Enjeux et défis de l’intersectionnalité

Entretien avec Sirma Bilge, 30/04/2012

Par Mis en ligne le 27 novembre 2013

Sirma Bilge est l’auteur de Communalisations eth­niques post-migra­toires : le cas des « Turcs » de Montréal. Elle a codi­rigé deux numé­ros thé­ma­tiques de Journal of Intercultural Studies sur « Women, Intersectionality and Diasporas » (2010) et « The New Politics of Racialized Sexualities » (à paraître en mai 2012). Elle a aussi publié plu­sieurs articles dans les revues scien­ti­fiques. Professeure agré­gée au dépar­te­ment de socio­lo­gie de l’université de Montréal, et fon­da­trice-direc­trice du pôle de recherche « Intersectionnalité » (aujourd’hui défunt) au sein du Centre d’études eth­niques des uni­ver­si­taires mont­réa­laises (CEETUM), ses pré­sents tra­vaux portent sur les inter­sec­tions des for­ma­tions sociales de race, d’ethnicité, de genre et sexua­li­tés et de classe et s’efforcent d’examiner com­ment les notions d’identité et d’altérité nationales/​ethniques/​raciales s’articulent par le tru­che­ment des nor­ma­ti­vi­tés de genre et de sexua­lité.

Plus lar­ge­ment, ils visent à saisir l’imbrication des poli­tiques de genre, de sexua­lité et de race dans le contexte des natio­na­lismes contem­po­rains « occi­den­taux » (dont le ter­rain spé­ci­fique est la société qué­bé­coise) à partir de l’angle d’approche cri­tique de gou­ver­ne­men­ta­lité racia­li­sée et orien­ta­liste qui se trouve au cœur de la construc­tion de la moder­nité occi­den­tale. Ce fai­sant, ils pro­blé­ma­tisent les déploie­ments contem­po­rains des poli­tiques de genre et sexua­li­tés et des mou­ve­ments fémi­nistes et LGBTIQ pour patrouiller sur les fron­tières maté­rielles et sym­bo­liques des nations occi­den­tales.

Contretemps : Qu’est-ce qui t’a conduit dans ton par­cours (uni­ver­si­taire, pro­fes­sion­nel, mili­tant, fami­lial) à t’intéresser au concept d’intersectionnalité ?

Sirma Bilge1 : Concrètement, ma ren­contre avec l’intersectionnalité, comme concept scien­ti­fique, est liée à mon par­cours de recherche en contexte uni­ver­si­taire mont­réa­lais fran­co­phone. Lorsque j’étais bour­sière post­doc­to­rale, je béné­fi­ciais d’une double affi­lia­tion ins­ti­tu­tion­nelle, un des centres qui m’accueillait étant spé­cia­lisé en ques­tions eth­niques, et l’autre en vio­lences faites aux femmes. Avec un projet de recherche qui abor­dait la ques­tion de la « cultu­ra­li­sa­tion » de la vio­lence faite aux femmes racia­li­sées au Canada, en par­ti­cu­lier dans le trai­te­ment judi­ciaire, j’ai rapi­de­ment été confron­tée aux limi­ta­tions et aux angles morts des épis­té­mo­lo­gies et des outils domi­nants res­pec­tifs de ces deux milieux.

Il fal­lait éviter les écueils des approches abor­dant la ques­tion de la vio­lence envers les femmes à partir du seul axe de genre ou de rap­ports sociaux de sexe, ou encore adop­tant une concep­tion cultu­ra­liste et essen­tia­li­sante de la dif­fé­rence dans leur volonté de se rendre sen­sibles à la diver­sité de la caté­go­rie femmes ou hommes, ce qui est à mes yeux pire, car plus per­ni­cieux, que le « solip­sisme blanc » que cri­ti­quait si jus­te­ment Adrienne Rich, que nous avons perdue cette année. Mais aussi, il fal­lait sortir d’une cer­taine logique pré­do­mi­nante dans les études eth­niques qui ne se penche pas assez sur d’autres rap­ports sociaux struc­tu­rant le fait eth­nique.

J’ai trouvé dans un article de Danielle Juteau un point de départ théo­rique impor­tant sur l’articulation des rap­ports sociaux fondée sur l’idée que ces rap­ports sociaux struc­tu­rants sont à la fois imbri­qués (indis­so­ciables) et irré­duc­tibles. Plusieurs des idées-forces de l’intersectionnalité y étaient, même si le terme n’était pas uti­lisé, et étaient expri­mées par d’autres concepts comme « arti­cu­la­tion » et « trans­ver­sa­lité » des rap­ports sociaux.

C’est impor­tant à mes yeux de ne pas réduire la lit­té­ra­ture de l’intersectionnalité aux seuls tra­vaux qui uti­lisent ce terme et rester atten­tif à l’intersectionnalité impli­cite. On n’a qu’à penser par exemple à un ouvrage phare comme Imperial Leather (Anne McClintock, 1995) où le terme est absent, mais tout le livre est tra­versé par la pré­misse qu’aucune caté­go­rie sociale n’existe en iso­le­ment et que la socio­ge­nèse de cha­cune est liée de façon variable, impré­vi­sible et par­fois contra­dic­toire aux autres caté­go­ries du pou­voir struc­tu­rant les rela­tions sociales, et en fait la démons­tra­tion. À l’opposé, il est aussi néces­saire de débar­ras­ser la lit­té­ra­ture inter­sec­tion­nelle des tra­vaux qui en font un usage très super­fi­ciel, voire déco­ra­tif.

