Pour renouveler la gauche mondiale

Par Mis en ligne le 12 janvier 2014

Construire un nou­veau sens commun

La gauche ne peut pas sim­ple­ment se conten­ter de diag­nos­tics et de dénon­cia­tions. Susciter l’indignation est impor­tant, mais ce n’est pas suf­fi­sant. Il faut confron­ter le capi­ta­lisme contem­po­rain, et son tour­billon pré­da­teur de la nature et de l’être humain avec des pro­po­si­tions et des ini­tia­tives et en fin compte, avec un nou­veau sens commun. La lutte poli­tique est une lutte pour pro­duire ce sens commun, tant au niveau sub­stan­tiel qu’au niveau formel et pra­tique. Il faut per­mettre aux gens de réor­ga­ni­ser le monde et donc lutter pour un nou­veau sens commun, pro­gres­siste, révo­lu­tion­naire, uni­ver­sa­liste.

Récupérer le concept de démo­cra­tie

Deuxièmement, nous devons récu­pé­rer le concept de démo­cra­tie. La gauche a tou­jours porté la ban­nière de la démo­cra­tie. C’est notre ban­nière, celle de la jus­tice, de l’égalité, de la par­ti­ci­pa­tion. Mais pour ce faire, nous devons nous débar­ras­ser de la concep­tion de la démo­cra­tie comme un fait sim­ple­ment ins­ti­tu­tion­nel. La démo­cra­tie, ce n’est pas seule­ment des ins­ti­tu­tions. Ce n’est pas seule­ment de voter chaque quatre ou cinq an.

Ce n’est pas seule­ment res­pec­ter les règles d’alternance. La démo­cra­tie, au-delà de la manière libé­rale, fos­si­li­sée qui nous empri­sonne, c’est aussi des valeurs, des prin­cipes orga­ni­sa­tion­nels d’entendement du monde : la tolé­rance, la plu­ra­lité, la liberté d’opinion, la liberté d’association. Ces prin­cipes et ces valeurs ne sont pas que des prin­cipes et des valeurs, ce sont aussi des ins­ti­tu­tions, mais pas seule­ment des ins­ti­tu­tions. La démo­cra­tie c’est la pra­tique, c’est l’action col­lec­tive. La démo­cra­tie, c’est la par­ti­ci­pa­tion gran­dis­sante à l’administration des biens com­muns que pos­sède une société.

Il y a démo­cra­tie si les citoyens par­ti­cipent de cette admi­nis­tra­tion. Si nous avons l’eau comme patri­moine commun, alors la démo­cra­tie, c’est par­ti­ci­per à la ges­tion de l’eau. Si nous avons les forêts, la terre, la connais­sance comme patri­moine commun, alors la démo­cra­tie c’est la ges­tion com­mune de ces biens. Nous aurons démo­cra­tie, au sens vivant, non fos­si­lisé du terme, si la popu­la­tion (et la gauche doit tra­vailler fort pour cela) par­ti­cipe à la construc­tion d’une ges­tion com­mune des res­sources com­munes, des ins­ti­tu­tions, du droit et des richesses.

Revendiquer des idéaux uni­ver­sels

La gauche doit récu­pé­rer la reven­di­ca­tion de l’universel, des idéaux uni­ver­sels : des com­muns. La poli­tique comme bien commun, la par­ti­ci­pa­tion comme par­ti­ci­pa­tion à la ges­tion des biens com­muns. La récu­pé­ra­tion des biens com­muns comme droit : droit au tra­vail, droit à la retraite, droit à l’éducation gra­tuite, droit à la santé, à un air propre, droit à la pro­tec­tion de la mère terre, droit à la pro­tec­tion de la nature. Ce sont des droits uni­ver­sels. Ce sont des biens com­muns uni­ver­sels devant les­quels la gauche doit pro­po­ser des mesures concrètes et objec­tives. Dans les pays capi­ta­listes dits avan­cés, on uti­lise les res­sources publiques pour sauver les banques. Le monde est à l’envers !

Pour une nou­velle rela­tion entre l’être humain et la nature

La gauche doit se battre pour éta­blir une nou­velle rela­tion méta­bo­lique entre l’être humain et la nature. En Bolivie, de par notre héri­tage autoch­tone, nous appe­lons cela une nou­velle rela­tion entre être humain et nature. Comme le dit le pré­sident Evo, « la nature peut exis­ter sans l’être humain, mais l’être humain ne peut pas exis­ter sans la nature ». Mais il ne faut pas non plus tomber dans la logique de l’« éco­no­mie verte » qui est une forme hypo­crite d’écologisme.

