Où vont la gauche et le mouvement étudiant québécois après le « printemps érable » ?

Par , Mis en ligne le 18 janvier 2013

Pour répondre à cette ques­tion, nos cama­rades fran­çais de la revue fran­çaise Contretemps, se sont entre­te­nus avec Gabriel Nadeau-Dubois, ex-porte parole de la CLASSE (prin­ci­pale orga­ni­sa­tion étu­diante du « prin­temps érable »), et Eric Martin, co-auteur de Université inc. (Editions Lux, 2011), cher­cheur à l’IRIS et membre du CAP/NCS. L’entretien a été réa­lisé par Hugo Harari-Kermadec le 15 décembre 2012.

Cet entre­vue est un pré­lude à un article à paraître dans le pro­chain numéro des Nouveaux Cahiers du socia­lisme, où Gabriel Nadeau-Dubois y pré­sente un retour cri­tique sur la lutte étu­diante du prin­temps der­nier, sa dyna­mique ori­gi­nale et son rap­port avec les mou­ve­ments sociaux et la poli­tique

« Le mouvement a lancé des ondes sismiques dont on ne mesure pas encore les effets »

Q : Quelle est la situa­tion au Québec depuis la vic­toire du Parti qué­bé­cois le 4 sep­tembre 2012 ?

GND : Depuis l’élection, on vit un cer­tain retour à la réa­lité, dif­fi­cile pour une partie du mou­ve­ment étu­diant. Il existe une décep­tion, puisque la mobi­li­sa­tion sans pré­cé­dent dans l’histoire du Québec ne s’est pas tra­duite en résul­tats élec­to­raux, qui sont fina­le­ment assez tièdes, avec un élec­to­rat ultra-divisé, en trois tiers. Le parti qué­bé­cois [qui gagne avec une faible majo­rité] avait promis des réformes pro­gres­sistes – timides. La hausse des frais de sco­la­rité a été annu­lée (pour le moment), la fer­me­ture d’une cen­trale nucléaire a été annon­cée, quelques belles mesures dans les pre­mières semaines. Et depuis on va de recul en recul. En termes de poli­tiques publiques, il n’y a pas de chan­ge­ment, et le parti qué­bé­cois démontre une nou­velle fois son inca­pa­cité à être une vraie alter­na­tive poli­tique au néo­li­bé­ra­lisme. C’est un peu un retour, non pas à la case départ, mais pas loin. Il y a un peu une dés­illu­sion due au fait que ce mou­ve­ment là ne semble pas avoir, dans l’immédiat, permis de cor­ri­ger la direc­tion que pre­nait le Québec.

EM : Du point de vue de la conscience poli­tique de la jeu­nesse, le mou­ve­ment a lancé des ondes sis­miques dont on ne mesure pas encore les effets, qui vont se révé­ler à long terme. Mais c’est le parti qué­bé­cois (PQ) qui se montre inca­pable de recueillir la mois­son de ce que le mou­ve­ment a semé dans les esprits. Ce parti s’était pré­senté il y a 30 ans comme le por­teur des aspi­ra­tions his­to­riques du peuple qué­bé­cois et de la jeu­nesse à l’émancipation, et se disait à l’époque proche des inté­rêts des tra­vailleurs : « au pré­jugé favo­rable envers les tra­vailleurs ». Il se révèle fina­le­ment inca­pable de voir qu’une fenêtre his­to­rique s’est ouverte avec le mou­ve­ment étu­diant, que la crise sociale est plus pro­fonde que l’éducation et pose la ques­tion de l’avenir du Québec, alors que le PQ n’a même pas pro­fité de ce qui lui était servi sur un pla­teau d’argent. Au contraire, ils ont refermé la fenêtre, fait des réformes tech­no­cra­tiques, sans aucune déli­bé­ra­tion. Et en recu­lant à la moindre réac­tion parce que ce gou­ver­ne­ment est très fri­leux média­ti­que­ment. Si bien que le gou­ver­ne­ment est déjà décré­di­bi­lisé, il va tomber bien­tôt. Ce qui nous attend, c’est l’élection d’un parti de droite, soit le retour des libé­raux, soit encore pire, la Coalition Avenir Québec.

