Former des réseaux citoyens

Mis en ligne le 09 août 2013

« Le développement de la société s’établit autour du principe de l’investissement : plus tu as de l’argent et plus tu as la possibilité d’y jouer un rôle important. L’inverse est aussi vrai : moins tu as de l’argent, et moins tu y trouves ta place. »

Simon Ambeault

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Le déve­lop­pe­ment de la société s’établit autour du prin­cipe de l’investissement : plus tu as de l’argent et plus tu as la pos­si­bi­lité d’y jouer un rôle impor­tant. L’inverse est aussi vrai : moins tu as de l’argent, et moins tu y trouves ta place. Des méca­nismes de mise en qua­ran­taine ou d’exclusion sont ainsi pré­sents. Ils déter­minent une caté­go­rie de popu­la­tion : la per­sonne à faible revenu. Nous la retrou­vons comme béné­fi­ciaire de l’aide au revenu, l’assistance publique, ou comme tra­vailleur avec le salaire mini­mum. De la sorte, l’État leur garan­tit un revenu de survie ne cou­vrant pas les besoins fon­da­men­taux de la per­sonne pour l’un, et pour l’autre, l’appelant à se débrouiller pour com­bler ses besoins de base. De plus, le sys­tème entre­tient ainsi chez sa popu­la­tion un cli­vage exclu­sif et pola­ri­sant entre les citoyens pro­duc­tifs qui font vivre les non-pro­duc­tifs.

En plus de déve­lop­per une divi­sion au sein du peuple, cette exclu­sion de la vie socié­tale a d’autres lourdes consé­quences. Elle touche le cœur de la per­sonne humaine, l’identification et la conso­li­da­tion de ses qua­li­tés et de ses forces. Elle ne favo­rise pas l’apparition de la confiance néces­saire pour jouer un rôle actif en son sein.

Ces caté­go­ries d’exclusion sociale sont nées ini­tia­le­ment d’un sys­tème d’exploitation de la main d’œuvre et de sa dérive, la mar­gi­na­li­sa­tion des non-pro­duc­tifs et leur main­tien en survie par l’État comme bassin de rem­pla­ce­ment à bas prix des pro­duc­tifs tentés de se révol­ter contre leur condi­tions d’exploités.

Avec la montée du néo-libé­ra­lisme dans les années 70-80 et son corol­laire, le déclin de l’État social, cette ten­dance s’est accen­tuée en dimi­nuant l’aide de l’État à ces mar­gi­naux et en déve­lop­pant de nou­veaux citoyens en survie par le déve­lop­pe­ment d’emploi pré­caire exi­geant de ces tra­vailleurs de trou­ver un emploi sup­plé­men­taire pour vivre.

De cette pré­ca­rité enva­his­sante, les capi­ta­listes en tirent avan­tage en tablant sur la peur de perdre son emploi pour exploi­ter encore plus leurs employés. De plus, par le dis­cours unique des médias, ils rem­placent les valeurs de soli­da­rité jus­ti­fiant l’ère de l’État social par celles de l’individualisme géné­ra­lisé où chacun est res­pon­sable de son sort et où la per­sonne assis­tée par l’État est décriée comme l’exploiteuse du sys­tème. Beau ren­ver­se­ment de la réa­lité !

S’ensuit une mar­gi­na­li­sa­tion idéo­lo­gique des mar­gi­naux éco­no­miques où les « pro­duc­tifs » sont inci­tés à dénon­cer les « voleurs » et les « pares­seux » et à les tenir res­pon­sables des taxes éle­vées, alors que les patrons s’en mettent plein les poches en déduc­tions et éva­sions fis­cales, en copi­nage et détour­ne­ment de fonds, etc.

Dans cette situa­tion, les mar­gi­naux du sys­tème sont isolés, chacun chez soi. Leur rap­port à la réa­lité sociale passe trop sou­vent uni­que­ment par la télé qui abru­tit tout le monde et les condamne d’avance la plu­part du temps. Ne vivant pas comme plu­sieurs tra­vailleurs la conscience de la force de leur nombre et se sen­tant ainsi décriés, ils ont peur de perdre le peu qu’ils reçoivent et n’osent pas s’impliquer dans le chan­ge­ment social, même s’ils en seraient les prin­ci­paux béné­fi­ciaires.

De plus, ayant vécu bien sou­vent, une série d’échecs répé­tés qui les ont mené à cette pénible situa­tion, ils ont inté­gré à chaque nouvel échec un sen­ti­ment d’impuissance à rele­ver de nou­veaux défis, arri­vant de peine et de misère à sim­ple­ment sur­vivre.

Pour contrer pareil phé­no­mène para­ly­sant, les réseaux citoyens d’économie et d’entraide deviennent des lieux de recréa­tion du tissus social, d’expérimentation bien concrète de la force du nombre (achats en gros, pres­sions sociales, etc) et de réus­sites reva­lo­ri­santes (assu­mer avec succès des res­pon­sa­bi­li­tés). Il y a là une piste pro­met­teuse pour conscien­ti­ser et pos­si­ble­ment mobi­li­ser ces « damnés de la terre » : rem­pla­cer les mesures res­tric­tives par de l’accompagnement for­ma­tif qui permet le déve­lop­pe­ment de la per­sonne humaine et de son milieu. En d’autres mots, il s’agit d’offrir des occa­sions valo­ri­santes pour acqué­rir cette confiance, enri­chir ses connais­sances et expé­ri­men­ter son pou­voir de chan­ge­ment social. Le sys­tème édu­ca­tif, mais sur­tout les mou­ve­ments sociaux se doivent de favo­ri­ser cette évo­lu­tion de la per­sonne, en tra­vaillant à y ajou­ter un néces­saire revenu com­plé­men­taire moti­vant.

En s’attachant au déve­lop­pe­ment des habi­le­tés de la per­sonne et en y ajou­tant un inci­ta­tif finan­cier, l’État espéré crée­rait un dyna­misme inclu­sif socié­tal uni­ver­sel et res­pec­tueux de la nature humaine. En pré­pa­rant cet État futur, les mou­ve­ments sociaux for­me­ront de nou­veaux citoyens conscients de leurs pos­si­bi­li­tés et fiers de leurs réa­li­sa­tions. Devenus par­ties pre­nante de cette société, ils se sen­ti­ront de plus en plus concer­nés par ses enjeux.

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