Penser les conditions de la démocratie participative

Par , Mis en ligne le 15 août 2013

« Serions- nous en voie de dénaturer la citoyenneté, de la vider de sa substance ? Ou, ces différentes déclinaisons de la citoyenneté témoignent-elles d’une volonté de plus en plus partagée, et souvent non dite, de reconnaître les limites de la citoyenneté telle qu’elle s’est développée relativement à l’État-nation pour mieux la redéfinir ? »

Nouvelles pra­tiques citoyennes ! Le qua­li­fi­ca­tif « citoyen » fait désor­mais partie des buzz words dont l’abus séman- tique n’a d’égal que l’abondance de l’usage. En effet, les cher­cheurs et les inter­ve­nants n’hésitent pas à qua­li­fier de citoyennes toutes pra­tiques, types d’institution ou expé­riences qui impliquent une forme quel­conque de par­ti­ci­pa­tion des citoyens, et ce, peu importe le type et le degré de par­ti­ci­pa­tion, le rôle accordé aux citoyens, et sans égard à leur statut. La citoyen­neté tra­verse ainsi les dis­ci­plines et les sphères d’activité telles que les ser­vices sociaux, l’environne- ment, l’aménagement du ter­ri­toire, les luttes pour l’altermondialisme et contre le néo­li­bé­ra­lisme, etc. Sont évo­quées tour à tour les notions de citoyen­neté mon­diale, de citoyen­neté locale, voire urbaine, et de citoyen­neté à couches mul­tiples. Serions- nous en voie de déna­tu­rer la citoyen­neté, de la vider de sa sub­stance ? Ou, ces dif­fé­rentes décli­nai­sons de la citoyen­neté témoignent-elles d’une volonté de plus en plus par­ta­gée, et sou­vent non dite, de recon­naître les limites de la citoyen­neté telle qu’elle s’est déve­lop­pée rela­ti­ve­ment à l’État-nation pour mieux la redé­fi­nir ?

Ce dos­sier n’a sur­tout pas la pré­ten­tion de cou­vrir l’ensemble des pra­tiques d’intervention impli­quant toutes ces accep­tions de la citoyen­neté, mais de réflé­chir sur quelques pra­tiques qui s’inscrivent dans ce qui est appelé la démo­cra­tie parti- cipa­tive. De façon géné­rale, celle-ci se dis­tingue de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive et délé­ga­tive par le fait que les citoyens et les citoyennes sont remis au cœur de pro­ces­sus déci­sion­nels orien­tant le deve­nir de la société. Ce choix est jus­ti­fié par la sur­en­chère actuelle du recours aux pra­tiques qua­li­fiées de citoyennes dans un contexte où se côtoient cynisme et nihi­lisme tant à l’égard du pou­voir réel des indi­vi­dus et des col­lec­ti­vi­tés à influen­cer les déci­sions qu’à celui de leur confiance envers les repré­sen­tants poli­tiques. Comme on le constate, la repré­sen­ta­tion des inté­rêts des indi­vi­dus et des col­lec­ti­vi­tés qui passe par la délé­ga­tion de leur pou­voir à des élus au sein de nos ins­ti­tu­tions poli­tiques actuelles a fini par créer un fossé tel que l’acte même de repré­sen­ta­tion perd son sens. Sans reje­ter la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, il importe de réflé­chir au renou­vel­le­ment de la démo­cra­tie qui passe, à notre avis, par la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive. Cela sou­lève des ques­tions théo­riques, pra­tiques et poli­tiques fon­da­men­tales en ce qui regarde l’établissement de condi­tions éga­li­taires dans l’appropriation col­lec­tive des actes sociaux et poli­tiques. La dimen­sion démo­cra­tique de la par­ti­ci­pa­tion des indi­vi­dus au vivre-ensemble ne va pas de soi. C’est pour­quoi les articles de ce dos­sier tentent d’explorer les enjeux asso­ciés aux pra­tiques citoyennes s’inscrivant dans un pro­ces­sus de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive. Ainsi, les moda­li­tés d’application de ce type de démo­cra­tie seront étu­diées dans ces articles à tra­vers une diver­sité de contextes notam­ment ceux du Québec, de la France et du Brésil : le déve­lop­pe­ment éco­no­mique et poli­tique urbain (Bherer ; Latendresse), l’ac- tion com­mu­nau­taire et asso­cia­tive (Patsias), la par­ti­ci­pa­tion civique des jeunes (Cicchelli), un par­te­na­riat d’organismes publics et com­mu­nau­taires œuvrant auprès des jeunes de la rue (Parazelli et Colombo), des ins­ti­tu­tions publiques d’inter- ven­tions sociales (Prades) et d’une entre­prise de trans­ports publics (Moreau).