GND : La grande pro­messe du PQ pour l’éducation, c’était d’enrayer la hausse et sur­tout d’ouvrir une sorte de grand sommet sur l’avenir de l’éducation supé­rieure au Québec, qui dis­cu­te­rait toutes les options, y com­pris la gra­tuité sco­laire. Mais ce qui appa­rait, c’est un enton­noir à consen­sus, dont on sait d’avance ce qui va sortir : l’indexation des frais de sco­la­rité sur le coût de la vie et, encore pire, la pour­suite de la mar­chan­di­sa­tion du sys­tème d’éducation avec l’instauration de la cer­ti­fi­ca­tion qua­lité [qui garan­tit les com­pé­tences trans­mises aux diplô­més]. On va donc faire un échange avec les milieux d’affaires : on n’augmente pas les frais de sco­la­rité, mais on va accé­lé­rer la mar­chan­di­sa­tion. Ce qui va être atta­qué, c’est la ques­tion du coût mais aussi celle du contenu.

EM : Le PQ a adhéré au concept d’économie du savoir dès les années 1990, avec les contrats de per­for­mances dans les uni­ver­si­tés. Donc pour ce parti, il y a une sorte de conti­nuité : « peu importe ce qu’ont dit les jeunes dans la rue, on prend le pou­voir là, on revient aux affaires sérieuses, les tech­no­crates pater­na­listes savent quelle est la bonne chose ». C’est la bonne voix de l’OCDE. En quoi ce parti là est-il un parti de chan­ge­ment ? En rien !

GND : On était plu­sieurs à se dire qu’il y avait peut-être une pos­si­bi­lité avec la confé­rence sur l’éducation : la der­nière date de 1960, il était temps de se deman­der quel est le rôle de l’enseignement supé­rieur au Québec. Ce qui est encore plus triste, ou frus­trant, c’est que l’un des ex-portes-paroles étu­diants a été coopté par le parti qué­bé­cois et qu’il est en train de faire croire à bien des gens que ce sommet s’inscrit dans la conti­nuité du mou­ve­ment. Il vend le mou­ve­ment au parti qué­bé­cois.

EM : Le plus frus­trant, c’est qu’il y a une décon­nexion entre la parole, le dis­cours et le fonc­tion­ne­ment du régime. Il peut y avoir une grande concer­ta­tion, avoir plein d’études sur la table pour mon­trer qu’il ne faut pas faire ça, et ca va se passer quand même. Et fina­le­ment cet ex-porte-parole, il fait ça. Au Québec, on ne peut pas expri­mer une reven­di­ca­tion qui puisse s’objectiver, avoir une tra­duc­tion poli­tique et ins­ti­tu­tion­nelle. C’est bloqué par un duo­pole, comme aux Etats-Unis.

Q : Comment expli­quez-vous qu’un porte-parole étu­diant, Léo Bureau-Blouin, se retrouve can­di­dat et même élu député, alors qu’il existe pour­tant une forte tra­di­tion de sépa­ra­tion entre partis et mou­ve­ments sociaux ?

GND : C’est la gauche étu­diante qui est intran­si­geante là-dessus. La CLASSE[1], au contraire de l’aile modé­rée du mou­ve­ment étu­diant, est dans une pos­ture d’imperméabilité totale, et même d’intolérance face à tout ce qui est poli­tique élec­to­rale, qu’on pour­rait d’ailleurs cri­ti­quer. Le porte-parole qui a été coopté par le pou­voir arrive de la frange concer­ta­tion­niste du mou­ve­ment étu­diant, qui se défi­nit elle-même comme lobby étu­diant et non comme orga­ni­sa­tion sociale ou syn­di­cale.

EM : Il y a donc un danger que les étu­diants radi­ca­li­sés se braquent encore plus, ce qui empêche toute forme de dia­lec­tique entre la rue et les urnes. Il est donc impos­sible de faire un lien entre le mou­ve­ment et le parti poli­tique Québec Solidaire, qui repré­sente une sorte de gauche sociale-démo­crate, ce qu’on a de mieux : la force de gauche orga­ni­sée avec les écolos, les fémi­nistes, etc.

GND : A mon avis, il y a au Québec une fausse oppo­si­tion, une « oppo­si­tion d’entendement », entre orga­ni­sa­tions étu­diantes cor­po­ra­tistes, concer­ta­tion­nistes, qui sont dans le même lit que le Parti Québécois et à l’inverse, une gauche étu­diante qui refuse tout dia­logue, tout lien avec les partis poli­tiques. Au point que lorsque les élec­tions sont arri­vées, la CLASSE a eu comme posi­tion de ne pas avoir de posi­tion : « nous ne tien­drons pas compte du contexte élec­to­ral ». Ce que je trouve pro­blé­ma­tique, parce que c’est nier la conjonc­ture dans laquelle de toute façon les mou­ve­ments sociaux évo­luent.