Si je res­ti­tue la petite his­toire de mon par­cours vers l’intersectionnalité de cette façon, je la ren­drai beau­coup trop lisse, comme si ce dont il s’agissait n’étaient que « les besoins de la recherche », alors qu’une autre his­toire plus trouble me semble se trou­ver der­rière ce point de départ abs­trait et théo­rique : l’articulation des rap­ports sociaux. Il m’est évident que l’importance qu’a cette ques­tion pour moi est aussi concrète, voire incor­po­rée.

Au-delà du par­cours vers l’intersectionnalité, il faut parler du par­cours dans l’intersectionnalité, se situer comme cher­cheuse et acti­viste dans une lit­té­ra­ture sur­abon­dante et écla­tée. L’institutionnalisation et le mains­trea­ming crois­sant de l’intersectionnalité dans et par le com­plexe indus­trialo-aca­dé­mique néo­li­bé­ral rendent cette tâche de se posi­tion­ner d’autant plus urgente. Je me joins à d’autres voix, notam­ment celles arti­cu­lées comme « queer of color cri­tique » ou « queer anti-racism », qui exhortent à se dis­tan­cer des ver­sions blan­chies et dépo­li­ti­sées de l’intersectionnalité, et défends une pos­ture que je qua­li­fie d’« inter­sec­tion­na­lité queer » (voir par exemple « Developing inter­sec­tio­nal soli­da­ri­ties : a plea for queer inter­sec­tio­na­lity » [3]).

CT : Dans ton article dans la revue L’Homme et la Société2, tu expliques que « la rela­tion entre le mar­xisme et les milieux d’émergence de la pensée inter­sec­tion­nelle » est plus « ambi­va­lente » dans la mesure où « une cri­tique de l’économisme et du réduc­tion­nisme de classe de l’orthodoxie mar­xiste coha­bite avec l’intégration de la lutte anti­ca­pi­ta­liste dans leur agenda poli­tique et le par­tage des idéaux mar­xistes ou socia­listes », qu’en est-il de la façon dont les mar­xistes ont réagi à la pensée inter­sec­tion­nelle ?

SB : Je ne pense pas qu’on puisse parler de façon géné­rale d’une récep­tion mar­xiste de l’intersectionnalité. De quel mar­xisme parle-t-on ? Dans quel contexte ? Qui le reven­dique et pour quoi faire ? Quand on regarde un des textes fon­da­teurs de la pensée inter­sec­tion­nelle, le mani­feste du col­lec­tif Combahee River, on voit bien que l’approche qui y est défen­due s’inscrit dans la lignée mar­xiste mais lui fait des cri­tiques internes qui sont for­mu­lées de la posi­tion­na­lité (posi­tio­na­lity) fémi­niste afri­caine-amé­ri­caine les­bienne.

À cet égard, il convient de sou­li­gner, et j’ajouterai d’étudier davan­tage, la proxi­mité théo­rique et poli­tique entre l’intersectionnalité et les bri­tish cultu­ral stu­dies où la filia­tion avec le mar­xisme est patente. Il faut bien entendu com­prendre que le mar­xisme dont il est ques­tion ici en est un d’après le tour­nant gram­scien marqué par le pas­sage de l’idéologie à l’hégémonie, un qui en a fini avec le réduc­tion­nisme et le déter­mi­nisme éco­no­mique de l’orthodoxie mar­xiste où le cultu­rel est pensé soit comme un simple reflet des faits éco­no­miques ou encore comme une acti­vité pro­pa­gan­diste. Ces approches néo-mar­xistes, qui émanent donc d’une remise en ques­tion interne (intra-mar­xiste) pro­fonde enta­mée dans les années fin 1950 et pour­sui­vie dans les décen­nies sui­vantes (1960 et 1970), com­mencent à s’intéresser à d’autres rap­ports sociaux struc­tu­rants, de race et de genre pré­ci­sé­ment, sans les sub­su­mer a priori sous les rap­ports de classe.

Celles-ci suivent prin­ci­pa­le­ment deux orien­ta­tions théo­riques dif­fé­rentes : l’une cen­trée sur l’économie poli­tique, et l’autre se foca­li­sant sur l’analyse des liens entre les divi­sions de classe, la culture et l’hégémonie ; c’est dans cette der­nière que se situent en gros les bri­tish cultu­ral stu­dies. Toutefois, il faut sou­li­gner que les sen­si­bi­li­tés inter­sec­tion­nelles marquent aussi la pre­mière orien­ta­tion, pas seule­ment la seconde, comme en témoignent par exemple cer­tains tra­vaux néo-mar­xistes de l’approche de l’économie poli­tique qui se penchent sur la divi­sion sexuelle et eth­nique du marché du tra­vail sans trai­ter le genre, ni l’ethnicité comme une fausse conscience rem­plis­sant une fonc­tion idéo­lo­gique aux mains des domi­nants, celle de mas­quer les luttes de classe.

Dès lors, l’étude de l’économie poli­tique des inéga­li­tés sociales se façonne par une plus grande com­plexi­fi­ca­tion de la ques­tion de classe avec l’apport du fémi­nisme, de l’anti-colonialisme et de l’anti-racisme. On peut donc parler d’une « inter­sec­tion­na­li­sa­tion » des manières dont les inéga­li­tés sociales et la domi­na­tion de classe sont com­prises et étu­diées par cer­tains néo-mar­xistes de la branche dite « éco­no­mie poli­tique ». À l’heure où l’intersectionnalité est de plus en plus dépo­li­ti­sée – une dépo­li­ti­sa­tion bien poli­tique, sou­li­gnons-le, qui fait de l’intersectionnalité un outil du com­plexe néo­li­bé­ral de ges­tion de la diver­sité dans lequel l’industrie aca­dé­mique est un joueur cen­tral – il me semble très impor­tant de rap­pe­ler cet héri­tage mar­xiste, et plus géné­ra­le­ment la cri­tique radi­cale qui est à la source et au cœur de la démarche inter­sec­tion­nelle.