TRANSFORMATIONS DE LA CITOYENNETÉ

La défi­ni­tion clas­sique de la citoyen­neté, la plus cou­rante dans la lit­té­ra­ture, se décline en termes de droits et obli­ga­tions accor­dés par l’État. Elle pose le rap­port entre l’État et la nation, celle-ci étant consi­dé­rée comme la com­mu­nauté poli­tique pre­mière (Nootens, 2004). Or, peu de cher­cheurs se rap­pellent, à l’instar d’Isin (2006), que la citoyen­neté remonte à la cité-État, bien avant l’émergence de l’État- nation. Le simple fait d’habiter la ville, sou­ligne-t-il, accor­dait les « droits de la ville » au citoyen. Toutefois, l’hégémonie de l’État-nation, comme modèle de ges­tion ter­ri­to­ria­li­sée du poli­tique, depuis les trai­tés de Westphalie en 1648, semble avoir fait oublier par une sorte de sub­ter­fuge que la citoyen­neté a un jour émané de la ville, et qu’elle peut se décli­ner autre­ment que dans sa rela­tion à l’État-nation.

À notre avis, deux fac­teurs prin­ci­paux nous per­mettent d’expliquer cet engoue­ment sou­dain pour la citoyen­neté, et ce, peu importe les dis­ci­plines, les champs ou les sphères d’activité. Le pre­mier fac­teur est sans aucun doute lié à ce qu’un bon nombre de poli­to­logues, à la suite de Badie (1995), ont tenté de mettre en lumière. La mon­dia­li­sa­tion entraî­ne­rait, selon cer­tains, l’affaiblissement de l’État- nation et de son prin­cipe de ter­ri­to­ria­lité, voire sa fin. D’autres affirment qu’il s’agit davan­tage d’une restruc­tu­ra­tion du poli­tique. Chose cer­taine, la mon­dia­li­sa­tion, telle qu’elle se déploie dans sa troi­sième phase, touche de façon directe ce mode de ges­tion ter­ri­to­ria­lisé du poli­tique et l’organisation du monde pensée à tra­vers l’État-nation. La restruc­tu­ra­tion capi­ta­liste, per­mise notam­ment grâce à l’avènement des nou­velles tech­no­lo­gies de com­mu­ni­ca­tion, l’affaiblissement des fron­tières et la mise en place d’accords de libre-échange entraî­ne­raient une restruc­tu­ra­tion socio- spa­tiale qui se déploie à dif­fé­rentes échelles et sur dif­fé­rents ter­ri­toires (Purcell, 2003 ; Nootens, 2004). Ce pro­ces­sus qua­li­fié de « déter­ri­to­ria­li­sa­tion-reter­ri­to­ria- lisa­tion » ver­rait des ter­ri­toires, prin­ci­pa­le­ment celui de l’État-nation, perdre de leur impor­tance au profit de ter­ri­toires émer­gents, notam­ment les grandes régions et les métro­poles, d’où l’hypothèse de plus en plus popu­laire d’une citoyen­neté à mul­tiples niveaux. D’autres réfutent cette thèse et sou­tiennent que l’État-nation demeure le réfé­rent par lequel se défi­nissent les com­mu­nau­tés d’appartenance (Labelle et Rocher, 2004).

