Nous, les « autres »

Par Mis en ligne le 28 novembre 2013

Entendons-nous : dire « la France est raciste », n’est pas dire « tous ses habi­tants le sont ». C’est dire que la xéno­pho­bie d’État est bien là, ins­tal­lée dans ses quar­tiers, qu’ils soient rupins, pro­té­gés ou relé­gués et qu’elle expose toutes sa popu­la­tion au pas­sage à l’acte et à la parole racistes. La xéno­pho­bie expose à l’ensauvagement.

Que ce soit sous les ors de la répu­blique, dans les centres ville pré­ser­vés ou dans les ornières de péri­phé­ries oubliées, le racisme bat son plein, et ce depuis long­temps. C’est donc rap­pe­ler que cela ne date pas d’hier et qu’en vérité cela n’a jamais cessé. Certains ont cru, qu’une fois révo­lues la col­la­bo­ra­tion et la colo­ni­sa­tion, leur pays était tiré d’affaire, guéri d’un désir lan­ci­nant de supé­rio­rité. Alors qu’il n’était qu’en rémis­sion. Et encore, elle fut bien brève.

Tant dans ses tré­fonds admi­nis­tra­tifs, à ses gui­chets, dans ses dos­siers en bas de piles inamo­vibles, dans ses évic­tions de postes pri­vi­lèges réser­vés, et à cha­cune de ses bri­mades, entre dévoi­le­ment, expul­sion, contrôle au faciès et fouille au corps, s’active un racisme rou­ti­nier, de basse inten­sité, sans panache, sans grade, mais bien réel. Il atteint sans hési­ter tout ce qui compte, et ils sont nom­breux, de métèques et de parias. Devenu dis­po­nible, comme une sub­stance psycho active dont on ne par­vient plus à se défaire, objet de tran­sac­tions à décou­vert, le racisme peut avoir le visage de chacun d’entre nous, sans excep­tion.

Mais, si pour cer­tains, il est insu, ayant infusé face au désastre, pour d’autres il est devenu une vertu, l’ultime rem­part d’un patrio­tisme désas­treux. Il révèle les alliages les plus impro­bables. Comme les par­ti­sans d’un anti­sexisme patriar­cal, s’accommodant d’un racisme aveugle à lui-même, pas­sa­ger clan­des­tin d’un cor­tège convaincu de che­mi­ner glo­rieu­se­ment vers la liberté et l’égalité pour toutes. Ou ces croi­sés d’une laï­cité dévoyée, tar­di­ve­ment unie à un fémi­nisme into­lé­rant et sélec­tif, qui mar­monnent des for­mules magiques cen­sées faire fuir les enne­mis de l’intérieur qu’ils se sont inven­tés pour plus de vrai­sem­blance.

Racisme des puis­sants comme des faibles, l’ironie veut que nous soyons tous égaux face à lui : il cor­rompt tous ceux qu’il atteint et les avilie bien plus que les cibles qu’il se désigne. Même lorsqu’il nous tra­verse, il ne nous laisse pas indemne, il se méta­bo­lise et s’installe dans les replis de notre être. Ce racisme, dont les effets délé­tères dis­solvent les indi­vi­dus et désa­grègent le bien commun, est devenu notre double. Partout le rictus est sur le point de tordre les bouches et la haine prompte à empoi­son­ner les esprits. Il est temps de les regar­der en face.

Faut-il com­prendre que répondre à l’abject n’est pas à l’ordre du jour ? Dans ce cas, com­ment ne pas voir dans le silence qui pèse sur la France une com­pli­cité de fait ? Qui sème le vent récolte la tem­pête. Qui ne dit mot consent. Ce sont plus que des adages, des alertes qu’il importe désor­mais d’entendre. Et qu’enfin, on com­prenne que l’intégration n’est plus une réponse, mais le sauf-conduit qui auto­rise, éta­lonne et absout toutes les dis­cri­mi­na­tions.

Car tenus comp­table d’une impos­sible inté­gra­tion, les mis en échec subissent la sanc­tion légi­ti­mée du racisme et des dis­cri­mi­na­tions. La rhé­to­rique de l’intégration est le plus sûr vec­teur de racia­li­sa­tion d’une France qui n’en fini pas d’être hantée par ses spectres colo­niaux et raciaux. Ces ves­tiges sur­vivent au cœur de la répu­blique : celles et ceux qui la ché­rissent devront aller les en extir­per. Voilà pour­quoi le silence et l’inaction sont pires que tout, parce qu’ils signent notre capi­tu­la­tion col­lec­tive devant l’abject.

Hormis recon­naître l’étendu du désastre et conju­rer la ten­ta­tion d’une red­di­tion face au raciste pour en venir à bout, aucune autre alter­na­tive n’est viable. La France res­semble déjà à ce qu’elle sera demain, sans retour et sans regret. Il faudra bien qu’enfin ses habi­tants apprennent, comme y invite la matu­rité démo­cra­tique, à régu­ler l’aversion qui les étreint encore trop sou­vent à la vue et au contact d’une alté­rité deve­nue inté­rieure à notre monde commun.

L’État doit être le garant du droit à exis­ter avec ses sin­gu­la­ri­tés et ses capa­ci­tés afin d’en faire le mul­ti­pli­ca­teur des pos­sibles. Il doit mettre un terme à l’aggravation des ten­sions qui sapent des exis­tences deve­nues des rebus parce qu’elles sont mar­quées, à leur corps défen­dant, du ver­dict du rejet. Nous, les arabes, les noirs, les roms, les musul­mans, les juifs, les migrants, les mino­ri­taires, les étran­gers, les indi­gé­ni­sés, les femmes subal­ternes, les queers, les expul­sés, les expul­sables, les contrô­lés, les contrô­lables, les dé/​voilées, les per­cu­tés au pla­fond de verre, les exilés forcés, les évin­cés, les double-peine, les sans droit de vote, les sans papiers, les sans logis, les sans tra­vail. Car elle est comme nous, notre égale, notre sem­blable, entrée comme nous en résis­tance face au racisme et à ses pra­ti­quants. Tout ce qui l’atteint nous affecte, tout ce qui lui est ôté nous ampute. Et vice-versa.

Sociologue et anthro­po­logue, Nacira Guénif-Souilamas est notam­ment l’auteure, avec Éric Macé, du livre « Les Féministes et le Garçon arabe » (Éd. de l’Aube, 2004).

Les commentaires sont fermés.