Il convient éga­le­ment de sou­li­gner que cette inter­sec­tion­na­li­sa­tion de la « ques­tion sociale » n’est pas vue comme légi­time dans tous les contextes, en par­ti­cu­lier en Europe conti­nen­tale où la race est trop sou­vent décla­rée hors-sujet et ren­voyée au contexte état­su­nien. L’exemple fran­çais est édi­fiant à cet égard : à une époque où les ana­lyses néo-mar­xistes état­su­niennes et bri­tan­niques deviennent de plus en plus inter­sec­tion­nelles, par exemple dans leur trai­te­ment de la main d’œuvre immi­grée, on trouve en France une réaf­fir­ma­tion du non-lieu racial pour le contexte fran­çais par des figures aussi emblé­ma­tiques que Bourdieu.

J’invite les lec­teurs à voir notam­ment un article datant de 1999 de Pierre Bourdieu et de Loïc Wacquant, publié dans Theory, Culture and Society, « On the Cunning of Imperialist Reason », où les socio­logues délé­gi­ti­ment le recours à la race comme caté­go­rie d’analyse et de lutte pour les popu­la­tions post­co­lo­niales de la France qui se trouvent accu­sées de contri­buer à l’impérialisme cultu­rel et aca­dé­mique amé­ri­cain et à la « glo­ba­li­sa­tion des pro­blèmes amé­ri­cains »… D’ailleurs l’héritage impo­sant de Bourdieu n’a pas uni­que­ment délé­gi­timé les ques­tions eth­niques et raciales comme des objets propres pour les sciences sociales fran­çaises, mais éga­le­ment l’étude des cultures popu­laires et des pro­duc­tions cultu­relles de masse qui est au cœur des cultu­ral stu­dies.

Les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par les cultu­ral stu­dies pour s’implanter dans l’espace fran­co­phone, en par­ti­cu­lier en France, ne sont pas donc sans lien avec le primat de la socio­lo­gie bour­dieu­sienne dans ce domaine qui a empê­ché le déve­lop­pe­ment des lec­tures alter­na­tives3.

En somme, les dis­cus­sions sur la généa­lo­gie de l’intersectionnalité et ses liens com­plexes avec d’autres cou­rants de pensée, qu’il s’agisse des cou­rants néo- mar­xistes ou post-struc­tu­ra­listes, doivent tenir compte des spé­ci­fi­ci­tés natio­nales et décor­ti­quer les condi­tions per­met­tant la délé­gi­ti­ma­tion de cer­taines caté­go­ries et l’effacement de cer­tains rap­ports de pou­voir dans cer­tains contextes.

En der­nier lieu, je dois sou­li­gner un phé­no­mène récent que j’appelle l’andropause blanche de la socio­lo­gie, parce qu’elle touche prin­ci­pa­le­ment mais non exclu­si­ve­ment cette dis­ci­pline, et que l’on trouve dans divers milieux aca­dé­miques « occi­den­taux » et pas sim­ple­ment ceux de l’Europe conti­nen­tale. Il s’agit le plus sou­vent des socio­logues mas­cu­lins d’un cer­tain âge qui s’attribuent la mis­sion de rap­pe­ler à l’ordre ces socio­logues qui auraient mis l’accent trop sur les dif­fé­rences au détri­ment du commun, de l’universel.

Alors même qu’ils attaquent les champs mino­ri­taires (« … stu­dies ») en les déva­luant comme « iden­tity poli­tics » (ou en France les taxer de « com­mu­nau­ta­risme »), leur défense et fri­lo­sité s’avèrent bien iden­ti­taires ! Il en va de leur iden­tité de socio­logue et de leur idée bien arrê­tée de ce que doit être une socio­lo­gie propre avec ses outils paten­tés. Utiliser les fron­tières dis­ci­pli­naires pour dis­ci­pli­ner celles et ceux qui s’efforcent de pro­duire des savoirs contre-hégé­mo­niques tenant compte de l’intersectionnalité des rap­ports de pou­voir, qui tentent de décen­trer, de pro­vin­cia­li­ser leur dis­ci­pline (au sens où entendu par Dipesh Chakrabarty) est une ten­dance lourde. Là, il fau­drait aussi être atten­tif à un cer­tain usage du mar­xisme, de l’acte dis­cur­sif qui consiste à en appe­ler aux « cama­rades » qui peut très bien être la porte d’entrée (par der­rière) de l’universel et ses régimes de vérité igno­rant les pri­vi­lèges à leur fon­de­ment.

Le retour d’un sujet poli­tique mar­xiste fai­sant fi du par­ti­cu­lier, qu’il mar­gi­na­lise une fois de plus, m’est incon­ce­vable, pour­tant je constate plein d’efforts dans ce sens et beau­coup de sur­face aca­dé­mique qua­li­fiée de « cri­tique » occu­pée par ces voix. Marxiste ou non, on voit un dan­ge­reux réin­ves­tis­se­ment dans l’académie en un uni­ver­sa­lisme hégé­mo­nique qui s’emboîte très bien aux cri­tiques du mul­ti­cul­tu­ra­lisme (voir l’excellente réponse de Sara Ahmed [4] à Slavoj Žižek dans Darkmatter). Le sujet poli­tique d’une cri­tique du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral glo­ba­lisé ne peut pas être le même que celui d’un mar­xisme indif­fé­rent aux dif­fé­rences – aux « autres » rap­ports de pou­voir et sub­jec­ti­vi­tés.