EM : C’est un vieux pro­blème au Québec. Par exemple, la ques­tion natio­nale et la ques­tion sociale sont sépa­rées. Les mou­ve­ments indé­pen­dan­tistes ne veulent pas parler de ques­tions sociales pour ne pas se divi­ser, et le mou­ve­ment social (les mar­xistes-léni­nistes dans les années 1970, aujourd’hui les jeunes liber­taires) voit la ques­tion natio­nale comme un mono­pole de la bour­geoi­sie. Donc on ne par­vient pas à relier dia­lec­ti­que­ment ces ques­tions.

Le mou­ve­ment étu­diant jus­te­ment a réussi à faire des syn­thèses, d’où il a tiré sa force, mais n’est pas par­venu à réus­sir la sui­vante. Sans aller conden­ser le mou­ve­ment dans l’Assemblée natio­nale, lui donner une tra­duc­tion poli­tique et élec­to­rale.

« L’intransigeance gouvernementale a favorisé le pôle plus combatif »

Q : D’un point de vue plus indi­vi­duel, y a-t-il des adhé­sions à Québec Solidaire ?

GND : Oui, c’est ça la grande ironie : la sépa­ra­tion est for­melle, et dans les faits, il y a des mili­tants étu­diants qui s’investissent dans Québec soli­daire. On l’a vue lors des élec­tions : la posi­tion du congrès de la CLASSE, qui disait « on ignore les élec­tions et on appelle à pour­suivre la grève », s’est trou­vée reje­tée par les étu­diants mobi­li­sés depuis des mois, dès les pre­mières Assemblées Générales à la ren­trée. Ils ont voté l’inverse : « il y a des élec­tions, on nous donne l’opportunité de ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment, ren­trons en classe ». Donc ça a été une forte dés­illu­sion mon­trant le déca­lage entre une cer­taine extrême-gauche dans les struc­tures du mou­ve­ment étu­diant et la majo­rité des mili­tants, même très mobi­li­sés, pour qui il était temps de tra­duire poli­ti­que­ment le mou­ve­ment. Il n’y a donc pas eu de tra­duc­tion orga­ni­sée de cette volonté dans l’espace publique, ce qui a été très malai­sant pour la CLASSE.

EM : Le sys­tème uni-majo­ri­taire à un tour rend très fort le vote stra­té­gique [vote utile]. Québec Solidaire a fait 6%, très en des­sous des son­dages, parce que pour pous­ser dehors les libé­raux, les gens ont voté pour l’alternance avec le PQ. Mais c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Comme le mou­ve­ment étu­diant s’est en quelque sorte coupé les jambes, et avec la ques­tion du vote stra­té­gique, l’élection du PQ est arri­vée tout natu­rel­le­ment, à l’arrachée. Et comme ce parti a depuis dépensé le der­nier capi­tal sym­bo­lique qui lui res­tait, on va vers une vic­toire de la droite pour le pro­chain coup.

Q : Le fait que la ASSE ait été majo­ri­taire pour la pre­mière fois dans les élec­tions étu­diantes, est-ce lié aux mobi­li­sa­tions pré­cé­dentes ? Est-ce le signe d’une poli­ti­sa­tion plus forte de cette géné­ra­tion étu­diante, avant même le prin­temps 2012, avec les mou­ve­ments éco­lo­gistes ou alter­mon­dia­listes ?

GND : Je ne sais pas si on peut dire ça. Ca s’explique plus par des fac­teurs stra­té­giques, et par la grève étu­diante de 2005 contre le même gou­ver­ne­ment, contre une coupe des bourses aux étu­diants. C’était à l’époque la plus grande grève de l’histoire du Québec, avant d’être dépas­sée par celle de cette année. Une grève de huit semaines, démar­rée par la frange com­ba­tive mais récu­pé­rée par la frange concer­ta­tion­niste, au pré­texte de l’exclusion de la frange com­ba­tive de la table des négo­cia­tions, à cause de son refus de condam­ner la vio­lence. Une entente est alors signée avec les libé­raux pour mettre fin à la grève, en ne consul­tant pas les gré­vistes.