Comme on le voit, le débat qui entoure l’État-nation abou­tit inévi­table- ment à un ques­tion­ne­ment sur la citoyen­neté. Celle-ci est-elle condam­née à être asso­ciée, de façon exclu­sive à l’État-nation ? Est-il pos­sible de consi­dé­rer que la citoyen­neté puisse se redé­fi­nir en rela­tion avec des com­mu­nau­tés d’apparte- nance autres que la nation, et d’autres ter­ri­toires que celui de l’État-nation ? Ou encore peut-elle se réfé­rer à plu­sieurs échelles ou com­mu­nau­tés d’appartenance ? À l’heure de la « post­mo­der­ni­sa­tion » prise ici au sens de Isin (2006) ou de la moder­nité avan­cée, la ques­tion iden­ti­taire prend ici tout son sens. Les reven­di­ca­tions liées à l’identité (Castells, 1999) s’articulent-elles néces­sai­re­ment par oppo­si­tion à la citoyen­neté ? Ou est-il pos­sible de repen­ser la citoyen­neté en recon­nais­sant les mul­tiples réfé­rents iden­ti­taires par les­quels un indi­vidu ou un groupe se dis­tinguent des autres ?

Le second fac­teur qui explique, selon nous, le regain d’intérêt pour la citoyen- neté relève de la crise de la démo­cra­tie, de la démo­cra­tie en panne (Mendel,2003) ou du défi­cit démo­cra­tique. Paradoxalement, malgré la dif­fu­sion de la démo­cra­tie libé­rale qui s’est éten­due aux pays de l’Europe de l’Est, aux anciens régimes dic­ta­to­riaux de l’Amérique du Sud, et pro­gres­si­ve­ment à cer­tains États du Moyen-Orient dont l’Irak, les ter­ri­toires pales­ti­niens et l’Afghanistan, les citoyens de nom­breuses régions du monde, à com­men­cer par ceux des États- Unis, renon­ce­raient de plus en plus aux droits et res­pon­sa­bi­li­tés octroyés par la citoyen­neté. Les tra­vaux de Norris (1999) montrent en effet que dans de nom­breuses démo­cra­ties libé­rales des pays occi­den­taux, les citoyens boudent les formes clas­siques de par­ti­ci­pa­tion asso­ciées à la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. À eux seuls, les taux d’abstention lors des élec­tions légis­la­tives en disent long sur le cynisme crois­sant des citoyens qui semblent de moins en moins convain­cus du jeu démo­cra­tique. Dans une entre­vue récente, Baudrillard (2006 : 10) expri­mait ce point de vue : « Je pense à toutes les pra­tiques poli­tiques, et même au sys­tème élec­to­ral : c’est une sur­vi­vance main­te­nue à bout de bras, mais ce n’est plus un sys­tème vivant de repré­sen­ta­tion. »

Plus près de nous, le taux de par­ti­ci­pa­tion lors des der­nières élec­tions fédé- rales illustre que les Canadiens et les Québécois s’inscrivent eux aussi dans cette ten­dance géné­rale qui ques­tionne les limites de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. À l’issue des États géné­raux sur la réforme des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques menés en 2003, son pré­sident Claude Béland, ancien pré­sident de la Fédération des caisses popu­laires Desjardins, concluait que les citoyens sont de plus en plus scep­tiques à l’égard des limites de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Il évo­quait éga­le­ment la curio­sité, voire l’engouement des Québécois et des Québécoises pour la démo- cratie par­ti­ci­pa­tive de plus en plus évo­quée, sans tou­te­fois jamais être défi­nie (Latendresse, 2004).

Pour notre part, en nous ins­pi­rant de Perrineau (2003), nous qua­li­fions ce phé­no­mène de para­doxe du désen­chan­te­ment démo­cra­tique (Latendresse, 2004). La démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, telle qu’elle s’est déve­lop­pée, semble avoir atteint des limites impor­tantes, notam­ment en termes de sous-repré­sen­ta­tion de cer­tains groupes long­temps mar­gi­na­li­sés dans nos socié­tés libé­rales, en par­ti­cu­lier les femmes, les mino­ri­tés eth­niques et les per­sonnes à faible revenu, et nous pour- rions conti­nuer cette énu­mé­ra­tion. C’est pour­quoi, avec Isin (1992), nous recon- nais­sons que la citoyen­neté, telle qu’elle s’est déve­lop­pée, a été pro­duc­trice de mar­gi­na­li­sa­tion. C’est aussi ce que nous ont rap­pelé les révoltes des ban­lieues fran­çaises récem­ment (Beaud et Pialoux, 2005). Soulignons que l’individualisa- tion crois­sante de la vie sociale impose aux indi­vi­dus qu’ils créent eux-mêmes les condi­tions de leur épa­nouis­se­ment de telle sorte que plu­sieurs reven­diquent un pou­voir accru sur les condi­tions de leur vie non seule­ment indi­vi­duelle, mais sociale. Ce ne sont pas tous les indi­vi­dus qui ont les moyens de trou­ver leur bon­heur dans la consom­ma­tion ou qui y trouvent là de quoi se réa­li­ser comme être humain. À ce sujet, Mendel (2003 : 88) ajoute que la logique du capi­ta­lisme elle-même et non sa seule mon­dia­li­sa­tion contri­bue à éroder les pos­si­bi­li­tés réelles de pra­tiques citoyennes :