Ces nou­velles défenses des savoirs uni­ver­sels pré­ten­du­ment « éman­ci­pés de leurs contextes », qui sont autant d’attaques aux « … stu­dies » (études cultu­relles, post­co­lo­niales, fémi­nistes, queer, eth­niques, cri­ti­cal race…), lorsqu’on regarde qui les font et dans quel contexte, on voit bien qu’il y a une défense d’intérêts, d’un ter­ri­toire dis­ci­pli­naire et d’une iden­tité pro­fes­sion­nelle au sens entendu par le défenseur/​attaquant. Le mar­xisme aujourd’hui ferait bien de regar­der du côté de la praxis inter­sec­tion­nelle et de son héri­tage mar­xiste inter­sec­tion­nel plutôt que de (re)contribuer à la délé­gi­ti­ma­tion des poli­tiques des mino­ri­taires et des dif­fé­rences, et à la réaf­fir­ma­tion de l’hégémonie de l’universel. Autrement dit, l’héritage mar­xiste qui se trouve parmi les sources pre­mières de l’intersectionnalité devrait ins­pi­rer et remo­de­ler aujourd’hui les dis­cours et pra­tiques qui se pré­valent du mar­xisme.

CT : Dans ton article dans la revue Diogène4, tu déve­loppes l’élargissement de la portée théo­rique de l’intersectionnalité en t’appuyant sur Walby et Hall, et la façon qu’ils ont de l’intégrer dans des sys­tèmes plus glo­baux. Y a-t-il des tra­vaux récents qui se situent dans une approche sys­té­mique et déve­loppent les aspects maté­riels et idéo­lo­giques de l’intersectionnalité ?

SB : Il me semble que ce que je fais dans cet article (rédigé en 2008-9), c’est moins déve­lop­per l’élargissement de la portée théo­rique de l’intersectionnalité que d’avancer l’idée qu’un tel élar­gis­se­ment me semble plau­sible et poten­tiel­le­ment fruc­tueux via ces auteurs – la liste n’étant bien entendu pas close. Depuis, je dois dire que je suis deve­nue plus atten­tive à la ques­tion de qui fait ces appels à « élever théo­ri­que­ment l’intersectionnalité », dans quel contexte, pour quoi faire. Je ne suis pas en train de reje­ter tout effort pour le déve­lop­pe­ment théo­rique de l’intersectionnalité, mais d’attirer notre atten­tion sur cer­tains effets, sinon visés, fort pro­blé­ma­tiques de tels appels.

Ce n’est pas pour la pre­mière fois qu’un savoir pro­duit par des fémi­nistes de cou­leur est jugé riche en témoi­gnages mais sous-théo­rique, et qu’un cer­tain fémi­nisme blanc inter­vient pour l’élever, pour en faire une grande théo­rie. Les remarques de Kimberlé Crenshaw dans un col­loque inter­na­tio­nal tenu à Paris (juin 2011, À l’intersection des situa­tions de domi­na­tion : pers­pec­tives trans­na­tio­nales et trans­dis­ci­pli­naires) allaient dans le même sens. Elle se disait per­plexe devant la pro­pen­sion du fémi­nisme aca­dé­mique euro­péen (blanc) à se livrer à des gym­nas­tiques théo­riques à ne plus en finir sur l’intersectionnalité et son avenir, sans vrai­ment tenir compte du fait que cette pers­pec­tive avait des ori­gines mili­tantes et des visées bien pra­tiques comme celle de lutter contre les rap­ports de domi­na­tion imbri­qués aux­quels les femmes de cou­leur font face.

La confé­rence inter­na­tio­nale Celebrating Intersectionality ? qui s’est tenue à Francfort en 2009 figure cer­tai­ne­ment parmi les exemples les plus pro­bants de ces types d’occultation et d’appropriation. Jennifer Petzen offre une excel­lente cri­tique de cette confé­rence dans son article « Queer Trouble : Centring Race in Queer and Feminist Politics » qui paraî­tra pro­chai­ne­ment dans le numéro thé­ma­tique, « The New Politics of Racialized Sexualities », du Journal of Intercultural Studies que j’ai co-dirigé.

Petzen attire notre atten­tion notam­ment sur le fait que les orga­ni­sa­trices avaient invité des figures inter­na­tio­nales repré­sen­ta­tives des « fémi­nismes de cou­leur », à l’origine, rap­pe­lons-le, de la pensée inter­sec­tion­nelle (Kimberlé Crenshaw des États-Unis, Gail Lewis du Royaume-Uni, Gloria Wekker des Pays-Bas), alors que les cher­cheurs fémi­nistes et queer de cou­leur locaux, qui avaient été les pre­miers à uti­li­ser l’intersectionnalité en contexte alle­mand, en avaient été exclus. Je recom­man­de­rai aussi la lec­ture du cha­pitre éclai­rant cosi­gné par Umut Erel, Jin Haritaworn, Encarnación Gutiérrez Rodríguez, et Christian Klesse (2008), « On the depo­li­ti­ci­sa­tion of inter­sec­tio­na­lity talk. Conceptualising mul­tiple oppres­sions in cri­ti­cal sexua­lity stu­dies », publié dans le livre notoi­re­ment cen­suré Out of Place : Interrogating Silence in Queerness/​Raciality5.