Cette fin en queue de pois­son, en 2005, a eu un impact sur les orga­ni­sa­tions étu­diantes : l’organisation uni­ver­si­taire domi­nante a perdu la moitié de ses membres, en quelques années. Ce fut un choc pour tout le mou­ve­ment étu­diant. Pendant ce temps-là, la frange com­ba­tive allait cher­cher des asso­cia­tions étu­diantes, l’une après l’autre. Ce qui fait qu’en 2012 le pôle com­ba­tif était beau­coup plus solide, beau­coup plus orga­nisé, beau­coup plus massif qu’en 2005. Dès le début de la grève, la CLASSE a assumé son rôle de lea­der­ship dans l’espace public, sur les campus. Ce qui fait que même les fédé­ra­tions ont sauté dans la danse, à partir de fin février, début mars, la CLASSE était déjà affir­mée, déjà majo­ri­taire et l’est restée dans la repré­sen­ta­tion des grèves. C’est plutôt cette confi­gu­ra­tion qui explique 2012. Par contre, durant la grève le pôle com­ba­tif a conti­nué à gran­dir, et c’est là qu’on voit l’effet de la poli­ti­sa­tion : durant le mou­ve­ment les gens quit­taient les fédé­ra­tions étu­diantes et rejoi­gnaient la coa­li­tion com­ba­tive, vrai­ment asso­cia­tion par asso­cia­tion, parce que la CLASSE était pré­sente dans l’espace publique, sur les campus, fai­sait valoir ses idées, son ana­lyse poli­tique géné­rale, qui sor­taient de la ques­tion de blo­quer la hausse, ce qui a attiré beau­coup de nou­veaux membres.

EM : Une autre chose qui est liée à ça, c’est la preuve par l’absurde que la concer­ta­tion ne fonc­tionne pas. Sa force est basée sur leur lien avec l’Etat, ses membres font des choses molles, des péti­tions. Quand l’Etat lui-même décide du refus de négo­cier, c’est comme le conseiller du prince qu’on écoute plus. A ce moment-là, ce qui arrive c’est qu’ils deviennent de facto imper­ti­nents, ils sautent. Ils sont obli­gés d’avouer leur imper­ti­nence, de se ranger du côté de la CLASSE, de dire : « faites quelque chose ». L’intransigeance gou­ver­ne­men­tale a favo­risé le pôle plus com­ba­tif, ce que le gou­ver­ne­ment vou­lait du reste : un affron­te­ment, qui n’aurait pas lieu avec des gens qui ne le dési­rent pas, qui sont au fond des laquais.

GND : Les fédé­ra­tions étu­diantes n’ont pas dirigé d’actions durant la grève, ni de mani­fes­ta­tion : il y en avait des dizaines par jour, dont peut-être 20% étaient reven­di­quées ou orga­ni­sées par la CLASSE. On avait au moins une grande mobi­li­sa­tion natio­nale par semaine, il y en avait plu­sieurs par jour dans les régions. Et pen­dant ce temps-là, les fédé­ra­tions disaient : « on veut négo­cier » ; ça les a faits appa­raître dépour­vus d’effet.

EM : Ce qui fait qu’il y a une cam­pagne de désaf­fi­lia­tion de la FEUQ actuel­le­ment. Ils ont perdu tous leurs membres.

« Québec Solidaire n’a pas su tirer son épingle du jeu »

Q : Le temps de répit actuel est-il mis à profit pour ouvrir un débat dans la CLASSE, sur le bilan à tirer de la mobi­li­sa­tion et de la séquence élec­to­rale ?

GND : C’est l’un des pro­blèmes avec la fin de la grève : étant donné que la CLASSE a dit « on conti­nue » et les gens sont ren­trés en classe, il n’y a pas eu d’appel à ter­mi­ner la grève. Ça s’est comme échoué len­te­ment, sur deux ou trois semaines. Il n’y a pas eu vrai­ment de fin de grève, et tout de suite après il y a eu les élec­tions. Puis le tra­vail pré­pa­ra­toire au sommet a com­mencé, on fait les mémoires… les gens se sont dit « c’est pas fini, il y a le sommet, il y aura peut-être l’indexation… ». Il y a une espèce de flou, ce qui fait que pour le moment il n’y a pas vrai­ment de bilan de fait. Cette inca­pa­cité à prendre une pause, à faire un retour est peut-être un pro­blème. Un congrès de l’ASSE était prévu en jan­vier, mais à cause de la conjonc­ture ça a été reporté à l’été. Il y aurait donc en théo­rie l’opportunité de faire un bilan cet été, mais je ne sais pas si on va en être capable.

Q : L’ASSE revient à sa forme usuelle ?

GND : Oui, la CLASSE a été dis­soute en octobre. C’était une coa­li­tion tem­po­raire, pour le temps de la grève. Ça avait été fondé comme ça en jan­vier 2011, avec expli­ci­te­ment dans ses sta­tuts qu’elle se dis­sou­drait dès la fin de la grève.