Le capi­ta­lisme, après avoir laminé l’autorité tra­di­tion­nelle, les socié­tés patriar­cales, le catho­li­cisme, tend main­te­nant à s’attaquer à la démo­cra­tie elle-même, dans la mesure où celle-ci, contre l’argent-roi, essaie, avec de piètres résul­tats, d’endiguer les menaces géné­rales pour la santé, la des­truc­tion des équi­libres natu­rels, le déli­te­ment social. Le capi­ta­lisme a besoin d’un consom­ma­teur pas d’un citoyen.

LA DÉMOCRATIE PARTICIPATIVE : EXPÉRIMENTER L’APPROPRIATION COLLECTIVE DE L’ACTE POLITIQUE

Malgré ce constat trou­blant, les hommes et les femmes de nom­breux pays, régions et villes du monde n’ont pas « jeté le bébé avec l’eau du bain » . C’est pour­quoi on assiste à une quête de nou­velles pra­tiques, voire de nou­veaux dis­po­si­tifs de parti- cipa­tion qui per­met­traient de rame­ner les citoyens et les citoyennes au cœur des pra­tiques asso­ciées à la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive (Bacqué et Sintomer, 2001). En d’autres termes, malgré leur désen­chan­te­ment, on constate un peu par­tout dans le monde une quête pour de nou­velles pra­tiques qui visent à rendre aux citoyens et aux citoyennes le pou­voir que les élus, dans nos sys­tèmes de démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, se sont arrogé.

Qu’entend-on par « nou­velles pra­tiques citoyennes » ? Répondre à cette ques- tion demeure un exer­cice dif­fi­cile, voire périlleux. D’une part, parce qu’il repose à la fois sur une approche nor­ma­tive, celle des cher­cheurs, des pra­ti­ciens, des inter­ve­nants qui sou­haitent accom­pa­gner les citoyens et les citoyennes dans leur quête d’une autre démo­cra­tie qui serait plus inclu­sive, ouverte, et qui repo­se­rait sur la par­ti­ci­pa­tion réelle et entière de tous et de toutes, sans égard à leurs papiers, à leurs réfé­rents iden­ti­taires, à leur capa­cité de payer, à leur mode de vie, à leur orien­ta­tion sexuelle, à leur quar­tier, ville ou vil­lage, etc. D’autre part, parce que cette approche néces­site une rup­ture para­dig­ma­tique avec les réformes procé- durales (par exemple la cam­pagne qui se déroule au Québec autour du scru­tin pro­por­tion­nel). Il s’agit de penser les condi­tions pra­tiques d’une démo­cra­tie où la créa­ti­vité des popu­la­tions puisse s’exprimer col­lec­ti­ve­ment selon leurs désirs et non des besoins défi­nis par des experts ou uni­que­ment par des élus. Il s’agit de faire de l’acte citoyen un pro­ces­sus col­lec­tif et non seule­ment indi­vi­duel (Parazelli, 2004). Autrement dit, le défi consiste para­doxa­le­ment à mettre les citoyens orga­ni­sés et non orga­ni­sés en posi­tion d’investir l’espace public, de défi­nir leur propre posi­tion de façon col­lec­tive et à par­ta­ger le pou­voir avec les élus et les experts. Comme ce type de pra­tiques ne s’improvise pas, il est donc néces­saire d’en explo­rer les condi­tions théo­riques, poli­tiques, éthiques et pra­tiques afin de déga­ger des pistes concrètes d’actualisation.