Il ne suffit donc pas de répé­ter sage­ment les ori­gines fémi­nistes noire, post­co­lo­niales et trans­na­tio­nales de la pensée inter­sec­tion­nelle, encore faut-il pou­voir la déployer sans pro­duire de nou­velles mar­gi­na­li­sa­tions, sans dénier ou s’approprier l’importante contri­bu­tion contem­po­raine des cher­cheurs racia­li­sés qui ren­contrent des obs­tacles sys­té­miques dans l’institution uni­ver­si­taire. En somme, il me semble que les condi­tions de pro­duc­tion, de dif­fu­sion, de récep­tion et d’appropriation de l’intersectionnalité méritent toute notre atten­tion cri­tique et un tel examen reste encore lar­ge­ment à faire dans divers contextes natio­naux en tenant compte des enjeux géo­po­li­tiques qui s’y rat­tachent.

En ce qui concerne des ana­lyses inter­sec­tion­nelles qui se situe­raient dans une approche sys­té­mique, si je reprends tes mots, la pers­pec­tive cri­tique dite queer of color, au sens où Rod Ferguson l’entend6 me semble très impor­tante, jus­te­ment parce qu’elle ne fait pas que s’inscrire dans une ana­lyse sys­té­mique, mais aspire à la conju­guer à des pers­pec­tives jugées à ses anti­podes tels le post-struc­tu­ra­lisme et le queer. Pour Ferguson, la pers­pec­tive queer of color inter­roge « les for­ma­tions sociales telles que des inter­sec­tions de la race, du genre, de la sexua­lité et de la classe, avec une atten­tion par­ti­cu­lière à com­ment ces for­ma­tions convergent avec ou divergent des idéaux et pra­tiques natio­na­listes. L’analyse queer of color est une entre­prise hété­ro­gène com­po­sée du fémi­nisme des femmes de cou­leur, de l’analyse maté­ria­liste, de la théo­rie post-struc­tu­ra­liste et de la cri­tique queer »7.

Aujourd’hui, les ana­lyses inter­sec­tion­nelles qui me paraissent les plus com­plexes et avan­cées se trouvent sou­vent dans le champ d’études cri­tiques des migra­tions ou aux confluents des études des sexua­li­tés et de celles des migra­tions, racismes et eth­ni­ci­tés. Je me retien­drai d’orienter des lec­teurs vers tel ou tel ouvrage, ce d’autant plus que la lit­té­ra­ture en ques­tion est énorme et plu­ri­dis­ci­pli­naire. Certains pri­vi­lé­gie­ront des tra­vaux inter­sec­tion­nels dans le domaine des poli­tiques publiques, d’autres en psy­cho­lo­gie (cri­tique) ou encore en tra­vail social. Certains seront inté­res­sés par les débats métho­do­lo­giques, d’autres par les défis d’un acti­visme inter­sec­tion­nel.

Quelques lec­tures récentes qui m’ont per­son­nel­le­ment ins­pi­rée, et qui peuvent être rat­ta­chées à l’intersectionnalité (que celle-ci soit expli­ci­te­ment assu­mée ou demeu­rant de l’ordre de l’implicite) sont (j’exclus les antho­lo­gies et ouvrages diri­gés) : Fatima El-Tayeb, European Others : Queering Ethnicity in Postnational Europe ; Carlos Decena, Tacit Subjects ; Lionél Cantù, Sexuality of Migration ; Eithne Luibhéid, Queer Migrations ; Jane Ward, Respectably Queer ; David L. Eng, The Feeling of Kinship : Queer Liberalism and Racialization of Intimacy ; Rod Ferguson que j’ai déjà cité. J’y ajou­te­rai un ouvrage comme Terrorist Assemblages : Homonationalism in Queer Times (Jasbir Puar, 2007) qui inter­pelle, selon moi, l’intersectionnalité et tente de la mettre en ten­sion fruc­tueuse et com­plé­men­taire avec l’idée d’assemblage que Puar déve­loppe à partir de Deleuze.

CT : Dans ton article dans la revue L’Homme et la Société, tu évoques des « orga­nismes de fémi­nisme d’État » au Québec. En quoi le recours à l’intersectionnalité est selon toi, un outil pour réagir à l’instrumentalisation en cours du fémi­nisme à des fins racistes et en par­ti­cu­lier isla­mo­phobes ?

SB : Je vais devoir objec­ter à la manière dont cette ques­tion est for­mu­lée, qui me semble pré­sup­po­ser que le fémi­nisme ne peut être raciste et qu’il est intrin­sè­que­ment juste sur le plan des rap­ports sociaux de race. Un tel cadrage, qui est pré­do­mi­nant dans les débats contem­po­rains sur la coop­ta­tion, l’instrumentalisation des poli­tiques fémi­nistes et LGBTQ pour avan­cer des objec­tifs natio­na­listes, assi­mi­la­tion­nistes, exclu­sion­nistes, anti-immi­grés, racistes, isla­mo­phobes et j’en passe, fait fi de rap­ports co-consti­tu­tifs. J’entends par là com­ment l’Europe, l’Occident a pro­duit sa moder­nité, et conti­nue de le faire, par le tru­che­ment des poli­tiques de sexua­lité.

Les nor­ma­ti­vi­tés de genre et de sexua­li­tés (et là, il faut inclure aussi des homo­nor­ma­ti­vi­tés, voir par exemple Lisa Duggan, Twilight of Equality) ont tou­jours été incor­po­rés, selon les moda­li­tés flexibles et chan­geantes, à la nation et à l’empire, en four­nis­sant à l’Occident un des pré­cieux éta­lons de hié­rar­chi­sa­tion des civi­li­sa­tions. Dans ce sens, il n’existe pas de mou­ve­ments sociaux pro­gres­sistes, qu’il s’agisse de fémi­nismes et de mou­ve­ments gais et les­biens, qui soient intrin­sè­que­ment et ini­tia­le­ment bons, et détour­nés de leurs nobles objec­tifs par la suite. Tous ces mou­ve­ments se situent dans, et ne peuvent échap­per à, un climat cultu­rel et poli­tique orien­ta­liste qui ne cesse de se renou­ve­ler sous le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral glo­ba­lisé. Il me semble que l’angle mort dans ce débat sté­rile réside dans la manière dont nous conce­vons la ques­tion épi­neuse du dis­po­si­tif des droits humains : pou­vons-nous envi­sa­ger un ins­tant qu’ils n’offrent pas for­cé­ment la solu­tion et peuvent bien faire partie des pro­blèmes ?

