Le Canada en Haïti : qui aide qui ?

Par Mis en ligne le 21 janvier 2013

Les décla­ra­tions condes­cen­dantes du ministre cana­dien de la Coopération inter­na­tio­nale, Julian Fantino, annon­çant le gèle de l’aide cana­dienne à Haïti, ont consterné plu­sieurs orga­nismes et per­son­na­li­tés. Les dénon­cia­tions fusèrent de par­tout. Toutefois, comme le montre le texte qui suit, ces décla­ra­tions ne font qu’exprimer de manière plutôt mal­adroite la poli­tique inter­na­tio­nale cana­dienne mise en œuvre offi­ciel­le­ment depuis 2005, poli­tique dont la prio­rité est de pro­mou­voir les inté­rêts cana­diens dans le monde.

L’aide cana­dienne à Haïti débute en 1970. Philip English dans son livre inti­tulé « L’aide au déve­lop­pe­ment du Canada à Haïti[i] » explique que cette aide vise en par­ti­cu­lier à « pro­mou­voir (l’image du Canada, en tant que pays bilingue) à l’étranger (par­ti­cu­liè­re­ment dans les pays fran­co­phones) et notam­ment devan­cer les ini­tia­tives crois­santes du Québec dans le domaine des affaires exté­rieures ». L’objectif donc de l’aide cana­dienne, au départ, serait d’éclipser l’influence qué­bé­coise dans le Tiers Monde fran­co­phone et d’assurer l’influence ainsi du Canada dans cette partie du monde. Pour le Canada, Haïti repré­sente un cas typique.

Mais comme l’auteur l’admet lui-même, l’intérêt cana­dien en Haïti n’est pas sim­ple­ment idéo­lo­gique : en 1970, « il existe des banques cana­diennes (qui) jouent depuis de nom­breuses années un rôle impor­tant en Haïti ». Mais, ce que English oublie de men­tion­ner, c’est qu’il exis­tait déjà dans le pays une com­pa­gnie cana­dienne d’exploitation minière, la SEDREN (Société d’exploitation et des res­sources natu­relles) pré­sente dans le pays depuis 1955. Cette com­pa­gnie béné­fi­ciait durant la période de François Duvalier (1957-1971) d’un contrat juteux qui lui a permis d’exporter « 1,5 mil­lions de tonnes de mine­rais de cuivre conte­nant de l’or et de l’argent [ii]».

L’aide cana­dienne au pays s’accroit consi­dé­ra­ble­ment à partir de 1973. En fait, dans les six années qui sui­virent, soit de 1973 à 1979, l’Agence cana­dienne de déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal consen­tit un décais­se­ment d’une aide bila­té­rale (en grande partie des sub­ven­tions) de près de 25 mil­lions de dol­lars à Haïti. Il est impor­tant de men­tion­ner que durant cette période, l’aide accor­dée à Haïti est la plus impor­tante octroyée par l’ACDI dans toute l’Amérique latine et les Antilles[iii]. Ce qui peut paraitre éton­nant, sur­tout lorsqu’on sait que Haïti ne repré­sente pas pour le Canada un marché impor­tant à cette époque ni un inté­rêt d’ordre géo­po­li­tique.

Le pro­fes­seur Cronford Pratt[iv], dans une confé­rence pré­sen­tée à l’université de Toronto en 2002, donne une expli­ca­tion plutôt inté­res­sante de la nature de l’aide inter­na­tio­nale cana­dienne de 1966 à 1976. Premièrement, explique-t-il, l’aide durant ces dix années est basée sur des valeurs éthiques, qui elles-mêmes sont les résul­tats de dif­fé­rentes cir­cons­tances : les plus fon­da­men­tales, selon Pratt, étant avant tout le sou­tien popu­laire des pro­grammes de bien-être social, à l’intérieur même du Canada, de l’État pro­vi­dence. Pratt explique que ces valeurs sociales créent « un envi­ron­ne­ment intel­lec­tuel et idéo­lo­gique au Canada qui fait que l’aide exté­rieure plutôt que la pré­pa­ra­tion mili­taire est la voie la plus appro­priée pour conte­nir le com­mu­nisme ».