Les domi­nants ont converti la nature en un autre busi­ness. Notre approche doit être dif­fé­rente. La pro­duc­tion de richesses pour satis­faire les humains modi­fie la bio­sphère. En la modi­fiant, la plu­part du temps, nous détrui­sons la nature et donc l’être humain. Ce fait ne pré­oc­cupe pas le capi­ta­lisme, car pour lui tout est un busi­ness. Mais pour nous, pour l’humanité, pour la gauche, pour l’histoire de l’humanité, ce fait nous inquiète beau­coup. Nous devons reven­di­quer une nou­velle logique de rela­tions, je ne dirais pas har­mo­nique, mais plutôt méta­bo­lique, mutuel­le­ment béné­fique, entre envi­ron­ne­ment natu­rel vital et être humain.

La dimen­sion héroïque du poli­tique

Autrement, il n’y a pas de doute que nous devons reven­di­quer la dimen­sion héroïque du poli­tique, comme l’avait anti­cipé Hegel. Plus tard, Gramsci a dit que les socié­tés modernes, la phi­lo­so­phie, ainsi qu’un nouvel hori­zon de vie, doivent conver­ger en une foi envers la société. Cela signi­fie que nous devons recons­truire l’espoir, que la gauche doit être une struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle à la fois cohé­rente et flexible, capable de réha­bi­li­ter l’espoir dans les per­sonnes. Un nou­veau sens commun, une nou­velle foi – pas au sens reli­gieux du terme –, mais une nou­velle croyance géné­ra­li­sée à tra­vers laquelle les per­sonnes dédient héroï­que­ment leur temps, leurs efforts, leur espace et leur dévoue­ment.

Dépasser les cli­vages

La gauche aujourd’hui est fra­gi­li­sée parce que divi­sée. Il peut y avoir des dif­fé­rences sur 10 ou 20 points, mais nous conver­geons sur 100 autres points. Ces 100 points doivent être des points d’accord, de proxi­mité, de tra­vail. Laissons les 20 autres pour après. Nous sommes trop faibles pour nous donner le luxe de s’arrêter sur des dis­putes doc­tri­nales et sou­vent insi­gni­fiantes en nous dis­tan­ciant les uns des autres. Il est néces­saire d’assumer de nou­veau une logique gram­scienne pour uni­fier, arti­cu­ler et pro­mou­voir des actions com­munes.

L’État et au-delà de l’État

Il est néces­saire de prendre l’État, de lutter pour l’État, mais nous ne devons jamais oublier que l’État, plus qu’une machine, est un rap­port social. Il est à la fois matière et idée. Il est matière dans les rap­ports sociaux, comme force, pres­sion, budget, accords, règle­ments, lois. Mais il est fon­da­men­ta­le­ment idée comme croyance en un ordre commun, en un sens que nous nous pro­dui­sons en tant que com­mu­nauté. Au fond, la lutte pour l’État est une lutte pour la manière dont nous nous uni­fions, pour un nouvel uni­ver­sel. Pour une sorte d’universalisme qui unifie volon­tai­re­ment les per­sonnes.

La gauche au-delà de la gauche

Nous devons enre­gis­trer une pre­mière vic­toire sur le ter­rain des croyances. Nous devons battre nos adver­saires sur le ter­rain des mots, du sens commun, afin de mettre à plat les concep­tions domi­nantes de droite dans les dis­cours, dans la per­cep­tion du monde, dans les per­cep­tions morales que nous avons des choses. La poli­tique est fon­da­men­ta­le­ment convic­tion, arti­cu­la­tion, sens commun, croyance, idée par­ta­gée, juge­ment et concept en ce qui a trait à l’ordre du monde. Et ici la gauche ne peut sim­ple­ment se conten­ter de l’unité des partis pro­gres­sistes. Elle doit s’étendre à tra­vers les syn­di­cats qui sont le sup­port de la classe des tra­vailleurs et sa forme orga­nique d’unification. Il faut aussi rester atten­tif face à d’autres formes inédites d’organisation de la société, à la recon­fi­gu­ra­tion des classes sociales, aux pro­ces­sus nou­veaux d’unification, plus flexibles, moins orga­niques, peut-être plus ter­ri­to­riaux et peut-être moins cen­trés sur les lieux de tra­vail.

*Le vice-pré­sident de la Bolivie, Alvaro Garcia Linera est socio­logue, ex-pri­son­nier poli­tique et depuis 2006, vice-pré­sident de la Bolivie. L’intervention qui suit a été pré­sen­tée au congrès du Parti de la gauche euro­péenne (regrou­pe­ment de divers partis de gauche agis­sant au sein du Parlement euro­péen) le 13 décembre der­nier.

(Traduit du por­tu­gais par Dan Furukawa Marques)

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