Une telle pos­ture est sou­vent vue comme dépour­vue de tout sens. Qui serait donc contre la vertu ? Bien entendu, je ne suis pas en train de dire qu’il faut en finir avec les droits humains, loin de là ! Mais il faut en finir avec ce statut de tabou, et conce­voir les droits humains comme une forme de gou­ver­ne­men­ta­lité assem­blant de façon habile les logiques de bio­po­li­tiques et celles de géo­po­li­tiques (voir par exemple Grewal 2005), impli­quant des acteurs variés et pro­dui­sant des effets impré­vi­sibles, ni intrin­sè­que­ment bons, ni intrin­sè­que­ment mau­vais. C’est seule­ment une fois que cette mau­vaise concep­tion, ce tabou, levé que nous pou­vons sortir d’une logique où les seuls racistes sont de droite et nous pou­vons aussi juger, car il le faut, les actions des pro­gres­sistes ou des modé­rés bien inten­tion­nés.

Martin Luther King, dans une lettre qu’il a écrite en prison, cerne ce pro­blème avec force : « I must confess that over the past few years I have been gra­vely disap­poin­ted with the white mode­rate. I have almost rea­ched the regret­table conclu­sion that the Negro’s great stum­bling block in his stride toward free­dom is not the White Citizen’s Counciler or the Ku Klux Klanner, but the white mode­rate, who is more devo­ted to « order » than to jus­tice ; who pre­fers a nega­tive peace which is the absence of ten­sion to a posi­tive peace which is the pre­sence of jus­tice ; who constantly says : « I agree with you in the goal you seek, but I cannot agree with your methods of direct action » ; who pater­na­lis­ti­cally believes he can set the time­table for ano­ther man’s free­dom ; who lives by a mythi­cal concept of time and who constantly advises the Negro to wait for a « more conve­nient season ». Shallow unders­tan­ding from people of good will is more frus­tra­ting than abso­lute misun­ders­tan­ding from people of ill will. Lukewarm accep­tance is much more bewil­de­ring than outright rejec­tion. »8 (lettre du Birmingham City Jail, 1963).

Le terme « fémi­nisme d’État » (state femi­nism) est déjà bien ancré et uti­lisé pour parler de l’action fémi­niste ins­ti­tu­tion­na­li­sée, inté­grée au gou­ver­ne­ment et aux divers appa­reils d’État et ins­ti­tu­tions publiques, notam­ment par le tra­vail des « fémo­crates ». À mon avis, parler du « fémi­nisme d’État » pour dire autre chose, par exemple pour dénon­cer la col­la­bo­ra­tion d’un cer­tain fémi­nisme (par exemple celui du mou­ve­ment NPNS (Ni putes ni sou­mises) avec un natio­na­lisme répu­bli­cain assi­mi­la­tion­niste, voire avec le néo-orien­ta­lisme, le racisme, comme semble sug­gé­rer ta ques­tion, serait trop réduc­teur et rétré­ci­rait sans raison le champ de signi­fi­ca­tion de ce terme qui a une portée plus grande. Pour moi, un tel pas n’est pas une avan­cée vers une plus grande pré­ci­sion concep­tuelle, mais une source de confu­sion poten­tielle. Par ailleurs, j’ai déjà éla­boré mon objec­tion à une pro­blé­ma­ti­sa­tion qui se déploie dans ces termes d’instrumentalisation du fémi­nisme.

CT : Dans ton article dans la revue L’Homme et la Société, tu expliques qu’« il reste néan­moins un cer­tain flou quant à la nature de l’interaction des axes de la domi­na­tion, si oui ou non on peut accor­der plus de poids à un des axes dans un contexte donné, si l’on doit nier tout effet auto­nome des sys­tèmes de race, de genre, de classe », tu reviens à ce propos sur les diver­gences d’approche dans les inter­pré­ta­tions état­su­niennes et bri­tan­niques, peux-tu déve­lop­per ta propre posi­tion avec des exemples concrets ?

SB : Je pense avoir répondu en partie à cette ques­tion dans ce qui pré­cède : voir ma réponse à la pre­mière ques­tion, la partie où je dis­cute de ce que j’appelle « inter­sec­tion­na­lité queer ». J’ajouterai que je me dis­tan­cie des concep­tua­li­sa­tions a priori des rela­tions entre divers axes de pou­voir, qui tra­duisent sou­vent des partis pris idéo­lo­giques. Loin de moi l’idée que ces axes de pou­voir se trouvent dans une rela­tion d’horizontalité et qu’il n’existe pas des rap­ports plus déter­mi­nants que d’autres. Mais tout est ques­tion de contexte. C’est donc matière à véri­fi­ca­tion empi­rique. Dans quel contexte, à quelle époque, pour quel groupe ? On ne doit pas sub­su­mer a priori cer­tains rap­ports sociaux sous d’autres. Une telle situa­tion peut bien être la conclu­sion à laquelle on arrive après ana­lyse.

