Pour un savoir engagé

Par Mis en ligne le 06 juillet 2014

Intellectuel et mili­tant

Depuis les grèves de novembre et décembre 1995 en France, les inter­ven­tions de Pierre Bourdieu ont été l’objet de cri­tiques, sou­vent vio­lentes, notam­ment de la part des jour­na­listes et des intel­lec­tuels média­tiques dont il avait ana­lysé le rôle social. Ce qui semble les avoir cho­qués avant tout, c’est qu’un « savant » inter­vienne aussi acti­ve­ment dans le domaine « poli­tique ». L’implication du socio­logue dans l’espace public remonte néan­moins au début des années 1960, à propos de la guerre d’Algérie.

Désireux de « penser la poli­tique sans penser poli­ti­que­ment », Pierre Bourdieu a cher­ché à démon­trer que, loin de s’opposer, les sciences sociales et le mili­tan­tisme peuvent consti­tuer les deux faces d’un même tra­vail, qu’analyser et cri­ti­quer la réa­lité sociale per­mettent de contri­buer à sa trans­for­ma­tion. Ce texte a été lu par son auteur lors d’une ren­contre à Athènes, en mai 2001, avec des cher­cheurs et des syn­di­ca­listes sur des thèmes tels que l’Europe, la culture et le jour­na­lisme et [figure] dans un livre [paru] au prin­temps [2002], Interventions (1961-2001), Science sociale et action poli­tique (Agone, Marseille).

S’il est aujourd’hui impor­tant, sinon néces­saire, qu’un cer­tain nombre de cher­cheurs indé­pen­dants s’associent au mou­ve­ment social, c’est que nous sommes confron­tés à une poli­tique de mon­dia­li­sa­tion. (Je dis bien une « poli­tique de mon­dia­li­sa­tion », je ne parle pas de « mon­dia­li­sa­tion » comme s’il s’agissait d’un pro­ces­sus natu­rel.) Cette poli­tique est, pour une grande part, tenue secrète dans sa pro­duc­tion et dans sa dif­fu­sion. Et c’est déjà tout un tra­vail de recherche qui est néces­saire pour la décou­vrir avant qu’elle soit mise en œuvre. Ensuite, cette poli­tique a des effets que l’on peut pré­voir grâce aux res­sources de la science sociale, mais qui, à court terme, sont encore invi­sibles pour la plu­part des gens. Autre carac­té­ris­tique de cette poli­tique : elle est pour une part pro­duite par des cher­cheurs. La ques­tion étant de savoir si ceux qui anti­cipent à partir de leur savoir scien­ti­fique les consé­quences funestes de cette poli­tique peuvent et doivent rester silen­cieux. Ou s’il n’y a pas là une sorte de non-assis­tance à per­sonnes en danger. S’il est vrai que la pla­nète est mena­cée de cala­mi­tés graves, ceux qui croient savoir à l’avance ces cala­mi­tés n’ont-ils pas un devoir de sortir de la réserve que s’imposent tra­di­tion­nel­le­ment les savants ?

Il y a dans la tête de la plu­part des gens culti­vés, sur­tout en science sociale, une dicho­to­mie qui me paraît tout à fait funeste : la dicho­to­mie entre scho­lar­ship et com­mit­ment – entre ceux qui se consacrent au tra­vail scien­ti­fique, qui est fait selon des méthodes savantes à l’intention d’autres savants, et ceux qui s’engagent et portent au dehors leur savoir. L’opposition est arti­fi­cielle et, en fait, il faut être un savant auto­nome qui tra­vaille selon les règles du scho­lar­ship pour pou­voir pro­duire un savoir engagé, c’est-à-dire un scho­lar­ship with com­mit­ment. Il faut, pour être un vrai savant engagé, légi­ti­me­ment engagé, enga­ger un savoir. Et ce savoir ne s’acquiert que dans le tra­vail savant, soumis aux règles de la com­mu­nauté savante.

Autrement dit, il faut faire sauter un cer­tain nombre d’oppositions qui sont dans nos têtes et qui sont des manières d’autoriser des démis­sions : à com­men­cer par celle du savant qui se replie dans sa tour d’ivoire. La dicho­to­mie entre scho­lar­ship et com­mit­ment ras­sure le cher­cheur dans sa bonne conscience car il reçoit l’approbation de la com­mu­nauté scien­ti­fique. C’est comme si les savants se croyaient dou­ble­ment savants parce qu’ils ne font rien de leur science. Mais quand il s’agit de bio­lo­gistes, ça peut être cri­mi­nel. Mais c’est aussi grave quand il s’agit de cri­mi­no­logues. Cette réserve, cette fuite dans la pureté, a des consé­quences sociales très graves. Des gens comme moi, payés par l’État pour faire de la recherche, devraient garder soi­gneu­se­ment les résul­tats de leurs recherches pour leurs col­lègues ? Il est tout à fait fon­da­men­tal de donner la prio­rité de ce qu’on croit être une décou­verte à la cri­tique des col­lègues, mais pour­quoi leur réser­ver le savoir col­lec­ti­ve­ment acquis et contrôlé ?