Deuxièmement, nous dit Pratt, la volonté du Canada, à l’époque de la guerre du Vietnam, était d’articuler une poli­tique exté­rieure dif­fé­rente de celle des États-Unis. Mais, ces consi­dé­ra­tions, come le remarque d’ailleurs l’auteur, sont de courte durée dans l’histoire de l’aide exté­rieure cana­dienne. Et dès 1977, un chan­ge­ment majeur s’opère dans la poli­tique de l’aide exté­rieure cana­dienne, orien­tée, à partir de cette date, à servir les inté­rêts com­mer­ciaux cana­diens et la poli­tique inter­na­tio­nale cana­dienne. Ce chan­ge­ment est lié, explique Pratt qui a une vision plutôt éco­no­miste de la poli­tique exté­rieure, à la crise éco­no­mique post-OPEC.

Une autre approche pour expli­quer l’aide impor­tante accor­dée à Haïti par le Canada durant la majeure partie de la décen­nie 70 et qui nous parait plus per­ti­nente est celle pro­po­sée par Franklin Midy[v] (pro­fes­seur de socio­lo­gie à l’UQAM). Au fond, cette aide, explique Franklin Midy, consista à ren­for­cer le régime de J.C. Duvalier qui avait pris le pou­voir en 1971 à la mort de son père. Il y a eu à partir de cette date une libé­ra­li­sa­tion du régime duva­lié­riste, ce qui signi­fiait, remarque Midy, une « libé­ra­li­sa­tion de l’économie haï­tienne, livrée alors sans défense au capi­tal étran­ger ». On assista durant cette période à l’installation de plu­sieurs usines sous-trai­tantes et au déve­lop­pe­ment de l’industrie tou­ris­tique. Vue dans cette pers­pec­tive, l’aide cana­dienne s’inscrit dans le cadre de la montée au pou­voir de J.C. Duvalier et de la nou­velle poli­tique amé­ri­caine, poli­tique qui encou­ra­gea l’installation des « sweat shop » dans les Antilles et une ouver­ture des mar­chés des pays de la région.

Mais pour com­prendre la nature de l’aide cana­dienne durant les années 70, il faut ana­ly­ser com­ment cette aide a été implan­tée et la réa­lité poli­tique et socio-éco­no­mique dans laquelle elle s’est ins­crite sur le ter­rain. Philip English explique que l’ACDI conçoit tout un pro­gramme (l’agence veut faire d’Haïti un pays pro­gramme) qui vise à mettre sur pied des « pro­jets dans les sec­teurs de l’agriculture, de l’éducation et de l’énergie », des sec­teurs clé dans le déve­lop­pe­ment social et éco­no­mique de n’importe quel pays. Et ce qui rend ce pro­gramme encore plus inté­res­sant, explique l’auteur, c’est qu’il dis­pose d’une approche inté­grée de l’aide éco­no­mique, c’est-à-dire, il n’était plus ques­tion de faire des pro­jets pêle-mêle sans lien entre eux.

Au cours de cette période, on verra des réa­li­sa­tions pro­met­teuses, sur­tout dans le sec­teur de l’éducation : on peut citer comme exemple la conso­li­da­tion de la Faculté d’agronomie et de méde­cine vété­ri­naire de l’Université d’État d’Haïti, l’envoi de pro­fes­seurs cana­diens au pays, la mise sur pied de l’Institut natio­nal d’administration, de ges­tion et des hautes études inter­na­tio­nales (L’INAGHEI), etc. Un projet impor­tant qui cou­ronne l’effort de L’ACDI est celui inti­tulé Développement Régional Intégré de Petit-Goâve à Petit-Trou-de-Nippes connu sous le sigle de DRIPP. Ce projet couvre un ter­ri­toire impor­tant où vivent plus de trois cent mille habi­tants. L’ACDI espère que tous ces pro­jets pour­ront être renou­ve­lés et pris en charge par le régime de J.C. Duvalier.

