Pour un Littoral citoyen : se réapproprier les quartiers du Littoral Est.

Marie-Hélène Deshaies est présidente du Conseil de quartier de Maizerets, membre cofondatrice de la Table citoyenne Littoral Est et professeure à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval

Depuis près de deux ans maintenant, une importante mobilisation citoyenne est en cours dans les quartiers Vieux-Limoilou et Maizerets à Québec. En créant la Table citoyenne Littoral Est, des citoyen.ne.s et organismes ont voulu se donner un outil leur permettant de manifester leur mécontentement à l’égard de l’implantation d’un terminal de conteneurs (le projet Laurentia) et d’un parc techno-industriel (la Zone d’innovation Littoral Est) dans leurs quartiers. La présente campagne électorale municipale a constitué une opportunité pour la Table citoyenne de faire entendre ses propositions en faveur d’une réelle participation citoyenne à la gouvernance, d’une amélioration du milieu de vie et de l’environnement et d’une réduction des inégalités sociales, économiques et de santé.

La Zone d’innovation Littoral Est : un projet imposé aux citoyen.ne.s des quartiers du Littoral

En juin 2021, une première victoire est remportée par la Table citoyenne Littoral Est et ses alliés[1]. Le projet Laurentia, tel que promu par l’Administration portuaire de Québec, est rejeté par le gouvernement fédéral. Les mobilisations citoyennes ainsi qu’un rapport défavorable de l’Agence d’évaluation d’impact du Canada ont ainsi eu raison de ce projet aux conséquences jugées catastrophiques sur la qualité de l’air, la santé publique et les écosystèmes aquatiques[2]. Il s’agit bien-sûr d’un gain important pour les citoyen.ne.s des quartiers concernés mais la lutte n’est pas terminée pour la Table citoyenne puisque le projet d’implantation d’une zone d’innovation est toujours sur la table de travail de la Ville de Québec.

Le projet de Zone d’innovation Littoral Est (la ZILE, dorénavant rebaptisé InnoVitam) vise à décontaminer et à revitaliser une quinzaine de terrains municipaux vacants (près de 400 000m2) le long du fleuve Saint-Laurent afin d’y attirer des centres de recherche et des entreprises de haute technologie œuvrant dans les domaines de la « logistique intelligente du transport », de la « santé durable », des « technologies propres urbaines » et des « milieux de vie connectés »[3]. S’inscrivant dans la vision maritime Avantage Saint-Laurent de la CAQ, ce projet dont la zone d’influence s’étend bien au-delà des 15 terrains ciblés prévoit, à terme, l’arrivée de plusieurs centaines d’entreprises dans le secteur et la création de 15 000 emplois. En fait, il s’agit d’implanter, en plein cœur des quartiers habités de Maizerets et du Vieux-Moulin, un parc techno-industriel de grande envergure.

Ce projet développé depuis 2018 par la Ville de Québec et différents partenaires privés et institutionnels « vise à changer drastiquement et dramatiquement » le visage de ces territoires « désorganisés » selon les propos du maire sortant[4]. Il attirerait déjà, toujours selon le maire sortant, l’attention de nombreux promoteurs « qui salivent » devant les opportunités d’affaires qui se présentent à eux. En fait, c’est tout le secteur qui fait dorénavant l’objet de spéculation et d’importantes pressions immobilières avec le développement d’un immense complexe hospitalier et l’arrivée annoncée du tramway auxquelles s’ajoute ce projet de zone d’innovation. En témoignent notamment la vente d’un vaste terrain en face de l’un des terrains ciblés par la ZILE à un géant de l’immobilier, le groupe Brivia[5], ainsi que l’apparition de plusieurs complexes proposant des condos de luxe dans le secteur.

Or, pour la Table citoyenne Littoral Est, le projet de ZILE fait fi de la réalité et des besoins des quartiers et des populations de Maizerets, Vieux-Limoilou et Vieux-Moulin. Ces quartiers sont parmi ceux présentant le plus haut taux de défavorisation sociale et matérielle de la Capitale-Nationale. On y retrouve une population à faible revenu, extrêmement vulnérable, dont plusieurs personnes racisées ou issues de l’immigration. Y vivent également, dans des logements modestes, des maisons de chambres ou des ressources intermédiaires, plusieurs personnes utilisatrices des services en santé mentale offerts dans les deux hôpitaux situés à proximité. Avec l’avènement de la ZILE, ces populations sont parmi les plus susceptibles d’être victimes de hausses de loyer abusives et d’évictions illégales en plus d’être fragilisées encore davantage par une perte de services de proximité adaptés à leurs réalités et à leurs besoins. C’est tout le phénomène de gentrification déjà bien avancé dans les quartiers St-Sauveur et St-Roch qui se déplace maintenant vers les quartiers du Littoral Est. Après avoir subi pendant des décennies les conséquences d’une mauvaise qualité de l’air et d’un milieu de vie déficient en raison de la présence de l’incinérateur, d’industries lourdes et d’infrastructures autoroutières, ces communautés seront-elles chassées de leur quartier au profit de nouvelles populations plus aisées attirées par ce nouveau « milieu de vie durable » tel que promu par la ZILE ?