EM : Mais c’est un pro­blème ! En 2005, on a vécu le même pro­blème : on avait créé la CASSE [pro­non­cez cassée] qu’on a dis­soute après la grève, et donc il a fallu des années pour rebâ­tir un mou­ve­ment comme celui-là, qui vient à nou­veau de se sabor­der. J’en suis très cri­tique. Je pense qu’il devrait y avoir une struc­ture per­ma­nente comme celle-là. Et l’autre pro­blème, c’est qu’une fois que les gens sortent du mou­ve­ment étu­diant, on tombe dans le vide. Il y a le parti poli­tique Québec Solidaire, on va mili­ter là-bas si on veut faire de la poli­tique élec­to­rale. Mais si on veut par­ti­ci­per à un mou­ve­ment poli­tique radi­cal, il n’y a rien en dehors du mou­ve­ment étu­diant. Pour les adultes, les tra­vailleurs, il n’y a pas d’entre deux, à part quelques grou­pus­cules com­mu­nistes ou anar­cho-com­mu­nistes, mais ce n’est pas là que va aller tout le monde pour s’engager. Et pour les étu­diants, à chaque fois il faut recoa­li­ser. Ca arrive quand un adver­saire se dresse, et quand il tombe, ça se redé­com­pose.

Q : Québec Solidaire ne prend pas du tout en compte les évé­ne­ments pour renou­ve­ler ses formes de mili­tan­tisme ?

EM : C’est un autre pro­blème. Il y avait dans Québec Solidaire, une ten­dance dans laquelle moi j’étais, l’une des deux prin­ci­pales, qui venait de l’Union des Forces Progressistes (UFP). Cette ten­dance mar­xiste disait : « il faut orga­ni­ser le mou­ve­ment social ». Par contre, il y avait beau­coup de gens dans l’autre ten­dance qui venaient du mou­ve­ment com­mu­nau­taire, disons la frange plutôt citoyenne, qui disaient : « il faut res­pec­ter l’autonomie du mou­ve­ment com­mu­nau­taire, donc on ne doit pas s’ingérer dans les mou­ve­ments sociaux ». Cette posi­tion-là était domi­nante pen­dant long­temps, ce qui fait que Québec Solidaire refu­sait de jouer un rôle d’organisateur du mou­ve­ment social, de coa­li­sa­teur. Il res­tait une sorte d’outil élec­to­ral, mais pas une force d’unification active des forces de gauche. Alors que l’UFP était elle-même le résul­tat d’une idée de parti-pro­ces­sus, qui visait jus­te­ment à fusion­ner le PC, le PS et des grou­pus­cules. Cette idée de parti-pro­ces­sus, pensée par François Cyr, Pierre Dostie et Gordon Lefebvre, n’a mal­heu­reu­se­ment pas trouvé de tra­duc­tion dans la façon dont Québec Solidaire fonc­tionne actuel­le­ment. Il y a une logique élec­to­ra­liste.

Et sur d’autres ques­tions actuelles, comme les impôts des plus nantis, Québec Solidaire n’a pas su tirer son épingle du jeu : les inter­ven­tions n’étaient pas très fermes, ou à peine pré­sentes. Ils sont mar­gi­na­li­sés média­ti­que­ment mais ils ne cherchent pas non plus à orga­ni­ser la classe ouvrière ou les masses. Le parti n’est pas assez volon­ta­riste, dans le but d’organiser les gens. C’est un bon parti, un pro­grès immense par rap­port aux années 1980 et 1990 où on n’avait pas de parti de gauche, rien d’autre que le PQ.

Q : C’est un parti pure­ment élec­to­ra­liste ?

GND : Non, il ne fau­drait pas dire ça. C’est un parti qui est quand même dans l’engagement social, mais timide dans sa volonté de se pré­sen­ter comme le pôle orga­ni­sa­teur. D’ailleurs, il y a une dif­fi­culté à aller dans la rue. L’idée de parti de la rue et des urnes n’est pas encore réa­li­sée par­fai­te­ment. Bon je suis trop dur. Il a des dif­fi­cul­tés à orga­ni­ser la rue, et la rue a des dif­fi­cul­tés à se joindre au parti. Il faut com­prendre qu’au Québec il y a un trau­ma­tisme dans les mou­ve­ments sociaux, qui est l’expérience du parti Québécois. Il a émergé dans les années 1960 et 1970 comme le pre­mier véhi­cule poli­tique pour la classe ouvrière fran­co­phone qui était la majo­rité au Québec. Ca a été un immense espoir ce parti-là. Beaucoup de mou­ve­ments sociaux ont tout misé sur ce parti. Ce qui explique que beau­coup de gens aujourd’hui ont de la misère à s’en déta­cher. Même des gens d’extrême-gauche.

