POLLUTIONS

Catastrophe de Bhopal : 25 ans d’impunité

Par Mis en ligne le 05 janvier 2010

La catas­trophe de Bhopal, en Inde, c’était en décembre 1984 : plu­sieurs mil­liers de morts, un demi mil­lion de per­sonnes empoi­son­nées par une fuite de pro­duits toxiques dans une usine de pes­ti­cides. Le PDG de l’entreprise court tou­jours, après un quart de siècle de pro­cé­dures, de com­pro­mis­sions et de com­pli­ci­tés locales. Les habi­tants, eux, conti­nuent de mourir. L’écrivain Indra Sinha raconte leur his­toire dans un roman, « Cette nuit-là ».

C’est l’histoire de la plus grande catas­trophe indus­trielle au monde : 20 000 morts, plus de 500 000 per­sonnes empoi­son­nées suite à une fuite de pro­duits toxiques d’une usine de pes­ti­cides à Bhopal, en décembre 1984. 25 ans plus tard, le site de l’usine indienne n’a tou­jours pas été décon­ta­miné. Les res­pon­sables vivent aux États-Unis, sans être inquié­tés par la jus­tice. Cette his­toire, Indra Sinha, a voulu en faire un roman (« Cette nuit-là », édi­tions Albin Michel).

Publicitaire, né en Inde et vivant en Grande-Bretagne, il a laissé tomber la pub il y a quelques années pour se consa­crer à Bhopal et ses habi­tants. Il a réuni des fonds pour construire et faire fonc­tion­ner un hôpi­tal qui vient en aide aux vic­times de la catas­trophe indus­trielle. Aujourd’hui, il ne mâche pas ses mots pour accu­ser l’entreprise états-unienne Union Carbide Corporation (rache­tée en 2001 par Dow Chemical) qui est à l’origine du drame, mais aussi le gou­ver­ne­ment indien, prêt à toutes les com­pro­mis­sions pour ne pas faire fuir les inves­tis­seurs étran­gers.

Une catas­trophe pré­vi­sible

Quand on relit les faits, 25 ans après, les res­pon­sa­bi­li­tés de la mul­ti­na­tio­nale amé­ri­caine et les négli­gences sautent aux yeux. En 1978, Union Carbide Corporation (UCC) construit une usine à Bhopal pour accom­pa­gner la « révo­lu­tion verte » de l’Inde et pro­duire deux pes­ti­cides, le Temik et le Sevin. 5000 tonnes par an, à base d’isocyanate de méthyle (MIC), dérivé du phos­gène – ou « gaz mou­tarde »- uti­lisé comme arme chi­mique lors de la pre­mière guerre mon­diale (son inha­la­tion pro­voque des œdèmes pul­mo­naires). « La plu­part des ingé­nieurs disent qu’on ne doit pas sto­cker le MIC, sauf si cela est abso­lu­ment néces­saire. Il est vola­tile même sous sa forme liquide, il peut explo­ser au contact de lui-même , explique Indra Sinha. Il faut le garder réfri­géré à 0°C et en très petite quan­tité. » Mais à Bhopal, UCC ne s’embarrasse pas de toutes ces pré­cau­tions, « on stocke des quan­ti­tés de MIC dans un tank grand comme une loco­mo­tive ».

Très vite, malgré les éco­no­mies faites sur la pré­ven­tion des risques, l’usine devient défi­ci­taire. La direc­tion veut la déman­te­ler et la vendre. Elle dimi­nue les frais de fonc­tion­ne­ment. La moitié des sala­riés sont licen­ciés. L’équipe des répa­ra­teurs passe de 8 à 2 per­sonnes. La for­ma­tion de sécu­rité est réduite de 6 mois à 2 semaines. Les ins­truc­tions sont en anglais, une langue que ne parlent pas la plu­part des sala­riés… « En 1982, un audit montre les dan­gers de cette usine, notam­ment concer­nant l’unité de fabri­ca­tion du MIC. Dans d’autres usines d’Union Carbide, aux États-Unis, des tra­vaux ont été effec­tués. Mais ici, à Bhopal, malgré les nom­breux inci­dents, rien n’est fait. » L’alarme est éteinte pour éviter de déran­ger en per­ma­nence les voi­sins. En cas de pro­blème aucun plan d’évacuation n’est prévu pour les habi­tants.

« Un mémo d’Union Carbide Corporation sou­ligne que 1,25 mil­lions de dol­lars ont été éco­no­mi­sés, mais qu’il sera sans doute dif­fi­cile de faire plus », ajoute Indra Sinha. Pour éco­no­mi­ser 37 dol­lars sup­plé­men­taires par jour, la direc­tion prend la déci­sion d’arrêter la réfri­gé­ra­tion du tank conte­nant le MIC… Un jour­na­liste de Bhopal, Raj Keswani, écrit une lettre au pre­mier ministre du Madhya Pradesh pour lui deman­der de réagir avant que Bhopal « ne se trans­forme en chambre à gaz d’Hitler ». Quelques semaines avant la catas­trophe, il écrit un article inti­tulé « Nous allons tous être anéan­tis ».

