« Intellectuels engagés » et « intellectuels dégagés »

Par Mis en ligne le 10 janvier 2014

La mar­gi­na­li­sa­tion de l’intellectuel authen­tique dans la société est « com­pen­sée » par l’apparition de tech­ni­ciens poli­tiques appe­lés « cadres » dont la force prin­ci­pale réside dans l’assimilation d’un lexique et d’une lit­té­ra­ture de parti et dans la maî­trise des rouages de la poli­tique poli­ti­cienne. Redoutables polé­mistes, ils ont l’habileté de parler allé­gre­ment de choses sans pro­fon­deur en leur don­nant un air de majesté poli­tique et intel­lec­tuelle.

Une des rai­sons de la déser­tion de l’espace public par les vraies élites et qui fait qu’on est amené à confondre le cadre poli­tique et l’intellectuel, rebutent tous les intel­lec­tuels et démo­crates.

« Une société qui n’est pas éclai­rée par des phi­lo­sophes est trom­pée par des char­la­tans », disait fort jus­te­ment le phi­lo­sophe fran­çais Condorcet. Or, pour qu’un intel­lec­tuel soit com­plè­te­ment épa­noui, il lui faut donc un ancrage aussi bien dans les idées que dans le sol de l’histoire. André Malraux a estimé avec raison qu’un « intel­lec­tuel n’est pas seule­ment celui à qui les livres sont néces­saires mais tout homme dont l’idée, si élé­men­taire soit-elle, engage et ordonne la vie ». Or comme la vie de l’individu est consub­stan­tiel­le­ment liée à celle du groupe, ce serait une utopie pour un intel­lec­tuel que d’espérer régler sa vie sans avoir à s’ajuster à la réa­lité sociale.

Les choix de vie que nous fai­sons peuvent certes pros­pé­rer dans les limites de la morale et de la famille, mais lorsque nos entre­prises atteignent cer­taines pro­por­tions, nous ne pou­vons plus les régler indé­pen­dam­ment de la réa­lité sociale. C’est dire donc que l’intellectuel et même le saint ont besoin d’une immer­sion dans les pro­fon­deurs de la société pour chan­ger le destin natio­nal sans lequel il n’y a aucun destin indi­vi­duel viable. L’intellectuel ne vit donc pas seule­ment d’idées, il a besoin de rendre vivantes celle-ci, il a besoin de donner corps à ses idées et rêves et c’est en ris­quant le face-à-face qu’il peut satis­faire cette exi­gence. Le solip­sisme est le pire ennemi d’un intel­lec­tuel.

Bourdieu assi­mile cette prise de dis­tance des intel­lec­tuels à une « fuite dans la pureté », mais on doit recon­naître, à la décharge des intel­lec­tuels, que cette fuite est pré­ci­pi­tée par la nature du débat en vigueur dans l’espace public actuel. Beaucoup d’acteurs poli­tiques pom­peu­se­ment appe­lés « cadres » se com­portent, en effet, comme des sal­tim­banques pour jus­te­ment empê­cher la tenue d’un débat d’idées : la stra­té­gie consiste à sub­mer­ger l’espace public par un bavar­dage média­tique, sous fond de lit­té­ra­ture de parti poli­tique du genre : « Le secré­taire géné­ral du parti ou le pré­sident m’a ins­truit ». La fina­lité ultime de cette logo­ma­chie est d’instaurer une logique du plé­bis­cite par le tru­che­ment des médias.

Le « marché » de l’opinion public est devenu tel­le­ment juteux, qu’il est l’objet de toutes sortes de convoi­tises. Les fai­seurs d’opinion et les spé­cia­listes du mar­ke­ting poli­tique étant cour­ti­sés de toutes parts, les faux « cadres » n’hésitent pas à user de l’ambigüité de cette notion de cadre pour assou­vir les des­seins d’une pro­mo­tion poli­tique ou pour se forger une « éthos de com­pé­tence ». On a ainsi des « cadres » sté­riles dont le seul mérite est le doxa­zein dont par­lait Platon pour signi­fier opiner, c’est-à-dire parler, or parler ce n’est pas tou­jours expri­mer une idée vraie et sensée.