Il y a eu un pre­mier mandat dont on dit que ca a été un bon mandat, mais très rapi­de­ment, dès le début des années 1980, le gou­ver­ne­ment du PQ s’est retourné contre les syn­di­cats : loi spé­ciale dans la fonc­tion publique pour casser le pou­voir syn­di­cal… Ca a été une décep­tion, une espèce de trau­ma­tisme, qui explique la réti­cence des mou­ve­ments sociaux à inves­tir un parti poli­tique. Ce qui explique aujourd’hui les dif­fi­cul­tés pour Québec Solidaire. Et à la dif­fé­rence de la France, il n’y a pas au Québec de tra­di­tion forte de parti de gauche. L’UFP a été la pre­mière expé­rience, dans les années 1990 !

EM : Et la raison est que dans les années 1970-1980, il y a eu une expé­rience d’un parti com­mu­niste très dog­ma­tique, maoïste, qui s’est très mal fini pour tout le monde, et s’est liquidé de lui-même. Au moment du refe­ren­dum en 1980. Et donc l’indépendance et le mar­xisme sont morts en même temps au Québec.

Quand au mou­ve­ment ouvrier, il est collé au PQ parce qu’il a des dif­fi­cul­tés à voir concrè­te­ment d’autre force réelle. Pas au niveau des prin­cipes : Québec Solidaire au niveau des prin­cipes, des valeurs, ça va. Mais d’un point de vue prag­ma­tique, le mou­ve­ment ouvrier ne peut appuyer un parti qui n’a pas de chance d’être élu. C’est une impasse.

« La radicalisation est un processus qui s’opère dans la lutte »

Q : Est-ce que le climat inter­na­tio­nal a pesé ? Le mou­ve­ment Occupy Wall Street, les révo­lu­tions arabes, etc.

EM : Oui, il y a eu Occupy Montréal, juste avant la grève étu­diante, une occu­pa­tion de la place de la bourse de Montréal. Il y a eu une sorte de pré­lude, avec ses limites : Occupy Wall Street a été une sorte d’expression, un cri du cœur, qui a eu de la dif­fi­culté à se tra­duire par des actions.

GND : Encore plus que ça. Oui, le climat inter­na­tio­nal de contes­ta­tion du néo­li­bé­ra­lisme a eu un impact, les gens au Québec se sont sentis partie d’une espèce de vague inter­na­tio­nale ; les gens le disaient beau­coup. Une grande influence dans les termes, mais pas une influence orga­ni­sa­tion­nelle. La ques­tion des 99% / 1%, une nou­velle façon de parler des clases sociales… un ima­gi­naire qui a été repris par le mou­ve­ment étu­diant.

Mais au niveau orga­ni­sa­tion­nel, je ne pense pas qu’il faille voir une conti­nuité. Ces mou­ve­ments se sont orga­ni­sés à tra­vers les réseaux sociaux, de façon décen­tra­li­sée, sans struc­ture for­melle. Une orga­ni­sa­tion hori­zon­tale qui a ses forces, mais qui n’est pas le mode d’organisation du mou­ve­ment qué­bé­cois, qui au contraire fonc­tionne sous un mode syn­di­cal…

EM : … de démo­cra­tie directe mais avec une struc­ture d’action très orga­ni­sée.

GND : Avec un pro­ces­sus majo­ri­taire et non pas consen­suel. On a par­fois écrit que la CLASSE était un réseau hori­zon­tal sans exé­cu­tif. Oui, il y a un exé­cu­tif, qui est un organe d’exécution des man­dats, mais pas de repré­sen­ta­tion poli­tique. Ce sont des délé­gués, mais il y a bien une struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle. Ce mou­ve­ment-là n’aurait pas eu cette force-là si on n’avait pas eu cette orga­ni­sa­tion.

Q : Mais alors com­ment expli­quez-vous cette radi­ca­li­sa­tion au fil du mou­ve­ment ?

EM : C’est le mépris du gou­ver­ne­ment, 45 couches au dessus de ce qui est permis. Il te pisse au visage, ce qui fait que tu finis par te dire « Tabarnak, c’est pas permis » !