Déni de l’entreprise et com­pro­mis­sions du gou­ver­ne­ment indien

Le 3 décembre, un peu avant minuit, se pro­duit le désastre : une fuite toxique d’une cin­quan­taine de tonnes d’isocyanate de méthyle et autres pro­duits réac­tifs. Des mil­liers de per­sonnes sont tuées ou bles­sées. La réac­tion de Union Carbide ? « Ils ont juste fermé la porte et sont partis », com­mente Indra Sinha. Aujourd’hui encore, Dow Chemical comme l’UCC avant elle, refuse tou­jours de com­mu­ni­quer la com­po­si­tion exacte des gaz qui se sont échap­pés en invo­quant le sacro-saint « secret indus­triel ». Une atti­tude qui n’aide pas les méde­cins qui s’occupent des nom­breuses vic­times.

Sans ces élé­ments, dif­fi­cile en effet de savoir quelle est la cause exacte des can­cers qui se mul­ti­plient chaque année ou des muta­tions géné­tiques, et com­ment envi­sa­ger les meilleurs trai­te­ments… Est-ce l’inhalation des gaz ? L’eau conta­mi­née ? La réponse est d’autant plus dif­fi­cile qu’en 1994, le Conseil de recherche médi­cal indien (ICRM) a arrêté ses recherches, sans être auto­risé à publier toutes ses études. Selon le Dr Ganesh, de l’hôpital Nehru de Bhopal, 53% des vic­times du gaz souf­fri­raient de dérè­gle­ment chro­mo­so­mique. Aujourd’hui encore, l’eau contient des métaux lourds – zinc, plomb ou mer­cure, jusqu’à six mil­lions de fois la nor­male. Les nappes phréa­tiques sont gor­gées de pes­ti­cides, drai­nés par les pluies de mous­son depuis 25 ans. Ces poi­sons attaquent les corps, la peau, les organes, et même les foetus. Ils se trans­mettent aussi par le lait mater­nel.

Une situa­tion que nie le gou­ver­ne­ment régio­nal du Madhya Pradesh. « A part quelques fuites de kéro­sène, tout est propre. Allez frot­ter la terre contre votre bouche, votre visage, et si jamais il vous arrive quoi que ce soit, alors pré­ve­nez-moi », a récem­ment déclaré, sans aucune ver­gogne ni res­pect des vic­times, Babular Gaur, ministre chargé des vic­times de Bhopal. Celui-ci avait même pro­posé, pour les 25 ans de la catas­trophe, d’organiser des « portes ouvertes » de l’usine, afin de démon­trer l’innocuité du site. Le ministre indien de l’Environnement, Jairam Ramesh, a raconté à des jour­na­listes qu’il avait pris dans ses mains des déchets et qu’il n’était pas tombé malade. Une remarque « aussi cynique que s’il avait touché une ciga­rette et dit « regar­dez, je n’ai pas attrapé le cancer » », sou­pire Indra Sinha. Le don “amical » que Dow Chemical a versé au BJP, le parti poli­tique (droite natio­na­liste) dont fait partie Babular Gaur, explique pour une large partie l’aveuglement des res­pon­sables poli­tiques.

Le prix d’une vie

Pour cette catas­trophe, Union Carbide Corporation a versé 470 mil­lions de dol­lars d’indemnités (sans aucune obli­ga­tion de réha­bi­li­ta­tion du site). 570 000 habi­tants ont touché en moyenne 500 dol­lars de com­pen­sa­tion, pour toute leur vie [1]. « L’équivalent de 7 cen­times par jour, à peine le prix d’une tasse thé… », s’indigne Indra Sinha. « L’assurance de l’entreprise a pris en charge la plus grande partie. Union Carbide n’a mis que 25 mil­lions de dol­lars de sa poche ». En com­pa­rai­son, pour la catas­trophe d’AZF en France, qui a fait 30 morts, Total a déboursé envi­ron 2 mil­liards d’euros pour indem­ni­ser vic­times et sinis­trés. Mais une vie de Bhopal pèse bien moins lourd qu’une vie fran­çaise. Précisons que Dow pos­sède une usine de pes­ti­cides en France, à Drusenheim en Alsace (voir la carte des usines de pes­ti­cides implan­tées en France métro­po­li­taine, à la fin d’article).

En 1989, l’État indien, qui repré­sen­tait les vic­times, a accepté une somme six fois moins impor­tante que celle ini­tia­le­ment deman­dée. Une déci­sion qui a dégagé l’UCC de toute res­pon­sa­bi­lité civile ou pénale. Deux ans plus tard, des sur­vi­vants de la catas­trophe ont déposé une requête deman­dant la réou­ver­ture du dos­sier. La Cour suprême indienne a alors relancé les pour­suites contre l’entreprise. Le rachat en 2001 de l’UCC par Dow Chemical a permis de faire dis­pa­raître l’entité juri­dique res­pon­sable de la catas­trophe.