En ce qui concerne l’article publié dans la revue L’Homme et la Société, il a accusé un très sérieux retard de paru­tion, qui n’est pas de mon res­sort, et que j’ai trouvé fort frus­trant. En effet, j’ai reçu l’acceptation pour publi­ca­tion en 2008 (ce qui signi­fie que l’article a été rédigé en 2007), et l’article a été publié en 2011 (même si le numéro en ques­tion est daté de 2010). Je donne ces élé­ments pour mettre un bémol sur une dis­tinc­tion des grandes ten­dances qu’on peut trou­ver dans les pro­duc­tions natio­nales ou plutôt régio­nales (enten­dues au sens de grandes régions) que j’y ai alors esquis­sées : des ana­lyses plus sys­té­miques, disons ten­dance éco­no­mie poli­tique, du côté nord-amé­ri­cain, incluant le Canada ; des ana­lyses plus cultu­relles, influen­cées par le post- struc­tu­ra­lisme, dans les pro­duc­tions scan­di­naves ; et des ana­lyses qui tentent de tenir compte de leurs arti­cu­la­tions dans le contexte bri­tan­nique. Il faut éviter de réi­fier cette esquisse, cet aperçu for­cé­ment par­tiel et par­cel­laire de la situa­tion dans la pre­mière moitié de la décen­nie 2000 et la recon­si­dé­rer, s’il le faut, à la lumière de la lit­té­ra­ture scien­ti­fique qui s’est accrue de façon expo­nen­tielle et s’est com­plexi­fiée depuis.

CT : Enfin, tu écris : « Ainsi, l’actualité poli­tique du fémi­nisme moniste dans un contexte de montée des sen­ti­ments anti-immi­grés et plus par­ti­cu­liè­re­ment anti-musul­mans rend dou­ble­ment saillante la ques­tion du sujet poli­tique d’un fémi­nisme inclu­sif qui ne demande pas de choi­sir entre la lutte anti­sexiste ou la lutte anti­ra­ciste ou encore de les hié­rar­chi­ser, et qui recon­naît que le racisme est modulé par le sexisme et vice-versa. D’où vien­dra l’essor pour créer un tel sujet ? En avons-nous vrai­ment besoin ? » Dans ces condi­tions que penses-tu de l’auto-organisation des femmes, des femmes vic­times du racisme, des femmes les­biennes vic­times du racisme (nous avons un groupe en France qui s’appelle les Lesbiennes of colors) ? N’y a-t-il pas une contra­dic­tion entre le fait de ne plus penser en terme de « sujet » et le fait de déve­lop­per ce type d’auto-organisation ?

SB : La contra­dic­tion n’est qu’apparente et émane de l’influence d’une pos­ture anti-iden­ti­taire, anti-essen­tia­liste naïve, ou pire, insen­sible aux dif­fé­rentes condi­tions d’émergence et de mobi­li­sa­tion des dif­fé­rentes caté­go­ries de lutte, qu’elle met sur un pied d’égalité et rejette en bloc. Peut-on vrai­ment éta­blir une équi­va­lence entre la caté­go­rie « femmes » d’un fémi­nisme majo­ri­taire qui se veut défen­seur des inté­rêts col­lec­tifs des femmes, sans tenir compte des divers rap­ports sociaux de pou­voir qui tra­versent cette caté­go­rie, et conduit par ce fait même à des exclu­sions et mar­gi­na­li­sa­tions, et celle des « fémi­nistes les­biennes de cou­leur » qui s’organisent sur cette base, cette posi­tion­na­lité, parce que cette der­nière n’est incluse sans domi­na­tion ni dans le fémi­nisme majo­ri­taire, ni dans le mou­ve­ment les­bien, pas plus que dans le mou­ve­ment anti­ra­ciste ? Peut-on vrai­ment envoyer dos à dos le « sujet poli­tique » des deux mou­ve­ments et les reje­ter parce qu’ils auraient un fon­de­ment iden­ti­taire ou essen­tia­liste ?

Adopter une grille de lec­ture inter­sec­tion­nelle requiert qu’on se dis­tan­cie d’un tel anti-essen­tia­lisme caté­go­rique fai­sant fi des condi­tions d’émergence et de déploie­ment des dif­fé­rentes caté­go­ries de mobi­li­sa­tion col­lec­tive, et qu’on ques­tionne, à la place, les posi­tion­na­li­tés de pri­vi­lège rela­tif qui se pro­filent der­rière des exhor­ta­tions sans nuance d’abandonner les poli­tiques que l’on dis­qua­li­fie comme iden­ti­taires. Kobena Mercer9 est un des pre­miers à ma connais­sance à parler du manque d’à-propos de la logique post-iden­ti­taire et anti-caté­go­rielle des poli­tiques queer pour les per­sonnes de cou­leur qui font face aux rap­ports de mino­ri­sa­tions inter­sec­tion­nels. Pour Mercer, der­rière ces exhor­ta­tions queer à décons­truire la com­mu­nauté ou la famille et à sortir du pla­card, qu’importe le prix à payer, il y a l’incompréhension de ceux qui béné­fi­cient de pri­vi­lèges rela­tifs, comme le pri­vi­lège blanc, quant à l’importance que peuvent avoir les liens fami­liaux et com­mu­nau­taires pour les non-blancs dans un envi­ron­ne­ment raciste.