GND : Il y a aussi la durée du mou­ve­ment, les gens ont vécu dans leur chair ce sys­tème là. Une leçon que j’en tire c’est que la radi­ca­li­sa­tion est un pro­ces­sus qui s’opère dans la lutte, pas par de beaux dis­cours. On a raison. Mais ce n’est pas parce qu’on a raison, ce n’est pas suf­fi­sant pour convaincre les gens. Ce n’est pas en col­lant des idées sur le réel qu’on va convaincre que ça ne va pas bien dans le monde. Dans les assem­blées géné­rales, dans cer­tains endroits, les votes de grève étaient de plus en plus forts ! Ce qui est contraire à la logique : géné­ra­le­ment, le vote de grève part fort et des gens quittent régu­liè­re­ment le navire. Alors que là, dans les Cégéps [Collège d’enseignement géné­ral et pro­fes­sion­nel, inter­mé­diaire entre le lycée et l’université], c’était l’inverse ! Il y avait des gens qui chan­geaient d’avis ! Je me rap­pelle de sor­ties d’AG où l’on trou­vait plein de carrés vers par terre. Les carrés verts, c’est le signe des gens qui étaient pour la hausse. Et là les gens l’enlevaient pen­dant l’assemblée. Et quand tout le monde se lève, il y avait, 50 carrés verts sur le sol parce que les gens avaient changé d’idée. Ça révèle un pro­ces­sus de poli­ti­sa­tion par la lutte. Des gens qui au départ ont com­mencé la lutte avec des prin­cipes disons sociaux-démo­crates, voire judéo-chré­tiens, de par­tage, etc. Des bonnes rai­sons, mais pas poli­ti­que­ment expli­ci­tées. Et bien, beau­coup de ces gens-là, ayant fait une grève pen­dant 6 mois, s’étant fait frap­per par la police tous les jours, mépri­sés par les médias de masse, ayant vécu dans l’oppression, se sont beau­coup radi­ca­li­sés.

Enfin, il y avait la perte de légi­ti­mité du gou­ver­ne­ment, miné par des scan­dales de cor­rup­tion, qui avait reculé sur la ques­tion des gaz de schiste… Et il y avait une sorte d’insatisfaction latente, sur laquelle le mou­ve­ment étu­diant a été capable de mettre des mots. On a donné une cause à plein de gens, pas sur les campus mais à tous ces gens qui étaient insa­tis­faits et qui ont joué des cas­se­roles. C’est tou­jours ça le défi de la gauche : mettre un mot sur une insa­tis­fac­tion déjà là. Les gens savent bien qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. La crise éco­lo­gique, la crise finan­cière… Les gens voient dans leur expé­rience de tous les jours qu’il y a des pro­blèmes, et le mou­ve­ment étu­diant a été capable de dire en dehors des campus : « une de ces injus­tices, qui fait partie de la logique géné­rale, on peut la mettre en déroute, venez avec nous dans la lutte ». C’est cette capa­cité de coa­li­ser les frus­tra­tions, de cana­li­ser, qui nous a permis d’avoir tout d’un coup, sans qu’aucune orga­ni­sa­tion n’y appelle, un mou­ve­ment des cas­se­roles. C’est vrai­ment né sur les réseaux sociaux et, tout d’un coup, il y avait des mil­liers de gens dans la rue tous les soirs par­tout au Québec. Soudain, des gens qui étaient là, qui d’accord avec nous, ont emprunté la porte qu’on avait ouverte.

« On a compris qu’on touchait à quelque chose, qu’ils ne savaient plus comment réagir »

Q : C’est là que les réseaux sociaux jouent leur rôle ?

GND : Exactement. Une fois que le mou­ve­ment social avait fait son tra­vail, les fon­da­tions, comme on dit au Québec : « partir la patente », les réseaux sociaux ont permis de mettre du dyna­misme, de l’auto-organisation. Ça a permis de faire émer­ger toutes sortes d’initiatives citoyennes, des assem­blées de quar­tier…

EM : Ça a libéré la poten­tia­lité pour les gens d’être créa­tif. Et là il n’y avait plus de contrôle, ce n’est plus les syn­di­cats étu­diants qui déci­daient. Un socle orga­ni­sa­tion­nel sur lequel s’est bâti la spon­ta­néité. Les gens croient que la spon­ta­néité est au début, mais c’est le résul­tat.