Or à cette époque, non seule­ment la cor­rup­tion entre­te­nue par le régime est géné­ra­li­sée dans les ins­ti­tu­tions d’État, mais la déstruc­tu­ra­tion de l’agriculture pay­sanne est à son apogée (ce qui pro­voque entre autres un exode rural consi­dé­rable) et on assiste à une aug­men­ta­tion rapide d’industries sous-trai­tantes s’installant dans la péri­phé­rie de la capi­tale et recher­chant une main-d’œuvre bon marché. Dans un tel contexte, les pro­jets de l’ACDI étaient voués à l’échec, et cela quelles que soient les bonnes inten­tions qui se trou­vaient à la base de leur concep­tion. Mais, plus encore, l’aide cana­dienne objec­ti­ve­ment non seule­ment ren­for­çait le pou­voir en place poli­ti­que­ment (en appuyant les régimes favo­rables aux États-Unis dans leur lutte contre le com­mu­nisme), mais, ce qui est contraire même à ses objec­tifs, l’aide encou­ra­geait l’expulsion des pay­sans de leur terre et inten­si­fiait l’exploitation de la main-d’œuvre pay­sanne. Philip English sou­ligne plu­sieurs cas « où des terres amé­lio­rées grâce à des tra­vaux d’irrigation, des efforts de reboi­se­ment ou bien de nou­velles routes ont été tout bon­ne­ment expro­priés par des riches rési­dents urbains ». Ou encore « des pay­sans qui ont tra­vaillé la terre pen­dant des années et peuvent enfin espé­rer amé­lio­rer sen­si­ble­ment leur sort sont sou­dain privés de cette chance en se voyant relé­gués au rang de métayers ou de simples sala­riés ». English relate éga­le­ment l’expulsion par force de pay­sans (béné­fi­ciant de l’aide) par des puis­sants offi­ciers du régime « pour consti­tuer des fermes de plu­sieurs cen­taines d’hectares ». L’auteur conclut « qu’il est donc en partie vrai qu’il existe … une rela­tion entre l’aide étran­gère et l’exode (de pay­sans) haï­tiens ».

Une aide destinée aux organisations de base

Durant les années 1980, et par­ti­cu­liè­re­ment dans la foulée du ren­ver­se­ment de la dic­ta­ture de J.C. Duvalier, une autre approche de l’aide sera mise en place. Sous la pres­sion de la com­mu­nauté canado-haï­tienne, l’aide bila­té­rale est sus­pen­due au profit des orga­ni­sa­tions de la société civile, l’objectif, comme l’indique l’organisme Droits et Liberté, étant de per­mettre « la mise en œuvre d’un projet de société éga­li­taire et res­pec­tueuse des droits humains ». L’ACDI réa­lise ce projet en créant un fonds pour Haïti dirigé par un orga­nisme qué­bé­cois, l’Association qué­bé­coise des orga­nismes de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale (AQOCI), Le Fonds délé­gué-AQOCI[vi].

En 1994, pour pour­suivre les pro­jets conçus dans le cadre du Fonds délé­gué-AQOCI, un orga­nisme auto­nome canado-haï­tien, le Regroupement des Organismes Canado-haï­tiens pour le Développement (le ROCHAD), a été mis sur pied.

En Haïti, tout un mou­ve­ment poli­tique d’organisations de base se déve­loppe à partir de 1986. Ce mou­ve­ment combat non seule­ment pour la démo­cra­tie, contre toute forme de dic­ta­ture, mais il dénonce éga­le­ment et cri­tique la struc­ture sociale haï­tienne qui repro­duit l’exclusion et l’exploitation des masses. Dans ce contexte, une autre forme d’organisation non gou­ver­ne­men­tale (ONG) verra le jour. Ces ONG sont haï­tiennes et repré­sentent 23% de toutes les ONG exis­tant sur le ter­rain. Et ce qui fait leur par­ti­cu­la­rité, comme l’indique Franklin Midy, ce sont des orga­ni­sa­tions qui ont évolué « pas­sant d’une approche assis­tan­cia­liste … à une pers­pec­tive cri­tique et poli­tique. » Autrement dit, à une poli­tique de lutte pour trans­for­mer la société haï­tienne.

