black est resté très efficace. La crise en Afrique du Sud affirmait-il, était le fruit d’une « conspiration communiste internationale ». Il mettait de l’avant le message du chef traditionnel Gatsha Buthelezi, qui condamnait Mandela et se présentait, avec l’appui du gouvernement sud-africain, comme une « alternative modérée ».

Le tournant de Mulroney

Le Parti progressiste-conservateur qui a pris le pouvoir en 1984 a alors été affecté par ce débat. Sous l’influence du ministre Joe Clark et du Premier Ministre Brian Mulroney, une perspective « réaliste » s’imposait. Il devenait en effet évident en effet que le régime de l’apartheid entrait dans une crise terminale, incapable d’endiguer la résistance.

Des secteurs du monde des affaires sud-africain le reconnaissaient en engageant un dialogue avec l’ANC. Dans plusieurs pays y compris le Canada et les États-Unis, le mouvement de boycottage et de désinvestissement organisé par les universités, les municipalités et les syndicats commençaient à inquiéter sérieusement les milieux financiers. Ottawa décida alors de pousser dans le dos le Commonwealth, une instance plutôt symbolique, mais qui avait une histoire dans le dossier sud-africain.

La très conservatrice Margareth Thatcher dut se rendre à l’évidence, de même que le Président Reagan aux États-Unis qui était alors isolé face à son opinion publique. De tout cela sont venues des sanctions relativement légères contre l’Afrique du Sud. Au Canada, ces sanctions étaient « volontaires » puisqu’elles n’obligeaient pas, formellement, les entreprises à désinvestir. Néanmoins, plusieurs multinationales ont suspendu gelé ou ralenti leurs opérations, d’autant plus qu’elles devenaient la cible des mouvements de protestation. En 1986, une grande coalition québécoise a organisé la venue de l’archevêque sud-africain Desmond Tutu, qui venait de gagner le Prix Nobel de la paix.

Des milliers de personnes l’ont acclamé. Le Premier Ministre québécoise Robert Bourassa, a alors promis lors d’une rencontre avec Tutu de bouger dans le sens des sanctions (la Caisse de dépôts et de placements possédait des actions dans des entreprises œuvrant en Afrique du Sud). En 1987, les mêmes organisations québécoises organisaient un grand rassemblement au Palais des Congrès de Montréal pour accueillir des chefs de la résistance sud-africaine.

Dans un geste remarqué, Joe Clark avait donné la main au représentant de l’ANC, Thabo Mbeki (il est devenu président après le départ de Mandela). L’aide matérielle aux mouvements de libération et à des pays comme l’Angola et le Mozambique, qui venait des organisations anti-apartheid, a été complémentée par un soutien modeste de l’Agence canadienne de développement international

Le début de la fin

À la fin de la décennie, l’apartheid subissait de dures défaites, notamment en Angola contre les forces angolaises et cubaines. Des négociations se sont engagées pour imposer le retrait des forces sud-africaines de l’Angola et permettre l’indépendance de la Namibie (également occupée par l’Afrique du Sud). À Ottawa à la Chambres des communes, le gouvernement Mulroney a proposé une motion demandant la libération de Nelson Mandela. Des parlementaires de droite du Parti Réformiste ont voté contre, toujours convaincus que Mandela était un « terroriste ».

Mais finalement, le vent a tourné. En 1990, Mandela était libéré. Le gouvernement sud-africain était encore déterminé à « sauver les meubles » en proposant une démocratie « à géométrie variable » et la protection des « droits » des Blancs. Mais la pression, tant à l’intérieur de l’Afrique du Sud que dans le monde, était trop forte. Les États-Unis et leurs alliés ont alors changé de stratégie. Ils ont fait pression sur Mandela pour qu’il s’engage à respecter les accords financiers et commerciaux signés par le gouvernement de l’apartheid (dont une dette de plusieurs milliards de dollars).

Ils voulaient aussi que l’ANC renonce à restituer les biens mal acquis comme les terres et les ressources volées à la population africaine. Finalement, résigné et inquiet, Mandela a écrit au Fonds monétaire international pour affirmer que les « grandes réformes » seraient remises à plus tard.  Au Canada, le milieu des affaires et le gouvernement Chrétien (élu en 1993) se sont réjouis. Après l’élection de 1994 qui portait Mandela au pouvoir, la nouvelle Afrique du Sud s’engageait dans la libéralisation de son économie. Des entreprises publiques étaient privatisées. On reportait la réforme des services publics des. La déception a été très grande parmi la population, mais dans les milieux financiers, c’était la fête.

La nouvelle Afrique du Sud

Au tournant des années 2000 après le départ de Mandela, cette offensive néolibérale s’est consolidée. Les pays occidentaux dont les États-Unis et le Canada ont encouragé l’Afrique du Sud à devenir le champion du néolibéralisme en Afrique. Un nouveau « partenariat » pour l’Afrique, le NEPAD, a été financé entre autre par le Canada pour promouvoir les prescriptions néolibérales qui ont causé tant de dommage. Les problèmes de pauvreté et de violence ont été exacerbés dans un pays qui reste au sommet de l’inégalité des revenus dans le monde.

La répression est restée sévère contre les protestations populaires, ce qui rappelle malheureusement la période de l’apartheid. Finalement, le successeur de Mandela, Thabo Mbeki, a été mis dehors par son propre parti, l’ANC, qui n’en pouvait plus de voir cette dérive. Dans les pays avoisinants et sur le continent un peu partout, l’Afrique du Sud post-apartheid s’est présentée de plus en plus comme le nouveau « gendarme ». Les États-Unis veulent qu’elle prenne le relais pour mater les turbulences, d’autant plus qu’ils sont alors empêtrés dans la guerre sans fin au Moyen-Orient.

La lutte continue

Aujourd’hui en Afrique du Sud, de nouvelles générations ont repris le drapeau de la résistance. Des mouvements sociaux s’expriment dans les usines (grèves générales) et dans les « townships » (bidonvilles) où prévalent la pauvreté et l’exclusion comme à l’époque de l’apartheid. Le gouvernement est bousculé de toutes parts, ce qui crée un malaise social et politique profond. Entre-temps, les pays occidentaux insistent pour que le cap néolibéral soit maintenu même si la réalité rappelle à tout le monde que les politiques en cours sont destructives.

Avant sa mort, c’est Mandela lui-même qui a dénoncé la terrible malgestion de la crise du SIDA, longtemps niée par le gouvernement de l’ANC. Il a dénoncé également les agressions des États-Unis et de ses alliés subalternes contre les pays et peuples, notamment au Moyen-Orient. En ce moment, de nouvelles crises sont en gestation en Afrique du Sud. Face au néo-apartheid, les camps demeurent retranchés. Il y a la résistance populaire d’un côté. Et le pouvoir bien implanté des élites locales et internationales.