Aujourd’hui le chiffre d’affaires de Dow Chemical est de 39 mil­liards de dol­lars (en 2008). Son slogan : « Un monde en crois­sance apporte une res­pon­sa­bi­lité crois­sante [2] »… « L’entreprise essaye de redo­rer son image, en dépen­sant 3 ou 4 mil­lions de dol­lars en publi­cité depuis 3 ans, autour du thème “l’élément humain” », explique Indra Sinha. Il suffit de lire le site inter­net de l’entreprise pour com­prendre le déca­lage avec la réa­lité : « Chez Dow, nous croyons dans le pou­voir de “l’élément humain” pour chan­ger le monde. Nous accor­dons une grande impor­tance à l’écoute de nos com­mu­nau­tés et nous œuvrons pour être non seule­ment de “bons voi­sins” mais aussi une entre­prise citoyenne. (…) à tra­vers d’authentiques rela­tions nous construi­sons des com­mu­nau­tés meilleures, plus fortes et plus durables dans les lieux où nous sommes implan­tés. » [3]. Nous voilà ras­suré ! D’autant que, si sur­ve­nait un pro­blème, le pre­mier action­naire de Dow serait sans doute là pour aider les vic­times… puisqu’il s’agit de l’assureur Axa, qui détient 7% du capi­tal.

Toutes les vic­times de Bhopal ne sont pas encore nées

Dans la cli­nique Sambhavna, créée par Indra Sinha, 40 000 per­sonnes ont été soi­gnées gra­tui­te­ment. « Leurs corps sont sur­char­gés de pro­duits toxiques. Ailleurs, on leur en donne encore davan­tage, ils sont sur-médi­ca­men­tés. Tout en orga­ni­sant des opé­ra­tions chi­rur­gi­cales si besoin, la cli­nique Sambhavna uti­lise des trai­te­ments à base d’allopathie mais aussi à base de plantes et de méde­cine ayur­vé­dique, pour réduire les effets toxiques ». Le pre­mier prin­cipe ? « Ne pas faire empi­rer les choses. Du fait de pos­sibles inter­ac­tions, tout pro­duit chi­mique avalé, même une aspi­rine, peut avoir un effet désas­treux. »

À Bhopal, aujourd’hui encore, plus de 100 000 per­sonnes sont malades, souf­frant de can­cers, de pro­blèmes res­pi­ra­toires ou de mal­for­ma­tions congé­ni­tales. Victimes du gaz, vic­times de l’eau, ou de ce cock­tail empoi­sonné. Des tonnes de déchets, des bacs éven­trés s’amoncellent tou­jours sur le site. En mai 2004, une déci­sion de la Cour suprême indienne a permis d’améliorer l’accès à une eau potable, par la mise en place de citernes. Mais celles-ci sont dif­fi­ci­le­ment appro­vi­sion­nées. Selon les ONG, il man­que­rait plus de 800 000 litres d’eau pour satis­faire les besoins des quar­tiers les plus concer­nés.

Les vic­times demandent tou­jours, en vain, l’extradition de Warren Anderson, PDG d’Union Carbide Corporation en 1984. Il vivrait aujourd’hui près de New York. Dow Chemical cherche à implan­ter de nou­velles usines en Inde. Mais l’entreprise fait face à de nom­breuses contes­ta­tions de la part des habi­tants. Un centre de recherche de Dow a récem­ment été détruit par des mili­tants indiens. Malgré les mani­fes­ta­tions, les marches, les grèves de la faim, 25 ans après, le pro­blème est loin d’être réglé. Dans les pro­chaines années naî­tront encore de nou­velles vic­times de la catas­trophe indus­trielle de Bhopal.

Agnès Rousseaux

« Cette nuit-là », Indra Sinha, tra­duit de l’anglais par Dominique Vitalyos, Albin Michel, 22 euros, 442 p.

Notes

[1] Avec pour cri­tère, une espé­rance de vie res­tante de 30 ans et un revenu moyen par ménage de 800 rou­pies, soit 23 euros. [2] « A gro­wing world brings gro­wing res­pon­si­bi­lity » [3] « At Dow, we believe in the power of the Human Element to change the world. We place a high value on lis­te­ning to our com­mu­ni­ties and strive not just to be a good neigh­bor, but a global cor­po­rate citi­zen. We unders­tand that our pro­mise is our most vital pro­duct and through authen­tic rela­tion­ships we are buil­ding better, stron­ger, more sus­tai­nable com­mu­ni­ties in the places where we do busi­ness ». Source : http://​www​.dow​.com/​c​o​m​m​i​t​m​e​n​t​s​/​c​o​r​p​_​c​i​t.htm

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