Il me semble que le cher­cheur n’a pas le choix aujourd’hui : s’il a la convic­tion qu’il y a une cor­ré­la­tion entre les poli­tiques néo­li­bé­rales et les taux de délin­quance, une cor­ré­la­tion entre les poli­tiques néo­li­bé­rales et les taux de cri­mi­na­lité, une cor­ré­la­tion entre les poli­tiques néo­li­bé­rales et tous les signes de ce que Durkheim aurait appelé l’anomie, com­ment pour­rait-il ne pas le dire ? Non seule­ment il n’y a pas à le lui repro­cher, mais on devrait l’en féli­ci­ter. (Je fais peut-être une apo­lo­gie de ma propre posi­tion…)

Maintenant, que va faire ce cher­cheur dans le mou­ve­ment social ? D’abord, il ne va pas donner des leçons – comme le fai­saient cer­tains intel­lec­tuels orga­niques qui, n’étant pas capables d’imposer leurs mar­chan­dises sur le marché scien­ti­fique où la com­pé­ti­tion est dure, allaient faire les intel­lec­tuels auprès des non-intel­lec­tuels tout en disant que l’intellectuel n’existait pas. Le cher­cheur n’est ni un pro­phète ni un maître à penser. Il doit inven­ter un rôle nou­veau qui est très dif­fi­cile : il doit écou­ter, il doit cher­cher et inven­ter ; il doit essayer d’aider les orga­nismes qui se donnent pour mis­sion – de plus en plus mol­le­ment, mal­heu­reu­se­ment, y com­pris les syn­di­cats – de résis­ter à la poli­tique néo­li­bé­rale ; il doit se donner comme tâche de les assis­ter en leur four­nis­sant des ins­tru­ments. En par­ti­cu­lier des ins­tru­ments contre l’effet sym­bo­lique qu’exercent les « experts » enga­gés auprès des grandes entre­prises mul­ti­na­tio­nales. Il faut appe­ler les choses par leur nom. Par exemple, la poli­tique actuelle de l’éducation est déci­dée par l’UNICE, par le Transatlantic Institute, etc. Il suffit de lire le rap­port de l’Organisation mon­diale pour le com­merce (OMC) sur les ser­vices pour connaître la poli­tique de l’éducation que nous aurons dans cinq ans. Le minis­tère de l’Éducation natio­nale ne fait que réper­cu­ter ces consignes éla­bo­rées par des juristes, des socio­logues, des éco­no­mistes, et qui, une fois mises en forme d’allure juri­dique, sont mises en cir­cu­la­tion.

Les cher­cheurs peuvent aussi faire un chose plus nou­velle, plus dif­fi­cile : favo­ri­ser l’apparition des condi­tions orga­ni­sa­tion­nelles de la pro­duc­tion col­lec­tive de l’intention d’inventer un projet poli­tique et, deuxiè­me­ment, les condi­tions orga­ni­sa­tion­nelles de la réus­site de l’invention d’un tel projet poli­tique ; qui sera évi­dem­ment un projet col­lec­tif. Après tout, l’Assemblée consti­tuante de 1789 et l’Assemblée de Philadelphie étaient com­po­sées de gens comme vous et moi, qui avaient un bagage de juriste, qui avaient lu Montesquieu et qui ont inventé des struc­tures démo­cra­tiques. De la même façon, aujourd’hui, il faut inven­ter des choses… Évidemment, on pourra dire : « Il y a des par­le­ments, une confé­dé­ra­tion euro­péenne des syn­di­cats, toutes sortes d’institutions qui sont sen­sées faire ça. » Je ne vais en pas faire ici la démons­tra­tion, mais on doit consta­ter qu’ils ne le font pas. Il faut donc créer les condi­tions favo­rables à cette inven­tion. Il faut aider à lever les obs­tacles à cette inven­tion ; obs­tacles qui sont pour une part dans le mou­ve­ment social qui est chargé de les lever – et notam­ment dans les syn­di­cats…