Pour nous, la réfé­rence à la citoyen­neté repose sur un prin­cipe fonda- mental : celui de l’appropriation col­lec­tive de l’acte poli­tique par les citoyens et les citoyennes, qui exigent l’assurance que leur par­ti­ci­pa­tion aura un effet réel sur le pro­ces­sus déci­sion­nel et/​ou sur la recon­nais­sance de leur place au sein d’un dia­logue continu (Honneth, 2000). Évoquer l’appropriation col­lec­tive de l’acte poli­tique permet ainsi de se démar­quer de l’idée qui asso­cie, de façon un peu méca­nique, toute forme de par­ti­ci­pa­tion à la citoyen­neté. L’appropriation par les citoyens et les citoyennes sou­lève de façon imma­nente la ques­tion du pou­voir. En d’autres termes, cela implique une redé­fi­ni­tion de la rela­tion entre l’État, ses ins­ti­tu­tions, les élus et les citoyens et citoyennes orga­ni­sés et non orga­ni­sés pour placer ces der­niers au centre de la rela­tion et non en péri­phé­rie comme cela est le cas avec la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Le même rai­son­ne­ment vaut pour la parti- cipa­tion au sein d’institutions d’intervention sociale où leur fonc­tion­ne­ment tend à réduire cette par­ti­ci­pa­tion des citoyens à titre de « clients » auprès des­quels il faut sonder les besoins, ou leur faire dire leurs besoins.

VERS DE NOUVELLES PRATIQUES CITOYENNES

Dans ce dos­sier, trois textes partent de la ville comme milieu de vie pour évo­quer les pra­tiques citoyennes, qu’elles soient ins­ti­tu­tion­na­li­sées comme c’est le cas dans les textes de Bherer et de Latendresse ou qu’elles soient non ins­ti­tu­tion­na­li­sées mais pro­fes­sion­na­li­sées comme c’est le cas dans le texte de Patsias. Dans son article trai­tant de l’expérience du budget par­ti­ci­pa­tif à Porto Alegre, Latendresse consi- dère que cette expé­rience contri­bue au renou­vel­le­ment de la démo­cra­tie urbaine, car l’élaboration du budget part d’un exer­cice de prio­ri­sa­tion des inves­tis­se­ments réa­lisé par les citoyens orga­ni­sés et non orga­ni­sés pour conver­ger, à l’étape finale, vers les élus du conseil muni­ci­pal. Les déli­bé­ra­tions entre habi­tants et habi­tantes d’un même quar­tier, des quar­tiers d’une même région, et de la ville per­mettent de dépas­ser l’individualisme pri­va­tisé (Castoriadis, 1998) pour ainsi mieux construire le vivre-ensemble. Par ailleurs, par­tant de la recon­nais­sance de la conflic­tua­lité entre les acteurs, le dis­po­si­tif de par­ti­ci­pa­tion à Porto Alegre permet l’inversion des prio­ri­tés. Les res­sources de la muni­ci­pa­lité sont octroyées en pre­mier lieu aux quar­tiers qui en ont besoin. Le budget par­ti­ci­pa­tif contri­bue ainsi à mieux répar­tir la richesse dans la ville. Il favo­rise de façon concrète le renou­vel­le­ment de la démo­cra­tie dans une ville de plus en plus appro­priée par ses habi­tants et habi­tantes tant dans sa dimen­sion maté­rielle, idéelle que poli­tique.

Mais atten­tion, comme le sou­ligne Bherer, la mise en place de dis­po­si­tifs de par­ti­ci­pa­tion ne signi­fie pas néces­sai­re­ment un ren­for­ce­ment de la démo­cra­tie, et encore moins son renou­vel­le­ment. De plus en plus, on assiste à une pro­gram- mation et à une ges­tion de la par­ti­ci­pa­tion. Cette approche ges­tion­naire permet, par la mise en place de dis­po­si­tifs axés sur la consul­ta­tion, d’encadrer la par­tici- pation des citoyens et des citoyennes avec des règles et des normes dont l’objectif prin­ci­pal est l’atteinte de résul­tats très concrets, pro­ces­sus néces­saire pour assu­rer l’action publique d’une légi­ti­mité (Rui, 2004). Toutefois, l’engouement pour la par­ti­ci­pa­tion citoyenne et la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive a atteint nos admi­nis­tra­tions muni­ci­pales. La poli­tique de consul­ta­tion et de par­ti­ci­pa­tion publique adop­tée l’année der­nière par la Ville de Montréal fait réfé­rence à ce nou­veau jargon, sans tou­te­fois avoir modi­fié de façon sub­stan­tielle son dis­po­si­tif de par­ti­ci­pa­tion.