Jusqu’à maintenant et malgré les demandes répétées des citoyen.ne.s, la Ville de Québec n’a mené aucune réelle consultation sur ce projet qui aura pourtant des impacts considérables sur les populations et la configuration des quartiers du Littoral Est. Le projet est bel et bien en marche quoiqu’en disent les autorités municipales : un document de candidature de 200 pages a été déposé au ministère de l’Économie et de l’Innovation et est en attente d’approbation, les travaux de décontamination sont en cours, trois des quinze terrains sont prêts à être vendus et la Ville a obtenu le financement nécessaire à la mise en place d’un incubateur d’entreprises.

La Table citoyenne Littoral Est s’invite dans la campagne municipale

C’est avec ces enjeux en tête que les membres de la Table citoyenne se sont mobilisés au cours de la présente campagne électorale municipale. À l’issue de marches citoyennes au sein de la ZILE, les candidat.e.s des cinq principaux partis municipaux de la Ville de Québec ont été invité.e.s à prendre position. Plus précisément, la Table citoyenne leur a demandé de s’engager en faveur de l’adoption d’un moratoire sur la vente des 15 terrains et de la mise en place d’une gouvernance partagée[6] avec les citoyen.ne.s. Deux des cinq partis ont répondu de façon favorable à la demande de moratoire soit Démocratie Québec et Transition Québec, les autres ayant jugé cet engagement non nécessaire. Quant à la question de la gouvernance partagée, bien que tous les partis se soient prononcés en accord avec l’idée de consulter « davantage » la population sur le projet de ZILE, seul Transition Québec semble vouloir aller au-delà de la consultation et s’engager à revoir le processus décisionnel pour y intégrer pleinement les citoyen.ne.s.

Quel bilan peut-on faire de cette mobilisation ? Bien que l’objectif d’obtenir des engagements fermes des candidat.e.s n’a été que partiellement atteint et que les positionnements adoptés par la plupart des partis soient en grande partie décevants, la mobilisation citoyenne a progressé et fait des gains au cours de cette campagne. Les enjeux entourant la ZILE ont occupé une place importante. Le projet de ZILE et les motifs de la contestation citoyenne ont été parties intégrantes des différents débats qui se sont déroulés dans les quartiers du Vieux-Limoilou et de Maizerets. La Table citoyenne a bénéficié d’une bonne couverture médiatique et a su s’imposer comme un acteur crédible sur les questions d’aménagement urbain et de lutte contre les inégalités dans les quartiers du Littoral Est. Des liens de solidarité et des alliances ont été créés. À travers ses différentes activités (assemblées publiques virtuelles, présence sur les réseaux sociaux, marches citoyennes, etc.), la Table citoyenne participe ainsi au déploiement un mouvement plus large de mobilisation dans les quartiers centraux de Québec visant à redonner la ville à ses résident.e.s. Et c’est ce rôle que la Table citoyenne Littoral Est entend continuer à jouer aux lendemains des élections municipales du 7 novembre.

Pour suivre le travail de la Table citoyenne Littoral Est : https://www.facebook.com/PourUnLittoralCitoyen


  1. Mentionnons notamment Initiative citoyenne de vigilance du Port de Québec, Accès Saint-Laurent Beauport et Nature Québec qui ont lutté pendant des années contre les conséquences néfastes des activités du Port de Québec sur l’environnement et la santé de la population.
  2. https://iaac-aeic.gc.ca/050/evaluations/document/140599?culture=fr-CA
  3. Ville de Québec (2021). InnoVitam, https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/planification-orientations/amenagement_urbain/grands_projets_urbains/innovitam/
  4. Ville de Québec (2021). Point de presse : Annonce concernant le premier grand projet de la Zone d’innovation Littoral Est https://www.youtube.com/watch?v=adWzFusStT8&t=1s
  5. Le Carrefour de Québec (2021, 2 septembre). Gaétan moto déménage : l’immeuble et le terrain vendus au groupe Brivia https://www.carrefourdequebec.com/2021/09/gaetan-moto-demenage-limmeuble-et-le-terrain-vendus-au-groupe-brivia/
  6. La Table citoyenne Littoral Est a été inspirée ici des démarches entreprises dans le cadre des projets Louvain Est et Lachine Est à Montréal.