L’existence de ces orga­ni­sa­tions en Haïti crée un cer­tain opti­misme chez les membres de la com­mu­nauté haï­tienne de Montréal. Franklin Midy pré­co­nise l’aide cana­dienne à ces orga­ni­sa­tions de base car dit-il « la lutte pour le déve­lop­pe­ment en Haïti … passe par la lutte contre la société d’exclusion et l’État pré­da­teur[vii] ».

À cette époque, l’ACDI mettra sur pied une aide aux ONG de la société civile pour per­mettre à l’élaboration d’une société éga­li­taire, sans pour autant pré­ci­ser de quelle façon cet objec­tif doit être atteint.

Nous n’avons pas trouvé de don­nées qui montrent com­ment l’aide cana­dienne, à cette époque, a pu béné­fi­cier les orga­ni­sa­tions de base et au déve­lop­pe­ment du syn­di­ca­lisme par exemple, qui fai­sait sa réap­pa­ri­tion après des décen­nies de répres­sions, mais il est cer­tain que dans le cadre de cette mobi­li­sa­tion poli­tique popu­laire des années 80, l’aide cana­dienne a ren­forcé objec­ti­ve­ment des orga­ni­sa­tions qui lut­taient sur le ter­rain.

Le renforcement des programmes d’ajustement structurel

Mais cette réa­lité de l’aide fut de courte durée. Dès 1994, dans le cadre du retour du pré­sident Aristide, après que le coup d’État et la junte mili­taire dirigé par le géné­ral Cédras aient décimé la plu­part des orga­ni­sa­tions de base qui lut­taient pour la jus­tice sociale (mas­sa­crant plus de 5 000 citoyens et mili­tants), un Plan d’Ajustement struc­tu­rel (PAS) fut imposé dras­ti­que­ment au gou­ver­ne­ment haï­tien. Le gou­ver­ne­ment cana­dien par­ti­cipa sys­té­ma­ti­que­ment à la mise en œuvre de ce plan. Comme l’écrit l’organisme Droit et Démocratie, « l’impact com­biné de ces orien­ta­tions se tra­duira par un affai­blis­se­ment de l’appareil éta­tique, la dété­rio­ra­tion de la capa­cité pro­duc­tive et l’économie pay­sanne[viii]».

L’application de ce plan par phase suc­ces­sive non seule­ment affai­blit l’État haï­tien en liqui­dant ou pri­va­ti­sant les ins­ti­tu­tions même ren­tables (la Société de télé­com­mu­ni­ca­tion, la TÉLÉCO, par exemple), en pous­sant à la faillite plu­sieurs indus­tries natio­nales et l’agriculture pay­sanne, mais ce plan va encore rendre le pays plus dépen­dant de l’aide exté­rieure.

La stratégie des 3 D

À partir de 2004, dans le cadre du gou­ver­ne­ment de tran­si­tion, le Canada s’engage au ren­for­ce­ment de la « sta­bi­lité en Haïti ». Des contin­gents cana­diens par­ti­cipent à la MINUSTAH (la Mission inter­na­tio­nale des Nations Unies pour la sta­bi­li­sa­tion en Haïti). Le gou­ver­ne­ment cana­dien défi­nit dans ce contexte une nou­velle approche en 3D, c’est-à-dire une nou­velle stra­té­gie d’ingérence inté­grant la défense, le déve­lop­pe­ment et la diplo­ma­tie. Dorénavant l’ACDI, le Ministère de la défense natio­nale et le Ministère des Affaires étran­gères et du Commerce inter­na­tio­nal agi­ront de concert dans le cadre d’une poli­tique d’intervention en Haïti et dans d’autres pays de l’Amérique latine. En 2005, le gou­ver­ne­ment cana­dien publie un énoncé de poli­tique inter­na­tio­nale où l’accent est mis, entre autres, sur l’intérêt com­mer­cial du Canada, la poli­tique inter­na­tio­nale devient ouver­te­ment un moyen de pro­mou­voir les inté­rêts cana­diens dans le monde[ix].

Dans le cas d’Haïti, et ce qui est peut-être nou­veau dans l’histoire de l’aide cana­dienne appor­tée à ce pays, c’est que de 2004 à aujourd’hui, l’intervention cana­dienne se concentre sur le ren­for­ce­ment des appa­reils de l’État : l’aide à la gou­ver­nance, au ren­for­ce­ment de la police et l’appui à la MINUSTAH.