GND : Oui, les orga­ni­sa­tions étu­diantes étaient là pour mettre les bases de la patente, mais à partir d’un cer­tain moment, la CLASSE fai­sait une action natio­nale par semaine, quelque mobi­li­sa­tions régio­nales, coor­don­nait les vote de grève, inter­ve­nait dans les médias, était en rap­port de négo­cia­tion avec le gou­ver­ne­ment… Mais tout le reste, 90% de ce qui se pas­sait était auto­nome, décen­tra­lisé et spon­tané. C’était une nou­veauté au Québec, en 2005 les réseaux sociaux com­men­çaient à peine. Ça a été une nou­veauté, pour nous mais aussi pour le pou­voir et les médias. Ils étaient inca­pables de com­prendre ce qui se pas­sait. Ils ont une grille d’analyse selon laquelle le poli­tique c’est l’Etat, les partis, les syn­di­cats. Et tout ça, c’est des machines, ça marche « top-down ». Et ça ne ren­trait pas du tout là-dedans. On nous l’a même repro­ché ! « Mais vous ne contrô­lez pas vos membres ! ». Une incom­pré­hen­sion totale. Moi, je disais : « mais on a 100 000 membres, qu’est-ce que vous voulez… Mais de quoi vous me parlez ? » Le plus drôle, c’est les fédé­ra­tions étu­diantes qui disaient « Nous, on contrôle nos membres ! » Non seule­ment il n’y en avait plus beau­coup, mais en plus ce n’était pas vrai, leurs membres venaient chez nous !

Ce mou­ve­ment-là était à côté de la grille habi­tuelle. D’ailleurs, j’ai vu une entre­vue d’un jour­na­liste qué­bé­cois par une télé­vi­sion fran­çaise, qui lui deman­dait de décrire Gabriel Nadau-Dubois. Et ce jour­na­liste qué­bé­cois, d’un jour­nal de gauche, qui a une maî­trise en phi­lo­so­phie, répond : « C’est un jeune homme très arti­culé, blabla, mais son défaut c’est qu’il a trouvé une nou­velle forme de langue de bois, pour éviter de répondre aux ques­tions. Il pré­tend tou­jours qu’il a besoin d’un mandat pour parler ! C’est une nou­velle stra­té­gie dis­cur­sive : il dit tou­jours qu’il n’a pas de mandat. Il s’appuie là-dessus pour refu­ser ses res­pon­sa­bi­li­tés »

EM : C’est la langue Dubois [rires].

GND : Et ce n’est pas de la mau­vaise foi, c’est de l’incompréhension. Pour lui, ça ne pou­vait pas exis­ter. Ca ne pou­vait être qu’une mys­ti­fi­ca­tion dis­cur­sive. Autre exemple, la ministre me demande, à moi, de décré­ter une trêve pour per­mettre des négo­cia­tions dans le calme. Moi je réponds : « Premièrement, je n’ai pas ce pou­voir-là. Deuxièmement, je ne veux pas le faire. Troisièmement, je prends votre demande, on va se consul­ter dans nos 80 AG, donnez nous une semaine et on vous répond ». A ce moment-là, je me suis fait rac­cro­cher au nez, à la télé­vi­sion d’État. Au jour­nal. Un des ani­ma­teurs vedettes me coupe parce que, dit-il, je refuse de répondre à la ques­tion. Il me répé­tait : « accep­tez-vous la trêve ? ».

Encore un exemple. Quand les cas­se­roles ont com­mencé, pour les chaînes d’information en conti­nue c’était du bonbon : elles avaient des héli­co­ptères au-dessus de la ville de Montréal, et il y avait par­tout, dans toutes les rues des gens qui jouaient des cas­se­roles. Et ils donnent la parole à l’un des com­men­ta­teurs poli­tiques, un ancien ministre fédé­ral. Il dit : « C’est très dif­fi­cile à décrire, les asso­cia­tions étu­diantes n’ont pas appelé à ces actions, c’est dif­fi­cile de voir qui est der­rière. » Parce qu’évidement, il faut qu’il y ait quelqu’un der­rière. « On dirait une forme nou­velle de souuu­lè­vemm­ment. » On voit qu’il a de la misère à dire ces mots-là. « Soulèvement popu­laire ». Il était perdu, les yeux ronds. Il ne com­pre­nait pas. Et ils avaient peur. On a com­pris qu’on tou­chait à quelque chose, qu’ils ne savaient plus com­ment réagir.

EM : Cette porte qui a été ouverte, le PQ tra­vaille à la refer­mer. Mais ça va conti­nuer à gre­nouiller en des­sous, et la ques­tion c’est quand est-ce que cette éner­gie que le peuple ou la jeu­nesse s’est décou­verte va servir à faire plus que trans­gres­ser le cadre.

Gabriel Nadeau-Dubois, Eric Martin
18 jan­vier 2013

Notes

  1. Coalition large de l’ASSÉ, formée à l’occasion de la lutte contre la hausse des frais de sco­la­rité. L’ASSÉ désigne quant à elle l’Association de soli­da­rité syn­di­cale étu­diante [3].

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