On parle sou­vent d’ailleurs pour ne rien dire : beau­coup de « porte-parole », de « cadres » et autres spé­cia­listes de la science poli­tique de partis poli­tiques excellent dans cet exer­cice de mys­ti­fi­ca­tion.

La mar­gi­na­li­sa­tion de l’intellectuel authen­tique dans la société est « com­pen­sée » par l’apparition de tech­ni­ciens poli­tiques appe­lés « cadres » dont la force prin­ci­pale réside dans l’assimilation d’un lexique et d’une lit­té­ra­ture de parti et dans la maî­trise des rouages de la poli­tique poli­ti­cienne. Redoutables polé­mistes, ils ont l’habileté de parler allé­gre­ment de choses sans pro­fon­deur en leur don­nant un air de majesté poli­tique et intel­lec­tuelle.

Le « cadre » n’est plus for­cé­ment l’intellectuel nanti d’une for­ma­tion aca­dé­mique ou uni­ver­si­taire et qui est réso­lu­ment engagé dans la prise en charge théo­rique des pro­blèmes pra­tiques de sa société afin de leur trou­ver des solu­tions. La confi­gu­ra­tion de la société exige de lui qu’il se mue en habile rhé­to­ri­cien à l’aise sur tous les sujets, sans vrai­ment dis­po­ser de la moindre pos­ture de spé­cia­liste dans un domaine quel­conque

Á en croire le socio­logue fran­çais Pierre Bourdieu, l’une des carac­té­ris­tiques fon­da­men­tales de notre époque est qu’on est passé de l’« intel­lec­tuel engagé » à l’« intel­lec­tuel dégagé ». Si de brillants intel­lec­tuels, hon­nêtes et cou­ra­geux risquent d’être les der­niers des Mohicans, d’autres par contre sont de plus en plus exclus du jeu social ou se sont auto-exclus : ils sont passé de l’avant-garde à l’arrière-garde, du centre à la péri­phé­rie.

De l’antiquité à la révo­lu­tion fran­çaise, les intel­lec­tuels ont, en effet, tou­jours été à l’avant-garde du pro­grès social et des luttes pour l’épanouissement inté­gral de l’humain. Mais le 20e siècle semble mettre fin au mythe de l’élite pen­sante par la pro­mo­tion outran­cière d’une société tech­no­cra­tique dans laquelle seule l’efficacité de la raison pro­mé­théenne compte.

La toute-puis­sance de l’économique, avec pour consé­quence directe l’étouffement, voire la dégé­né­res­cence du poli­tique, a entrainé l’exil des pen­seurs au profit des acti­vistes et autres pro­pa­gan­distes. Ne trou­vant plus dans l’espace public un uni­vers dans lequel ils puissent s’épanouir, les intel­lec­tuels contem­po­rains ont tout bon­ne­ment déserté !

Ces faux débats impo­sés par ces « intel­lec­tuels » de seconde zone et leurs aco­lytes dans la presse res­semblent à du folk­lore poli­tique dans un embal­lage intel­lec­tuel : des évi­dences poli­tiques popu­laires expo­sées comme des véri­tés apo­dic­tiques indis­cu­tables. Nous sommes en pré­sence d’une réap­pa­ri­tion ata­vique d’une race « d’intellectuels » peu scru­pu­leux appe­lés « cadres » que Platon avait pris le soin de bien stig­ma­ti­ser sous le vocable de doxo­sophes : c’est-à-dire « des savants appa­rents des appa­rences ». Ils sont tra­gi­que­ment affli­gés par une quête effré­née d’une opi­nion à la fois insai­sis­sable et vaga­bonde.

Le doxo­sophe a les mêmes carac­tères que l’opinion dont elle traque inlas­sa­ble­ment la des­ti­na­tion : fri­vo­lité, incons­tance, super­fi­cia­lité et gran­di­lo­quence. Á la manière des sur­feurs qui manœuvrent à la sur­face des eaux, le doxo­sophe des temps modernes refuse de s’engager dans tout débat tech­nique, s’efforçant de poli­ti­ser tous les réseaux d’expression du savoir et du savoir-faire. Au lieu d’impulser le débat ou de tenter de l’élever intel­lec­tuel­le­ment, ils se contentent de para­si­ter une opi­nion publique pro­blé­ma­tique et par­fois arti­fi­cielle.