À ce titre, l’article de Cicchelli montre com­ment l’État fran­çais uti­lise de façon poli­tique les pra­tiques citoyennes chez les jeunes que l’on veut amener à s’impliquer dans leur com­mu­nauté à partir d’une poli­tique inci­ta­tive à la par­ti­cipa- tion civique et d’utilité sociale. Les notions d’autonomie, de projet, d’engagement et de res­pon­sa­bi­li­tés des jeunes consti­tuent autant d’injonctions nor­ma­tives à la par­ti­ci­pa­tion citoyenne des jeunes en guise de for­ma­tion édu­ca­tive et pour pré­ve­nir l’attrait de la vio­lence notam­ment. Mais com­ment obéir à l’exigence d’initiative sans res­sen­tir un incon­fort face au para­doxe de la demande ? L’auteur explore cette ques­tion auprès des jeunes qui ont par­ti­cipé à ces pro­grammes tout en s’interrogeant sur le plan métho­do­lo­gique sur les enjeux poli­tiques de la rhé­to­rique fai­sant appel à l’autonomie des jeunes.

Trois autres articles de ce dos­sier (Parazelli et Colombo ; Prades ; Moreau) pré­sentent des expé­riences de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive en par­ta­geant le même cadre de réfé­rence théo­rique, celui de la socio­psy­cha­na­lyse. Cette approche permet de rele­ver un cer­tain nombre d’obstacles à l’exercice de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive de façon à tenter de les dépas­ser sinon d’en atté­nuer les effets inhi- biteurs dans l’action. Même si la socio­psy­cha­na­lyse a vu le jour au début des années 1970 en France, son approche de la démo­cra­tie renou­velle les pra­tiques col­lec­tives habi­tuelles en pro­po­sant des condi­tions pra­tiques ori­gi­nales favo­ri­sant l’appropriation de l’acte. Son prin­ci­pal ins­ti­ga­teur est le socio­logue et psy­cha­na­lyste Gérard Mendel, décédé en 2004, qui n’a cessé, tout au long de sa vie, de mener ses recherches tout en appli­quant sa théo­rie à des cen­taines d’institutions publiques ou pri­vées. À la dif­fé­rence de la psy­cha­na­lyse qui étudie les dyna­miques psy­chiques de la per­sonne, la socio­psy­cha­na­lyse s’attarde plutôt à com­prendre l’influence de la société sur la psy­cho­lo­gie indi­vi­duelle (Mendel et Prades, 2002). Autrement dit, il s’agit d’établir des liens entre les dyna­miques propres à la vie psy­chique et celles asso­ciées à la vie sociale. Comment la société fait-elle place aux désirs indi- viduels ? Plus pré­ci­sé­ment, com­ment la vie sociale influence-t-elle la capa­cité des per­sonnes à s’approprier leurs actes ? Insistons ici sur le fait que Mendel ne réduit pas l’idée d’«acte » aux seules inten­tions de l’action, mais à leur mise en œuvre et à l’intégration de leurs effets. Ce concept prend donc en compte les risques encou­rus lorsque les per­sonnes se confrontent au réel pour exé­cu­ter leur projet d’actions. Toute une réflexion sur le pou­voir que la per­sonne peut avoir sur ses propres actes émerge donc de ses tra­vaux. L’appropriation de l’acte est consi­dé­rée ici comme un fon­de­ment psy­cho­so­cial de l’exercice de la citoyen­neté.