Réformer l’État haïtien ?

Terminons en rap­pe­lant les cri­tiques pro­mul­guées par l’organisme Concertation pour Haïti[x] (CPH) à l’endroit de la poli­tique d’intervention cana­dienne en Haïti dans le contexte de l’après-séisme de jan­vier 2010. Cette cri­tique vise toute la poli­tique d’aide cana­dienne en Haïti à partir de 2004 et anté­rieu­re­ment.

La CPH remarque que :

  • Le Canada limite sa contri­bu­tion dans le sec­teur de la sécu­rité et la jus­tice à la sécu­rité ins­ti­tu­tion­nelle au lieu de miser sur la pro­tec­tion de la popu­la­tion et l’accès à la jus­tice…
  • L’effort déployé par le Canada pour construire les infra­struc­tures de jus­tices et les éta­blis­se­ments péni­ten­ciers ne pourra réus­sir si un pro­gramme de réforme de la jus­tice, d’un appui aux efforts de lutte contre l’impunité et de l’instauration d’un État de droit n’est pas mis en place.

La CPH recom­mande donc :

  • De dépas­ser le cadre du ren­for­ce­ment ins­ti­tu­tion­nel dans le sec­teur de la sécu­rité pour pri­vi­lé­gier la réforme de la jus­tice et l’accès à la popu­la­tion haï­tienne à des ins­tances de recours effi­caces et effi­cientes pour lutter contre les vio­la­tions de leurs droits, la cor­rup­tion et l’impunité.
  • De ren­for­cer les capa­ci­tés de l’État haï­tien dans la pro­vi­sion des ser­vices sociaux de base.
  • D’offrir à l’État haï­tien un appui sou­tenu pour assu­rer le fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions et des ser­vices publics garan­tis­sant à tous les citoyens l’exercice de l’ensemble des droits civils, poli­tiques, éco­no­miques, sociaux et cultu­rels.

Toutes ces recom­man­da­tions sont res­tées lettre morte. Le gou­ver­ne­ment conser­va­teur pour­suit la poli­tique inter­na­tio­nale mise en place en 2005 et la ren­force, notam­ment en éli­mi­nant les fonds alloués par l’ACDI au ROCHAD et en abo­lis­sant l’organisme Droits et Démocratie, des orga­ni­sa­tions qui ont promu une approche sys­té­mique de l’aide. Désormais une logique éco­no­mique ouverte met­tant la prio­rité sur les inté­rêts des com­pa­gnies cana­diennes doit être, pour le gou­ver­ne­ment du pre­mier ministre Stephen Harper, l’élément prio­ri­taire et consti­tu­tif de toute poli­tique exté­rieure cana­dienne, une logique que l’on a vu en œuvre en Haïti dans le cadre de l’aide accor­dée à ce pays dans le contexte de l’après-tremblement de terre de 2010.

Depuis le début des années 1990, la poli­tique de l’aide cana­dienne est essen­tiel­le­ment orien­tée de façon à ren­for­cer les inté­rêts cana­diens en Haïti. De 1994 à 2004, le gou­ver­ne­ment cana­dien a appuyé sans réserves l’application des pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel dans le pays, contri­buant à appau­vrir ainsi un État déjà faible. À partir de 2004, la mise en appli­ca­tion de la stra­té­gie en 3D, dans le cadre de l’occupation du pays par les forces de la MINUSTAH, ren­force encore plus l’affaiblissement et la dépen­dance de l’État haï­tien.