Par ailleurs, Crenshaw nous a mis en garde, il y a plus de deux décen­nies, et ce avec des exemples à l’appui, contre les dan­gers d’un anti-essen­tia­lisme sim­pliste qui non seule­ment sape toute poli­tique mino­ri­taire de posi­tion­na­lité sur la base qu’elle se déploie­rait à partir d’une iden­tité, mais aussi sert à des visées hégé­mo­niques dans les cercles influents de l’appareil d’État en délé­gi­ti­mant par exemple des poli­tiques d’accès à l’égalité et d’autres mesures pré­fé­ren­tielles dont béné­fi­cient les groupes mino­ri­sés avec l’argument que ces poli­tiques seraient fon­dées sur des iden­ti­tés (essen­tia­li­sées) qui n’existent pas !

Aussi, faut-il le rap­pe­ler, l’identité mobi­li­sée dans ces mou­ve­ments inter­sec­tion­nels (ou aux posi­tion­na­li­tés inter­sec­tion­nelles, si vous pré­fé­rez) est moins essen­tia­liste que les tenants d’un anti-essen­tia­lisme dog­ma­tique le pré­tendent. Par exemple, la caté­go­rie « femme de cou­leur » uti­li­sée dans l’anthologie pion­nière du fémi­nisme chicano10 ren­voie moins à une iden­ti­fi­ca­tion natu­relle ou natu­ra­li­sée qu’à une construc­tion déli­bé­rée fondée sur des affi­ni­tés poli­tiques et coa­li­tions conscientes (voir aussi par exemple les tra­vaux de Chela Sandoval).

En outre, il y a bien entendu la réfé­rence évi­dente dans ce type de dis­cus­sions, Gayatri Spivak et son concept d’essentialisme stra­té­gique. L’idée qui me semble cen­trale ici est la néces­sité de ne pas déman­te­ler, délé­gi­ti­mer des poli­tiques de posi­tion­na­li­tés mises en œuvre par des groupes fai­sant face aux domi­na­tions imbri­quées – poli­tiques pou­vant opérer par le recours à un essen­tia­lisme stra­té­gique à des fins contre-hégé­mo­niques ; il faut bien sou­li­gner l’aspect stra­té­gique de cette essen­tia­li­sa­tion choi­sie, déli­bé­rée, et son inten­tion contre-hégé­mo­nique.

En der­nier lieu, je dois avouer que je ne pense pas qu’il incombe aux uni­ver­si­taires de se pro­non­cer sur quelle(s) base(s) les consciences de groupe émer­geant des rap­ports de mino­ri­sa­tion mul­tiples devraient ou ne devraient pas s’organiser. Pour moi, il y a une ligne à ne pas fran­chir, une dif­fé­rence de taille qu’il ne faut jamais perdre de vue entre les « iden­ti­tés » mobi­li­sées dans les mou­ve­ments majo­ri­taires et celles déployées dans les mou­ve­ments mino­ri­taires. On ne peut les ren­voyer dos à dos ; ça serait faire fi des dis­sy­mé­tries de pou­voir, donc aux anti­podes avec une concep­tion inter­sec­tion­nelle des rap­ports sociaux.

1. http://​sir​ma​bilge​.blog​spot​.com/​2​0​0​7​/​1​2​/​p​r​o​p​o​s​-​d​e​-​m​o​i​.html [5].

2. Bilge, Sirma, « De l’analogie à l’articulation : théo­ri­ser la dif­fé­ren­cia­tion sociale et l’inégalité com­plexe » [6], L’Homme et la Société (CNRS), n ° 176-177, 2010/2-3, p. 43-64.

3. Voir à ce sujet Pasquier, Dominique, « La »culture popu­laire » à l’épreuve des débats socio­lo­giques », Hermès, n° 42, 2005, p. 60-69.

4. Bilge, Sirma, « Théorisations fémi­nistes de l’intersectionnalité » [7], Diogène. Revue inter­na­tio­nale des sciences humaines, n° 225, jan­vier-mars 2009, p. 158-176.

5. Kuntsman, Adi et Miyake, Esperanza (éds), Out of Place : Interrogating Silence in Queerness/​Raciality, Raw Nerve Books, 2008.

6. voir Aberrations in Black. Toward A Queer Of Color Critique, University of Minnesota Press, 2004.

7. Aberrations in Black. Toward A Queer Of Color Critique, op. cit., p. 149. (Traduction Sirma Bilge.)

8. « Je dois admettre avoir été extrê­me­ment déçu ces der­nières années par les blancs modé­rés. J’en suis presque venu à me dire que, pour les noirs, le plus gros obs­tacle sur la route vers la liberté, ce ne sont fina­le­ment pas les membres du White Citizen’s Council ou ceux du Ku Klux Klan, mais plutôt le blanc modéré, celui qui est plus sou­cieux d’ordre que de jus­tice ; qui pré­fère une forme de paix néga­tive, c’est-à-dire l’absence de ten­sions, à une paix posi­tive, c’est-à-dire la jus­tice ; qui répète sans cesse « J’approuve votre objec­tif, mais je n’approuve pas vos méthodes d’action directe » ; qui pense de manière tout à fait pater­na­liste qu’il peut déter­mi­ner quand d’autres hommes pour­ront deve­nir libres ; qui vit selon un concept de temps mythique et qui conseille tou­jours aux noirs d’attendre qu’une « meilleure saison » vienne. Une com­pré­hen­sion super­fi­cielle de la part de per­sonnes bien­veillantes est encore plus frus­trante que l’incompréhension totale de per­sonnes mal­veillantes. L’acceptation tiède est bien plus trou­blante que le rejet ouvert. » (Merci à Pauline Delage pour la tra­duc­tion.)

9. Mercer, Kobena, Welcome to the Jungle : New Positions in Black Cultural Studies, Routledge, Londres et New York, 1994.

10. voir Moraga, Cherrie et Anzaldua, Gloria (éds), This Bridge Called My Back. Writings by Radical Women of Color, Third Woman Press, 1981.

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