En plus d’avoir déve­loppé un cadre théo­rique, la socio­psy­cha­na­lyse a aussi construit un dis­po­si­tif favo­ri­sant une plus grande coopé­ra­tion démo­cra­tique entre des groupes de per­sonnes n’ayant pas les mêmes inté­rêts, que ce soit à l’intérieur d’une entre­prise, d’une école ou d’une ins­ti­tu­tion. Pour que soit socia­le­ment et poli­ti­que­ment pos­sible un mou­ve­ment col­lec­tif d’appropriation de l’acte, il est néces­saire de déve­lop­per une manière démo­cra­tique de vivre en société (Mendel, 2003). L’intervention socio­psy­cha­na­ly­tique doit modi­fier struc­tu­rel­le­ment l’orga- nisa­tion du tra­vail en intro­dui­sant dans l’institution un « troi­sième canal de commu- nica­tion » dif­fé­rent de la struc­ture hié­rar­chique et des ins­tances repré­sen­ta­tives. De plus, cette approche pos­tule que les per­sonnes pos­sèdent plus de capa­ci­tés qu’elles ne le croient pour penser et agir par elles-mêmes si les condi­tions sont réunies, dont des condi­tions éga­li­taires sur le plan de la com­mu­ni­ca­tion. Ainsi, théo­rie et pra­tique se sont-elles déve­lop­pées paral­lè­le­ment sur plus de trente-cinq ans.

La dis­pa­ri­tion de Gérard Mendel n’a pas pour autant inter­rompu son œuvre. Plusieurs groupes de recherche ins­tal­lés en France, en Belgique, en Argentine et au Canada tra­vaillent selon le même pro­to­cole. Par exemple, dans leur article, Parazelli et Colombo décrivent l’évolution de l’application du dis­po­si­tif Mendel auprès des jeunes de la rue, des inter­ve­nants jeu­nesse, des res­pon­sables insti- tution­nels et des poli­ciers. Cette appli­ca­tion s’est dérou­lée à Montréal de 1998 à 2006. Plutôt que de délé­guer leur droit d’expression aux inter­ve­nants, les jeunes de la rue com­mu­niquent eux-mêmes leurs visions des pro­blèmes qu’ils éprouvent et les pers­pec­tives qu’ils envi­sagent. Il s’agit d’une adap­ta­tion du dis­po­si­tif Mendel, car celui-ci est en milieu ouvert et non au sein d’une seule orga­ni­sa­tion comme c’est le cas dans les autres appli­ca­tions comme celles pré­sen­tées dans les articles de Prades et de Moreau. Ces deux auteurs exposent d’autres appli­ca­tions du dis­po­si­tif Mendel en France dans des contextes aussi divers qu’un centre pour per­sonnes âgées, un centre spé­cia­lisé auprès des per­sonnes han­di­ca­pées, une maison pour enfants ou au sein d’une entre­prise de trans­ports publics.

En espé­rant que ce dos­sier puisse sus­ci­ter des ques­tions et offrir des pistes à tous ceux et celles qui dési­rent résis­ter au sen­ti­ment d’impuissance actuel et au choix de solu­tions auto­ri­taires en guise de réponses aux pro­blèmes sociaux et urbains actuels.

MÉDIAGRAPHIE

Bacqué, M.-M. et Y. Sintomer (2001). « Gestion de proxi­mité et démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive », Les Annales de la recherche urbaine, no 90, 148-155.

Badie, B. (1995). La fin des ter­ri­toires. Essai sur le désordre inter­na­tio­nal et sur l’utilité sociale du res­pect, Paris, Fayard.

Baudrillard, J. (2006). « Le meurtre de la réa­lité » , Entretien avec Jean Baudrillard, propos recueillis par Antoine Perraud, Télérama, no 2923, 9-12.

NPS, vol. 18, no 2

Présentation du dos­sier 23

Beaud, S. et M. Pialoux (2005). « La “racaille” et les vrais jeunes. Critique d’une vision binaire du monde des cités » , Liens socio. Le por­tail fran­çais des sciences sociales, novembre. En ligne, <http://​www​.liens​-socio​.org/​a​r​t​i​c​l​e​.​p​h​p​3​?​i​d​_​a​r​t​i​c​l​e=977>.

Castells, R. (1999). Le pou­voir de l’identité, Paris, Fayard.
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diplo­ma­tique, février, 23.

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***Ce texte fut d’abord publié sur Érudit (http://​id​.erudit​.org/​i​d​e​r​u​d​i​t​/​0​1​3​284ar).

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