Pourquoi peut-on être opti­miste ? Je pense qu’on peut parler en termes de chances rai­son­nables de succès, qu’en ce moment c’est le kairos, le moment oppor­tun. Quand nous tenions ce dis­cours autour de 1995, nous avions en commun de ne pas être enten­dus et de passer pour fous. Les gens qui, comme Cassandre, annon­çaient des catas­trophes, on se moquait d’eux, les jour­na­listes les atta­quaient et ils étaient insul­tés. Maintenant, un peu moins. Pourquoi ? Parce que du tra­vail a été accom­pli. Il y a eu Seattle et toute une série des mani­fes­ta­tions. Et puis, les consé­quences de la poli­tique néo­li­bé­rale – que nous avions pré­vues abs­trai­te­ment – com­mencent à se voir. Et les gens, main­te­nant, com­prennent… Même les jour­na­listes les plus bornés et les plus butés savent qu’une entre­prise qui ne fait pas 15 % de béné­fices licen­cie. Les pro­phé­ties les plus catas­tro­phistes des pro­phètes de mal­heur (qui étaient sim­ple­ment mieux infor­més que les autres) com­mencent à être réa­li­sées. Ce n’est pas trop tôt. Mais ce n’est pas non plus trop tard. Parce que ce n’est qu’un début, parce que les catas­trophes ne font que com­men­cer. Il est encore temps de secouer les gou­ver­ne­ments sociaux-démo­crates, pour les­quels les intel­lec­tuels ont les yeux de Chimène, sur­tout quand il en reçoivent des avan­tages sociaux de tous ordres…

Un mou­ve­ment social euro­péen n’a, selon moi, de chance d’être effi­cace que s’il réunit trois com­po­santes : syn­di­cats, mou­ve­ment social et cher­cheurs – à condi­tion, évi­dem­ment, de les inté­grer, pas seule­ment de les jux­ta­po­ser. Je disais hier aux syn­di­ca­listes qu’il y a entre les mou­ve­ments sociaux et les syn­di­cats dans tous les pays d’Europe une dif­fé­rence pro­fonde concer­nant à la fois les conte­nus et les moyens d’action. Les mou­ve­ments sociaux ont fait exis­ter des objec­tifs poli­tiques que les syn­di­cats et les partis avaient aban­don­nés, ou oubliés, ou refou­lés. D’autre part, les mou­ve­ments sociaux ont apporté des méthodes d’action que les syn­di­cats ont peu à peu, encore une fois, oubliées, igno­rées ou refou­lées. Et en par­ti­cu­lier des méthodes d’action per­son­nelle : les actions des mou­ve­ments sociaux recourent à l’efficacité sym­bo­lique, une effi­ca­cité sym­bo­lique qui dépend, pour une part, de l’engagement per­son­nel de ceux qui mani­festent ; un enga­ge­ment per­son­nel qui est aussi un enga­ge­ment cor­po­rel.

Il faut prendre des risques. Il ne s’agit pas de défi­ler, bras dessus bras des­sous, comme le font tra­di­tion­nel­le­ment les syn­di­ca­listes le 1er mai. Il faut faire des actions, des occu­pa­tions de locaux, etc. Ce qui demande à la fois de l’imagination et du cou­rage. Mais je vais dire aussi : « Attention, pas de “syn­di­ca­lo­pho­bie”. Il y a une logique des appa­reils syn­di­caux qu’il faut com­prendre. » Pourquoi est-ce que je dis aux syn­di­ca­listes des choses qui sont proches du point de vue que les mou­ve­ments sociaux ont sur eux et pour­quoi vais-je dire aux mou­ve­ments sociaux des choses qui sont proches de la vision que les syn­di­ca­listes ont d’eux ? Parce que c’est à condi­tion que chacun des groupes se voie lui-même comme il voit les autres qu’on pourra sur­mon­ter ces divi­sions qui contri­buent à affai­blir des groupes déjà très faibles. Le mou­ve­ment de résis­tance à la poli­tique néo­li­bé­rale est glo­ba­le­ment très faible et il est affai­bli par ses divi­sions : c’est un moteur qui dépense 80 % de son éner­gie en cha­leur, c’est-à-dire sous forme de ten­sions, de fric­tions, de conflits, etc. Et qui pour­rait aller beau­coup plus vite et plus loin si…

Les obs­tacles à la créa­tion d’un mou­ve­ment social euro­péen unifié sont de plu­sieurs ordres. Il y a les obs­tacles lin­guis­tiques, qui sont très impor­tants, par exemple dans la com­mu­ni­ca­tion entre les syn­di­cats ou les des mou­ve­ments sociaux – les patrons et les cadres parlent les langues étran­gères, les syn­di­ca­listes et les mili­tants beau­coup moins. De ce fait, l’internationalisation des mou­ve­ments sociaux ou des syn­di­cats est rendue très dif­fi­cile. Puis il y a les obs­tacles liés aux habi­tudes, aux modes de pensée, et à la force des struc­tures sociales, des struc­tures syn­di­cales. Quel peut être le rôle des cher­cheurs là-dedans ? Celui de tra­vailler à une inven­tion col­lec­tive des struc­tures col­lec­tives d’invention qui feront naître un nou­veau mou­ve­ment social, c’est-à-dire des nou­veaux conte­nus, des nou­veaux buts et des nou­veaux moyens inter­na­tio­naux d’action.

Pierre Bourdieu
Sociologue, pro­fes­seur au Collège de France.

Le Monde diplo­ma­tique, février 2002

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