Dans les abysses de l’ignorance et d’une démis­sion col­lec­tive des vraies élites, la pseudo-science usurpe le rôle d’intellectuel auprès des non-intel­lec­tuels et pro­page les ténèbres de l’invective, de l’intrigue et de l’insolence par­tout où devraient pros­pé­rer la sagesse et la vertu d’une opi­nion argu­men­tée et fondée sur des démons­tra­tions rigou­reuses.

La démo­cra­tie ne sau­rait pros­pé­rer là où il n’y a pas d’échange d’idée, car sa voca­tion pre­mière est d’élever le commun des mor­tels à la dignité de citoyen accom­pli, d’où l’information et la com­mu­ni­ca­tion en sont la trame essen­tielle ou la matrice prin­ci­pale. « Qu’est-ce que la société, quand la raison n’en forme pas les nœuds, quand le sen­ti­ment n’y jette pas d’intérêt, quand elle n’est pas un échange de pen­sées agréables et de vraie bien­veillance ? » Une foire, un tripot, une auberge, un bois, un mau­vais lieu et des petites mai­sons : c’est tout ce qu’elle est tour à tour pour la plu­part de ceux qui la com­posent », disait jus­te­ment Chamfort.

Mais mal­heu­reu­se­ment, entre les idées de l’universitaire et les récri­mi­na­tions de l’étudiant, entre les pro­messes de l’industriel et les per­ti­nentes remarques et sug­ges­tion du paysan, entre les asser­tions du jour­na­liste et la lucide inter­ac­ti­vité des audi­teurs, lec­teurs et spec­ta­teurs, se fau­filent une race « d ‘intel­lec­tuels » ou de « cadres » qui para­sitent toute ten­ta­tive de déli­bé­ra­tion sérieuse et argu­men­tée.

Au lieu que l’espace média­tique soit démo­cra­ti­que­ment occupé sui­vant les prin­cipes démo­cra­tiques de la repré­sen­ta­ti­vité, de l’égalité, de la liberté et de la confron­ta­tion res­pon­sable et civique des idées, c’est le contraire qui se pro­duit dans notre pays : une éton­nante race d’entrepreneurs poli­tiques se sont appro­priés l’espace média­tique moyen­nant des réseaux, occultes, mais émi­nem­ment per­for­mants. La poli­tique est omni­pré­sente dans les médias au détri­ment des autres sec­teurs de la vie citoyenne, et les mêmes voix nous pol­luent l’ouïe à lon­gueur de jour­née, douze mois sur douze, sans inter­rup­tion, ni varia­tion !

Pape Sadio Thiam est jour­na­liste à Dakar (Sénégal)

27 décembre 2013

Une réponse à “« Intellectuels engagés » et « intellectuels dégagés »”

  1. Et pour­tant, je reste convaincu que le latin parlé, que je pra­tique cou­ram­ment, per­met­trait une union des intel­lec­tuels bien plus vraie. Et On pour­rait accé­der enfin à 85% de la lit­té­ra­ture des biblio­thèques au lieu de s’en voir privés comme actuel­le­ment.
    Je rap­pelle que la lit­té­ra­ture latine dite clas­sique (de Plaute à Tacite) ne repré­sente que 0,01% de cette lit­té­ra­ture.
    Cfr l’article du Wall street Journal :
    http://​online​.wsj​.com/​n​e​w​s​/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​S​B​1​0​0​0​1​4​2​4​0​5​2​7​0​2​3​0​3​7​5​5​5​0​4​5​7​9​2​0​7​8​6​2​5​2​9​7​17146

    Pr Stéphane Feye
    Schola Nova – Humanités Gréco-Latines et Artistiques
    http://​www​.scho​la​nova​.be
    http://​www​.concert​schola​.be
    http://www.liberte-scolaire.com/…/schola-nova