La courte his­toire de l’aide cana­dienne à Haïti montre que cette der­nière s’inscrit et prend forme dans le cadre d’un État dominé et dépen­dant, autre­ment dit un État inca­pable de mettre en appli­ca­tion un pro­gramme de déve­lop­pe­ment inté­gré et auto­cen­tré à long terme. La mau­vaise gou­ver­nance et la cor­rup­tion ne suf­fisent pas à expli­quer l’échec de la mise en appli­ca­tion des poli­tiques de déve­lop­pe­ment en Haïti (comme se plaisent à le dire cer­tains pays occi­den­taux). Au fond, dans l’Haïti contem­po­raine, on ne peut com­prendre la nature de ces pro­blèmes en fai­sant l’économie d’une ana­lyse qui rend compte de la rela­tion de l’État haï­tien avec les puis­sances « amies ». Néanmoins, il serait inté­res­sant d’aborder des ques­tions fon­da­men­tales quant à la nature de l’État haï­tien : com­ment cet État s’est-il réduit à ce stade de dépen­dance que même plus de 70% de son budget de fonc­tion­ne­ment vient de l’extérieur ? Pourquoi l’État haï­tien tient-il tant à « l’aide au déve­lop­pe­ment » alors qu’objectivement cette aide non seule­ment n’a pas contri­bué au déve­lop­pe­ment du pays, mais une bonne partie de celle-ci se fait sur forme de prêts et contri­bue à aug­men­ter la dette natio­nale ?

Ces ques­tions, entre autres, doivent faire objet de débat et inter­pel­ler les patriotes haï­tiens et tous ceux et celles qui sont soli­daires à la lutte pour un chan­ge­ment véri­table en Haïti…

Alain Saint-Victor

Extrait d’une confé­rence pro­non­cée dans le cadre de l’université popu­laire des NCS à l’UQAM (été 2012)


Notes

[i] Philip English, L’aide au déve­lop­pe­ment du Canada à Haïti ; Institut Nord-Sud, 1984.

[ii] Fred Doura, Haïti : Histoire et ana­lyse d’une extra­ver­sion dépen­dante orga­ni­sée, Les Éditions DAM, 2010

[iii] Philip English, op. cit.

[iv] Cranford Pratt, Ethical Values and Canadian Foreign Aid Policies, vol. 37, n.1, 2003

[v] Franklin Midy, Le mou­ve­ment social haï­tien pour le chan­ge­ment : les ONG haï­tiennes et l’aide cana­dienne, Nouvelles pra­tiques sociales, vol. 4, n.1, 1991, p.65-80

[vi] Pour une ana­lyse appro­fon­die du mou­ve­ment de soli­da­rité des orga­nismes haï­tiano-qué­bé­cois avec Haïti, lire Franklin Mydi, Coopération Canada-Haïti : l’expérience de soli­da­rité de la dia­spora, Le jour­nal Alternatives, 24 juin 2005

[vii] Franklin Mydi, op. cit.

[viii] Droit et Démocratie, L’engagement du Canada en Haïti, ana­lyse et pers­pec­tives sur l’aide cana­dienne en Haïti depuis le séisme du 12 jan­vier 2010, Bibliothèques et Archives natio­nales du Québec, 2011

[ix] David J. Bercuson et Denis Stairs (sous la direc­tion de), Dans l’intérêt du Canada ?

Évaluation de l’Énoncé de poli­tique inter­na­tio­nale, Canadian Defence & Foreign Affairs Institute, octobre 2005

[x] Concertation pour Haïti (CPH), AIDE ET RECONSTRUCTION APRÈS LE SÉISME : QUEL ENGAGEMENT DU CANADA EN HAÏTI ?, 10 jan­vier 2011

Une réponse à “Le Canada en Haïti : qui aide qui ?”

  1. raymond baez/billy dit :

    Alain, le pro­bleme demeure que nous nous enli­sons dans cette culture de depen­dance au point ou nous ne conce­vons aucune alter­na­tive a l’aide etran­gere. Nous per­ce­vons cette aide comme une aumone per­ma­nente et neces­saire a tout effort de pla­ni­fi­ca­tion, a toute vision de deve­lop­ment durable. Un Etat assiste, pre­da­teur et sans ini­tia­tive en dehors de pres­crip­tions impo­sees de l’etranger. Comment sortir de cette depen­dance quand elle condi­tionne notre quo­ti­dien ? Existe-il des centres de reha­bi­li­ta­tion pour pays depen­dants cher­chant a depas­ser leur addic­tion a l’aide inter­na­tio­nale ? Comme tu le men­tionnes seule­ment un debat natio­nal hon­nete et consistent sur les causes de cette chute inter­mi­nable et irres­pon­sable nous per­met­tra de redres­ser cette derive (avec reserves).